Image(s) du couple mixte dans la littérature comparée : le cas d’Agar (1955) d’Albert Memmi et de Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina (1995) de Fadéla Sebti.

Naima TOUH

agar

Image(s) du couple mixte dans la littérature comparée : le cas d’Agar (1955) d’Albert Memmi et de Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina (1995) de Fadéla Sebti.


Intitulé « Image(s) du couple mixte dans la littérature comparée : le cas d’Agar (1955) d’Albert Memmi et de Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina (1995) de Fadéla Sebti », notre article s’inscrit dans le champ de la littérature comparée qui ne cesse de renouveler ses pratiques de recherche afin de garder la place que lui accorde l’institution universitaire.

Le stéréotype est un sujet important de plusieurs sciences et approches comme la sociologie, la sociocritique, la littérature, les arts, l’ethnopsychologie, la philosophie, la politique, l’esthétique de la réception et l’imagologie… Cette dernière est une branche de la littérature comparée toujours en vigueur. Le stéréotype s’avère, dans ce contexte, un objet d’étude très vaste et varié. C’est pourquoi, en vue d’être plus précise, nous nous contentons d’étudier certains stéréotypes par l’approche de l’imagologie et ce, à travers la confrontation des deux romans cités ci-dessus : une« semblable analyse du stéréotype dans le cadre d’une étude globale des représentations littéraires de l’Autre est objet que se donne une branche importante de la littérature comparée, l’imagologie » (1).

Fondée sur la perspective interculturelle, l’imagologie interroge les « modalités selon lesquelles une société se voit, se pense en rêvant l’Autre » (2). En d’autres termes, l’imagologie s’intéresse aux regards croisés de deux cultures dans une approche comparatiste. Elle confronte de la sorte les représentations de la culture « regardante » et de la culture « regardée ». Cet imaginaire social inclut donc l’aspect social et la sociocritique dans l’étude imagologique. « Car cette étude s’oriente à la fois vers l’interculturalité et la socialité. Il s’agit également et nécessairement de deux sociétés : une société regardante et une société regardée, perceptrice et perçue » (3).

Selon Amossy et Herscherg Pierrot, le grand spécialiste de la littérature comparée, Pageaux, fait une distinction à propos des images culturelles :

« D-H. Pageaux tente de distinguer l’image à proprement parler, qu’il définit comme la représentation d’une réalité culturelle, du stéréotype, qu’il considère sous le signe de la péjoration comme une image réductrice monosémique (elle transmet un message unique), essentialiste (les attributs reflètent une essence du groupe) et discriminatoire (elle est liée au préjugé et au refus de la différence). » (4)

Il est à signaler, en outre, que chaque science attribue une définition particulière au terme « stéréotype » qui est porteur de plusieurs sens. Parfois, on le considère synonyme de « cliché » ou de « préjugé » et les deux

mots ont une valeur péjorative. Vu la variété du stéréotype, de ses aspects changeants d’une culture à l’autre, d’une science à l’autre et de ses différents fonctions, il est à noter que « seuls les stéréotypes interculturels peuvent être considérés comme le corpus de la littérature comparée » (5). C’est dans cette optique que notre intérêt porte sur « les stéréotypes interculturels » dans le texte littéraire et leur impact sur l’imaginaire culturel. Si « le stéréotype apparaît comme une croyance, une opinion, une représentation concernant un groupe et ses membres » (6), comment se manifeste-t-il dans le texte littéraire pour représenter l’image de l’autre ? En fait, qu’est-ce qu’une image dans la littérature comparée ? D-H. Pageaux la définit comme suit :

« Écart significatif entre deux ordres de réalité culturelle (…) représentation d’une réalité culturelle au travers de laquelle l’individu ou le groupe qui l’ont élaborée (ou qui la partagent ou qui la propagent) révèlent et traduisent l’espace culturel et idéologique dans lequel ils se situent. » (7)

Par ailleurs, notre étude s’articule sur deux axes qui abordent respectivement l’image de l’étrangère et l’affrontement de deux cultures à savoir : la culture marocaine et la culture occidentale dans Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina de Fadéla Sebti, ainsi que la culture judéo-tunisienne et la culture occidentale dans Agar d’Albert Memmi.

I- Une rencontre d’étudiants

1- A Paris

Comme nombre de personnages maghrébins, ceux de Driss Chraïbi entre autres, le héros d’Agar, un juif-tunisien, se rend à Paris afin de continuer ses études en médecine : « Pour obtenir le titre de docteur en médecine de la faculté de Paris, j’avais décidé de terminer mes études dans cette ville » (8). A propos de ce genre de personnages, Houaria Kadra-Hadjadji précise qu’ « il s’agit pour la plupart de jeunes intellectuels maghrébins ou africains, élevés dans l’admiration de la France et qui souhaitent ardemment se rendre là-bas » (9). Une fois à Paris, la « Métropole », ils découvrent brutalement ou progressivement que la réalité ne correspond guère à ce qu’ils avaient imaginé. Dans la « capitale de l’idéal, de la fraternité et de tous les autres mots » (10), le héros souffre « de la solitude dans une ville inconnue » (11). Outre le sentiment de « dépaysement », les conditions de logement, essentiellement, de nourriture et du climat européen auquel un maghrébin n’est pas du tout habitué sont des facteurs de déchéance morale : « Mal m’en prit : j’y trouvais de telles difficultés, logement précaire, nourriture insuffisante, ciel oppressant de brumes constantes, que je fus malheureux et mon travail s’en ressentit » (12).

Une fois installé dans cette ville étrangère, le héros est solitaire, désemparé et malheureux. Epuisé dans son corps et dans son âme, le narrateur traduit sa douleur en « mal de vivre » :

« J’étais rassasié de dépaysement, de chambres d’hôtels, de cuisines insolites et de visages provisoires […]. Mon corps n’était pas moins las que mon courage : deux mois après mon arrivée, surpris par l’hiver, mal vêtu, mal chauffé, je m’alitai avec une mauvaise grippe. Ces premières journées de maladie furent interminables d’esseulement et d’ennui. » (13)

Il est clair que le personnage se sent dépaysé et solitaire dans une grande ville comme Paris où il ne connaît personne.

D’autres personnages de romans maghrébins ont vécu la même expérience de déracinement que celle vécue par le narrateur d’Agar. Il s’agit pour certains romanciers maghrébins de soulever avec intensité le thème du déchirement de l’émigré quel qu’il soit entre son pays natal et le pays d’accueil : au-delà de la ville française qui s’annonce aux yeux des personnages maghrébins non accueillante, ce sont le milieu ambiant et la société qui sont mis à l’épreuve. Ainsi dans Habel de Mohammed Dib, Le Sommeil du juste de Mouloud Mammeri, Yahya pas de chance de Nabil Fares, Les Boucs et Succession Ouverte de Driss Chraïbi, pour n’en citer que ces quelques exemples, les héros, révoltés, tentent par différents moyens de « surmonter ce déchirement et aller vers l’autre différent » (14) : les personnages, une fois arrivés en France, ont « froid au corps et à l’âme ». Aucun d’eux n’échappe au sentiment nostalgique de son pays et de ses origines. Chaque personnage manifeste un désir ardent, sinon urgent, de retourner auprès des siens. Dans Agar, le sentiment d’étrangeté du héros est présenté comme fatal, irréversible : « sans me l’avouer tout à fait, je désirais rentrer m’installer dans ma ville natale » (15).

2- Portrait de l’étrangère

L’apparition d’une « jeune étudiante » dans la vie du héros d’Agar joue un rôle capital dans la trame romanesque. Ce personnage féminin est décrit à travers le regard du personnage principal, héros du récit. Cependant, une question reste à éclaircir : avant leur mariage, quelles ont été les circonstances qui les ont rapprochés l’un de l’autre ? Le héros a quitté son pays afin de continuer ses études en médecine. Deux mois après son arrivée à Paris, seul dans sa chambre d’hôtel, il attrape « une mauvaise grippe » et c’est dans ces circonstances là que s’est présentée l’occasion de sa première rencontre d’avec Marie. En fait, c’est plutôt elle qui est venue vers lui, tel un destin, changeant de la sorte sa vie au début solitaire et insupportable :

« Deux étudiants vinrent me rendre visite, accompagnés d’une jeune fille que je ne connaissais pas. La précision de son regard bleu-gris, les cheveux blonds taillés courts sur une nuque dégagée, le corps mince non complètement éclos lui donnait un air décidé, heureusement adouci par la timidité du geste et l’harmonie du visage. » (16)

Quoi de plus fascinant et de plus expressif comme portrait ! Tels sont aux yeux du héros les traits distinctifs-attractifs de Marie : « Elle s’appelait Marie Müller (…) elle était Française de l’Est, faisait de la

chimie et logeait à la Cité Universitaire » (17). Le héros d’Agar est « fasciné au premier regard » par l’apparence physique de Marie. Il l’a caractérise, en revanche, par un nombre réduit d’adjectifs. Peu d’adjectifs, certes, mais des adjectifs qui dévoilent le contraste avec la beauté traditionnelle d’une femme maghrébine ou « orientale ». A ce titre, il déclare explicitement que Marie qui « parlait parfaitement l’allemand » (18) diffère, par son charme « mystérieux », des femmes de son pays, la Tunisie : « j’aimais, précisément, qu’elle fût si différente des femmes de chez moi, femmes-enfants au charme sans mystère » (19). L’attirance physique qu’exerce Marie sur le héros est donc si forte qu’il en arrive à la présenter comme « unique » dans sa beauté et singulière dans son caractère. Marie est désormais sa bien aimée parce qu’elle est pour lui la plus belle fille de la cité, et il en est très fier : « J’avais la plus belle fille de la cité » (20). Le superlatif-comparatif est ainsi fort significatif. Aussi l’écriture en italique de « j’avais » montre à quel point le narrateur triomphe d’avoir gagné le cœur de Marie. Il veut, en choisissant cette typographie d’écriture, attirer l’attention du lecteur sur son bonheur « d’avoir eu » la plus belle fille de la cité. C’est ainsi qu’il choisit d’aller « vers elle comme vers un calme bonheur » (21).

Par ailleurs, dans la pièce de théâtre de l’écrivain marocain Farid Faris Le Rempart de sable (éditée en 1962), Azouz qui symbolise le nationaliste de bonne foi et qui est chef d’un parti politique en période de guère, trouve son salut dans son mariage avec une jeune fille française. Faut-il préciser, en outre, qu’il a suivi ses études d’avocat à Paris (p. 102). Le jeune marocain défend avec ferveur son amour pour Francine : une belle étudiante de vingt ans au teint blond et aux cheveux blonds :

« Qui puis-je aimer mieux que toi. Je te l’ai dit : tu es ma poésie…Que tu ne sois pas là, tout se dépoétise, devient incolore, sans relief, sans âme (…). Je t’ai connue enfant, et je t’ai connue adulte… J’ai vu sur ton cou blond tes nattes blondes se balancer, se raccourcir pour devenir ces cheveux de miel que même à présent, je ne touche jamais sans frémir… » (22)

Selon le père de Azouz, Francine « est la beauté même (…) est la gentillesse même (…) elle est beaucoup plus (…) compréhensive, plus humaine… c’est ça plus humaine » (23). L’image de Francine est donc idéalisée. Elle dépasse celle de la femme marocaine. Azouz ne manque pas de valoriser le portrait de sa fiancée française et de justifier son choix à son père qui, lui, s’oppose au mariage mixte : « Francine comprend la valeur de mes buts dans l’existence mieux que la plupart de mes compatriotes » (24).

Ainsi, l’image qui se dégage du portrait de Marie ou de celui de Francine est plutôt valorisante : « jeune étudiante universitaire aux cheveux blonds », laquelle image n’est pas nouvelle en soi :

« Elle reprend certains archétypes du portrait qui apparaît dans les œuvres de la littérature coloniale et postcoloniale : la femme blanche est belle, attirante, fascinante et c’est par une succession de traits physiques distinctifs qu’elle est dépeinte : ses cheveux longs soyeux, blonds, son teint, ses lèvres minces et ses jambes fines. » (25)

De ce fait, l’on retrouve presque la même image de l’étrangère dans la littérature négro-africaine. La récurrence de certains qualificatifs tels que « blanche, blonde, mince… » dans la description physique de l’étrangère dans différents romans négro-africains suscite beaucoup de critiques :

« La femme blanche coloniale dans le roman négro-africain d’expression française est un personnage stéréotypé dans l’ensemble. Elle est belle, souvent blonde, bien vêtue et très préoccupée de conserver sa beauté et sa jeunesse. Elle aime s’habiller avec raffinement et fait tout pour attirer l’admiration des hommes, sinon pour les séduire. » (26)

Comme dans Agar, le même scénario, celui de la relation qui se tisse entre un maghrébin et une française, se répète à quelques détails près dans Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina de Fadéla Sebti. Telle Marie, Mireille est née en France. Elle était à l’université quand elle a fait la connaissance de Nadir, un jeune marocain, natif de Casablanca. Ils étaient tous les deux en seconde année de licence en droit : « J’ai connu Nadir à Aix-en-Provence. C’était au tout début de notre seconde année de licence en droit, en janvier 1968 » (27). La « douce étudiante » (p.57) française ne pouvait résister au charme de Nadir durant leur première rencontre à la faculté. Elle était émerveillée, fascinée face à « ce grand garçon (…) très séduisant » :

« Un jour, à la sortie d’un cours de travaux pratiques où Nadir m’avait accostée pour me demander le titre de l’exposé suivant, regards se croisèrent, Et je fus complètement chavirée par ces grands yeux noisette tachetés de jaune et bordés de longs cils noirs. » (28)

Ceci dit, il est à remarquer que dans Agar, c’est le héros qui brosse le portrait physique de Marie dont la beauté le captive, tandis que dans Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina, c’est l’inverse qui se passe. Pour Mireille, Nadir symbolise la beauté de l’homme « Arabe ». Aussi, il est à souligner que pour ce qui est du portrait physique de Mireille, aucune indication n’est donnée tout au long du récit dont la narratrice est l’héroïne elle-même.

En somme, les images, les notations, les réflexions, les appréciations sur les étrangères qui jalonnent de nombreuses œuvres de fiction semblent dépasser le stade de l’invention esthétique ou artistique. Selon Jean Déjeux, le romancier semble résoudre « sa tension vers l’étrangère par l’écriture ; il se soulage par des images et les exorcise ainsi parfois pour se préserver du mal séducteur. L’imaginaire se libère, puisque physiquement cette étrangère est souvent inaccessible » (29). De ce fait, le recours aux différentes images stéréotypées qualifiant la femme étrangère s’avère justifié. Citons quelques exemples :

* Une femme blonde, ou plutôt « une belle blonde » (p. 9) dans le roman Une autre vie de Leïla Aouchal (1962) / Dans La Terre et le sang (1953) de Mouloud Feraoun : « Une taroumith, femme d’un Kabyle ! Et belle par-dessus le marché ! » (30) / Dans L’Inspecteur Ali (1991) de Driss Chraïbi, le personnage principal Brahim est marié à une écossaise qui ressemble à « une gazelle aux cheveux de maïs avec

des yeux de mer. » (p. 20) / Dans Gloire des sables (1982), le romancier Mustapha Tlili parle de « belles Occidentales » (31) / Dans Le serpent à sept têtes (1984) d’Ali Ghalem, on rêve à « la belle Européenne blonde-blanche-offerte-interdite. » (32) / Dans L’écrivain public (1983) de Tahar Ben Jelloun, le héros déclare : « Je la choisis blonde et étrangère. » (33) / Saïd Belanteur dans Les Chevaux de Diar el Mahsçoul (1975) rencontre une « blonde Suédoise », d’une « indicible beauté. » (34)

* Sa taille est mince, elle a une belle allure… : dans Agar (1955), Marie est de taille mince et même svelte : « Sans être précisément une femme grande, sa sveltesse, l’habit viril, les cheveux dont on ne voyait que quelques mèches en faisaient un très délicat éphèbe. » (p. 36) / Dans La Terre et le sang, la française a « un train de vie spécial qui la classe à part autant que son visage et son costume. » (35)

* Ses yeux sont bleus ou verts : dans Yahya, pas de chance (1970) de Nabile Farès, Claudine, la française de souche, a le regard qui « noyait Yahya dans une lumière de nénuphar au crépuscule, tendrement verte. » (p. 119) / Dans Agar, Marie a les yeux bleus…

– DansJ’ai épousé un Français (2010) d’Aïcha Kessler, l’héroïne est fascinée par sa belle-mère, française, amatrice de lectures, qui a toujours une belle allure : « Marie est en tailleur, toujours, ses beaux cheveux relevés en chignon, comme à l’accoutumée, ses yeux d’un bleu qu’elle aura le bon goût de léguer à ma fille. » (36).

Par conséquent, à en croire la majorité des romanciers maghrébins de langue française, la plupart des femmes étrangères sont des femmes instruites, belles, blondes, de taille mince, aux cheveux de maïs…

Quelles sont dans ce cas les fonctions de ces images stéréotypées de la femme étrangère véhiculées à travers le roman maghrébin de langue française ? Celles-ci remplissent les fonctions de « distinction, différenciation et identification » (37) de la femme occidentale par rapport à la femme orientale. Il est question de « représentations collectives figées » (38) qui jouent un rôle décisif dans l’élaboration du portrait de l’étrangère et donc de son « identité sociale » dans les romans. En effet, l’image de l’étrangère est idéalisée et convoitée.

Paradoxalement à cela, dans Habel de Mohammed Dib, le héros trouve Sabine, une française au teint brun rencontrée à Paris, très belle du moment qu’elle ressemble à une orientale : « Sabine est belle comme une orientale. Une fille de ces pays avec la maturité qu’elles ont » (39). Toutefois, si la femme « occidentale » bénéficie d’un tel portrait physique valorisant dans la littérature maghrébine et même négro-africaine, la femme « orientale », elle aussi, est sujette à des représentations « élogieuses » à travers la littérature française. Nul ne peut nier que la femme orientale a largement joui d’une très belle image à travers les récits d’écrivains français comme les romanciers des récits de voyage comme Pierre Loti. Il est

d’ailleurs intéressant de noter qu’historiquement :

« C’est l’union du français civilisé et de la femme « indigène » colonisée qui entra la première dans la création littéraire : l’union de l’officier français avec cette femme étrangère est un thème qui, de Loti à Montherlant, marqua un domaine de la littérature française. » (40)

Il n’en demeure pas moins dans la littérature maghrébine de langue française, la beauté et le charme de la femme orientale sont mis en valeur dans plusieurs romans. Que l’on pense, par exemple, à Nedjma, « la femme au nom d’étoile » (41), ce personnage énigmatique de Kateb Yacine qui a tellement séduit l’homme, le français, en l’occurrence. Chez Nedjma, tout est attrait à la fascination : elle suscite la rivalité entre les hommes qui la connaissent. Marc, un soldat français, est très amoureux d’elle. Nedjma est décrite tel un personnage de contes de fées :

« Cendrillon au soulier brodé de fil de fer ; le regard s’enrichit de secrètes nuances ; jeux d’enfant, dessin et mouvement des sourcils, répertoire de pleureuse d’almée, ou de gamine ? Epargnée par les fièvres, Nedjma se développe rapidement comme toute Méditerranéenne ; le climat marin répand sur sa peau un hâle, combiné à un teint sombre, brillant de reflets d’acier, éblouissant comme un vêtement mordoré d’animal ; la gorge a des blancheurs de fonderie, où le soleil martèle jusqu’au cœur, et le sang, sous les joues duveteuses, parle vite et fort, trahissant les énigmes du regard. » (42)

II- Le Couple mixte : deux paradigmes qui s’affrontent

Après son mariage à Paris, dont les circonstances demeurent occultées, le héros d’Agar ressent une certaine inquiétude qui semble tout à fait légitime dans sa nouvelle situation : revenir définitivement à Tunis en compagnie d’une étrangère : « Comment allait-elle juger les miens ? Si différents d’elle par les mœurs, la religion, la langue… j’étais moins inquiet de leurs réactions » (43).

En fait, les mœurs, la religion (catholique / juive), la langue (française / patoise)… sont des différences entre les deux personnages ! De quoi a-t-il peur ? N’est-il pas convaincu d’avoir fait le bon choix ? Il est à souligner que malgré le chaleureux accueil réservé au héros et à sa femme, après leur retour, les parents de celui-ci étaient au début contre l’idée que leur fils aîné se lie à une étrangère. Il s’agit d’un mariage qui pourrait nuire aux relations qui lient le fils à son groupe social.

Pour ce qui est du deuxième cas du couple mixte qui nous intéresse ici, celui de Mireille-Nadir, force est de constater qu’il présente plusieurs points communs avec le couple mixte d’Agar. Effectivement, comme le héros d’Albert Memmi, Nadir choisit de ramener Mireille au Maroc pour s’y installer ensemble. La famille de Nadir accueille la française avec amour et respect. Celle-ci a même fêté le mariage des deux fiancés. Nadir était au comble du bonheur : « Mon bonheur n’avait d’égal que celui de ma compagne » (44).

L’arrivée du couple mixte au pays natal du mari signifie vivre pour quelque temps concurremment avec la famille. Pourquoi un tel choix ? Du moins ce n’est pas celui de Marie ni celui de Mireille. Car la première nuit passée à Tunis, Marie a fait une « crise de larmes » (45). De quoi souffre-t-elle ? S’agit-il d’un regret d’avoir accepté de suivre son mari dans un pays qui lui est étrange et étranger ? S’agit-il d’un déracinement ressenti d’emblée ? Même son mari, fort inquiet, ne parvient pas à le savoir. Pour la rassurer, celui-ci lui promet de veiller à ce qu’elle ne souffre pas. Fallait-il suivre le conseil d’Albert Memmi, celui de ne pas ramener d’étrangères au pays natal du mari ? Et ce, afin d’éviter cette grande proximité avec un environnement socioculturel auquel la femme étrangère n’adhère pas et dont elle ne partage pas les valeurs ! Cependant, « la nostalgie du pays finit par l’emporter chez l’immigré ou l’exilé volontaire sur l’endurance et l’effort d’adaptation à la vie au pays d’accueil » (46).

A- Image de l’étrangère :

Or, si l’amour rend « aveugle », la réalité quotidienne, elle, contribue progressivement à ouvrir les yeux à celui ou à celle qui veut bâtir une vie conjugale. La constitution d’un couple repose sur la nécessité d’être tolérant, compréhensif et d’accepter l’autre « différent ».

Le couple mixte se heurte à de nombreux obstacles dans la mesure où la société n’est pas toujours prête à faciliter la vie à deux, dans l’intimité, la tendresse et l’amour. La famille veut d’abord qu’on dise « nous ». Et la situation se complique encore quand il s’agit d’une union avec un étranger ou une étrangère.

Marie et Mireille devraient s’adapter aux rites et coutumes du groupe social qu’elles viennent de rejoindre ou du moins l’accepter. Mais est-ce pour elles une tâche facile ? Ont-t-elles la volonté suffisante pour y arriver ? Dans le cas du couple interracial, devoir intégrer le mode de vie maghrébin est ressenti durement par les deux françaises. En fait, Marie « était peu ouverte, plus méfiante » (47) à l’égard des « autres » à Tunis et Mireille, même après sa conversion à l’Islam, ne réussit pas à s’intégrer au sein de sa belle- famille marocaine malgré ses efforts d’adaptation à son nouveau mode de vie. Partager sa vie de couple avec la famille est synonyme de promiscuité et de vie en communauté. Et c’est ce que Marie et Mireille ne peuvent tolérer même au détriment du bonheur conjugal.

Ainsi, l’épouse étrangère fait peu d’efforts pour gagner la confiance et le soutien de la belle-famille. Peu à peu, l’étrangère est dégoûtée de tout : climat, nourriture, chaleur, froid, bruit, réunions de famille… Le quotidien est devenu oppressant pour elle.

L’expérience de l’étrangère évolue vers la négative. Elle sombre dans la névrose et la solitude car « loin de s’adapter à ce nouveau monde, il lui devenait lentement insupportable » (48). Son échec est dû

apparemment à son refus de s’accoutumer à son nouveau mode de vie maghrébin avec « ses coutumes contraignantes » qui l’étouffent. Ces obstacles sont d’ordre socioculturel surtout.

B- Obstacles socioculturels : exemple des traditions

Dans Agar, les parents veulent récupérer le fils aîné revenu au cercle ancestral. Vieille tradition. Le père, vieilli, lègue les responsabilités de la famille au fils aîné et compte sur sa solidarité et sur son soutien aussi bien matériel qu’affectif. Les parents du héros hébergent Marie et veillent à sa tranquillité. Ils usent de tous leurs moyens, modestes d’ailleurs, afin qu’elle soit des leurs et que le jeune couple, accueilli avec enthousiasme, soit heureux. Néanmoins, Marie est toujours hostile aux êtres et même aux objets qu’elle approche. En conséquence, « elle se découvrait lentement et définitivement solitaire, se heurtant à chaque visage et à chaque objet » (49). Marie se sent tout le temps frustrée que ce soit chez ses beaux-parents, dans sa chambre ou pendant ses rares sorties en compagnie de son mari. Son langage devient de plus en plus chargé de mépris, de dédain et de jugement raciste, tantôt ironique, tantôt hautain qu’elle ne manque pas de communiquer à chaque occasion à son mari. Et les exemples suivants n’en donnent qu’une idée « édulcorée » :

– « Décidément, me dit-elle, je ne peux supporter cette odeur, elle me donne mal à la tête (parlant d’un bouquet de jasmin offert par son mari) » p. 47.

* « Oh, tu sais, la misère ce n’est pas très beau … et puis ces odeurs ! » p. 64.

– « Et bien c’est dégoutant ! C’est dégoutant ! » p. 66.

– « Quelle vulgarité ! » p. 68.

– « tout cela me paraît absurde !… anachronique… je n’ai pas quitté les préjugés et les superstitions de chez moi pour tomber dans cette barbarie ! » (Evoquant les cérémonies pascales chez les Juifs) p. 54.

– « Oh, dommage ! Pourquoi cette promenade en ciment ? Que c’est laid ! Ne pouvait-on laisser le sable nu ! » p. 65.

– « Oh ! Quelle horreur ! » p. 66.

– « Et bien c’est dégoûtant ! » p. 66.

– « Ah, non ! Qu’on me laisse tranquille maintenant avec ces pratiques barbares. » p. 81.

– « Je préfère la solitude aux médiocres (parlant d’anciens amis de son mari…). Ils ne sont pas dignes de toi, de nous. » p. 85.

– « Mais ils sont ! [Incultes, grossiers et vulgaires]. Il n’y a pas une seule personne parmi eux que j’ai envie d’approcher ! Je n’aime pas ces gens et je déteste cette ville ! Je ne m’y ferai jamais ! Jamais ! » p. 182.

Mireille adopte les mêmes positions racistes vis-à-vis de sa belle-famille et de son entourage marocain. Elle est devenue hautaine, dédaigneuse, critiquant les coutumes et réfutant les mœurs, par exemples :

* « Je suis revenue tout naturellement à mon échelle des valeurs. » p. 40.

* « Ce mois de grande perturbation (…) dictée par des coutumes poussiéreuses. » p. 25.

* « Je m’étais plié à des coutumes contraignantes… » p. 42.

* « Je me pris à détester Shama (parlant de sa belle-sœur) (…). Qu’avais-je de commun, moi Mireille, Française de souche, avec elle, Shama, dont l’affiliation ne pouvait prendre date certaine que depuis 1950, date à laquelle l’état civil fut rendu obligatoire pour les marocains ? Je la détestais pour m’avoir révélé que nous étions semblables. Je la détestais pour m’avoir rendue commune. » pp. 92-93.

* « Cette sous-race, ces déficients de l’humanité, qu’hier encore nous assistions de nos techniques et de notre savoir-faire mais qui ont revendiqué leur autonomie pour mieux croupir dans leur ignorance, c’étaient eux qui voulaient m’apprendre le respect ? » p. 52.

La femme étrangère refuse toute tentative d’intégration à la société maghrébine. Elle s’oppose à toute forme d’ouverture à l’autre « différent ». Marie et Mireille, « victimes des préjugés sociaux » (50), et raciaux en sont définitivement conscientes. Ces préjugés sociaux sont à l’origine des rapports conflictuels qui surgissent entre la femme étrangère et son milieu d’accueil.

A travers ce champ lexical de certains stéréotypes (comme anachronique, barbarie, sous-race, incultes, grossiers, vulgaires …) que l’on qualifie de « stéréotypes coloniaux », l’on déduit que l’étrangère fait partie du monde « civilisé », le Maghrébin du monde « barbare » et que leur union « mixte est un effort de salut individuel dans un conflit de groupes » (51). Le héros d’Agar le dit, finalement, « Je me persuadais enfin que le Nord, c’était elle, et que le Sud, c’était moi » (52). Il s’agit d’un « insidieux racisme à rebours » (53) qui déchire les personnages au sein du couple mixte où le communautaire l’emporte sur celui-ci.

En somme, c’est au comparatiste, dans ses recherches à travers l’approche de l’imagologie qui fait appel à « la psychologie cognitive » et à « la psychologie sociale » de vérifier le degré de véracité de ces stéréotypes par rapport à la réalité culturelle, sociale et politique afin d’éviter tout processus de « catégorisation » (54) (qui est l’une des fonctions du stéréotype interculturel) de tel ou de tel groupe social.



Notes
(1) Amossy Ruth, Anne Herscherg Pierrot, Stéréotypes et clichés, Armand Colin, Paris, 2005, p. 70.
(2) Ibid., p.70.
(3) Bahman Namvar Motlagh, « Les stéréotypes à travers le prisme de l’imagologie », in Recherche en Langue et Littérature Françaises, Revue de la Faculté des Lettres, Université de Shahid Beheshti, Année 5, N°7, p.71.
(4) Amossy Ruth, Anne Herscherg Pierrot, Op.cit., p. 71.
(5) Bahman Namvar Motlagh, Op.cit., p. 65.
(6) Amossy Ruth, Anne Herscherg Pierrot, Op.cit., p. 34.
(7) Daniel Henri Pageaux, « De l’imagerie culturelle à l’imaginaire » in Précis de littérature comparée, sous la direction de Pierre Brunel & Yves Chevrel, Paris, PUF, 1989, p. 135.
(8) Albert Memmi, Agar, Editions Gallimard, Coll. Folio, 1984, p. 34. (9) Houaria Kadra-Hadjadji, Contestation et révolte dans l’œuvre de Driss Chraïbi, Paris, Publisud, 1986, p. 273.
(10) Ibid., pp. 273-274.
(11) Albert Memmi, Op.cit., p. 34.
(12) Ibid., p. 34.
(13) Ibid., p. 34.
(14) Albert Memmi, La Terre Intérieure, Gallimard, 1976, p. 102.
(15) Albert Memmi, Agar, Op.cit., p. 34.
(16) Ibid., p. 35.
(17) Ibid., p. 35.
(18) Ibid., p. 37.
(19) Ibid., p. 36.
(20) Ibid., p. 37.
(21) Ibid., p. 36.
(22) Farid Faris, Le Rempart de sable, Rabat, E.T.N.A, 1962, p.91
(23) Ibid., pp. 23-26.
(24) Ibid., p. 101.
(25) Odile Gazenave, Femmes rebelles : Naissance d’un nouveau roman africain au féminin, Paris, L’Harmattan, Coll. Critiques littéraires, 1996, p. 37.
(26) Mineke Leeuw Schipper de, Un Blanc vu d’Afrique, Yaoundé : C.L.E, 1973, p. 165.
(27) Fadéla Sebti, Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina, Casablanca, Le Fennec, 1995, p. 18.
(28) Ibid., p. 19.
(29) Jean Déjeux, Image de l’étrangère, Unions mixtes franco-maghrébines, Paris, Coll. La Boîte à Documents, 1989, p. 24.
(30) Cité par Jean Déjeux, Op.cit. p. 26.
(31) Ibid., p. 27.
(32) Ibid., p. 27.
(33) Ibid., p. 27.
(34) Ibid., p. 26.
(35) Ibid., p. 29.
(36) Aïcha Kessler, J’ai épousé un Français, Paris, Editions Plon, 2010, p. 84.
(37) Bahman Namvar Motlagh, Op. cit., p. 68.
(38) Ibid., p. 68.
(39) Mohammed Dib, Habel, Paris, Seuil, 1977, p. 68.
(40) Jacques Madelain, L’Errance et l’itinéraire, Paris, Sindbad, Coll. « La Bibliothèque Arabe », 1983, pp. 97-98.
(41) Jacques Noiray, Littératures francophones, I. Le Maghreb, Paris, Belin, 1996, p. 143.
(42) Kateb Yacine, Nedjma, Paris, Seuil, Coll. « Points-Romans », 1956, pp.86-87.
(43) Albert Memmi, Agar, Op.cit., p. 23.
(44) Fadéla Sebti, Op.cit., 56.
(45) Albert Memmi, Agar, Op.cit., p. 48.
(46) Abdellah Hammouti, Texte littéraire marocain de langue française : représentation(s), autoreprésentation, Publications de la Faculté des Lettres (Oujda), N° 80, Série N°25, 2003, p. 16.
(47) Albert Memmi, Agar, Op.cit., p. 67.
(48) Ibid., p. 48.
(49) Ibid., p. 68.
(50) Jean Déjeux, Op.cit., p. 55.
(51) Albert Memmi, La Libération du Juif, Paris, Gallimard, 1966, p. 91.
(52) Cité par Jacqueline Arnaud, La littérature maghrébine de langue française, Tome I, Paris, Publisud, 1986, p. 335.
(53) Ibid., p. 335.
(54) Hubert Roland & Stephanie Vanasten, Les Nouvelles voix du comparatisme, Gent, Coll. Academia Press, 2010, p. 58.
Bibliographie
1- Amossy Ruth, Anne Herscherg Pierrot, Stéréotypes et clichés, Armand Colin, Paris, 2005.
2- Arnaud Jacqueline, La littérature maghrébine de langue française, Tome I, Paris, Publisud, 1986.
3- Bahman Namvar Motlagh, « Les stéréotypes à travers le prisme de l’imagologie », in Recherche en Langue et Littérature Françaises, Revue de la Faculté des Lettres, Université de Shahid Beheshti, Année 5, N°7, pp. 61-81.
4- Chraïbi Driss, L’Inspecteur Ali, Paris, Denoël, 1991.
5- Déjeux Jean, Image de l’étrangère, Unions mixtes franco-maghrébines, Paris, Coll. La Boîte à Documents, 1989.
6- Farès Nabile, Yahya, pas de chance, Paris, Seuil, 1970.
7- Faris Farid, Le Rempart de sable, Rabat, E.T.N.A, 1962.
8- Gazenave Odile, Femmes rebelles : Naissance d’un nouveau roman africain au féminin, Paris, L’Harmattan, Coll. « Critiques littéraires », 1996.
9- Hammouti Abdellah, Texte littéraire marocain de langue française : représentation(s), autoreprésentation, Publications de la Faculté des Lettres (Oujda), N° 80, Série N°25, 2003.
10- Hubert Roland & Stephanie Vanasten, Les Nouvelles voix du comparatisme, Gent, Coll. « Academia Press », 2010.
11- Kadra-Hadjadji Houaria, Contestation et révolte dans l’œuvre de Driss Chraïbi, Paris, Publisud, 1986.
12- Kessler Aïcha, J’ai épousé un Français, Paris, Editions Plon, 2010.
13- Memmi Albert, Agar, Editions Gallimard, Coll. Folio, 1984.
14- Memmi Albert, La Libération du Juif, Paris, Gallimard, 1966.
15- Memmi Albert, La Terre Intérieure, Gallimard, 1976.
16- Mineke Leeuw Schipper de, Un Blanc vu d’Afrique, Yaoundé, C.L.E, 1973.
17- Noiray Jacques, Littératures francophones, I. Le Maghreb, Paris, Belin, 1996.
18- Pageaux Daniel-Henri, « De l’imagerie culturelle à l’imaginaire » in Précis de littérature comparée, sous la direction de Pierre Brunel & Yves Chevrel, Paris, PUF, 1989.
19- Sebti Fadéla, Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina, Casablanca, Le Fennec, 1995.

À l’ordre de l’oubli, de Jean-Louis BERNARD, Éd. Alcyone, coll. Surya, Saintes, 2016

Chronique de Claude Luezior

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À l’ordre de l’oubli, de Jean-Louis BERNARD, Éd. Alcyone, coll. Surya, Saintes, 2016


Poète contemporain majeur, funambule d’images sur la crête de pensées sans cesse triturées, remodelées, remises en question, Jean-Louis BERNARD nous livre sur papier nacré les grains subtils de sa dernière création aux éditions Alcyone fondées et dirigées par Samuel Potier et par la poétesse et artiste Silvaine Arabo dont on peut apprécier une encre en début de volume.

Jean-Louis BERNARD calligraphie / l’insaisissable (…) aux limbes du langage (…) dans la lente béance / où s’accomplit / la flamme de beauté. Dense, souvent à contre-point, en permanence renouvelé, chaque poème / est un alphabet de pierre qui semble un point d’orgue / de l’inachevé.

Mais au fond, quelle quête du sens l’auteur évoque-t-il dans ce recueil ? Au-delà d’une superbe maîtrise du mot dans ses facettes diamantaires, quelle thèse affleure-t-elle, alors que Le vent plaque ses accords secrets / sur les cordes / des évidences ?

Suivant le titre énigmatique À l’ordre de l’oubli, lequel relie en quelque sorte des gerbes de pensées finalement si peu disparates, il me semble que le poète-philosophe fait l’apologie très pertinente et quasi neuro-psychologique de l’intelligence. En effet, inter legere n’est pas une accumulation quantique d’un disque dur, mais c’est bien l’acte du choisir parmi, dans lequel l’oubli est un rouage essentiel.

Un peu l’équivalent du blanc sur la page, du vide lumineux sur une toile, d’une pause musicale. L’oubli, pièce maîtresse de l’organisation mentale, n’est ici, de nulle manière, une tentacule d’Alzheimer, mais l’outil plus ou moins inconscient d’un choix, d’une démarche active, d’un processus de décision ; il n’est pas dégénérescence mais se situe très haut dans une hiérarchie du psyché : ciels d’oubli sans lesquels il n’y a ni ordre, ni structure de l’intelligence.

Revenant au creux des sentes (…) en territoire d’herbe (…) le poète précise qu’il est des oublis / qui désaltèrent. Absence habitable, abîme, impossibles réminiscences font donc partie intégrante de ce processus de construction. De manière symbolique, les mots de Jean-Louis BERNARD nous rappellent ainsi qu’apprendre, c’est oublier.

En une note manuscrite, l’auteur nous livre son impression d’avoir rassemblé tous les cailloux poétiques qui composent ma route : absence, attente, silence, lenteur, errance et, bien sûr, veillant sur tout cela, le temps. Celui qui passe, celui qui nous maîtrise et nous apprivoise. Comme si ce temps mythologique était, en creux, frère jumeau de cet oubli que je crois créateur.

Ne pas penser que le petit Poucet a les poches vides : il sème ses cailloux sur son chemin mais, comme chacun le sait, il est avant tout orpailleur de vérité.

©Claude Luezior

Ref: À l’ordre de l’oubli, Jean-Louis BERNARD, Éd. Alcyone, B.P. 70041, 17102 Saintes cedex http://www.editionsalcyone.fr

Le ciel déposé là, Jean Baptiste Pedini. Édition L’Arrière-Pays, juin 2016. 54 pages, 9 €.

Chronique de Cathy Garcia

Sans titre

Le ciel déposé là, Jean Baptiste Pedini. Édition L’Arrière-Pays, juin 2016. 54 pages, 9 €.


Jean-Baptiste Pedini écrit comme un peintre, à petite touches, de bleu, de noir, d’aube et de lumière, avec des cristaux de sel et des étoiles qui traversent la nuit « à toute allure, suspendues à la tyrolienne du ciel », le ciel déposé là non sans quelques éraflures, angoisses, diffuses toujours, mais d’autant plus tenaces.

« Les mots comme des entailles sur les nuages. On les dit à voix basse. On y tient. Le matin sort les griffes. »

On retrouve ici la mer, dont le ressac donne le rythme, vide, plein, vide, plein. Dans l’écriture de Jean-Baptiste Pedini, il y a comme des trous sous la trame où quelque chose est tapi, quelque chose attend et cette sensation contraste avec la douceur apparente du peintre à petites touches. Le calme semble toujours sur le point d’accoucher.

Il y a la musique des mots, enfilés les uns après les autres, les uns aux autres, des perles sur un collier aux reflets changeants, toutes aussi précieuses les unes que les autres et pas une de trop. C’est beau, comme des bulles qui « vont dans le ciel, reliées en un chapelet d’ombres ». Tellement beau qu’on se laisse bercer et que le sens qui demeure toujours un peu comme caché, voilé, nous importe moins que cette berceuse qui va chercher nos douleurs, nos malaises, tout ce qu’on ne sait pas trop dire alors on ne le dit pas, et la musique nous berce sans pour autant effacer totalement l’inquiétude.

Il y a de la solitude dans l’écriture de Jean-Baptiste Pedini, une distance qui permet au regard de voir, de sentir, un pas de côté qui parle aussi à notre propre solitude, celle inhérente à la condition humaine, seule et reliée,

comme ces perles sur le fil du collier. Le fil, l’âme qui respire sous l’eau du poème.

Dans Le ciel déposé là, Jean-Baptiste prend la lumière au bout de ses pinceaux, « une lumière monocouche qui en recouvre tous les recoins » ou qui « entre goutte à goutte pour surprendre l’enfance » et l’ombre jaillit alors aussi de toute part car « la lumière est friable, l’obscurité la réconforte ».

Un antidote au quotidien, cette lumière ocre que l’on prélève tel un sérum.

Pour échapper à l’ennui peut-être, chaque instant est comme sacralisé, happé dans une transcendance alors que rien pourtant ne demeure figé, car il faut « vider le jour cul-sec. En sentir les dépôts tandis que la mort presse ».

©Cathy Garcia



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Jean-Baptiste Pedini est né en 1984 à Rodez. Vit et travaille en région toulousaine. Publications dans de nombreuses revues dont Décharge, Voix d’encre, Arpa, N4728. Des livrets publiés chez Encres Vives, Clapàs, – 36° édition et La Porte. Bibliographie : Prendre part à la nuit (Polder, 2012), Passant l’été (Cheyne éditeur, Prix de la vocation, 2012), Pistes noires (éditions Henry, 2014), Plein phare, Éditions La Porte, 2015.

Amir OR – Dédale – MaelstrÖm reEvolution – Bruxelles, 2016 (traduit de l’hébreu et de l’anglais par Isabelle Dotan)

Chronique de Marc Wetzel

393.3

Amir OR – Dédale – MaelstrÖm reEvolution – Bruxelles, 2016 (traduit de l’hébreu et de l’anglais par Isabelle Dotan)


« Nous sommes là, assis sur les rives du monde

questionnant l’âme.

Et quand notre regard sombre dans la grande mer,

sans yeux, nous pleurons,

et nous nous souvenons soudain

de qui nous étions » (p. 135)

Je viens de voir et entendre (au Festival estival des Voix vives de Sète) le poète israélien (né en 1956) Amir Or – dont j’ignorais l’oeuvre -, et, très frappé par l’intensité de son propos et l’intégrité de son ardeur, je lis son dernier livre traduit chez nous, pour comprendre comment une poésie peut à ce point intriguer et faire réfléchir.

C’est que l’homme a, je crois, la profondeur d’un philosophe tout en veillant (et parvenant !) à se passer de concepts. Il le dit : la poésie partage avec la philosophie sa visée culturelle de sagesse (elle aussi est une parole qui dégrise, qui révèle ce qui importunait tant sans pourtant importer, et sait trouver appui sur la souffrance même qu’elle exprime) ; mais il y estime la poésie supérieure, car, dit-il, « ce que la pensée philosophique opère sur les mots », le chant poétique l’opère, le fait, par eux ! Voilà, mystérieusement, une barre mise très haute, et que (pour parler franchement) je suis surpris de voir ce merveilleux recueil réussir à franchir.

Trois remarques. D’abord, ce poète enseigne l’écriture de la poésie dans des ateliers (l’école de poésie Hélicon) pérennes et féconds – y compris dans une des classes hébreu-arabe qui s’avère être un « îlot de santé mentale » dans le carnage des malentendus en cours. Et cet enseignement audacieux et neuf (un étudiant arabe vivant dans un camp de réfugiés y traduit par exemple les poèmes du conscrit juif qui tient le check-point, et réciproquement), je laisse Amir Or le commenter lui-même ainsi : « En matière d’enseignement de la poésie » lance-t-il, « je suis toujours d’abord mon propre étudiant ». Et quand on approche l’admirable architecture de ses textes, on ne voit plus du tout là une pirouette …

Ensuite ceci, qui paraît central : c’est un poète qui va directement et toujours, évoquer et interpeller ce que la philosophie ne peut pas définir ; comme la conscience (car toute définition permet et requiert une présence au sens qui présuppose la « présence à » qu’est la conscience) ; comme l’humanité aussi (car toute définition est à la fois jugement rationnel et décision morale – définir, en effet, c’est, pour la pensée, tenir qu’elle doit s’en tenir à tel contenu de pensée pour

comprendre et échanger un mot – et aucune humanité ne peut résulter de tels jugement et décision, dont elle a le monopole de principe !) ; comme aussi la perte intime, la décrépitude, l’usure présente en toute succession vécue, bref la démarche personnelle du temps (toute définition a le bilan réglé d’une équation, ses deux termes – le défini, le définissant – s’équivalant par principe, alors que vieillir, avancer en âge, c’est au contraire s’inéquivaloir, devenir peu à peu étranger à sa propre vitalité, cesser d’être son propre égal!). Le pari d’Amir Or est alors, je crois, que ce que la philosophie ne peut par principe définir (la conscience, l’humanité, le temps …), la poésie les saisira en les recommençant à même la parole.

J’ai choisi ces trois thèmes car ils me paraissent correspondre, entre autres, aux trois parties de ce recueil.

Les « Heures » (titre du formidable premier tiers) sont en effet comme les tableaux propres d’une prise de conscience, les intervalles cruciaux de compréhension qui jalonnent une vie. On ne peut pas changer la vie (la technoscience s’en charge bien, la religion s’en défend assez), mais on peut toujours, voilà la poésie, changer les heures de compréhension d’elle. La « floraison » des représentations et affects est comme un printemps-maison, une saison délibérée où l’esprit (comme un soleil à l’essai) s’embrase par auto-compression : l’esprit qui se diluait fixe soudain sa distance au monde ; l’esprit qui s’assoupissait contrôle soudain sa présence au corps :

« A nouveau, la maison se tenait vers l’orient, vers

l’occident, gauche, droite

et l’homme vint, entra, se tint là : un dieu face au dedans,

un créateur face au sens » (p. 79)

Bien sûr, c’est toujours un peu miracle (un simple reflet commençant à distinguer par lui-même quelque chose !…), mais la présence d’esprit est un miracle usant de soi, une émergence à elle-même providentielle, où naît la lucidité (qui est comme une lumière voyant à travers ses propres obstacles, s’éclairant des ombres mêmes qu’elle forme)

« Je répare ce que je peux. Oui, ça fera mal.

Ne regarde pas, ne touche pas

les points de suture ; avance

entre les lignes. Là se trouve le bon poème » (p. 41)

Voilà bien un travail contrasté de la conscience que cette lucidité à mains de désillusions, qui s’illumine à ce qu’elle évite :

« Plus ça s’assombrit, plus tu comprends.

Tes pas ralentissent sur le pont » (p. 37)

L’humanité, d’autre part, est pour elle-même un « Dédale » (titre spécifique de la troisième partie du recueil), mais elle y est chez elle (aucun autre animal ne sait

loger dans son propre égarement), car c’est justement parce que pour l’humain seul tout est possible que, pour lui aussi, dans le labyrinthe, tout devient infernalement équipossible, et qu’arêtes, sommets et couloirs – par leurs égales dignités ! – lui deviennent indistincts. Les autres animaux ne se désorientent jamais longtemps, car ils n’improvisent justement aucun monde ! Sa condition labyrinthique définit justement l’homme, suggère notre poète : toute liberté intérieure est en effet dédale pour elle-même (puisqu’elle ne peut arpenter la source de ses causes),

« Même celui qui est libéré de tout

n’est pas libre d’être » (p. 61)

comme l’est, on l’a vu, l’exclusive conscience humaine (puisque pour saisir l’effet que ça fait d’être conscient, il faut toujours l’être déjà!).

Et c’est ce que je crois comprendre dans ce dédale d’humanité ainsi suggéré : être humain, en effet, c’est toujours le devoir à certains qui ont déjà su l’être (mais comment ?) et le transmettre à ceux qui auront à le devenir (mais pourquoi ?). Qui a fondé les ancêtres fondateurs ? Pourquoi, d’autre part, ceux à qui est confié le pari d’humanité le relèveraient-ils ? C’est à ces questions extrêmes que se confronte, je crois, notre obscur et très valeureux poète ; il répète par exemple qu’on ne fait vivre son humanité qu’en ressuscitant des morts humains (car l’humanité n’est que le sens d’un problème qui ne s’apprend qu’au contact fidèle, qu’au retour apprivoisé, de ceux qui échouèrent à le résoudre) :

« Lorsque les morts planifient leur prochaine naissance

les cimetières ont une odeur de printemps.

Ils se rapprochent plus que le rêve,

s’égarent de leur monde pour mourir dans ce monde.

Tu les captes soudain, ton corps se contracte –

ils passent devant toi comme si tu n’étais qu’un fantôme » (p. 31)

Ainsi voit-on au fil d’étranges pages que la pureté d’un désir a pour condition la commémoration de si périlleuses courtisanes au long des siècles perdues (p. 89) ; que la compassion vraie a pour condition celle des filles-mères lapidées dont chacun de nous pourrait descendre (p. 93) ; la force d’une piété celle des pèlerins de toutes les obédiences et époques, qui n’ont « jamais arrêté d’avancer vers le seuil du réel » (p. 101). Il faut comme physiquement entrer dans ce que des destins désormais clos conçurent de leur propre parcours pour saisir et relayer le nôtre. Amir Or sait prodigieusement voyager dans les ventres communicants de l’Évolution (voir la géniale « Suite », p. 47-9 )

Enfin, face au travail du temps en nous, à l’usure normale d’exister (ne pouvant être qu’en nous efforçant de subsister, la fatigue est la clé de tout devenir propre), est chantée par notre auteur une conscience du tragique sans autre remède que son propre entretien (dans l’étonnante deuxième partie « Ici »):

« Le temps est une vieille fosse où le chant va et s’assombrit.

Alentour, les années de mort seront encore comptées

comme des bandes laiteuses dans le brouillard » (p. 63)

J’y vois ceci : quand aucune formule ne consolera plus, la formulation même de l’inconsolabilité nous authentifie et nous sauve : si des mots ne peuvent plus soulager ou compenser une souffrance, c’est que ce qui nous chagrine, plus ancien et profond que toute parole, l’a précédée et lui survivra. L’éternité, même d’affliction, est donc réelle, mais son sens n’est pas décidable par nous, et dépend de ce qui (éventuellement) nous dépasse. Dans la grande mer de l’oubli, les mains possibles de Dieu ne nous seront jamais présentées :

« Même si nous avons partagé l’ombre d’un arbre en chemin,

ces vies à nous ont passé comme des ombres ;

et si sous un coucher de soleil, nous avons partagé du

bonheur

notre soleil s’est couché avec lui

dans une mer sombre » (p. 121)

©Marc Wetzel

Bref hommage à Rosanna WARREN

Chronique de Marc Wetzel

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Bref hommage à Rosanna WARREN

(née en 1953)

(pas de recueil traduit en français ; on a grappillé ici sur Internet – remue.net, poezibao … – , ou dans la Revue « Place de la Sorbonne » avril 2013, quelques extraits tous superbement proposés et traduits par Aude Pivin)

« On trouva le feu dans nos âmes bien avant

de le dérober au ciel »

(We found fire in our souls before

we stole it from heaven )

Qui admirons-nous ? Ceux dont les efforts paraissent surnaturels à notre paresse ; ceux aussi dont le sang-froid reste illisible à notre lâcheté. Elle est de ceux-là.

Qui aimons-nous ? Ceux qui n’ont de cesse de recommencer à nous plaire ; ceux que nous réécrivons en nous, sans fatigue pour nous, sans risque pour eux. Elle en est.

La poésie de Rosanna Warren réussit à penser alors qu’elle n’opère pas sur des idées ; elle réussit à penser alors que tout en elle n’est qu’art, n’est que belle manière de faire, n’est que méthode d’apprendre plus loin (ce qu’aucune pensée ordinairement n’a, n’est ni ne peut) ; sa poésie réussit à penser alors que la poésie ne sait toujours ramener que le langage – et pas du tout l’esprit ! – à lui-même ; elle réussit à penser alors qu’en poésie la parole s’attarde somptueusement dans la perception – là où tout au contraire penser fusille tout de suite tous ceux qui témoignent, tremblent et éprouvent ; elle réussit à penser alors que la pensée brûle et tranche et que la poésie est toute entière en fumées inutiles et en pâteuses tergiversations . Sa poésie réussit à penser alors qu’en poésie l’intelligence se contente de respirer.

Sa mère mourante, raconte-t-elle, est restée muette ; elle savait tout mot de la fin inutile, sans objet, comme prendre une ultime inspiration dans un sous-marin échoué : le monde où il y aura à nouveau de l’air n’existe pas.

Comme il arrive, ajoute-t-elle, qu’en saut à ski les plus grands champions restent tétanisés sur leur haut de rampe, doigts devenus de plomb sur la glissière (que seuls des coéquipiers viennent s’aventurer à desserrer), de même il arriva à sa mère mourante que, convulsée le dos droit sur le lit, un fluide mystérieusement ami des chairs vienne détacher ses mains des barreaux.

Elle raconte que l’église de la rue Montorgueil (à Paris) fut bâtie pour y attirer le Sauveur ; on espérait sans rire qu’il « viendrait vers les pavés, les ruisseaux » (He would come to these cobbles, these streaming gutters), qu’il « palperait les dahlias écrasés dans le caniveau » (He would finger dahlia petals mashed in the sewer), que surtout « il vous toucherait, me toucherait, tous pareillement souillés, parce que la boucherie c’est la vie » (He would touch you, touch me, because we are aequally soiled, because butchery is life)

Elle dit encore que les reliques d’Eustache n’y sont là que pour rappeler qu’après la mort nul ne peut jamais plus louer librement Dieu en sifflotant dans son martyre, et surtout que tout ce qui dans l’ardeur d’un sacrifice n’en nourrit pas un autre est suicidaire : « comment au-dessus d’un brasier dans un taureau d’airain, ses cris se convertirent en musique ; comment, transféré, il bénit cette cathédrale des bouchers, ses vitraux, ses clochards, ses récitals d’orgue, ses rues suintant du sang du marché » (how broiled in an iron bull, his cries converted to music ; how, translated, he blesses this butchers’ cathedral, its stained glass, its clochards, its organ recitals, its streets whistling with market blood)

Rosanna Warren n’écrit jamais, sauf quand seul un poème pourrait résoudre son problème de vie ou de conscience ; elle n’écrit jamais, sauf quand sa parfaite connaissance des langues italienne, française ou latine secoue, éveille et bientôt renverse ses soixante ans de natif américain.

Le critique Harold Bloom, lui rapporte-t-on, a renoncé à devenir poète au vu des « démons » qu’il devinait sur ce seuil. Elle répond que Bloom est un ami, mais qu’elle n’a pour sa part jamais observé là (= sur le pas de porte, on the treshhold) de démons dissuasifs, mais seulement des dangers suggestifs. « Si je ne vais pas au-devant d’eux » ajoute-t-elle, « je ne suis pas pleinement vivante ».

Ce qu’on crée pour l’ajouter à son C.V. , dit-elle, nous détruit ; mais toute parole nous arrachant semelles, parapets ou passerelles devant le gouffre et l’abîme nous recrée.

Évoquant Bonnard, elle cible naturellement Marthe, la recluse alanguie, maniaque et grincheuse, la Muse domestique qu’on aurait dit elle-même tapissée, carrelée, cloisonnée. « Cherchant appui, nue , avec des bleus, en périphérie, à moitié effacée. Elle essaie de prier. Elle essaie de se laver. Elle tremble de froid. Elle a compris que jamais, dans cette vie, elle ne sera propre » (leans naked, bruised, peripheral, half-erased. She’s trying to pray. She’s trying to wash. She’s shivering in cold. She has understood that never, in this life, will she be clean )

Dans son Questionnaire pour Bernard Chaet, je retiens quatre lignes : « Une cicatrice peut-elle émettre de la lumière ? », « Une épée de lumière peut-elle fendre un rocher ? », « Avons-nous perdu le ciel, les yeux fixés au sol ? », « Avons-nous jamais été à l’abri ici ? » (Can a scar emit light ? Can a sword of sunlight crack rocks ? Have we lost the sky, looking down ? Were we ever safe here?)

Elle restitue comme personne l’ardeur logique d’une déchéance : « Le corps humain est superflu. Rochester le savait : rentrant chez lui en titubant après une nuit salace, vannes ouvertes, testicules fripés, reins lessivés, les doigts dégoulinants et âcres, il était consumé par le savoir … » (The human body is superfluous. Rochester knew it : lurching home from a night of swiving and sluicing, bollocks crumpled, loins wrung out, fingers dripping and pungent, he was consumed by knowledge …)

J’aime et admire Rosanna Warren, que je découvre ; et la respecte, pour suspendre toujours le sort de sa dignité à la poursuite de son travail.

©Marc Wetzel