La lumière et l’Alphabet Sur « Hector et Andromaque, 1924 » de Giorgio De Chirico

chronique de Miloud KEDDAR

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Hector et Andromaque, 1924, Galleria Nazionale d’Arte Moderna, Rome

La lumière et l’Alphabet
Sur « Hector et Andromaque, 1924 » de Giorgio De Chirico


 

Quelle vérité de l’un et de l’Un ? Quelle vérité cette lumière d’un ciel voûté sur nos ombres ?  Nous, ayant été n’étant plus et nos gestes suspendus, et, là, l’effacement de nos corps et seule l’œuvre de nos mains et de nos mots à demeurer sous la lumière. Cette lumière que ne reçoivent plus nos yeux et pourtant toujours lumière ! Par quel biais quel ordre avons-nous reçu et avons-nous perdu ?

Regardez, là, mes amis, nos ombres s’allongent, nous avons laissé nos fuites se faire, s’accentuer quand il fallait réunir et voilà nos gestes défaits. Hector revient et Andromaque a l’œil cave (le regard caverneux ?). Andromaque entre l’époux et le fils, entre le Père et le Fils, l’époux en carton en papier froissé et le fils précipité ? Andromaque, que veux-tu, nos arrières sont sans vie et nos vies sans relief. Cassandre le savait-elle, quand le ciel s’était assombri ? Hélène se retire, et toi, Andromaque, d’un regard ou d’acceptation ou de déchirure et de fatalité, Andromaque tu restes une mère et aux autres semblable…

Nos ombres s’allongent et la muse a un livre ouvert sur le rien de l’Alphabet. Platonicienne ? Je ne le crois pas ! La muse est la vie que le poète ne célèbre plus ou à laquelle il ne trouve plus grâce. Nous avons voulu, ou sans le vouloir, précipité la chute et avec nous les vivants ! Nous avons par nos gestes entraîné les autres et notre lieu de vie et de prière, la Terre, n’est plus que poussière et tapis de viscères, et nous, maintenant des gisants !

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Les Muses inquiètantes, 1922, Courtesy galleria, Bologne

Dans « Hector et Andromaque, 1924 (cat. 41) »*, les deux chevaux au fond se refusent et se cabrent, rejettent l’asservissement. Andromaque, prends exemple sur ces « chevaux de Troie », rejette et refuse le carton papier froissé ! De Cassandre sois proche ! Une nuée, à gauche où je regarde, se dessine qui n’est pas un donjon ou une tour mais de la lumière, car l’habit, que veux-tu Andromaque, ne cachera pas le visage et les yeux qui sont le dehors et le dedans. La muse n’est plus humaine ou si elle l’est encore, elle n’a pas sa tête – toute sa tête – sous l’orage qui décide, et l’ombre qui n’a plus nom et la lumière venant manquer.

Andromaque, muse, parle et sois souveraine, ouvre ton sein à la bouche assoiffée qui demain dira les louanges, dira l’Alphabet ! Ton sein est lumière, une lumière pour la bouche qui s’est longtemps tue et manquait de lait et bouche bâillonnée. Cassandre, le sais-tu, traverse l’Ici par le delà et l’en dessous et Hélène mène la Cité vers la toute grâce.

(La Muse* de Giorgio est une buse à l’aile blessée, une buse ou muse qui ne chante plus, une bise qui est comme le vautour qui hante le rêve et les jours du poète et du peintre !)

Andromaque, mère souveraine, si tu veux, ouvre l’oblongue et brise l’oblique, ça t’est permis et que vienne l’ordre à tes poursuivantes et qu’elles chantent ! Les pays sont redevables au lait, à la poitrine de nourriture et de paroles. Hector est mort, le fils est cloué, le ciel pardonne ! Andromaque, viens et prenons du risque et s’enlèvera le bâillon à nos bouches, aux femmes et à l’écriture.


*note : allusion est faite à la peinture « Les Muses inquiétantes ».
Repère :« Hector et Andromaque », 1924, Galleria nazionale d’Arte moderna, Rome.
« Les Muses inquiétantes », 1972, Courtesy galleria, Bologne.

©Miloud KEDDAR

Benoît Duteurtre, Livre pour adultes, nrf Gallimard (243 pages – 19,50€)

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2016




Chronique de Nadine Doyen

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Benoît Duteurtre, Livre pour adultes, nrf Gallimard (243 pages – 19,50€)


C’est un plaisir de retrouver les lieux de prédilection de Benoît Duteurtre, l’admirateur de Marcel Aymé, « l’optimiste désenchanté », qui possède le talent de passer l’époque au scalpel et de capturer l’extinction d’un monde de manière subtile.

Benoît Duteurtre consacre ce récit à sa mère, et égrène une mosaïque de souvenirs.

L’auteur reprend le chemin de son enfance et dresse un portrait touchant de la figure maternelle. Il évoque avec délicatesse la période de la maladie et témoigne de son admiration devant l’abnégation et le dévouement du personnel soignant. Cette mère, à « l’optimisme résolu » lui a inculqué ce précepte, « aux vertus apaisantes » : « Ne regrette jamais les choses auxquelles tu ne peux plus rien ».

Qui se souvient de la famille Coty ? Question qui taraude Benoît Duteurtre, faisant le triste constat qu’« en deux générations, cette famille avait retrouvé l’anonymat ».

Il reste la littérature pour combler cette béance : parler d’eux pour les faire durer.

N’est-ce donc pas à lui de la ressusciter ?

Évoquer ses grands-parents, oncle, c’est aborder la vieillesse avec son lot de souffrances, la déliquescence des corps, les maisons de retraites et thanatos, thème déjà abordé dans L’ordinateur du paradis, mais aussi revivre des moments forts.

Il dresse, avec nostalgie, l’inventaire de tout ce qui a disparu : le moulin, la scierie, une maison de repos, le bar épicerie qu’il a tenté de sauver, les fermes (qui ne répondent plus aux normes à cause des directives draconiennes de Bruxelles, des contraintes d’hygiène en vigueur qui génèrent des suicides), les ponts de pierre.

Il pourfend « l’agriculture industrielle, l’élevage intensif », cause de « pandémies ».

Et il dépeint une galerie de portraits des villageois, des sagards, honore la mémoire de certains, égrenant un émouvant chapelet de nécrologies.

Dans le chapitre III, on retrouve L’auteur de Polémiques, « mamanphobe, bébéphobe, familophobe, poussettophobe » ! C’est le même ton satirique qu’il adopte. Installé sur une plage d’ Etretat, son fief estival, l’auteur des Pieds dans l’eau croque, tel un dessin de Sempé, ses contemporains d’un ton satirique.

Il devise même sur leurs destinées. Il ne cache pas ses opinions sur ces parents désireux de « fonder une famille », de quoi s’attirer leurs foudres. Son esprit malicieux suggère même un « examen » préalable afin qu’ils pèsent bien la charge qui leur incombera. Il se plaît à rappeler que donner la vie, c’est aussi donner la mort.

Il n’est donc pas surprenant que ses amis « constituent sa véritable famille », suivant l’exemple de sa mère qui « affirmait cette primauté des amis sur la famille ».

L’auteur confie son attachement irrémédiable à Victor, cet ami comédien surnommé « le chat », car il aime « ronronner » devant « le feu qui crépite ».

Il confesse éprouver à son égard un « besoin vital ». Ensemble jusqu’à l’au-delà.

Les mélomanes retrouveront tout au long du roman l’animateur de France Musique, Benoît, qui a « cette obsession des destins perdus » et nous étonne à débusquer des artistes oubliés. Les airs se déroulent : Stravinsky, Mozart, Schubert, Roussel.

Benoît Duteurtre n’est pas un sédentaire même si les Vosges sont son refuge et la côte normande sa destination immuable d’août. Étretat, « bonheur de l’été »,à contempler le soleil qui « commence à dorer la falaise » ou les vagues qui « déroulent leurs torsades, dans un bouillonnement d’écume où passent les goélands argentés ».

C’est en tant que conférencier qu’il nous embarque à bord de l’Amadeus, pour une croisière musicale sur « le beau Danube bleu » qu’il voit plutôt vert. Benoît Duteurtre,qui excelle dans la satire de la modernité, compare dans ce chapitre les croisières de luxe du temps du Normandie à celles à bas prix où « le service fait défaut ». Pour le critique musical de renom, Vienne évoque le Concert du Nouvel An, qu’il présente en direct à la télévision.Mais pour les « tour-operators », c’est un autre orchestre, « spécialisé pour les groupes » qui a exaspéré Victor au point de partir à

l’entracte. « Le style d’interprétation » ressemblait trop aux « danses du balai » « dans les mariages ». Il souligne avec ironie la frénésie de ceux qui ne regardent qu’à travers le prisme de leurs iPhones les fresques du plafond!

Avec autodérision, il relate sa galère pour trouver des chaussures en Slovaquie.

Et de constater la suprématie de l’anglais, lui, dont les parents avaient « eu la fâcheuse idée de lui faire étudier l’allemand », aussi bien à Bratislava qu’à Prague.

Il pointe le fossé des classes (rentier germain/ seniors) selon le luxe du bateau.

Il voit avec amertume la fin des croisières autour de la musique classique faute d’une clientèle aisée et mélomane.Il décline ce qui l’insupporte dans ces voyages : « rester groupés », préférant arpenter les ruelles à son gré.

Benoît Duteurtre nous déboussole en relatant la découverte inouïe d’une tribu, ce qui a enflammé les réseaux. La deuxième expédition constituée de l’équipe de scientifiques, de la journaliste et du stagiaire (dont le professeur conférencier occulte le nom, bien que le premier à avoir établi le contact) nous conduit dans un territoire hostile (ronces, cascade à traverser avant d’arriver à la caverne). Dès la parution du premier volet du feuilleton, les médias s’emballent, les réactions fusent sur la toile,des idées se concrétisent par une charte pour protéger cette civilisation, une sénatrice écologiste, féministe, « militante du droit des minorités » outrée, choquée, démissionne du « comité d’éthique ».Le narrateur a réussi son coup, le lecteur tenu en haleine, devant ce déchaînement, guette l ‘épisode suivant, mais il est privilégié, il n’a pas à attendre une semaine ! Si l’escale viennoise s’achève en apothéose avec le concert, le feuilleton La tribu atteint un climax à couper le souffle ! A travers l’épilogue surprenant et incroyable, amené comme la chute dans une nouvelle, l’auteur souligne les travers de notre société corsetée par les interdictions et pointe comment une information relayée à grande échelle peut berner une large audience.

Le retentissant succès de la journaliste Daisy Bruno pour le reportage ci-dessus lui facilite l’accès à l’île grecque de Michael Works. Que penser de ce milliardaire qui a

imposé la vidéosurveillance, l’absence de voitures ? Est-il un gourou ou un prophète ?

Ne dévoilons rien de son projet pilote pour mieux savourer cette truculente sotie !

Benoît Duteurtre, parisien depuis 1988, passe en revue toutes les transformations de son quartier, s’adaptant « aux normes du pittoresque organisé ». Il ironise sur le Paris plage et « la pollution renforcée ».

Même si le narrateur a dû dire adieu au rituel de la fenaison, au royaume enchanté du grenier à foin, au pot de lait tiède, il a conservé des plaisirs enfantins : « mettre les pieds dans l’eau », s’allonger « parmi les fougères odorantes » ou « plus rustres » : couper son bois , ramasser du petit bois pour cette maison, « surplombée par la cime dentelée des sapins », que les lecteurs de Chemins de fer reconnaîtront.

Si le temps est assassin, la mémoire est la seule revanche, pour faire durer. L’auteur rend hommage à tous ces disparus qu’il a connus, dédie son roman à David Rochline.

Benoît Duteurtre livre un roman plus intimiste, à la veine autobiographique, plein de larmes rentrées, hanté par la mort, la fuite du temps, notre finitude, où se côtoient un cortège d’émotions, d’anecdotes et fables. Le ton grave du début laisse place à une plume roborative, poétique : « grelots de la rivière » et pétrie d’humour.

Le roman se clôt par une liste des « enchantements » de l’écrivain, un hymne poétique et nostalgique aux Vosges, à cette chère vallée, son « paradis » où il vient se ressourcer et écrire. Savoir s’émerveiller devant les beautés de la nature, la splendeur des paysages, n’est-ce pas un viatique de jouvence ?

Sachons gré à Benoît Duteurtre qui, lui, ne « garde pas ses souvenirs » mais les partage et nous réjouit d’étincelles de bonheur. On prendrait volontiers un verre de gentiane en compagnie de l’auteur pour prolonger la conversation.

© Nadine Doyen

Jacques Cornerotte & Anne Léger, Le guetteur de matins, Editions Traversées, La Croisée des Chemins, Juillet 2015, 188 pages.

Chronique de Lieven Callant

Une Guetteur

Jacques Cornerotte & Anne Léger, Le guetteur de matins, Editions Traversées, La Croisée des Chemins, Juillet 2015, 188 pages.


Textes et images

Les photographies de Jacques Cornerotte comme on le signale à la fin du livre sont issues de quatre régions: la Gaume, l’Ardenne, la Meuse française et les Cévennes et rendent « hommage à ceux qui ont fait et qui font encore de ces terres de si grands chemins de richesse. » Chaque image a sa propre petite histoire. Elles révèlent comment un arbre à lui-seul porte le ciel chargé de nuages, comment une fenêtre perce un cadre pour faire du paysage un tableau dans l’image. Elles célèbrent le temps, celui des saisons, celui des objets, des outils mis un temps au repos. Pour en apprécier toutes les nuances, le photographe a ralenti le temps. Chaque image est un tableau où les dégradés de gris allant du blanc pur au noir profond rétablissent l’équilibre subtil qui existe entre les matières, les textures, les ombres et la lumière. La composition étudiée de chaque photographie nous laisse entendre qu’elle plus qu’un instantané où l’on donne au hasard le rôle principal. Chaque photographie est pleinement mûrie et étudiée comme peut l’être une nature-morte, un portrait en clair-obscur qu’aurait réalisé un grand peintre. Certaines images font d’ailleurs directement référence à un Georges de La Tour où les scènes très étudiées sont éclairées par l’unique source lumineuse d’une bougie.

Les images interrogent avec finesse la réalité qu’elles représentent, les gestes qui construisent le quotidien, les objets qu’on utilise et qui ont la faculté magique de révéler le geste et l’homme à l’origine de ce geste. Sans en faire l’objet d’une représentation, l’humain est au cœur des photographies de Jacques Cornerotte. En partageant son intimité avec la nature et les éléments naturels, le photographe nous dévoile une partie de son âme, nous laisse regarder comment on peut espérer apprivoiser la vie tout autour de nous.

Aux photographies en noir et blanc de Jacques Cornerotte répondent dans les mêmes teintes, les textes issus d’une étroite collaboration entre Jacques Cornerotte et Anne Léger. Certains textes ont été primés. L’univers évoqué est celui des campagnes où le temps semble avoir été arrêté. L’avis (la vie) des anciens est valorisé(e). On estime leur parole, on apprécie leur savoir-faire. L’humain a encore sa place. À la campagne où la vie quotidienne est tributaire de la nature, de ces caprices comme de ses générosités, la solidarité, l’amitié, la patience sont encore des mots qui ont du sens. L’isolement, la solitude sont nécessaires, on ne les redoute pas comme des maladies contagieuses car elles permettent le recueillement sur soi-même, l’acceptation de l’autre, la résilience. Les textes écrits à quatre mains et qui ne permettent pas de repérer qui a écrit quoi ont le pouvoir de révéler avec finesse la vie, de dresser les portraits de personnages attachants et hors du temps. Justes, précis, ils révèlent la beauté nostalgique d’un monde sur lequel la modernité et l’économie libérale de consommation n’ont pas eu d’emprise et n’ont pu corrompre. Ainsi les histoires nous parlent de gens qui croient aux miracles, à la magie de la neige qui tombe et recouvre tout d’un manteau scintillant et immaculé. Le pain qu’on a pétri avec patience et amour, porte en lui les saveurs de la vie. La pluie soudain rafraîchit la terre et l’âme et la nature nous ouvre son cœur en nous permettant d’être quelques instants complices d’un cerf et de sa biche.

Les textes et les images font bien plus que se répondre, qu’entremêler leurs histoires. Les uns comme les autres honorent les spécificités de leurs écritures. Jamais le texte ne se fait légende, jamais l’image ne devient une illustration. La qualité de l’impression est à la hauteur des images et des textes. J’ai particulièrement apprécié les notions de respect de l’autre, de ses modes d’expression et de vie. Rien ne semble troubler l’atmosphère sereine qui anime et justifie ce très beau livre.

©Lieven Callant



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Faubourg d’Arival, 43

B-6760 VIRTON (Belgique)

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e-mail:traversees@hotmail.com

 

 

Vanuit mijn donkere raam, de Santiago Montobbio

Chronique de Jean-Luc Breton

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Vanuit mijn donkere raam, de Santiago Montobbio, Éditions Piaam, Deventer (Pays-Bas)


Le joli livre, avec une élégante couverture bleu nuit, que proposent les Editions Piaam, contient une soixantaine de poèmes de Santiago Montobbio, en version bilingue espagnol-néerlandais. Le choix du traducteur, Klaas Wijnsma, s’est porté sur les poèmes de la première période de la production de Montobbio, c’est-à-dire des textes écrits dans les années 80 et publiés entre 1989 et 2011.

La sélection proposée est excellente. On retrouve évidemment le Montobbio métaphysicien qui est familier à ses lecteurs, celui qui sait superbement en quelques formules spontanées croquer l’absurde de notre inévitable quête de sens (Je parcours les corniches de la folie/ et moi seul suis le précipice ; il doit me rester une manière/ de me faire du mal, jusqu’à la fin et dans la nuit,/ une manière de viser au plus juste/ la ruine), l’absurde de la nécessité impérieuse d’écrire (j’écris pour croire que je fais mon salut,/ pour croire que je peux/ encore faire mon salut) et a fortiori celui de la critique ou de l’enseignement de la littérature (j’ai toujours été convaincu qu’il faut être/ complètement idiot pour penser/ qu’on étudie – ou encore plus grave qu’on enseigne – la littérature). On retrouve aussi l’extrême sensualité que l’auteur cache sous le verbe, sensualité qui peuple ses poèmes de lieux, d’objets, de sensations climatiques, de mille petits riens qui impriment leur trace sur la conscience du « je » qui écrit (Non seulement les choses ne sont pas comme elles sont ni même comme elles semblent être : les choses, en général, sont comme elles nous font mal). A ce titre, la sélection du recueil néerlandais retient les poèmes essentiels, les plus percutants et paradoxaux, de la production de Montobbio, et c’est un bonheur de les y retrouver.

Mon ignorance du néerlandais ne me permet pas de juger de la qualité de la traduction, mais souvent le rythme choisi par le traducteur, avec des mots courts et une alternance de syllabes longues et de syllabes courtes, semble particulièrement bien correspondre à la musique des vers de Montobbio. Le titre, Vanuit mijn donkere raam, est la traduction de celui de la première partie de L’anarchiste des feux de Bengale, « De ma fenêtre obscure », poème fondamental du laconisme existentiel de Montobbio :

La ville que personne ne voit, et c’est la plus grande,

est celle où travaillent, condamnés à être

toujours pareils,

tous les personne que je suis.

Klaas Wijnsma fait aussi le choix heureux de ne pas respecter la chronologie des publications de Santiago Montobbio et de rassembler les poèmes par thèmes en cinq grandes sections, dont une, Ver (loin), comprend les poèmes parodiques ou amusants de l’écrivain. La démarche de Montobbio, il est vrai, est en partie œuvre d’auto-dérision, mais lire en succession ces textes qui portent un masque parodique mais sont profonds par la bande, procure un sentiment temporaire de légèreté tout à fait attrayant.

Le recueil des éditions Piaam est un vrai plaisir de lecture, et les lecteurs néerlandophones vont pouvoir apprécier à leur tour les grands et beaux poèmes des premiers recueils de Santiago Montobbio, comme Hôpital des Innocents (j’admire au passage la concision du néerlandais simpelhuis) ou L’anarchiste des feux de Bengale.

©Jean-Luc Breton

Jirô Taniguchi, L’homme qui marche, Casterman, nouvelle édition pour le 20ème anniversaire, 2015, 226 pages

Chronique de Lieven Callant

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Jirô Taniguchi, L’homme qui marche, Casterman, nouvelle édition pour le 20ème anniversaire, 2015, 226 pages


« S’émancipant peu à peu des contraintes et des standards de la production industrielle? Jirô Taniguchi est devenu l’un des principaux passeurs entre le monde des mangas et celui de la bande dessinée. Mais il est surtout, tous domaines confondus, l’auteur d’une des œuvres les plus fortes et les plus universelles de notre temps. » Benoît Peeters (Jirô Taniguchi, « L’homme qui dessine, entretiens » 2012.

On pourrait penser que le titre de ce livre fait allusion à l’œuvre d’Alberto Giacometti ou encore à celle de Rodin. On imagine un homme représentant l’humanité depuis les premiers instants où il s’est mis à marcher, à partir à la découverte de son environnement. On pourrait aussi penser aux Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau. Sur la couverture, un homme nous regarde en haut d’une ruelle quelque part au Japon. Il est accompagné de son chien.

En parcourant les titres des différents chapitres qui fonctionnent comme autant de nouvelles: « Observer les oiseaux », « Nager la nuit », « Il pleut », « Sous le cerisier », « Le plus court chemin », « Voir la mer », on comprend que les références sont surtout japonaises. Tous ces titres m’ont fait l’effet de cette poésie qui a la faculté de condenser en termes simples, brefs, limpides, des situations complètes, intenses et qui ont pour but de révéler le quotidien sous ses aspects les plus universels au genre humain. Une pluie n’est pas une simple pluie, le plus court chemin n’est pas forcément le meilleur. Le cerisier repose sur bien plus qu’un simple tapis de pétales, il est comme l’endroit où se rencontrent l’éphémère instant et les éternelles répétitions des saisons.

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L’homme qui marche est curieusement celui qui arrête les allers-venues brutales du temps. Ce ne sont plus les habitudes quotidiennes qui imposent leurs rythmes frénétiques. C’est le marcheur qui détermine l’ordre des choses. Leur importance et la valeur parfois absurde qu’on leur accordait sont revues. Ainsi se perdre n’est plus considéré comme une perte de temps, c’est l’occasion de renouer avec soi-même, avec ses souvenirs, c’est offrir du temps à l’autre sans avoir le sentiment de gâcher le sien. C’est reprendre sa destinée en main et accepter qu’elle ne nous mène pas forcément là où il faudrait qu’elle nous conduise.

L’homme qui marche s’il est d’abord celui qui renoue avec le temps, la vie et explore librement son environnement, il est aussi celui qui s’ouvre sans réserve, sans crainte et

avec une certaine curiosité à l’inattendu, à l’inconnu. L’inconnu, cette part incontrôlable de la vie et que je nomme parfois joyeusement la poésie. L’inconnu c’est aussi cette part de nous dans l’autre que nous nous efforçons de reconnaître. L’homme qui marche, rencontre ainsi, un homme qui observe les oiseaux, un homme qui pêche sans avoir le désir d’attraper quoi que ce soit mais qui simplement aime se retrouver là chaque jour, au bord d’une rivière pour l’observer. L’homme qui arpente son quartier rencontre ses voisins: une vieille femme qui cherche son chemin, une jeune-femme qui cherche à retrouver les sensations de son enfance en s’allongeant sous un cerisier, des enfants qui jouent. Ses propres souvenirs l’invitent à revisiter des lieux qu’il a connu autrefois.

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L’homme qui marche affronte pluie, neige, chaleurs de l’été ou rigueurs de l’hiver, son parcours est parfois complexe comme celui d’un dédale de maisons, de ruelles, il est aussi celui épuré de la nature à la campagne. La promenade est une nécessité qui ne recule devant aucune difficulté. Le promeneur traverse rues défoncées qu’elles grimpent ou qu’elles descendent, rivière ayant débordé de son lit, ville mal menée pas une tempête.

L’homme qui marche revient finalement toujours chez lui. Sa femme le reçoit sans le moindre étonnement, sans la moindre question par rapport à ses retards, comme si l’amour était dans cette acceptation simple et pure de l’autre, de ses mystères, de ses besoins de liberté et de flottements, de rêveries. La vie est accueillie telle qu’elle arrive.

Comme l’a signalé Benoît Peeters que j’ai cité en début de texte, « L’homme qui marche » est une œuvre qui oscille entre plusieurs genres: manga, bande-dessinée et qui reprend en les questionnant les codes de l’un et de l’autre. Jirô Taniguchi bouscule les genres. Pour moi qui ne suis pas une spécialiste dans le domaine, j’ai malgré tout apprécié la précision des dessins, l’importance accordée à ce qui s’évapore, est léger et presque intangible: mouvements de feuillages, transparences de nuages, lueurs solaires après la pluie, lumière lunaire, étoiles dans la nuit. Ce qu’on considère comme faisant partie du décor, le détail d’un lieu, d’une texture, d’une odeur prend une importance considérable comme si tous ces petits éléments contribuaient à caractériser le personnage principal, sa psychologie, ses états d’âme. J’ai l’impression qu’il n’est pas important de savoir qui il est, quel est son nom, son métier, son âge. Ces aspects par rapport aux autres sont les détails. Probablement que le marcheur est l’auteur lui-même mais comme je l’ai laissé déjà entendre, c’est peut-être moi, ce peut être n’importe qui.

Si les cadres sur les pages s’organisent harmonieusement et règlent par leurs tailles, leur formes le déroulement du temps de l’histoire, les passages d’un lieu à un autre, d’un espace mental à un autre ils fonctionnent aussi à l’instar des caractères japonais comme des idéogrammes. Leur agencements subtils et différents ordonnent les mots, les phrases au delà des bulles peu nombreuses où sont inscrits les textes, les dialogues, les sons. Ainsi plusieurs histoires et donc plusieurs lectures se superposent avec une légèreté surprenante.

La réédition d’une très belle qualité, reprend les planches en noir et blanc mais aussi celles en couleurs. Un ravissement pour les yeux, pour l’esprit. Une étonnante combinaison d’éléments légers, évaporés comme appartenant à un rêve, un rêve qui arpente le quotidien.

©Lieven Callant