Zao Wou-Ki, l’évidence ?

Chronique de Miloud KEDDAR

Zao Wou-Ki, l’évidence ?

Sur trois peintures de Zao Wou-Ki


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Zao Wou-ki « Nuage », 1956, Huile sur toile, 1956, (130 x 97 cm), Collection particulière.


 

Je viens vous entretenir sur Zao Wou-Ki. Zao était peintre et dessinateur. De Zao, j’ai retenu trois peintures : « Nuage » (intitulé simplement ainsi) et « Poursuite » (1955-1957). Par la suite et à la fin je ferai un rapprochement entre « 12.12.62 » de Zao et la peinture « Sur la terre » de Mark Tobey. Cela me tient à cœur ! « Nuage » de Zao et le rapport que j’ai à faire avec « Nuage rouge » de Mondrian ? « Nuage » de Zao est en son centre figuré par un nuage rouge peint (ou n’est-ce là qu’un quelconque astre rouge ?) et « Nuage » est de même par des signes. Quelque chose comme de la calligraphie. Les signes peints ou calligraphiés sont-ce ceux d’une langue qui dit le nuage ou n’est-ce là que des formes de nuages qu’a voulu représenter Zao Wou-Ki ? (Ou des signes d’une langue propre au peintre ? Zao Wou-Ki était un ami de Jean-Paul Riopelle. Il lui a dédié une peinture : « Hommage à mon ami Jean-Paul Riopelle – Histoire de deux érables canadiens ». Et nous savons de Riopelle, du moins dans ses eaux-fortes, qu’il a utilisé les signes d’une langue qui lui était propre. On peut donc le penser aussi de Zao. Toutefois il faut toujours avoir à l’esprit que Zao Wou-Ki était d’origine chinoise et qu’il avait commencé la pratique de son art dans ce pays).

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Piet Mondrian, paysage avec nuage rouge 1905

Le rapport entre « Nuage » de Zao et le « Nuage rouge » de Mondrian ? Zao était plus baudelairien que Piet Mondrian. « Nuage » de Zao est plus proche de la réalité, nuage en perpétuelle évolution, toujours changeant, de forme, entre autre. Un nuage (ou les nuages) qu’un des « tu » de Baudelaire aime : J’aime les nuages les nuages les nuages, dit le « tu » qu’interroge Baudelaire.

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Zao Wou-ki « Poursuite », 1955 -1957, Huile sur toile, (195 x 97 cm), Collection particulière.

Maintenant « Poursuite ». « Poursuite » (1955-1957) de Zao et « Autoportrait » de Ofer Lellouche. Avant tout sachons que de Ofer Lellouche et de sa peinture, Bernard-Henry Lévy dans son livre « Les Aventures de la vérité » évoque le « Coup de dés mallarméen », un rapprochement avec « Mallarmé creusant le vers, l’insaisissable et feinte solidité des mots ». Nous savons Ofer Lellouche « peut-être grec avant que juif » mais notons que sa peinture et surtout « Autoportrait » disent le surgissement. Le surgissement est également celui de la peinture de Zao Wou-Ki. Dans « Poursuite » on s’attend à voir surgir Lellouche. Poursuite-se-poursuivant-surgissant pour les deux peintres. Car nous savons que Zao était un peintre de la lumière (il a intitulé une peinture : « Il ne fait jamais nuit » !). Et Zao est aussi un peintre du surgissement. Je dirais donc pour Ofer Lellouche comme pour Zao Wou-Ki que dans leurs peintures « le coup de dés abolit le hasard » !

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Above the Earth (1953) Mark Tobey

Vient maintenant le rapprochement entre « 12.12.62 » de Zao et « Sur la terre » de Mark Tobey que j’ai dit me tenir à cœur ! En écrivant le titre « 12.12.62 », j’ai l’impression d’avoir affaire à Roman Opalka. Mais si Opalka peignait par les chiffres le temps et donnait les titres par des chiffres, Zao, lui, titrait certaines de ses peintures par leur date d’exécution tout simplement. Mais venons-en à «Sur la terre » et « 12.12.62 ». Par quel biais pouvoir parler de ces deux peintures, par quel biais les lier ? La couleur ! Dans une chronique sur « Sur la terre » de Mark Tobey, j’ai évoqué le cristal et le verre. La lumière donc. Atmosphère lumineuse, cristal reflétant sa lumière, verre reflétant la lumière, telle est « Sur la terre » de Mark Tobey. L’on peut évoquer l’atmosphère terrestre également concernant cette peinture. Prenons maintenant « 12.12.62 ». Il nous faut tracer des lignes droites maintenant, enlever des fragments du verre (disons qu’ s’il s’agit du verre) et mettons de la couleur rouge-rose-oranger et voilà « 12.12.62 » proche de « Sur la terre ». Le rapprochement entre ces deux peintures est osé, je l’avoue, mais n’est-ce pas là matière de théorie sur l’Art ?

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LELLOUCHE Ofer (né en 1947), Autoportrait, détail, 1994-95, aquatinte et acrylique sur papier, 193×105 cm, Genève, Krugier & Cie Art contemporain.

(Pour terminer, une précision : Si j’avais à faire un travail d’Historien de l’Art, j’aurais choisi de vous entretenir par exemple sur les peintures « 21 avril 59 » et « 01.03.60 » de Zao Wou-Ki mais je fais un travail de Théoricien de l’Art. Toutefois je ne nie pas prendre mes sources aussi bien dans l’Histoire de l’Art que dans les critiques sur l’Art. Mais mon travail, comme je l’ai laissé entendre plus haut, ne se limite qu’à une théorie.)

©Miloud KEDDAR

 

 

 

Le fils de mille hommes, Valter Hugo Māe, traduit du Portugais par Danielle Schramm – Métailié, septembre 2016. 192 pages, 18 €.

Chronique de Cathy Garcia

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Le fils de mille hommes, Valter Hugo Māe, traduit du Portugais par Danielle Schramm, Métailié, septembre 2016. 192 pages, 18 €.


Déjà remarqué pour L’Apocalypse des travailleurs, son premier roman, pour lequel il avait reçu le prix Saramago, Valter Hugo Māe revient ici avec un roman prenant, qui nous plonge sans ménagement dans les noirceurs de l’âme humaine ; mais pas les spectaculaires, non, plutôt les noirceurs banales, quotidiennes, les petites et grandes lâchetés, la bêtise commune, qui peuvent provoquer tout autant de malheur et de désespoir autour d’elles. Ce qui surprend, c’est que s’il nous conduit là où meurt tout espoir, c’est pour nous hisser jusqu’à la lumière, nous montrant ce que l’humain peut aussi avoir de plus beau et qui est d’une telle simplicité, qu’on se demande vraiment pourquoi cela reste tellement hors de notre portée.

C’est vraiment un grand écart qui est réalisé ici, et Le fils de mille hommes devient une sorte de roman-médecine. Après avoir posé les bases, Valter Hugo Māe nous raconte plusieurs histoires où on découvre les origines, le vécu douloureux, difficile et même sordide, des différents protagonistes, puis un fil va venir ensuite coudre ensemble toutes ces histoires. Ce fil passe par Crisóstomo, un petit pêcheur de 40 ans, un homme bon mais désespérément seul. Or, c’est cet immense désir de l’autre, soutenu par la générosité qu’il a en lui, qui va permettre de réunir en une grande famille hétéroclite, une bonne partie des personnages malmenés et estropiés de ce roman. Il serait dommage de trop en dire, mais l’essentiel tient en un mot : l’amour. L’amour qui surpasse tout, transforme tout, panse les plaies, rend beau ce qui était laid, dissout les préjugés.

Aussi le roman sombre et impitoyablement réaliste, par cette magie de l’amour, va se transformer contre toute attente, en conte, non pas de fées, mais d’humanité et ça fait vraiment du bien.

L’humain on le sait, est capable du pire, et plus la situation est mauvaise, miséreuse et plus on souffre du mépris, de la haine et de ceux qui profitent de notre faiblesse. Le roman prend place quelque part en bord d’océan au Portugal, mais cela pourrait être ailleurs, ce qui est raconté ici a une portée universelle. Les personnages dont il est question ne vivent pas dans le même monde que les surfeurs, c’est une communauté rurale, pas très éduquée, superstitieuse, vivant sous l’ombre d’un Dieu avare en miracles : des paysans, des pêcheurs, des ouvriers, des servantes, des honnêtes gens comme on dit, pas toujours très honnêtes, surtout les hommes, voire capables du pire, fondamentalement intolérant à toute différence. Alors, peu importe le lieu finalement, car les paysages principaux ici sont humains et les paysages humains peuvent être d’une laideur et d’une violence inouïes. Puis, il y a ceux qui, malchanceux, semblent devoir être d’éternelles victimes.

Comme la naine dont on ne saura jamais le nom, la mère de Camilo morte en accouchant. Camilo qui ne saura jamais rien d’elle, ni de ses quinze pères potentiels. Comme Isaura, pauvre fille crédule déshonorée à seize ans et qui demeure avec sa mère qui sombre peu à peu dans la folie, tandis que le père demeure mutique et impuissant, comme il l’a toujours été. Le qu’en dira t’on étant la plus haute valeur de référence, bien plus que l’amour et la bienveillance. Antonino, le fils de Matilde qui n’a jamais eu le courage de le tuer, de lui arracher la tête ou de le pendre à une branche avec un bâton dans le cul pour que tout le monde le voie, mais seule contre tous, pas le courage non plus de l’aimer suffisamment pour ne pas être dévorée de honte. Que ces deux là, la pauvre et laide Isaura et l’ignominieux Antonino, finissent mal mariés et l’apparence est à peu près sauve, la haine retourne couver ses œufs, calmée pour un temps. Même la charité ici cache mal la bêtise des gens, cette banale méchanceté larvée, dont Valter Hugo Mãe trace un portrait sans concession.

Aussi quel bonheur, quand celles et ceux qui en ont tant souffert, trouvent enfin sur leur route, qui semblait n’être à jamais qu’une impasse, un havre de paix et d’amour et que les justes gagnent. Des justes, il en suffit d’un parfois, le cœur, les mains et la porte grandes ouvertes, et le monde petit à petit se répare, devient meilleur, et de cette terre bien travaillée, bien nourrie, naissent des graines de bonheur et de justice. Et c’est ainsi qu’une pauvre maison de modeste pêcheur trop seul, devient un palais pour famille nombreuse, et tous les orphelins, grands ou petits, tous les enfants abandonnés, peuvent y prendre racines et devenir à leur tout des justes qui changent le monde.

« Camilo n’était plus seulement un jeune garçon. Il devenait à ce moment-là un homme avec le courage qu’il fallait pour aimer quelqu’un. Son courage s’était développé, il avait appris la beauté, il avait aussi changé le monde. »

C’est donc un roman vraiment salutaire et qui n’a, n’en déplaise aux cyniques, rien de naïf, de simplet, bien au contraire, c’est avec une grande intelligence et dans une langue belle, riche, nourricière, qu’il met à l’honneur la sensibilité, la tolérance, la bienveillance, la simplicité, l’attention à l’autre, le sens de l’accueil et de l’hospitalité, cette faculté de voir la beauté chez l’autre, ce qui est important, essentiel, commun à tous les êtres : le besoin d’amour, le besoin d’aimer et d’être aimé.

Cela semble une évidence ? Valter Hugo Mãe nous invite, l’air de rien, à regarder en nous et autour de nous.

©Cathy Garcia


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Valter Hugo Mãe est né en Angola en 1971 et vit actuellement au Portugal. Poète, musicien et performer, il écrit également des critiques artistiques et littéraires pour plusieurs magazines portugais. En 2007, il a reçu le prix Saramago pour son premier roman et, en 2012, le prix Portugal Telecom.

Service de presse n°45

 

Traversées a reçu :

Les recueils suivants :

* Carnet d’Inde

Eric Chassefière

Encres vives, 2013, 16 pages A4.

* De blancs oiseaux boivent la lumière, suivi de Nuit de grand vent; Poèmes augmentés de reproductions d’oeuvres plastiques du même auteur

Monique Thomassettie

M.E.O.; 2015; 81 pages.

* Je, tu, il – Remonté le temps, sondé le silence

Claude Cailleau

Poèmes, Tensing, 2016, 55 pages. contact@editions-tensing.fr http://www.editions-tensing.fr

39 – Une cloche a sonné. Les yeux s’éteignent, noyés dans l’ennui du pettit village. Pourtant la page du jour est encore vierge. Le chemin t’attendait, dans l’or sanglant du crépuscule. Le vent fait choix de feuilles mortes pour apaiser ta faim d’automne. Alors… alors tu repousses loin derrière la haie ta fatigue de vivre. Ce sori encore tu sauras partager la solitude des arbres dans la forêt voisine, écouter la nuit qui réveille, fidèle, le sjours d’autrefois, et tamiser les mots qui jouent à la tempête de sable, espièglement, sur ton papier de lune.

Romancier, poète, essayiste, lauréat de l’Académie Française pour son livre Stef et les goélands (éditions Julliard), Claude Cailleau a longtemps enseigné les lettres en collège où il animait des ateliers littéraires mettant en relation élèves et écrivains. Grand lecteur, il a entretenu une correspondance avec Roger Martin du Gard, Marcel

Arland, Henri Troyat, Hervé Bazin, Julien Gracq, Jean Joubert… Il est l’auteur d’une biographie du poète Pierre Reverdyn et dirige actuellement la revue littéraire Les Cahiers de la rue Ventura.

* Lexique élémentaire – Poésie

Jean-Luc Le Cleac’h

Interventions à Haute Voix, 2016, 72 pages.

« …

La nuit n’est pas

l’envers du jour

*

La nuit

c’est cet étroit passage

qui mène

d’un jour l’autre

*

La nuit

c’est quand il fait clair en nous

***

… »

* Lignes de terre – Poésie

Pierre Sladen

L’Hamattan, Poètes des cinq continents, 2016, 69 pages.

La Terre, là où tout est passage en son passage-même. Plus ou moins, selon qu’il y va de sa matière ou de son esprit, de sa minéralité la plus brute ou de sa plus fugitive suggestion, de tout ce qu’elle présente, du peu qu’on en jouit. Ici proposé, un de ses instantanés, en quelques Lignes, qui en montrent des traces, en dessinent des horizons. Le périple est organisé, de telle mer

abondante à telle cime dans le vide, traversant au hasard quelques pays intermédiaires, emplis d’arbres, de fleurs et de fruits, d’animaux de toute espèce, d’hommes et de femmes, tous émouvants du seul fait que l’attention s’y arrête. Chaque moment y a sa lumière, chaque chemin sa marche, chaque perception sa précarité. Parcours d’une vie en même temps, du premier jour imaginé au dernier entrevu, au long de cette unique existence, plus dure de contraintes extérieures, toutefois, qu’elle n’est pure échappée sur ce qui toujours s’y donne à inventer.

* Ma déchetterie

Simon Maringe

Raison et Passions, 2013; 142 pages.

Ancien para-commando, Georges Martens travaille bénévolement à la déchetterie de Sart-Moiret depuis de nombreuses années. Georges aime les déchetteries en général mais surtout celle de Sart-Moiret. Il la trouve « spéciale » et même un peu « magique ».

Lorsque la direction décide de célébrer l’anniversaire de Sart-Moiret en publiant une revue, Georges, comme d’autres, prend sa plume pour décrire la déchetterie, ce qu’il y fait et les usagers qui viennent y déposer leurs déchets.

Tout aurait pu ainsi continuer, mais la vie de Georges bascule lorsque la fermeture du site est décidée. Il va alors se battre jusqu’au bout pour sauver sa déchetterie, jusqu’au drame.

Simon Marin, un pseudonyme, est professeur dans une université belge francophone. Ma déchetterie est son premier roman publié.

* Mise en pages

Emmanuelle Imhauser

Atelier de l’agneau, 2012, 63 pages.

L’écriture, autobiographique, se love dans le quotidien comme au creux du lit. Ainsi le « moi » est-il mis en pages. S’arrêter sur des objets: le bouquet de lys. Des moments: le jour de l’an ou un 12 mars. Des lieux: la cuisine, la rue, le jardin. De grands moments de sensualité: « souffle sur la soie tiède qui fait voler la page ».

L’écriture et le corps, les plaisirs. Traversées de nostalgie. Flashes d’enfance pour chasser « l’arrêt judicieux du décompte final ». Il y a aussi des vagabondages: rester ou partir?

Emmanuelle Imhauser est née en 1959 dans l’ex-Congo belge, à Bukavu (hauts plateaux, lac Kivu). Elle a gardé de cette petite enfance le goût de la chaleur, de la lumière, de l’eau, de la couleur ocre, le désir d’être ailleurs. Habite la région liégeoise depuis 1962. nombreux voyages. Etudes universitaires variées: lettres, art dramatique… Travaille d’abord dans l’administration, puis professeur de Français et Arts d’expression. A décidé récemment de renoncer à cet emploi.

* Nouvelles de l’effacement

Jean Bensimon

Ovadia, 16, rue Pastorelli à F-06000 Nice, 2015, 200 pages.

Le mot effacement m’a personnellement toujours intrigué.

Il l’a pas l’évidence, la radicalité de synonymes supposé comme « disparition » ou « destruction », mais quelque chose de feutré, de discret à l’image du frottement de la gomme sur le papier, du battement d’ailles qui s’éloigne. Tout en retenue, il se situe à l’opposé de l’excès et de l’exubérance – la double consonne ff contribue sans doute à cette impression de fluidité, et qu’elle soit qualifiée de sourde par les linguistes ajoute à son mystère. Enfin, le mot peut caractériser une action en cours d’accomplissement, comme un souvenir qui glisse lentement dans l’oubli…

Aussi ai-je tenté, à travers quinze nouvelles, de décliner ses différents sens, ou plutôt d’exprimer ce qu’ils me suggèrent. Des silhouettes blafardes y évolent: un personnage est si peu affirmé qu’il frôle l’inexistence sociale. Un autre veut se débarrasser des masques qui, selon lui, oblitèrent la vérité de l’être. Un troisième va plus loin et se lance à la rechercher d’un pays effacé de la carte… Bref, nous découvrons divers caractères à la fois décalés et profondément semblables à nous-mêmes, diverses situations où, en voie d’effacement, nous n’existons plus guère dans le regard d’autrui… ou le nôtre! L’humour voudrait en tempérer la gravité.

Jean Bensimon est né en Algérie et vit dans le Val d’Oise. Malgré la publication d’un roman, il préfère s’exprimer par la nouvelle, qu’il considère comme un genre majeur. Il en aime la rapidité, représentative du monde moderne, l’exigence, ennemie de l’à-peu-près, l’allusion et l’ellipse ennemies du délayage.

La plus grande partie de son oeuvre se place sous le signe de l’entre-deux, non pas un concept mais une source d’inspiration et un thème – souvent associé à la quête d’origine – ainsi qu’une condition existentielle.

* Tâches d’encre sans buvard

Pierre Covarel

Clapas, collection Franche-Lippée n°422, août 2016; 8 pages.

* La Tueuse professionnelle, roman; suivi de L’Inattendu et de La Prévisible

Alain Germoz

Traverse, Couleur livres; 2015; 287 pages.

La Tueuse professionnelle est le dernier texte de l’écrivain anversois Alain Germoz.

Décédé en juin 2013, Alain Germoz a laissé un nombre considérable de notes et de manuscrits dans lesquels ses amis ont puisé la matière du présent ouvrage.

Ce livre conte l’histoire incroyable des relations entre l’auteur et deux femmes étranges – toutes deux criminelles – avec lesquelles il échangea de longues réflexions sur l’art et la littérature.

Alain Germo – fondateur et animateur du Cahier international de littérature « Archipel » – y fait le point d’une vie de lectures, d’enthousiasmes et de passions, évoluant en marge d’un lacis d’intrigues policières.

* Un regard anglais sur le symbolisme français – Arthur Symons, Le mouvement symboliste en littérature (1899), généalogie, traduction, influence.

Michèle Duclos

L’Harmattan, Espaces Littéraires, 2016, 266 pages, 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris. http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

Un demi-siècle après la première publication en 1899 par le poète et essayiste Arthur Symons de The Symbolic Movement in Literature, le grand historien de la littérature britannique, Louis Cazamian, écrivait dans Symbolisme et poésie, l’exemple anglais, que l’ouvrage « témoigne d’une pénétration profonde dans le sens intérieur du symbolisme véritable, qui est défini avec raison comme une tentative pour spititualiser la littérature. Le vaste champ qu’embrasse cette méthode d’expression, ses origines dans la renaissance des lettres depuis le romantisme, la fécondité de l’esprit qui l’anime, son texposés par un fin lettré, expert en matière poétique, admirablement au courant des choses de la France, ayant vécu à Paris, connu personnellement les chefs de la jeune école, mais capable de la voir déjà dans une perspective historique, et de la rattacher au progrès d’ensemble de la pensée moderne ».

L’auteure présente ici la première traduction française complète de l’ouvrage d’Arthur Symons, Le mouvement symboliste en littérature, dans sa deuxième édition définitive de 1908. Cette traduction est précédée par une analyse littéraire de la généalogie du livre et suivie par une étude diachronique de l’influence considérable, multiple voire contradictoire, que le livre a exercé sur trois générations des plus grands poètes, tant britanniques et irlandais qu’américains.

* Michèle Duclos a consacré son enseignement et sa recherche à l’université de Bordeaux Montaigne à la poésie anglophone contemporaine à travers des anthologies sur la poésie irlandaise et de spoètes britanniques des années trente. Ses principales publications sont l’essai Kenneth White, nomade intellectuel, poète du monde, des traductions de Charles Tomlinson, Eamon Grennanet, Shizue Ogawa. Elle participe à de nombreuses revues.

Les revues suivantes :

* Art et poésie de Touraine,

n°225, été 2016

revue trimestrielle

10, rue du Clos Prenier à F-37540 Saint-Cyr-sur-Loire

prix de la presse poétique 2007 de l’UPF

prix de la presse poétique 2008 de la SPF

Association fondée en 1955 nicole.lartigue@bbox.fr

(Nicole LARTIGUE)

* Le bibliothécaire

périodique trimestriel – juillet à septembre 2016

B-1470 Genappe dagneau.michel@skynet.be

(Michel DAGNEAU)

* Cabaret#19, automne 2016

Le tems des gitanes

31, rue Lamartine, F-71800 La Clayette revue-cabaret@laposte.net

(Alain CROZIER)

* Cahiers de la rue Ventura n°33 amis.rueventura@hotmail.com http://clcailleau.unblog.fr

9, rue Lino Ventura à F-72300 Sable-sur-Sarthe

(Claude CAILLEAU)

« Les Crv reposent sur trois piliers principaux: la poésie, présente dans nos sélections trimestrielles, la critique littéraire qui ne limite pas son objet à la seule poésie et nourrit nos dossiers ainsi que la rubrique Lire et relire, l’autobiographie enfin, qu’on trouve dans les Pages d’enfance » (Jean-Marie Alfroy)

* Florilège n°164, septembre 2016, 56 pages A4.

Prix de la presse poétique 1994, une belle revue bien illustrée et agréable à lire.

Revue trimestrielle de création littéraire et artistique

Maison des Associations « Les poètes de l’Amitié », revue Florilège, boîte H1, 2, rue des Corroyeurs à F-21000 Dijon.

De la poésie, des contes, des nouvelles, des chroniques, des notes de lecture… redacflorilege@gmail.com

(Stephen BLANCHARD)

* Inédit nouveau,

n°280, juillet à septembre 2016 ; 32 pages A4 ;

avenue du Chant d’Oiseaux, 11 à B-1310 La Hulpe

0032 2 652 11 90

(Paul VAN MELLE)

* Libelle

6 pages A5 – Mensuel de poésie

14, rue du Retrait à F-75020 PARIS pradesmi@wanadoo.fr

http://www.libelle-mp.fr

(Michel PRADES)

* Microbe n°97, septembre-octobre 2016 (et Menu Fretin par Marc Menu)

Launoy, 4 à B-6230 Pont-à-Celles ericdejaeger@yahoo.fr

(Eric DEJAEGER)

* Plumes et pinceaux n°135, septembre 2016, 40 pages A5.

Arts et poésie, Nelly Hostelaert,

rue du Temple, 39 à B-7331 Baudour franz.nelly@yahoo.fr

(Nelly HOSTELAERT)

* Portique n°104, octobre à décembre 2016, 56 pages A5.

revue de création poétique, littéraire et artistique de l’Union des Poètes francophones

Mairie à F-84110 Puyméras http://portique.jimdo.com http://poesievivante.canalblog.com

(Chris BERNARD)

* Reflets Wallonie-Bruxelles n°49, juillet à septembre 2016, 100 pages.

Organe officiel de l’Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie ; Joseph Bodson, 109, rue de la Mutualité à B-1180 Bruxelles ; articles et chroniques joseph.bodson@skynet.be http://www.areaw.org

(Joseph BODSON)

* Septentrion

Arts, Lettres et Culture de Flandre et des Pays-Bas,

revue trimestrielle éditée par l’institution culturelle flamando-néerlandaise « Ons erfdeel vzw » …

beaucoup d’articles et chroniques très fouillés

Murissonstraat 260 à F-8930 Rekkem.

+32 (0) 56 41 12 01 http://www.onserfdeel.be http://www.onserfdeel.nl http://septentrionblog.onserfdeel.be

(Luc DEVOLDERE)

Ce numéro commence par un article de Kurt De Boodt, qui présente l’œuvre de Bieke Depoorter (° 1986). Ses photographies de gens ordinaires dans la vie quotidienne en Russie, aux États-Unis et en Égypte ont valu à cette jeune photographe flamande une rapide percée internationale. Ce texte est suivi d’un article de la plume de Savine Faupin, conservateur en chef chargée de l’art brut au “LaM”, musée d’Art moderne, d’Art contemporain et d’Art brut de Villeneuve d’Ascq. Mme Faupin esquisse l’œuvre du peintre Willem van Genk (1927-2005), qui est

souvent considéré comme le principal représentant néerlandais de l’art brut.

Quelle est la meilleure manière d’intégrer les migrants dans notre société ? Marc Hooghe, professeur en sciences politiques à la « Katholieke Universiteit Leuven », aborde ce thème très actuel. Il fait un tour d’horizon des idées qui ont cours sur cette question aux Pays-Bas, en Belgique et en France.

Le metteur en scène de théâtre Ivo Van Hove (° 1958) est très apprécié à l’é tranger. Dans l’article qu’il lui consacre, Jos Nijhof évoque notamment la collaboration de Van Hove avec David Bowie.

Comme de coutume, la littérature est à l’honneur. Cent ans après la disparition d’Émile Verhaeren, Luc Devoldere, rédacteur en chef de « Septentrion », est intrigué par la foi de Verhaeren dans la force potentielle des villes, ports et usines. Dans des volumes tels que “Les Campagnes hallucinées” et “Les Villes tentaculaires”, Verhaeren se manifeste comme “chantre du futur terrible et fascinant”. En fait, un site industriel peut-il être beau ? Thomas Beaufils en est résolument convaincu et s’en explique, exemples néerlandais et belges à l’appui.

L’auteur flamand Tom Lanoye (° 1958), qui a déjà été maintes fois traduit en français, explique comment le théâtre, qui constitue une partie très importante de son œuvre, a fait de lui un meilleur écrivain.

Ce numéro renferme aussi des des extraits de “Une faim”, roman de l’écrivain néerlandais Jamal Ouariachi (° 1978) dont l’action se déroule pour une grande part dans les milieux de coopérants en Éthiopie, et le florilège poétique « Le Dernier cru », pour lequel Jozef Deleu, ancien rédacteur en chef de « Septentrion », a rassemblé des poèmes récemment parus de Anna Enquist, Peter Holvoet-Hanssen, Bart Meuleman, Menno Wigman, Lotte Dodion et Frank Keizer.

Enfin, la rubrique “Actualités” donne au lecteur des informations sur les publications et événements marquants en néérlandophonie.

* Traction-Brabant n°69, août 2016 et 70, octobre 2016

Association Le Citron Gare, Résidence Les Jardins de l’Abbaye, 1er étage, 12, rue de l’Abbaye à F-57000 Metz p.maltaverne@orange.fr http://traction-brabant.blogspot.fr

(Patrice MALTAVERNE)

Fiction : la portée non mesurée de la parole, Pierre Drogi, Editions Passage d’Encres, Collection « Trace(s) », 2016, 117 pages, €18.00

Chronique de Jean-Luc Breton

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Fiction : la portée non mesurée de la parole, de Pierre Drogi

Editions Passage d’Encres Collection « Trace(s) », 2016, 117 pages, €18.00


Pierre Drogi vient de réunir en recueil sept essais (et un peu plus), sur la notion de fiction. La réflexion de l’écrivain sur cette question a été de toute évidence longuement et patiemment mûrie par une pratique intime de la littérature, en tant que lecteur, professeur de lettres, traducteur et poète, et sa pensée, livrée ici, permet à ses lecteurs de s’interroger sur des genres et des pratiques qui ne sont pas aussi faciles à définir qu’on pourrait a priori le penser. Toute tentative de définition d’un genre en apparence aussi familier que la fiction, « parole qui porte image », se heurte à la notion de frontière avec d’autres genres, et en particulier la poésie. Pour Pierre Drogi, en effet, la poésie est une forme exacerbée, paroxystique, de la fiction, conduite à sa forme la plus essentielle.

Drogi s’intéresse par exemple à l’écriture qu’expérimente parfois le poète roumain Nichita Stanescu, de mêmes expériences humaines épiphaniques, en prose d’abord, puis en vers ensuite. Cette « traduction poétique de l’expérience » est bien plus qu’un jeu avec la fiction ; c’est une tentative plus profonde, plus souterraine, de donner à entendre une expérience, à la fois humaine et langagière. Face à « l’inconvenance de toute image et l’arbitraire de toute nomination », seule l’intention de communication fait sens, et la poésie s’impose comme ultime recours lorsque la mise en fiction ne suffit plus.

Dans notre époque où les populistes confondent sans vergogne frontières et murs, lire « Fiction : la portée non mesurée de la parole » est une expérience salutaire. Le langage est corset, mur de prison, outil inadéquat pour dire l’expérience que l’on fait du monde, mais c’est aussi « un fond commun d’images et de mots, éprouvable par chaque un » (Drogi tient à cette écriture éclairante), « [qui] fonde effectivement l’humanité comme humanité », le seul espace de liberté, de transaction et de transmission des affects, le seul endroit où peut aussi se nicher le secret, qui est raison existentielle.

Pierre Drogi appuie ses études sur toute une gamme de textes importants pour lui, qu’il révèle dans toute leur lumière en tant que témoignages de fiction ou bien qu’il éclaire de manière oblique, pour nous encourager à les revisiter et à les lire enfin comme des lieux de rencontres intersubjectives secrètes. De la première catégorie, je retiendrai tout particulièrement les extraits commentés du « Livre des morts » égyptien. Dans la deuxième, les passeurs favoris convoqués par Drogi sont Rabelais, Lewis Carroll, Kafka, Dostoievski ou Borges, des écrivains qui ont su mettre en doute la littéralité du langage pour le renvoyer comme un miroir à lui-même. « Alice au pays des merveilles » est la quintessence de ce « jeu de mots », que l’héroïne applique à tous les objets et personnages qu’elle rencontre dans son voyage, et aussi à elle-même, puisque, se sentant victime d’une première transformation, elle se demande qui elle peut bien devenir et passe en revue ses camarades d’école pour savoir laquelle de ces expériences humaines, c’est-à-dire laquelle de ces fictions, elle va être désormais. La langue est toujours référence à quelque chose mais aussi poly-références à d’autres choses, et ne peut donc qu’être toujours en perpétuel changement, donc toujours incapable de traduire l’expérience humaine que l’écrivain voudrait partager avec ses lecteurs.

Par exemple, Pierre Drogi situe au cœur de l’œuvre dostoievskienne l’expérience incommunicable de l’auteur, condamné à mort, préparé pour son exécution, et gracié au dernier instant. De cette expérience unique, inimaginable, indescriptible, vont naître dans la fiction des personnages pour qui les mots se dérobent, simples d’esprit, bredouilleurs, épileptiques et déments, qui rendent « impossible ou impraticable ou insoluble ce qui est dit », comme Othello est condamné à la réitération de moins en moins sensée, aux lapsus, aux crises d’épilepsie, devant l’impossibilité de concevoir sa propre crise existentielle, qui emporte tout, lui y compris, dans la pièce de Shakespeare.

On l’aura bien compris : s’il n’y a pas de frontière entre fiction narrative et poésie (et Drogi le prouve par ses analyses de l’entre-deux des textes en prose poétique de Michaux ou de Stanescu), il n’y en a pas non plus entre texte original et traduction, puisque tout texte fait l’objet chez son lecteur d’un processus de traduction. La fiction est « toujours proposition de texte provisoire, réversible, perfectible, en attente de ses autres possibilités, de ses éventuelles réécritures, en attente infinie de parole », elle est toujours dialogue intersubjectif, et c’est ce qui fait qu’elle est à la fois indémodable et en nécessité constante de retraduction. Le beau texte de Pierre Drogi nous donne envie de relire Carroll, Rabelais ou Dostoievski, sous un nouveau jour, et il ne faut surtout pas se priver du bonheur de cette transformation, puisque l’auteur le proclame : « lire altère le je ».

 

©Jean-Luc Breton

 

HOMMAGE A PIETRO VARRASSO* POUR UN MERVEILLEUX SPECTACLE

Chronique de Marc Wetzel

HOMMAGE A PIETRO VARRASSO* POUR UN MERVEILLEUX SPECTACLE



(l’adaptation de « Un arc-en-ciel pour l’Occident chrétien » – le célèbre poème « vaudouisant » écrit à Cuba en 1965 – de René Depestre)

au THEÂTRE DE LIÈGE, ce 12 octobre.

(*metteur en scène, professeur au Conservatoire Royal de Liège)

Le vaudou consiste à obtenir des services de la part d’esprits tutélaires, de génies familiers, qu’on salue rituellement, auxquels on consacre des offrandes, parce que, dans le malheur et la détresse extrêmes, ils dirigeront toujours mieux notre vie que nous ! Mais, bien sûr, ils n’apparaîtront (ce sont leurs « épiphanies ») que comme ils le veulent, et fixeront leur tarif d’entrée exclusif, qui nous fait lâcher nos rênes : la « possession ». On peut alors s’étonner qu’on ne remédie à une exploitation par d’autres hommes (comme le colon blanc) que … par une aliénation à des divinités. Mais possédé pour possédé, mieux vaut la transe que le fouet ! Mieux vaut offrir la fleur de son énergie à nos alliés surhumains que le fruit de son travail à nos semblables exploiteurs. Mieux vaut laisser venir addictivement à soi les esprits ancestraux que se shooter tout seul, tristement, laïquement (rien de plus sinistre qu’un opiomane athée, disait – lucidement – Cocteau lui-même !). Mieux vaut enfin voir irréellement, mais ensemble, le monde depuis le monde même et ses mystérieuses forces que réellement le monde depuis le moi, ses petitesses critiques, son invulnérabilité de carton-pâte, et l’île arrogante et submersible de son occidental narcissisme !

L’argument de l’œuvre : un poète haïtien se transporte jusqu’à la belle demeure d’un Etat américain esclavagiste (appartenant à un juge bien-né, ayant famille instruite, fortunée et délicate, insoucieux d’être à la fois chrétien et ségrégationniste), et convoque tous les esprits disponibles pour y formuler une vengeresse et cohérente leçon. Mais la purification domestique tourne bientôt court : l’inspiration vitale de dieux ancestraux ne peut rien contre la folie même de la rationalité occidentale – le feu nucléaire, qui est l’art de transformer des armées d’atomes en détonateurs d’eux-mêmes (et de toute vie) ! Quel arc-en-ciel pourrait-on rêver de faire passer d’une rive de l’humanité à l’autre … entre des missiles ?

La pièce tirée (par Pietro Varrasso) de l’essentiel de ce texte est fidèle à ses questions simples, cruciales et rudes : puisque des hommes ne peuvent vivre que les uns des autres, comment organiser une abondance sans exploitation ? Puisque la nature a jadis colorisé diversement l’épiderme humain, comment renverser la prétendue naturalité de la séparation raciale ? Puisqu’on ne grandit que pour engendrer et élever ceux qui nous aideront à vieillir et mourir, comment être joyeusement adultes ? Puisque l’homme est l’animal fait pour coloniser la Terre entière, comment ne coloniserait-t-il pas son prochain ? Et même, plus cyniquement : puisque les migrations ouvrent l’horizon, pourquoi les déportations le fermeraient-elles ? ou : la terreur seule ne rendra-t-elle pas l’homme prévisible à l’homme, quand la politesse n’y parvient plus ? etc. On est sonné par l’acuité des thèmes.

Pietro Varrasso a la magnifique idée d’un chœur brisé d’entrée (cinq Noirs font face à onze Blancs, qu’ils tancent) qui va devoir trouver en lui-même seulement les forces et les raisons de se réunir, de regagner une unité sensée et valable. Ces gens seront sans outil (à peine un bâton, une ceinture, pour taper le sol), sans témoins, sans même une idée facile et providentielle : ils devront réussir à s’harmoniser par simples moyens du bord (même les génies du vaudou, convoqués, sont de pragmatiques et immanents moyens d’horizon ! et des recours tout sauf inoffensifs !), qui sont (et c’est là tout ce qu’offre et permet la théâtralité) danser, chanter et déclamer. Danser qui mime (et prépare, et modélise) tous les accords possibles (technico-corporels) avec le monde, chanter qui mime tous les accords possibles avec autrui, déclamer tous les accords possibles avec soi-même. Et la troupe de seize comédiens se tient superbement à ces strictes conditions de recoudre l’humanité avec elle-même (au début de son texte, en effet, René Depestre citait significativement Aragon :

« Je te parle tombé sur le bord de la route

Et l’arc-en-ciel est fait des larmes que je couds »)

Tout chœur est une communauté à l’essai, et qui vient mériter ou non son élargissement réel à nous, et virtuel à l’humanité. Un chœur se saisit d’abord de lui-même pour tenter, par contagion, de se saisir de la salle ; car, on le sait, le plateau théâtral (au contraire du cinématographique) est présent à sa vivante assistance (et non à une simple équipe de tournage), et la salle attend, non simplement d’en avoir pour son argent, mais d’en être, et pour son salut : elle attend de partager, physiquement, l’activité même de représentation qu’on lui expose ; ce que le cinéma supprime.

Et un chœur agissant (car telle était exactement la troupe des seize formidables comédiens devant nous), c’est un peu (comme disait Alain) une foule qui met de l’ordre en elle-même, et se fait pour nous comme objet saisissable (ce qu’une foule non-artistique n’est jamais), pour que sa convivialité de haute-lutte nous apprenne à nous recomposer nous-mêmes.

Alain décrit pareille cérémonie théâtrale ainsi :

« Ces grandes peintures animées sont des essais de vivre en commun selon l’ordre, sous la menace d’une commune émotion » ;

et cette « menaçante » émotion était, ici, je crois, la honte d’être humain (plus précisément : la honte d’agir comme on agit en se disant humain), l’indignation de ce qu’on se découvre être, la fureur de ne pas avoir laissé vivre les autres. Et- l’ordre se cherchait inlassablement, comme un slalom du choeur avec lui-même (ses membres se relançant autour des obstacles mêmes qu’ils sont les uns pour les autres, serpentant entre les contradictions qu’ils se font vivre, ouvrant des issues qui ne surgissent qu’entre nous), en la farandole infiniment complexe, précieuse et sérieuse, d’une danse de solidarisation.

Ballet de déplacements virtuoses, à la fois millimétrés et amples, tragiques et clownesques, circulaires et innovants, plats et funambulesques, routiniers et

délicats – comme on verrait, devant soi, agrandies, les boucles neuronales de la Paix !

Par de jeunes acteurs et actrices, assurés de ce qu’ils font (non de ce qu’ils sont), renonçant humblement à danser pour danser, à évoluer pour leur propre compte, afin de continuer, devant nous, à apprendre à sentir (et nous en instruire à proportion) ; laissant seule l’histoire circuler, en la re-confrontant à elle-même, comme si l’art pouvait, en la redécoupant à ses occasions manquées, la rendre réversible, ou, du moins, renouer autrement son cours fatal.

Acteurs dans la souple confiance d’un cortège, décolonisant à la loyale nos esprits, recueillant la vie même que trop de raison (qui ne sait s’éclairer qu’au doute et ne s’effacer que devant la preuve !) brime et blesse.

Par la lucide et compréhensive effervescence de nos comédiens, par leur génie ingénu d’acteurs sachant assez parfaitement leurs mouvements pour laisser la pensée naître de ceux-ci à leur guise,

ce jubilatoire, ferme et gracieux spectacle nous montrait très simplement combien l’art est comme l’action de ramener l’attention sur ce qui importe vraiment dans la présence humaine,

car il fallait voir

comment l’un d’entre eux (jouant l’esprit Ogou-Ferraille) entrait dans le feu pour l’élargir aux autres éléments, et, depuis tous quatre, « élargir les frontières de l’homme »

comment cette autre (possédée par Atibon Legba) avalait littéralement (et convulsivement) ce qu’elle avait à dire, pour ne pas mêler l’ardeur de ses mots aux « plats insipides » des Blancs

comment celui-ci (en Damballah-Wédo) terrorisait, finement, la bienséante supériorité des chairs maîtresses,

« Je trempe un rameau de basilic/dans un verre de vin blanc/

Et j’asperge vos faces blêmes / j’asperge vos pâles hystéries … »,

en métamorphosant à loisir l’unilatéralité primordiale du désir

comment celle-là (en Baron-Samedi) diagnostiquait âprement le dégoût des dieux mêmes pour leurs fervents (cyniques, angéliques, délirants) errant « de maison de fous en maison de fous », en renfonçant dans le sol à coups de bâton des prières qu’elle réexpédie au diable

comment une autre se fait belle et robuste secrétaire de l’Émancipation

comment tel acteur fait saisir le « A bas la vie » qui sous-tend le « Vivent la méthode, la coalition et le marché » de la rationalité occidentale, et comment (magnifiquement) il s’effondre de ne pouvoir payer pour elle la Responsabilité que celle-ci court fuir.

comment telle actrice célèbre « le Bain du Petit Matin » en psalmodiant l’eau

salutaire qui « éteindra la mèche nucléaire », qui « porte en elle l’enfance de la joie humaine » puisque pour nous elle la voit venir « des confins de la douleur »

comment cet autre (en Baron-la-Croix, ou devant Antonio Maceo) montre comment seule l’âme espagnole (dans sa géniale dégaine d’hidalgo lascif et déjanté) torée le néant et tue la mort qui la hante (comme Depestre lui-même étreignit Cuba jusqu’à en être expulsé)

comment elles (ensemble en Agoué-Taroyo) refusent que la pitié se déshonore en pardonnant

comment une autre comédienne fait décoller de la vie un chant qui la fait s’élever avec lui

comment l’un aussi ouvre et ferme le ban de « l’homme qui pleurait sous les oliviers »

comment un autre (en Captain Zombi) a la synesthésie féroce (il « boit par les oreilles », « entend avec les dix doigts », renifle les cœurs et dispose d’une « langue qui voit tout ») et superbement précise (elle « détecterait des morts » jusqu’aux antipodes!)

comment cette autre aussi célèbre, comme malgré elle, les accents de l’inéliminable vengeance

comment cet autre encore semble, pour nous, regarder l’Aveuglement dans les yeux

comment enfin une dernière, frappant son violoncelle, chante jusqu’au suraigu (« O, frères pétris de ténèbres … ») Charlemagne Péralte, en entrant comme dans l’intimité des vibrations, pour nous traîner avec elles jusqu’à sa voix de tête.

Et peu à peu, en chacun de ces personnages (haïtiens, sénégalais, français et belges), une bonne – mais farouche – volonté noire et une mauvaise – mais disponible – conscience blanche viennent s’échanger expressivement le meilleur ; et donner à leurs spectateurs chance, peut-être, de mieux considérer et contrôler les entrées et sorties du malheur dans leur propre destin.

On l’aura compris : c’est un spectacle vif, rigoureux et beau, admirablement joué et conduit, dont on voulait ici saluer avant tout la fraternelle profondeur. Merci, monsieur Varrasso !

Si l’on a dû manquer les trois représentations du 22 et 23 octobre, la troupe (après une tournée au Burkina-Faso et en Haïti même en novembre) revient – toujours au théâtre de Liège – pour trois ultimes représentations les samedi 3 et dimanche 4 décembre 2016.

(Réservation au 04 342 00 00)

Site web du théâtre de Liège

©Marc Wetzel