Christian VIGUIÉ – Damages* – (approche graphique de Olivier Orus), Rougerie, mai 2020, 13 euros, 80 pages.

Chronique de Marc Wetzel

Christian VIGUIÉ – Damages* – (approche graphique de Olivier Orus), Rougerie, mai 2020, 13 euros, 80 pages.

Appeler « Damages » un chant de deuil est franc et périlleux. Damer, c’est en effet battre et compacter – donc s’efforcer de combler et rétablir – mais c’est aussi tasser et enfoncer, risquant de ré-enfouir les disparus. Damages : des nivellements qui à la fois trépignent (une piété qui piétine) et préparent à rebâtir (qui rebattent tout un jeu de fondations). Progression et régression ainsi mêlées, comme l’avoue l’auteur, dans un avertissement parfait :

« Damer consiste à tasser la terre, l’aplanir, la convertir afin d’y dessiner la plupart du temps la veine des routes, pour y voir se dresser immeubles et maisons ou quelque chose d’autre.

C’est aussi, malgré nous, le fait de piétiner un même sol, allant à l’encontre de ce que nous voulions, nous qui aurions aimé surprendre un peu plus d’autrui et de nous-même.

« Damages » est ici et avant tout un chant de deuil, un presque murmure, la ligne brisée d’un horizon. Tout cela dû à une suite de décès dont ceux de mon père et de ma mère« 

Mais composer un chant de deuil, n’est-ce pas toujours vain comme ajouter des feuilles à un arbre mort (p.8) ? Ce très remarquable recueil (à la fois pudique et profond, sobre et troublé, isolé et fraternel) montre que non.

« J’ai fait mes adieux à mon père

Je lui ai dit qu’il pouvait revenir

dans son enfance

ou dans la mienne

surgir pareil à un parfum

ou s’accorder à la forme d’un nuage

Il pouvait revenir aujourd’hui ou demain

en poussant simplement la porte

en tenant dans ses mains

le jour

et l’entrouvrir de nouveau

comme une rose finie » (p.10)

Première leçon : la poésie apprivoise les revenants. Viguié dit à son père qu’il peut, qu’il doit sans crainte, qu’il doit sans crainte d’être craint, revenir. Il n’y a pas d’effraction à craindre de la part de ceux qui, en mourant (dit la page 20), ont par principe cassé leur clé. Avec cette précision qui ouvre à tout : un mort ne peut plus du tout devenir (il a passé le temps de se changer en un être de plus tard), mais il peut revenir à la parole et par elle.

Deuxième leçon : « Le monde se renverse à cause d’une mort » (p.16). Définitivement de l’autre côté du miroir, le regard disparu y inverse les directions, mais aussi, dans le temps, l’avant et l’après. Il recule avec le présent même où nous avançons.

Troisième leçon : le néant est comme transparent (le rien n’a rien à cacher). C’est que la matière d’une vie a explosé (pourriture ou cendres), mais il n’y a alors justement plus rien pour faire obstacle à ce qui fut. Viguié suggère, délicatement, qu’avec ce qui a cessé à jamais d’être, les contraintes de déchiffrement ont changé du tout au tout. La mort est cette « clé transparente » qui laisse apparaître, pour la parole (pour « l’enveloppe transparente des mots » p. 35), ce qui est devenu objet derrière elle. Exfiltré de tout devenir, le mort n’a plus que le temps mystérieux de son nom :

« Lorsque je passe sous l’acacia

que tu as planté

je m’étonne que ton nom

ne veuille plus tomber comme une feuille

ni s’élever avec la lenteur d’une fleur

Je m’étonne que ton nom

soit cette feuille et cette fleur

qui ne veulent ni chuter ni croître

Je me dis alors 

que ton nom est l’envers d’une fleur

l’envers d’une feuille

l’envers de croître et de chuter

Ainsi je me convaincs

que tu as planté deux arbres

un arbre planté dans le réel

et l’autre dans l’abîme

et que l’abîme est une ombre immobile

ou le premier feuillage de l’arbre réel » (p. 41)

Et ce temps mystérieux est ici sans Dieu. D’abord parce que la vérité, pour les survivants, est « une cruche cassée » (p.28) qu’on ne peut emplir d’aucune eau. Ensuite (p.37) parce qu’il est vain de penser à éterniser ou statufier une présence qui, dès la vie déjà, s’éclipsait et se dissolvait. Enfin, ce que les morts auront su vivre n’éclairera pour nous ces présents d’aujourd’hui (qu’ils ont à jamais quittés) qu’en nous et par nous, actualisés par nos seuls confiance et amour : le garde-à-vous intemporel d’une lointaine Communion des saints est un prestige vide :

« Pourquoi le jour

que nous n’avons su retenir

aurait un dieu

ou un corbeau sur son épaule ?

Pourquoi garderait-il les yeux ouverts

à notre place

nous qui ne savons garder

ni la forme d’un nuage

ni celle d’une pierre ?

À cause de cela

je préfère être un mystère sans importance

au milieu des mystères des choses

aussi insignifiant qu’une porte qui grince

ou qu’une pomme qui tombe

emportant avec elle

la couleur du soleil » (p. 37) 

La deuxième, plus courte, partie du recueil dit le deuil de la mère. C’est donc moins l’exemplarité d’une vie que la puissance de sa source qui est chantée ici. Et, logiquement, le départ de celle même qui nous fit surgir fait qu' »il y a un grand silence dans les choses qui ne savent plus apparaître » (p. 72). De même, cette vie qui s’est passée avant la nôtre pour la permettre en elle renvoie l’auteur à une très étrange mort « qui se passera après, quand il n’y aura plus ni oiseaux ni mémoire » (p.68), – la disparition, toujours, mais cette fois celle de plus personne ! Enfin, la mère est l’unique présence en amont, et le seul pardon suffisant, à la fois de nos incapacités rationnelles (comme se faire bon géomètre) et de nos irrationnelles (comme se montrer rebelle décisif), ce que dit un passage qui bouleverse :

« C’est ta mort

qui me réveille

car je ne sais pas dessiner un cercle

avec mes mains

pas plus que je ne peux dresser un mur

avec mes rêves » (p. 71)

Avec les proches disparus, dit l’auteur (p. 43), nous partageons l’espace subsistant (« le bruit du soleil », « la fenêtre brisée », « le lierre qui a vécu et rêvé » …) dans « le temps que nous n’aurons plus« . Mais qu’est-ce qui peut bien subsister, s’ils ont emporté jusqu’à la maison de vivre ? L’auteur juge ainsi, superbement, son recueil : 

« Un chant qui porte en lui une sévère et rêche contradiction : tenter de trouver un point d’équilibre entre ce qui a toujours été de l’ordre du prévisible et celui qui relève à tout jamais de l’inconcevable. Voilà pourquoi, sans doute, il est un chant, un étrange étonnement, puisque ceux qui sont partis et que nous continuons follement d’aimer, ont emmené avec eux le plancher et le plafond d’une incroyable maison, lieu où nous avions appris à marcher, à rêver, à combattre la fatalité du monde » 

                                              ————-

*de substantiels (pages 10 à 29) extraits de ce recueil avaient été proposés, en pré-publication, dans le n° 86 de Traversées. On s’y reportera (déc.2017). 

© Marc Wetzel

Heurs de neige de Muriel Verstichel, éditions Chopena ( 12 € – 140 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Muriel Verstichel, Heurs de neige, éditions Chopena (  12 € – 140 pages)

Muriel Verstichel a l’art de happer le lecteur dès la première page avec ces mots : « Il y a eu l’accident, l’arrivée de Sylvain. La neige… La musique… »

Il ne reste plus qu’à comprendre qui parle, le lien entre la narratrice et Sylvain. 

Une réflexion positive sur la vie, la renaissance pour lueur d’espoir.

Le récit s’ouvre sur un décor neigeux dans lequel évolue un enfant. Rêve-t-il ou serait-il somnambule ? A-t-il entendu une voix pour se rendre dans ce jardin, enseveli sous la neige ? Il brave le froid, se prend pour Kay, le héros du conte que ses parents lui lisaient au coucher, espérant rencontrer la Reine des neiges. Mais c’est à un étrange et insolite rendez-vous auquel Sylvain a été convié en ce jour de Noël. 

Le récit prend une allure féerique qui interroge le lecteur.

Une fois connues les circonstances du drame, on suit la façon dont Florence et Charles, les tuteurs de Sylvain le drapent de tendresse, l’éduquent, guettent ses sourires après son mutisme post traumatique. On perçoit leur désarroi devant les pleurs de l’enfant qui ne peut pas comprendre l’absence des parents. Un mot devient tabou : col de la Faucille.Ils n’empruntent plus cette route quand ils reviennent de se recueillir sur la tombe d’Amélie et d’Alain, à Bogève. 

Flo est devenue accro aux bulletins météo de Bernard Chastaing et focalise son attention sur ses paroles, ce qui insupporte son mari. Serait-il jaloux ?

Le couple immerge le jeune enfant dans la musique. Il est aussi biberonné à la poésie, Florence et Charles, organisant des soirées, une fois par mois, tenant salon, à la manière de Louise de Vilmorin. Une vraie ruche d’intellectuels, d’artistes, Charles tenant une galerie où il expose un peintre polonais, Henryk.

Des échanges animés autour d’un programme riche et éclectique, avec lectures de poèmes. Sylvain retiendra deux mots : « crépuscule et aube ». 

Florence, dévastée par la perte de sa sœur et de son beau-frère, prépare  psychologiquement et progressivement Sylvain à voir ses parents ailleurs, en particulier dans un jardin. Elle lui apprend à reconnaître des signes, une présence amie, lui permettant de communiquer avec eux. Comme le confie Sarah Biasini : « c’est plus doux de se dire que nos disparus nous regardent ». 

La romancière développe une réflexion autour de la mort : « la disparition des êtres chers brise tout sur son passage », qui contraste avec la citation de Christian Bobin, en exergue : « Je suis vivant parce qu’on m’a parlé et aimé… ». 

Le jardin représente pour Florence un espace « propice à la méditation », protecteur. Dans ce lieu sacré, elle se sent «  entre deux mondes, à mi-chemin entre terre et ciel ».Elle aime « vagabonder parmi les plantes », les effleurer.

Elle épouse les saisons, préférant le renouveau du printemps.

Elle baptise ce nouveau sanctuaire végétal « le petit jardin d’Amélie » et l’entretenir devient son viatique.L’auteur dépeint avec beaucoup de poésie le jardin, les bords de rivière. « Les fougères à larges feuilles se prélassaient dans les perles d’eau… ».

Elle personnifie les arbres, évoquant la chevelure du saule-pleureur.

La narratrice rend hommage à Valenciennes, « une ville du Nord chargée d’histoire, très active et bénéfique pour les artistes », soulignant sa richesse patrimoniale.

On quitte « l’Athènes du Nord » pour une escapade à Nohant, voyage dont Sylvain, « le petit mélomane, l’ami de Chopin» a étudié l’itinéraire. Nohant qu’il connaît déjà virtuellement.

Le graal pour lui, qui veut « s’imprégner de musique, respirer les parfums du jardin, sourire au petit ange gardien… ».

Mais auparavant, Muriel Verstichel nous offre une halte sur le trajet pour arpenter les bouquinistes du village du livre, Montmorillon, « cité de l’écrit ». 

On partage l’excitation de Sylvain qui espère exhumer une partition de Chopin. Au cours de leur visite, ils croisent un homme providentiel, David, peintre sosie de leur ami polonais.Charles l’invite à venir exposer dans sa galerie, à dîner ensemble. Ainsi ils profitent des rives de la Gartempe, se laissant « bercés par les clapotis de la rivière ». L’orage menaçant, ils finissent la soirée devant un feu de bois, chez Sylvie, l’ amie de Florie, céramiste, qui les héberge (dans un gîte aux volets bleus). Avant de se quitter, David leur joue un Nocturne de Chopin, « instant magique » pour Sylvain. Un lien d’amitié s’est tissé à tel point que Sylvain désigne David comme son parrain. 

Puis, on se joint aux « quatre pèlerins » dans leur promenade le long de l’Indre, un bain de verdure dont ils savent jouir au moment du pique-nique, émerveillés par la beauté du lieu. Cette communion avec la nature leur offre un baume salvateur, ressourçant, Florie, étant persuadée qu’elle peut « guérir des dures réalités, des absences insupportables ». Un regain de désir habite le couple, soulagé de voir leur neveu s’épanouir, s’affirmer, bien décidé à entrer au Conservatoire.

A Nohant, « une portée d’espérance cadence les pas « de Sylvain, désirant jouer Chopin multicolore : « modulation rose d’un crépuscule, si bémol dans l’ocre d’une aube ». Il guette les traces du Maître de musique, trop rares à son goût et préfère voir le paysage de la roseraie, « entendre les oiseaux, le bruit du vent », toutes les sonorités que son talentueux idole avait aussi entendues.

Coup de théâtre, au retour, lors du septième anniversaire de Sylvain avec sa déclaration bouleversante à ceux qui l’ont adopté et l’élèvent. 

On referme le livre heureux de constater que l’apprentissage musical du jeune orphelin a déclenché chez lui une vocation. La voie de la résilience pour Sylvain. 

Muriel Verstichel signe un roman bouleversant sous le signe de Chopin, de Rimbaud, de la fraternité, dans lequel elle montre avec beaucoup de délicatesse, la reconstruction d’un enfant orphelin grâce au triptyque : musique, nature et art.

© Nadine Doyen

Éric Dargenton, La fleur des pois, Éditions Traversées, 63 pages, janvier 2021, 15€

Chronique de Lieven Callant

Éric Dargenton, La fleur des pois, Éditions Traversées, 63 pages, janvier 2021, 15€

La fleur du pois est zygomorphe, elle s’organise selon un ou plusieurs plans de symétrie. La fleur des pois qui ressemble à un petit papillon plaide pour un monde discret, régulier, harmonieux et gourmand. Elle symbolise la discrétion.

N’en va-t-il pas de même pour les poèmes réunis ici par Éric Dargenton? Jamais les structures régulières n’enferment les mots, les rimes semblent naturellement sortir de terre pour ravir les lecteurs, les amuser, les nourrir grâce à un vocabulaire élégant, une construction impeccable des phrases et des images, des allusions répétées et discrètes à la poésie, à sa genèse. Éric Dargenton nous fait parfois le plaisir de rimes riches et parvient à créer un équilibre délicat là où d’autres opèrent sans nuances pour une lourdeur opaque. 

Le charme opère grâce à l’humour critique, la proposition sous-jacente qui nous apprend que sous ses belles apparences le poème a pour rôles de nous divertir et de nous avertir. 

Une petite fleur, une ombre sur la Terre,
Croissait là, comme croît sous le doute l’espoir,
Mais cet homme en parlant l’écrasa sans la voir.
Moi, je me suis penché sur l’humble renoncule
Qui mourut sous les pas d’un Cerveau Majuscule.
J’ai demandé, pensif, au savant de renom
S’il connaissait la fleur…..
Il me répondit: « Non. » P31

En bien des endroits, j’ai comparé mon plaisir à celui que j’ai de lire Les Fables de Jean de La Fontaine. Le grand poète du 17 ème parvient à me faire appréhender un versant du monde, de la société des hommes qui par sa laideur me heurte, me blesse, me révulse sans pour autant jamais s’abaisser aux mêmes lourdeurs d’esprit, aux mêmes vulgarités, à la même méprise de l’autre. Agir comme poète contemporain sur ce chemin est une tâche ambitieuse. Éric Dargenton ne confie pas au hasard la construction de son univers poétique. Il ne s’ enorgueillit pas non plus. La preuve p 49 « Sonnet à la poésie et ceux qui la servent » 

Et puis, il y a p 37:

« L’éclair affûte sur les toits son long couteau.
Un nuage se crève et sa plaie étoilée
Saigne noir par le ciel une brusque envolée
D’oiseaux vagues, chassés des perchoirs du coteau. »

 Ces vers me font songer à ceux de Rimbaud :


« L’étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles,
L’infini roulé blanc de ta nuque à tes reins ;
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
Et l’Homme saigné noir à ton flanc souverain. »

Le geste poétique d’Éric Dargenton est une invitation à gouter les saveurs complexes et raffinées des choses simples. Une invitation à sourire de soi-même, à s’ouvrir aux autres. Le voeu que devrait formuler chaque poème: fleurir comme la fleur du pois sans peser sur personne, en papillonnant d’un mot à un autre, sans rien perdre du mystère immanent à la vie. 

p17

« Des fauvettes, depuis un pommier, vont pêcher
Dans les rus de lumière aux rives faites d’ombres
Un fretin bourdonnant qui pullule sans nombre. »

© Lieven Callant

Nathalie Kuperman, On était des poissons,Flammarion ( 269 pages- 19€), Janvier 2021

Chronique de Nadine Doyen

Nathalie Kuperman, On était des poissons, Flammarion (  269 pages- 19€), Janvier 2021

Partons en villégiature dans le Var, à Saint-Clair avec Agathe et sa mère. Départ précipité, sans explication, avant la fin de l’école. Nathalie Kuperman revisite l’enfance de la narratrice, et en particulier l’été de ses 11 ans, où « rien ne serait comme avant ». Un voyage long, beau pour la mère qui, peu discrète, hurle dans le train pour Toulon : « La mer, la plage, les bateaux, les poissons » ! Un rêve réalisé ?

Le roman s’ouvre sur leur baignade enjouée. Elles frétillent tels des poissons, jouant aux dauphins.

Agathe se plaît à être de connivence avec sa mère dont le regard l’attire comme un aimant.

Une mère qui affuble sa fille d’une pléthore de petits noms doux : « mon petit loup, mon petit macaroni, mon p’tit poil, mon pissenlit, ma petite salamandre, ma petite fleur, mais aussi ma petite patate… » ! Une mère qui ne manque pas de déverser moult injonctions : « Tiens-toi droite, redresse-toi, Ne grogne pas.. ». Elle lui assène aussi des mises en garde, lui explique la différence entre émigrés et immigrés, lui brosse les portraits de ceux qui tiennent l’hôtel où elles logent.

Agathe devient « son petit cobaye », quand elle teste les recettes destinées au livre de cuisine que sa mère publie. Elle enquille les sobriquets et ne manque pas d’imagination, de quoi faire une belle brochette : « ma sardine, ma biscotte, mon boudin blanc… », mais aussi « mon ange » !

On devine que le père n’est pas au courant de leurs vacances anticipées quand la mère ignore son appel téléphonique. Un père qu’Agathe aime et qui lui manque. Un père qui a refait sa vie, dont la compagne attend un bébé et s’est installé à New York.Il n’y aura plus les week-ends alternés mais il lui a promis le mois d’août en Normandie chez les grands parents.

La narratrice évoque les moments de complicité de fous rires, avec sa mère, sa façon de lui faire plaisir, de lui prouver son amour. Des étreintes fusionnelles. Comme si elles appliquaient la chanson de Louis Chedid : « Il faut dire aux gens qu’on aime qu’on les aime ». 

Mais que cachent de telles effusions si démonstratives ? Le lecteur le constatera vite !

Scandale provoqué par la mère lors d’un dîner au restaurant ainsi gâché par son attitude hystérique.

Agathe, pauvre petite fille abandonnée toute une journée sur la plage, une autre fois sur un ponton.

Marche sans pause sous un soleil de plomb, sans boire. C’est alors que tout bascule dans leurs liens.

« Elle que j’aimais tant voulait que je la haïsse », confie la narratrice devant l’attitude sadique de sa mère, se désaltérant devant elle, qui mourait de soif. Voulait-elle faire vivre à sa progéniture ce que décrit Amélie Nothomb dans Soif ?

Tant de situations ignobles qui conduisent Agathe à lancer un appel de détresse au père, à l’insu de sa mère. Comment réagira-t-il ?

Le visage triste, de sa mère, baigné de larmes, la gamine le connaissait depuis le départ du père, mais la voir rentrer ivre la révulse. Peu à peu, le passé d’Alice, la mère, se dessine, le manque de parents, de référents, à l’exception de la grand-mère maternelle peut-il expliquer son déséquilibre ? 

On constate son côté borderline quant à son alimentation, loin de la recommandation : 5 fruits et légumes par jour qu’elle avait consenti à modifier une fois enceinte. Mais que penser des repas durant leur séjour à Saint-Clair, exception faite des petits déjeuners servis à l’hôtel ?

D’autant que pour Alice, une glace évitera le repas du soir ! On est loin du maternellement correct…

La solitude s’empare d’Agathe, considérée comme « une grande fille », qui rêve d’être avec sa meilleure amie Tatiana. L’hôtelière, pleine d’empathie, se voit jouer le rôle de baby sitter pendant que la mère mène sa vie de femme ! Le dîner de la pitchoune avec Mme Platini et son fils finit par une altercation avec Herbert, le xénophobe, des insultes, une gifle, des pleurs, un évanouissement !

Une gifle que la mère décide de rendre/de retourner à l’envoyeur, ce qui provoque une situation digne d’un vaudeville et l’urgence pour Alice et sa fille de quitter cet hôtel, escortées par les policiers. Une nouvelle vie commence alors, pleine de rebondissements dont un dramatique.

Agathe convoque de multiples souvenirs, comme l’incident, « expérience traumatisante » du noyau de pruneau. Le lecteur a le coeur serré quand elle émet ses souhaits : « J’aurais voulu… » et fantasme sa vie, quand elle implore le ciel, déclame ses monologues laissant deviner son mal être.

La métaphore des poissons se glisse tout le long du récit, souvent associée à l’injonction : « Maillot de bain ! », mais une fin tragique va bouleverser le destin des protagonistes. Agathe se prend parfois pour une sirène pour nouer le contact avec d’autres ou pour une pieuvre, « qui inspirait fascination  et dégoût ». En plus, on lui en a fait manger du poisson ! Même les porte-clés de l’hôtel sont des poissons.

Le manque évident de dialogue va accentuer le fossé. Quand la gosse tente de briser le silence, elle est confrontée à une fin de non-recevoir : « Tais-toi, je ne veux plus t’entendre ». Par chance, Agathe a pu croiser des personnes bienveillantes comme Séraphine, la muette, employée à l’hôtel de Saint-Clair, qui joue un rôle important dans l’épilogue. Détentrice d’une lettre qu’elle tenait à remettre à l’orpheline devenue adulte.

La lecture s’avère l’antidote, l’échappatoire pour résister aux délires de la matrone. Agathe nous fait partager sa lecture du moment. Le récit est donc entrecoupé par des extraits de son précieux livre « Le bateau incassable », histoire qu’elle voudrait vivre. Le livre apparaît comme un doudou, un refuge pour l’enfant terrible, devenue « une résistante », qui aura le cran de fuguer.

Comme l’affirme l’Académicienne Chantal Thomas : « Le petit toit que forme le livre lorsqu’on l’entrouvre, tranche tournée vers le ciel, est le plus sûr des abris ». 

Avec le recul, la narratrice brosse un sévère portrait de  son embarrassante et imprévisible mère : « une folle, une sauvage », « une mère moitié dragon, moitié serpillière » et confie avoir du mal, désormais, à supporter le mot « maman ». Les mères seraient-elles un venin ?

La génitrice d’Agathe, qui sort des clous par son comportement bipolaire, fait penser à la mère  fantasque de Delphine de Vigan dans Rien ne s’oppose à la nuit. Elle a aussi quelque chose de la mère de Mercedes Deambrosis dont le portrait est brossé dans Rendez-vous au paradis, une mère tyran, ogresse, qui a pourri la vie de ses filles. 

On retrouve dans ce roman l’humour et l’autodérision déjà présents dans le roman précédent « Je suis le genre de fille », ainsi que ce besoin d’être aimée. La narratrice, la victime, marquée à vie, restitue de façon bouleversante cet été de ses onze ans où tout a dérapé. Récit poignant.

Nathalie Kuperman explore, avec talent, à hauteur d’enfant, une relation atypique, toxique entre  une mère et sa fille où amour et haine s’entremêlent, comme dans une chanson de Gainsbourg.

NB : 

Dans la revue Décapage no 58, un dossier est consacré à l’autoportrait littéraire de Nathalie Kuperman. Il est troublant de lire qu’elle évoque souvent sa mère dans les livres, qu’elle fut contrainte à la vie d’interne par sa mère. Encore plus troublant, elle confie : « Ma mère ne me supportait plus. On était toutes les deux à ne plus pouvoir se supporter ». Alors, y aurait-il des accents autobiographiques dans ce roman ?

© Nadine Doyen

Jean Maison – Quatorze précédé de Tranchée Ouverte– (poèmes – Ed. Citadelle, 7 €)

Une chronique de Xavier Bordes

Jean Maison – Quatorze précédé de Tranchée Ouverte– (poèmes – Ed. Citadelle, 7 €)

Dans cette belle plaquette de poèmes, l’émotion est à chaque page, en poèmes brefs mais denses et limpides. Un poète « fils, petit fils et neveu » y célèbre en des vers très beaux la mémoire d’un père et d’un grand-père ré-imaginés – sans doute à partir de données mémorielles familiales – dans la période de leur participation à la guerre de 14-18 (de laquelle tous ne sont pas revenus, évidemment). Pas de noirceur ni de pathos dans ces poèmes. Juste l’expression de la force vitale et de la grandeur d’hommes confrontés à la face la plus menaçante de leur vie : la possibilité de la perdre. Dans cette situation, le poète revit et exprime les « essentiels » qui traversent la conscience de ces humbles héros, et la sienne, en des poèmes concis et magnifiquement justes, auxquels j’ai adhéré tout à fait :

                    Certains partent sans se sauver

                    Et rassemblent

                    Dans l’intimité du devenir

                    La lueur instinctive du présent

                    Avec leur parole d’hommes

En période de pandémie de Covid-19 où il est naturel que chacun se sente plus ou moins menacé du pire, la méditation à laquelle ces courts poèmes nous exercent m’a paru paradoxalement rassérénante et salutaire ! Le petit recueil est précédé d’une page et demie d’avant propos intitulé « Une mémoire inconnue », qui situe en une prose très pure la perspective des poèmes qui suivront. Une plaquette qui est un objet poétique parfait. Jean Maison est un discret grand poète.

©Xavier Bordes (Fév. 2021)