Brigitte Maillard, Le Mystère des choses inexplicables, 2021, éditions Monde en poésie, 15 e.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Le Mystère des choses inexplicables, Brigitte Maillard, 2021, éditions Monde en poésie, 15 e.

Brigitte Maillard est l’auteure de sept recueils de poésie et de plusieurs livres d’artistes. Elle anime le site Monde en poésie. Elle nous offre ici un recueil qui frappe par sa tonalité solaire. Il y a dans ces pages une disposition à accueillir et saisir la beauté du vivant : « voici la vie dans sa douceur étincelante, sa joie rutilante […] voici le chant du vivant qui veut pousser son cri ». Belle métaphore pour signifier une naissance. Ou plutôt une renaissance étrangement radieuse. Car Brigitte Maillard sait qu’elle a coûté cher cette joie qui s’enracine dans l’empêchement de vivre : « Depuis 1999 le cancer enserre mon quotidien ». Le mal qui la touche ne traverse ces pages qu’en rares flashs, ainsi, par exemple, « le corps se saisit pour vivre sa souffrance ». Tout se passe comme si la poète voulait mettre ce vécu circonstanciel et particulier en sourdine. Pas d’éclat, pas de pathos, pas de déploration.

Au cœur de ces poèmes, au contraire, une sorte d’art de la joie : de cette maladie, la poète fait une grâce.  Ses vers libres et petites proses se placent sous le signe de l’exhaussement de soi : « Le visage tuméfié par les apparences, j’ai du mal à m’y retrouver […] Je suis ce chant dans la rivière du monde, impalpable, insondable, meurtri par les ondes ». Voici qu’émerge précisément le sentiment océanique de l’existence. Point de religion au sens strict, même si le terme de « prière » nous est donné. Il s’agit plutôt de la persistance d’un sacré. La mystique sans horizon divin d’un chemin intérieur empruntant au détachement des spiritualités orientales. 

Comment dire l’intensité de cet élan vital ? Renaissance et métamorphose sont les deux pôles de cet affût du vivant qui se joue dans l’attention au paysage, à la mer ou bien au sourire de l’autre.

Le mystère et le rêve sans cesse irriguent ce chemin de la naissance à soi. C’est un vers de Roberto Juarroz porteur de cette idée de mystère qui donne le titre au recueil. La poète habite « l’état de poésie », formule qui n’est pas sans rappeler un autre poète, Georges Haldas. Le chant, chez elle, s’amplifie en une tonalité forte, la beauté qui a scintillé agrandit le présent :

« Le pays est en alerte, magnifique et serein. Dans les maisons les désirs se réalisent. Nous sommes les premiers chevaliers de nos âmes. À la portée des dieux, le mystère s’enflamme, solitaire et gracieux. »

Est-ce à dire que tout est rose pour autant ? Bien au contraire, Brigitte Maillard évoque « la détresse des hommes » et, plus loin dans le recueil, « le monde avec ses engelures ». Le souci du monde est toujours là pour qui sait être à l’écoute de ce qui l’entoure.

C’est une poésie du questionnement qui se déploie ici. « Qui sommes-nous ? » demande Brigitte Maillard qui se tourne vers une quête du sens de l’existence. Parole et « lieu commun » universels. À de nombreuses reprises, le poème fait place à la tension de questions. « Tu n’en peux plus de vivre ? Détache-toi du monde ». Et cela passe par l’amour, notion aussi présente dans les mots de la poète que la joie. Cette expérience de l’amour au sens d’énergie vitaliste se voit ici magnifiée : « L’amour comme une envolée intérieure, le chant de l’autre, la vie future, le rêve sans fin, la portée des astres. Le ciel qui vient vers nous, la douloureuse espérance et le regard sacré des anges. Grâce à lui tout s’illumine. »

« je ne suis ni guérie ni malade ». C’est une façon de dire que la vérité de l’être est ailleurs. Dans cette centralité du poème, véritable contre-chant autour duquel s’organise la vie. Au cœur des mots et de leur transmutation mystérieuse. La beauté ? « une grâce pour les riverains, un solide état d’âme […] Écrire pour que la vie redevienne ce qu’elle n’a jamais cessé d’être ». Écrire prend ainsi une visée cathartique. Il s’agit de transmuer ce qui s’éprouve de souffrance en quelque chose de plus élevé.

Dans ce mouvement d’éveil, le retour des choses vers le temps lointain, primordial de l’enfance suspend la temporalité linéaire et se boucle en un temps cyclique : « Que s’ouvre maintenant le temps glorieux de l’enfance ! ». Une musique naît par petites touches et retouches dans la fluidité de ces vers qui nous emportent par ce « oui » au monde.

©Marie-Hélène Prouteau

Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré, de Sonia Elvireanu, préface de Marie Faivre, Ed. L’Harmattan, Paris, 2020, ISBN : 978-2-343-20561-9

Une chronique de Claude Luezior

Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré, de Sonia Elvireanu, préface de Marie Faivre, Ed. L’Harmattan, Paris, 2020, ISBN : 978-2-343-20561-9

L’élégante couverture nous invite à suivre un oiseau butinant le soleil qui se lève sur un horizon énigmatique. S’agit-il du héron cendré (principe mâle) qui habite le titre, le début et la fin de ce recueil, ou d’un héron-cendre qui fend l’aube et parsème son ombre, alors que chante la mer (ô combien féminine!), encore tiède de ses embrasements amoureux ?

Sonia Elvireanu, professeure d’université qui a déjà à son actif maints ouvrages, traductions (de roumain en français et inversement), essais et critiques littéraires, nous propose ici un cheminement à la fois intimiste et artistique. 

Poésie libre, épurée où le « je » rejoint le « tu » pour aboutir au « nous », où la souffrance devient peu à peu cicatrice, au gré d’une pulsation des mots et d’une spiritualité sous-jacente.

L’italique de bon aloi, les minuscules, l’absence de titres et de sous-titres donnent une fluidité graphique à une ode en quelque sorte d’un seul tenant, dont les répétitions voulues font rebondir le propos d’une page à l’autre, j’allais dire d’une respiration à l’autre. On y découvre, parmi les remous de l’âme, un apaisement embryonnaire:

les pierres

blanches

épanouissent 

le pardon 

… suivi d’une renaissance empreinte de sérénité :

la mer chante

nos rivages

rayonnants

Oui, le « nous » prend le relais :

enfants de la lumière

nous galopons le ciel dans les bras

Symbiose avec la nature, le rivage, la neige (thème souvent rencontré chez Elvireanu : on pense en particulier à un précédent recueil, Le silence d’entre les neiges), la lumière qui chasse le néant, ce cri de la mort. L’on remarquera aussi une forte spiritualité sous-jacente : vers toi / ô, ciel, // s’élève ma prière

Oui, la relation avec l’être aimé, l’être perdu s’est cicatrisée :

j’ai soulevé

ton fardeau

tu grandis 

maintenant

au creux

de ma douceur

Le « je » a compris le fardeau de l’autre, qui, lui aussi, grandit malgré l’absence. La douceur, celle de la femme, de la mer, de l’eau lustrale est demeurée, éternelle.

Et nous retrouvons, dans le final :

à l’horizon

le héron

aux ailes déployées

dans le scintillement du levant

Les ombres se sont-elles englouties dans le chant d’amour ? Le héron et la mer semblent avoir fusionné dans l’incandescence d’un souvenir : non pas fait d’abandon mais structuré par les fibres de la vie…

©Claude Luezior

Thierry Radière, Entre midi et minuit, poésie, La Table Ronde, 2021, 333pages, 17€

Une chronique de Lieven Callant

Thierry Radière, Entre midi et minuit, poésie, La Table Ronde, 2021, 333pages, 17€

Écrire c’est 
« Inventer un monde
où les autres viennent
des battements de coeur
à partager sans compter. »
 

La première partie illustre ces propos, le poème est un lieu de partages. Ce que l’on reçoit en lisant se transforme et transforme immanquablement notre vie. Modifie les battements de notre coeur. Chaque poème est dédié à un autre écrivain, poète, ami. Ce qui nourrit véritablement l’écriture, l’imaginaire, c’est l’autre. L’autre que l’on aime, que l’on contredit, qui au contraire appuie mieux que nous sur ce qu’on voudrait exprimer, cache autrement, fait vivre le mystère.  

À n’en pas douter, Thierry Radière est un grand lecteur, c-à-d qu’il consacre beaucoup de temps aux mots, pour qu’ils apaisent « les rides de la journée », diluent les peurs, ameutent une certaine insouciante naïveté.
« Vivre sera d’aller de totem en totem
de les faire tenir debout du mieux possible » être « un maçon éternel ».

« Ce que je retiens
de ma lecture
c’est cette lumière dont le poète
ne parle jamais dans son épopée
et que j’ai sentie fortement
réchauffer une partie de moi-même
dont j’ignorais l’existence
avant d’avoir lu ce poème
 »

La première partie du livre propose donc une lecture en même temps qu’elle initie à l’un des principes de base de l’écriture. Elle nous invite à être curieux, à se reconnaitre dans l’oeuvre de l’autre. À partir à la découverte et les chemins sont multiples.

La deuxième partie du livre comporte des poèmes écrits en 2018 et porte le titre « Je n’aurais pas pu voir ».  Heureusement, Thierry Radière nous réconforte en reprenant une phrase de Schoppenhauer: « L’artiste nous prête ses yeux pour regarder le monde. » et une maxime de Mark Twain: « La seule différence entre la réalité et la fiction, c’est que la fiction doit être crédible. »

« Je suis un bricoleur du dimanche » écrit Thierry Radière à la page 154 pour rappeler à ses lecteurs qu’écrire la poésie c’est aussi accepter une « belle aventure » un voyage dont nous ne maitrisons sans doute pas tous les aboutissants, c’est découvrir la vie. Il veut aussi exprimer non sans humour, qu’il apprend à écrire en écrivant, le plus simplement et le plus humainement possible, en dilettante . Les poèmes de Thierry Radière se lisent comme on respire, naturellement, on va de mots en mots. Les poèmes ne nous mènent jamais vers une impasse.  


Le voyage du poème et de son écriture est celui de la vie. On chemine entre les heures, entre les lignes, à la frontière du songe, de l’imaginaire. On se confronte à la réalité tout en interrogeant les souvenirs. Font-ils partie de cette réalité? 

« Je pense à ce que les mots cachent
que les poètes ne maitrisent pas. » p135

Écrire c’est aussi se questionner sur la nature du présent et comment le représenter. Écrire c’est percevoir, les mots offrent une respiration neuve à nos aspirations.

« Et si la poésie
n’était rien
qu’un beau rouge-gorge » 132

C’est un jeu de patience « quand tout demande précipitation ». Un jeu qui exige calme, liberté, légèreté alors même que tout nous pèse. Quelque part les rêves, les souvenirs, les visions, les hallucinations attendent que le poète trouve leurs voies et les laisse s’exprimer. 

« Cet autre monde » parcourt le paysage poétique de Thierry Radière. Le poète souhaite « avoir une chance de surprendre le réel » et sait que pour se tenir debout « il n’y a que les émotions ». Le poème nous aide à vivre, il accueille « les mots qu’on a dans le ventre et que personne n’entend forcément » .

Dans chaque poème lu, il y a ce qui nous échappe de la vie, on pense pouvoir « agir concrètement sur ce qui nous échappe intellectuellement mais qui nous touche en profondeur. » 

Le poème c’est « jour après jour des nuits à refaire le monde et revenir toujours bredouille malgré les efforts de compréhension et l’envie grandissante d’être toujours lucide de plus en plus lucide? » se questionne Thierry Radière.

La vie est une quête, un voyage dont l’origine et le but nous est offert par bribes grâce au poème. Le poète se doit d’être un rêveur lucide, écrire impose qu’on soit avant tout un grand lecteur, un lecteur de tout. À la fin de la deuxième partie, on peut d’ailleurs lire :

« Mon entêtement à évoquer des sensations
est une manière plus personnelle
de parler de la vie,
des désirs et des peurs,
des petits pas et des grandes sueurs
partout présents dans le moindre
de mes écrits.
« 
 

La troisième partie porte le titre J’avais déjà dit un jour » (2019)

Thierry Radière écrit pour ne rien oublier, sans doute aussi pour être en mesure de « regarder la réalité en face au lieu de l’éviter ». Il s’agit sans doute surtout de comprendre « la direction que l’on prend ».

Le titre donné au livre est de nombreuse fois évoqué parce que la poésie de Thierry Radière se veut être une poésie du quotidien, du temps de la vie, de son déroulement qui n’est pas forcément linéaire et rigide. 

À la page 258, un poème commence et se termine par « Entre midi et minuit » Le temps pourtant exploré est bien celui du poème, de l’écriture, un temps décalé ou plus exactement intercalé, mélangé à celui de la vraie vie. La plage horaire est assez vaste pour se dire que ce qui nous échappe et qu’on tente d’inscrire dans le poème est à l’intersection de nos horizons, entre les lignes, sans doute au-delà des heures, hors temps. Le poème est d’un autre temps pourtant il ne cesse de s’imbriquer dans notre vie quotidienne.

Thierry Radière écrit pour avancer, vivre debout sans rien perdre des parfums et des saveurs des évocations enfuies dans la mémoire. Il écrit pour se rapprocher du fond de soi-même. Explorer l’inexprimable. affûter les mots afin de toucher les autres le plus simplement possible, sans rien compliquer, « sans tralala »
Thierry Radière aimerait


« poursuivre son travail de scientifique raté
mes expériences d’enfant perdu
mes collages d’artiste obsessionnel
et mes ajustements d’artisan zingueur.
 » 

Plus loin, il écrit:


« J’ignore tout
de ce que je veux dire
alors j’écris 
» P296

 « J’avance le coeur rempli de petites particules débordantes » . 

À la page 300 Thierry Radière écrit:


« Les questions que je me pose 
trouvent leurs réponses
dans mes livres
alors que je croyais jusqu’à aujourd’hui
qu’écrire c’était surtout
s’interroger en silence
sans point d’interrogation. »

*

« C’est en lisant et relisant
des poètes oubliés
que les idées viennent
des voix résonnent
des musiques naissent
et des fantômes se parlent 
»

Si la poésie est ce qui accompagne l’être humain quotidiennement et l’aide à formuler ses désirs propres, ses espoirs, ses rêves, elle est aussi ce qui constamment s’échappe, glisse d’une réalité à une autre. 

Thierry Radière aime résolument la vie, ce qu’elle a de plus palpable, de plus abordable, de plus sensible. Il l’aime au-delà des apparences, sous toutes ses apparences. Il aime sans fioritures, sans faire de chichi. C’est sans doute la raison principale qui me fait aimer à mon tour ce qu’il a écrit ici. Ses poèmes ont quelque chose d’inconditionnel, ne supposent aucun savoir particulier, ne ferment aucune porte mais accueillent les lecteurs dans toutes leurs diversités, avec respect. Un respect qui fait parfois défaut ailleurs. Le lecteur, chez Radière est accueilli comme un ami.

À la page 312, vous lirez le poème que j’ai élu comme étant celui qui résume bien mieux que j’ai pu le faire toute la beauté de ce livre.   

© Lieven Callant

Entre Femmes – Poètes au jardin spirituel

Chronique de Paule Duquesnoy


Entre Femmes – Poètes au jardin spirituel

(Lectures de confinement)

Deux livres.


Cécile Sauvage, Écrits d’amour, édition établie, présentée et annotée par Béatrice Marchal, Le Cerf, (2009)

Claire Malroux, Chambre avec vue sur l’éternité Emily Dickinson, Gallimard (2005)

Quatre femmes poètes.

Cécile Sauvage, épouse de Pierre Messiaen, qu’elle a conquis par sa poésie – ô l’irrésistible magie des mots –, mère de deux fils Alain, poète, et Olivier, compositeur, organiste et pianiste célèbre, pousse au jardin des mots, délicate fleur champêtre, plante bucolique du vallon, au suave parfum, églantine blessée par ses épines, rose enclose en sa douceur, en sa douleur.

Emily Dickinson se présente discrète violette, Daisy, marguerite ou pâquerette, comme elle s’est souvent désignée elle-même, la tout-de-blanc-vêtue, mais aussi jasmin à la flagrance sensuelle. – Emilie Dickinson que Pierre Messiaen a été un des premiers à traduire. 

Deux femmes menues, pas vraiment belles, mais dégageant un charme qui vient de plus loin que la beauté charnelle, celui de leur richesse intérieure, qui passe par leurs yeux, leur voix, un je ne sais quoi.

Discrètes, d’une sensibilité à fleur de nerfs, cultivées – elles lisent la Bible, Shakespeare, les poètes –, elles ont peu publié de leur vivant, même si elles ont écrit très jeunes. Cécile Sauvage dès l’âge de 15 ans. D’Émilie point de poèmes d’enfance conservés, mais des lettres (éclairantes). Sédentaires, recluses même, confinées volontaires, toutes deux ont peu voyagé. Mais Émily jouit du monde à distance – elle continue à recevoir des visites – alors que Cécile à la fin de sa vie, dans la clôture de sa chambre, ne parvient plus qu’à en souffrir.

Elles aiment leur jardin, leur maison, en connaissent chaque détail, même si elles préfèrent la cuisine (plus créative) aux occupations du ménage (répétitives), et vivent en osmose avec leur environnement, écrin de leur vie intérieure. Enfants sages et « bien élevées » dans des familles unies, elles ont vécu à l’écart de la société avec ses normes, ses habitudes, ses affrontements, pour se protéger mais aussi se retrouver dans la solitude avec leur âme et accomplir leur travail de poète : recherche de la vérité, du mot juste pour la dire, indissociable de leur aventure spirituelle. En creusant le familier, à l’endroit précisément où elles sont dans le Grand Univers, elles trouvent du nouveau.

Elles sont généreuses, attentives à ceux qui les entourent. Émily s’occupe de sa mère atteinte de maladies chroniques. Cécile accompagne au lycée son père professeur alors qu’il perd la vue, l’aide à corriger les devoirs de ses élèves.

Femmes-fleurs qui délivrent leur essence, leur encens au jardin spirituel que fréquentent les chers absents.

De la détresse originelle s’élève l’inspiration, l’aspiration mystique.

Cécile, dont les œuvres à tort dites complètes avaient paru au Mercure de France en 1929, reprises à la Table Ronde en 2002, est pleinement rétablie dans sa vérité de femme par Béatrice Marchal, poète elle-même qui a obtenu le prix Louise-Labé en 2019 pour son recueil Un jour enfin l’accès, suivi de Progression jusqu’au cœur, paru aux éditions l’Herbe qui tremble, entrée petit à petit en poésie, selon ses propres mots, pour connaître sa propre vie, la vie des autres, et cela grâce à l’amour des mots.

Intriguée par un mystérieux Livre d’Amour, dont le manuscrit a disparu, après de patientes recherches, et des entretiens avec Alain Messiaen, fils de Cécile, puis avec Yvonne Loriot-Messiaen, veuve d’Olivier, elle met au jour les textes écrits par Cécile à la suite d’une histoire d’amour brève mais intense qu’elle a vécue avec Jean de Gourmont, le jeune frère de Rémy, également homme de lettres, romancier et chroniqueur au Mercure de France.  Dès lors Cécile n’est plus seulement l’épouse modèle, incarnation de la création maternelle, qui inscrit inexorablement la mort dans la naissance (L’âme en bourgeon, écrite pour son fils Olivier) mais prend place parmi les grandes amoureuses. Étrange histoire celle de ce Livre d’amour que Pierre Messiaen a sans doute détruit, en tout cas dont il a mutilé ou modifié des passages pour faire de lui-même le destinataire de ces poèmes. Jaloux ? Certainement. Sombre histoire. Drame ou vaudeville. Secrète tragédie, qui aurait été ignorée sans la persévérance, et l’attention à l’autre de Béatrice Marchal, qui rend sa dimension à Cécile Sauvage. 

Cécile honore le corps de l’amant : J’ai tenu longuement dans ma main / Tout l’orgueil de ta chair… Cet érotisme se double d’une dimension maternelle : J’ai les flancs d’une mère aimante pour ses flancs, / Ma chair tressaille autour de ses membres tremblants. L’expérience est aussi spirituelle et la soif divine conduit au mysticisme :  Nous nous cherchons déjà plus loin que nos corps. 

Notre chair est prière, notre âme est chair.

Totalement investie dans cet amour qu’elle idéalise – cet amour n’était-il si beau que parce qu’elle y avait mis le meilleur d’elle-même ? – elle ne pourra supporter le départ de l’amant, et se laissera glisser, passant les dernières années de sa vie dans une chambre jamais aérée, jamais éclairée, jamais nettoyée, avec la hantise des microbes.

Elle écrivait pourtant la veille de sa mort : Il faut que je retrouve cette poésie des confins supra-terrestres qui est ma raison d’être, quelque chose de bleu vif et de rouge vif comme les vitraux de Chartres.

Fait troublant : Jean de Gourmont est décédé moins de six mois après Cécile.

L’énigme Émily est abordée de l’intérieur par Claire Malroux – poète et traductrice, d’Emily Dickinson notamment – osant avec respect et empathie mêler son écriture à la sienne, pareillement tournée vers la recherche du sens de l’existence, où la vie est inextricablement unie à la poésie, comme dans toute vraie poésie. Ne se construit-on pas par la rencontre de l’autre ?  Pour percer le mystère, Claire Malroux se rend à Amherst, s’imprègne des lieux, de la maison natale d’Emily, se recueille au cimetière où elle repose. 

Émily a commencé à étudier la botanique à l’âge de neuf ans et à travailler avec sa mère au jardin à douze ans. Elle se délectait des livres abordant la science des plantes, en particulier celui du Docteur Hitchcock – découvert à l’école – sur les fleurs d’Amérique du Nord. Elle a réalisé avec une rigueur scientifique et un sens aigu de l’esthétique un merveilleux herbier beau comme un poème dont on peut voir les planches sur internet – allez- y voir, comme moi il vous fera rêver : 424 fleurs de sa région natale.

Quand les fleurs mouraient tous les ans, cette lecture (du livre du Docteur Hitchcock) me consolait de leur Absence – m’assurant qu’elles continuaient à vivre.  Promesse d’éternité.

Le Jasminum figure sur la première page de l’herbier d’Emilie. Plante exotique au parfum enivrant, acclimatée au froid de la Nouvelle-Angleterre. 

Une autre page présente huit sortes différentes de violettes, une fleur qu’elle distingue pour la splendeur insoupçonnée cachée sous sa modeste apparence, avec laquelle elle a tendu une embuscade au pré-vagabond. 

Cécile Sauvage aussi cultive la passion des fleurs et partage cet amour pour la nature (moi, si dévote de toutes les fleurs, de toutes les bestioles), les plus insignifiantes, gentilles ou cruelles abeilles et frelons, libellules et criquets.

Chacun a dans son souvenir / Un jardin où vont ses tendresses (Cécile Sauvage, qui a apprécié la lecture des Souvenirs entomologiques de Fabre). 

Toutes deux en perçoivent chaque signe même le plus ténu. Le brin d’herbe est leur compagnon. On les découvre cachées dans un bosquet, écoutant le bruit de l’eau et du vent et surtout le chant de l’oiseau, dont Cécile a cherché à imiter la ligne mélodique, et ses modulations de sons, que son fils Olivier reprendra dans ses pièces consacrées aux oiseaux. Cette musique bucolique induit un goût pour la musique chez l’une et chez l’autre. Émily joue du piano.

Elles chantent la beauté, les fleurs, les roses, les magnolias, l’oiseau, le papillon à la vie brève, l’amour, la fragilité, la lumière, l’âme, la maison et ses objets, le quotidien. Elles contemplent et méditent, oscillant entre mélancolie et amour de la vie.

Une conscience aiguë du sentiment de la mort, inscrite dans la vie, les centre sur l’essentiel. Elles refusent la dispersion dans les mondanités, préfèrent les vraies rencontres avec un être particulier, car elles aiment le vivant, de l’être humain aux plantes en passant par les animaux.  Blessées de solitude, elles écrivent. La solitude, un nid hérissé d’épines, mais aussi d’éclats de douceur.

L’amour des fleurs, de la musique des fleurs mène à l’amour de l’amour, passion de l’amour, amour-passion – ça passepar le Calvaire ; « Nous étions l’un pour l’autre – corps mystique – » (Emily cahier 13). Emily qui, sur 1775 poèmes, a écrit plus de 300 poèmes d’amour. Quel est le mystérieux Maître auquel s’adressent ces mots ? Le pasteur et pianiste Charles Wadsworth ? Samuel Bowles ? Le juge Otis Lord, avec lequel un mariage avait été projeté ? Peu nous importe. L’essentiel est le ferment d’amour qui mûrit en elle ? « Je m’éveille chaude du désir qu’avait presque comblé le sommeil. »

« Aimer est plus solide que vivre », écrivait-elle à une amie. 

Leur amour se nourrit de l’absence. La poésie habite cette absence. Elle donne voix au silence. L’étreinte devient mystique.

Émily : « La parole – à peine profanait l’instant – / Prononcer un mot/ Était inutile – comme au Sacrement –- / La garde-robe du Seigneur–- / Nous étions l’un pour l’autre – corps mystique –. »

« Tu es l’homme divin », disait Cécile Sauvage de l’amant. 

Un troisième livre, encore une femme.

Lydie Dattas, Le Livre des anges suivi de La nuit spirituelle et de Carnet d’une allumeuse, Gallimard (2019).

À côté de ces deux femmes discrètes, Lydie Dattas est une personnalité atypique, née en 1949 d’un père, organiste à Notre-Dame de Paris, homme austère, et d’une mère actrice de santé fragile, qui finira par délirer. Prenant le monde à bras le corps, bravant les conventions, elle épouse en 1971 un fils Bouglione, le dompteur Alexandre Romanès, auquel elle apprendra à lire et à écrire (il deviendra poète) et avec lequel elle créera le cirque Lydia Bouglione – elle a raconté cette expérience du monde du cirque dans un livre étincelant La Foudre –, et dont elle se sépare après 29 ans de vie commune, puis devient la compagne de Christian Bobin. 

Lydie Dattas, lys profond au parfum violent, rose rouge flamboyante dans ses atours de soie.

Belle comme la foudre. Sensuelle, sensible, hantée de spiritualité. Beauté convulsive. Cracheuse de feu.  Dompteuse de mots fauves. Acrobate du désir. Ménade dansant sur des braises. 

En 1966, quelques-uns de ses poèmes paraissent chez Rougerie, puis, remaniés, ils constituent Le Livre des Anges, qui est publié chez Arfuyen en trois plaquettes en 1990, en 1994 et en 1998. Être retenu par ces deux éditeurs découvreurs de talents, prouve la qualité de ce texte. En 1970, elle avait aussi publié un recueil Noone au Mercure de France. 

Elle remue le sable de l’écriture pour faire réapparaître le palais englouti de l’amour, vrai royaume des femmes, où elle côtoie Emilie Dickinson, Simone Weil (qui négligeait son apparence physique et même s’enlaidissait avec des grosses lunettes rondes), Catherine Pozzi, indique Christian Bobin dans sa préface. 

Curieusement pour Lydie Dattas, sa beauté semble être une prison, elle se désole de plaire et refuse la séduction, le jeu du désir. La malédiction d’être femme et belle (mais est-ce vraiment une malédiction ?) – car, selon elle, aux yeux des hommes une femme ne peut être ontologiquement à la fois femme et belle et en même temps capable de spiritualité – devient une bénédiction par la grâce de l’écriture. 

Enjambant ma féminité comme un obstacle léger, avec pour seul fond de teint le poudrier de la lune, je m’essayais à ce saut de l’ange que toute femme doit effectuer pour écrire. (…) Comme une femme de l’époque abbasside brodant sur sa tunique un proverbe, je notais sur ma manche des vers désespérés d’être mauvais, ignorant que sur mes pansements hygiéniques s’écrivaient les plus beaux poèmes. Écrivait-elle dans La Foudre.

L’homme crée parce qu’il ne peut pas enfanter. Le régime diurne de l’image (les formes) est du côté du masculin, la nuit est du côté du féminin, l’immense crypte et ses envoutements, dont l’homme a peur et qui le fascine. La femme est créatrice de l’enfant et de l’homme adulte, dont elle est non seulement la muse, mais aussi la mère qui apprend, ce qu’elle a fait pour Alexandre Romanès.

Mais, homme ou femme, n’écrit-on pas toujours d’une solitude inatteignable pour rejoindre l’autre, l’Autre ? Ainsi Lydie Dattas compose La nuit spirituelle à la suite d’une dispute avec Jean Genêt, que ce texte touche.

Paravents que le sexe, l’apparence physique, éphémère et fragile – la vraie beauté vient toujours de l’intérieur. Les femmes très belles ne sont pas les plus aimées. Me remonte en mémoire cette réflexion de Baudelaire à propos d’Apollonie Sabatier, la plus belle femme de Paris, dont il fut amoureux pendant cinq ans – il l’a célébrée dans plusieurs poèmes des Fleurs du mal – et l’amant une après-midi, disant avec déception : « J’admirais une déesse, j’ai découvert une femme ». La découverte aurait aussi pu être heureuse. Mais la réalité peut-elle jamais correspondre parfaitement avec l’idéal ?

Homme ou femme peu importe. L’écriture ouvre une fenêtre dans le malheur – qui devient bienheureux – et révèle l’être profond, chacun, chacune, dans sa singularité, dans sa liberté libre, celle de Rimbaud. 

La rose rouge et le jasmin. La neige et le sang. Blanche-Neige.  Le corps, les yeux tournés vers l’azur, est une chapelle ardente où meurent des roses et se consument des lys blancs sous le regard aimant des anges. Dans cette offrande d’elle-même, Lydie Dattas rejoint les poètes et les mystiques.

© Paule Duquesnoy