« Pourquoi construire, même / quand on peut vivre et se guider / aux battements que l’ailleurs a précipités ? »
« Le fil des traversées est divisé en trois grands chapitres, initiés par un « Prologue » et terminés par un « Fugitif épilogue ». Les chapitres sont reliés entre eux par un « Intermède », comme une respiration, une escale, une passerelle, un passage d’un lieu à un autre, d’un thème à un autre…
Anna Ayanoglou, dans cette suite de poèmes qui est en soi un long poème à lui seul, relate ses années passées dans les pays baltes. Plutôt que de tourisme, nous parlerions d’errances dans ces pays froids qui ont encore des relents du communisme stalinien. Dans les villes que l’auteure parcourt, de Vilnius à Valga/Valka, en passant par Riga, certains bâtiments « suinte[nt] l’autorité ». Rien de tel que le poème pour mettre des mots sur des sentiments, sur des sensations. Pas besoin de longues phrases pour ressentir en même temps la nostalgie et le rejet du passé (soviétique), dans les visites de ce bout du monde vaporeux, de ces bars et de ces villes aux rues froides — des rues où « rien / jamais, n'[y] advenait ».
Pas besoin de logorrhée ni de longue romance pour dévoiler la souffrance quand la relation avec l’amant se révèle être porteuse de mal : « il faut partir – rentrer / sans rien, personne, / et surtout pas l’amant ». Nostalgie des espaces parcourus, des instants fugaces ! L’amour se confond avec ces paysages de fin du monde.
Le voyage d’Anna est un passage obligé, mais qui doit s’occulter progressivement, pour aller vers l’avant.
« Le fil des traversées » n’est pas un récit touristique. A part le nom de quelques villes, il appartient à chacun d’imaginer l’horizon qui se découvre à lui, car ni les rues, ni les lieux, ni les personnes ne sont nommés ; ils sont simplement suggérés, comme un palimpseste sur lequel Anna Ayanoglou recompose son propre monde, revit son passé, pour mieux se construire, se reconstruire ; un parcours indispensable pour aller vers un ailleurs plus serein. « L’illusion de la liberté » !
Des poèmes à savourer, à lire et à relire et aussi à se lire à haute voix…
Georges SOUCHE (photographies) et Jean-Claude FORÊT (textes) : PLANÈTE SALAGOU – La traversée des brumes – Cardabelle éditions, novembre 2019, 256 p., 35 €
« La rêverie géologique est une prise de conscience de notre vanité d’insectes humains, surtout quand on s’y livre au bord d’un lac. On savait que les civilisations sont mortelles, on comprend que les espèces le sont aussi, la nôtre en particulier. Il ne restera rien de nous dans 250 millions d’années, aucun monument, même pas nos déchets nucléaires. Le lac aura disparu, asséché et comblé, enseveli sous des centaines de mètres de roches ou submergé par la mer, et nous avec. Dans le meilleur des cas, une autre espèce intelligente sera advenue, dont l’anatomie imprévisible se penchera avec perplexité sur les rares vestiges fossiles que nous aurons laissés. Cette espèce descendra peut-être de Buthus occitanus (= le scorpion languedocien). Un arrière petit-fils de scorpion découvrira des fragments de tuyaux, le panneau métallique du ministère de l’agriculture, une sandale de baigneur dont la matière plastique sera transmuée en pierre, mais dont la forme sera vaguement préservée. S’il a fait des études scientifiques, il remarquera que ces rares fossiles se trouvent dans une couche stratigraphique correspondant à une extinction massive d’espèces, la sixième. C’est à ce signe qu’il reconnaîtra que les humains ont existé » (p. 248)
Le méconnu Lac du Salagou (entre Lodève et Clermont-l’Hérault, en Occitanie) est un des lieux les plus intéressants de France. Géologiquement : de somptueuses roches (rouges) du Permien y côtoient les massifs calcaires (blancs) du Secondaire et recoupent les aventures volcaniques (noires) d’un basalte récent. Écologiquement : cette étendue artificielle, rêvée dans les années soixante par deux ingénieurs locaux (et toute la chaîne de décision subséquente) pour former retenue d’irrigation et barrage anti-crues, a très tôt complètement échoué dans ces deux fonctions pour devenir une inattendue merveille esthétique (et touristique). Humainement : une vingtaine de familles de la vallée d’origine en ont été expulsées pour rien (le village de Celles, par exemple, évacué pour être submergé, le fut … pour être aussitôt la proie de pillards devinant, contre les ingénieurs, que ses murs resteraient debout : l’effarant et quasi-immédiat cambriolage se fit au sec). Un lieu paradoxal et erratique : la nature semble s’y être allègrement mélangé les ères, la science les calculs et les moyens, l’administration les objectifs et les décrets. Et le résultat, pourtant, est d’une formidable beauté : faire le tour du lac en six heures de marche (ou deux de vélo) offre l’impression de littéralement ceinturer le Paradis ; pas une usine à quarante kilomètres, pas un aménagement immobilier, pas une embarcation bruyante. De ce lac complètement artificiel pourtant, une considération spontanée, un usage authentique et une lecture naturelle émergent prodigieusement – comme un travail de la grâce même – dans les attentions indigènes et liées d’un photographe très remarquable et d’un écrivain net et profond.
Le photographe (Georges Souche) – par ailleurs responsable de l’inventive composition du livre et de sa conception graphique – est un formidable (et aguerri) observateur des choses de la garrigue, des herbes du causse, des graphes de la vigne, des saisons de la lumière. Il avait déjà signé, il y a plus de vingt ans, un remarquable « Lac du Salagou, miroir aux cent visages » avec le grand auteur occitan (et patriarche d’alors) Max Rouquette.
L’écrivain (Jean-Claude Forêt) est un universitaire, traducteur en occitan de Pétrarque ou Shakespeare, co-fondateur des éditions Jorn, qui, Lyonnais d’origine, fut une sorte de précoce converti de la splendeur occitane. Sa prose comme sa poésie disent, ici comme dans le reste de l’œuvre, un lyrisme constamment lucide et noble (la lucidité de cet auteur consiste à ne rêver que pour mieux saisir comment le réel se produit, sa noblesse veut comme civiliser pour nous, vêtir de formes partagées et maîtrisables, les affects sauvages de la nature et la vie rapportées).
En un sens les co-auteurs du livre se ressemblent par trois traits (d’où, en ce livre, la magistrale unité vécue des images et des mots) : patience, discrétion, générosité. Leur commune patience est comme un courage d’espérer les bonnes heures de présence et de supporter les mauvaises ou manquées. Leur discrétion est comme une sagesse (ou en tout cas prudence) de respecter l’essentielle pudeur des choses et des situations. Leur générosité (qui est comme un élan de voir et comprendre sans calcul, une pure façon de faire présent du présent à des regardeurs et lecteurs inconnus) est un très remarquable parti-pris de jeunesse de l’œil et de l’esprit, au sens où reste jeune en nous (et communicablement tel) ce qui n’a pas encore été humilié ni trahi ! L’un et l’autre s’en tiennent (suivant le conseil de Rilke) au difficile, à l’opacité originaire de la vie, parce que le risque encouru ainsi de regarder et formuler pour autrui ne peut alors nuire à personne.
En un autre sens, nos deux auteurs se séparent, et contrastent pour nous leurs talents : Georges Souche voit tout presque trop bien, il ne veut discerner que la perfection, et, ne concevant pas de justice hors de l’harmonie, le détail de nos faiblesses et incertitudes lui échappe nécessairement ; la contemplation de l’accompli dissipe aussi bien l’horreur que l’insignifiance de ce qui s’est ainsi accompli. Jean-Claude Forêt, à l’inverse, est naturellement tragique, d’abord par la synthèse scrupuleuse, presque obsédante : il voudrait que le tout du pensable éclaire chaque idée, comme en une méditation chaque fois complète. C’est un métaphysicien-né, qui ne conçoit pas la vérité hors du fondement et de l’horizon, sans un amont et un aval absolus. Mais alors sont convoqués par lui tous les points de vue ensemble (ceux du chasseur et du lièvre, de l’ingénieur et de l’artiste, de l’orogenèse et de l’érosion) et la guerre que la réalité se fait à elle-même (Héraclite, délicieux et angoissant !!) y est minutieusement et inlassablement exposée, toutes paix et sérénité possibles échappant alors à son verbe. Mais chacun complète alors l’autre : Souche magnifie superbement l’équilibre du visible, Forêt formule, à l’inverse, le déséquilibre de tout le visible avec un néant qu’il recouvre, mais qui, invisiblement par principe, l’excède en retour. Deux seuls exemples : le photographe saisit admirablement les plénitudes horizontale de l’étendue du lac et verticale des chicots du château proche de Malavieille. En contrepoint, deux remarques du poète disséquant la stabilité offerte, autopsiant littéralement la leçon d’harmonie proposée :
« Le lac a effacé les reliefs au-dessous de son plan horizontal, mais il les a soulignés au-dessus » (p. 124)
et « Les châteaux s’écroulent plus vite que les montagnes » (p. 60), en ne pouvant jamais ni nulle part négliger pourtant dans l’érosion « ce terrassier invisible et patient » (p. 44)
Ce livre, on l’a compris, n’est pas seulement un (très) beau livre d’images, ni, d’ailleurs, un tendu, chaleureux et inconsolable recueil d’idées. La rare intelligence du cheminement offert, la somptueuse justesse des images, l’espèce de malicieuse mélancolie et d’hospitalière nostalgie qui ensemble bercent et instruisent le lecteur, la confiante rivalité entre deux artistes chez qui tout est humble sauf la vigilance, tout est souple sauf l’honnêteté, tout est disponible sauf la solitude – bref, cette leçon de vie comme directement extraite d’une nature donnée, est, disons-le, un étonnant chef-d’œuvre. La poésie est comme une puissance, solennelle et chantée, de ne pas faire le poids devant l’infini, et voici négocié, à deux âmes, un effacement parfait :
« La nature a tout son temps : ce barrage qui prétend lui imposer sa loi, elle fait semblant de s’en accommoder, mais elle sait bien qu’elle l’aura à l’usure, dans cent ans, dans mille ans. En attendant, elle fait modestement son travail de décoratrice, mais elle n’en pense pas moins … L’homme ne fait pas le poids. » (p. 166)
Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard, (18€ -169 pages), Septembre 2019 – Prix Renaudot 2019
Évadez-vous au Tibet sur les traces de l’once, la panthère des neiges, but de l’expédition (en février 2018) du célèbre photographe animalier Vincent Munier, retracée par Sylvain Tesson. Un vrai défi pour lui, voyageur infatigable, et intrépide qui va devoir se taire, rester immobile et différer le moment de griller un cigare ! Avec eux Marie, cinéaste et Léo, l’aide de camp.
Une carte détaillée permet de visualiser le périple mais pas de percevoir les basses températures que les aventuriers ont dû affronter, y compris dans leurs abris de fortune ! Jusqu’à -30°C !
Mais la phrase du Tao : « Le mouvement triomphe du froid » permet de reprendre la marche matinale plus facilement.
On les suit dans leurs différentes étapes :ils croisent pikas, loups, renards, grands rapaces avant de gagner le royaume de la panthère, espèce en voie d’extinction.
Munier connaît les lieux et désigne certaines bêtes par leur nom tibétain: « barhals » (les chèvres bleues), « drung » (les yacks), « kiangs » (les ânes sauvages), « chirou » (antilopes), « procapra » (gazelles) , « Mau » (Chat de Pallas). Il comprend le langage des bêtes et il est surprenant de l’entendre communiquer avec un loup. Il connaît aussi leur stratégie d’attaque.
Sylvain Tesson est attentif aux moindres bruits et anticipe « les heures de sang et de gel, la fête barbare jusqu’à l’aube », « La mort n’était qu’un repas ». Passage qui rappelle la vie nocturne que Serge Joncour évoque dans Chien-Loup.
Leur graal ? Les apparitions successives de celle qui règne en « impératrice ». Comme une vision sortie de la montagne, descendue du ciel, elle procure chez Tesson « une électrocution de plaisir ». Elle incarne, pour lui, le totem des femmes disparues (sa mère et la fille des bois).
Il y voit quelque chose de divin, de sacré : « Le plus beau jour de ma vie depuis que j’étais mort. », confesse-t-il !
Lors des bivouacs, le géographe leur lit ses notes, ses aphorismes. Il livre des réflexions philosophiques sur la vie, l’amour, brosse de superbes descriptions de Saâ, la déesse féline mythique : « panthère poikilos, bigarrée, moirée », « sa fourrure était une nacre aux reflets bleus ».
Il découvre un nouveau style de vie : l’affût, qui apprend la patience, vertu suprême et éduque l’oeil. Il faut vivre dans le sisu (1),car « rencontrer un animal est une jouvence ».
Si le silence s’impose pendant les périodes de vigie, on entend en filigrane le coup de gueule du narrateur qui dénonce le trafic des braconniers et déplore « l’épilepsie moderne ».
On devine l’insoluble dilemme de l’aventurier entre immobilité et voyage, d’où sa constante oscillation entre plusieurs projets (conférences, voyages multiples). Incapable de se fixer une direction unique.L’écrivain voyageur livre aussi sa vision du monde (« Chez les hommes tout finit dans un collecteur. »), distille son viatique (« Jouir de ce qui s’offre », « Se souvenir beaucoup »).
Les quatre amis habitent le monde en poésie, non pas en prédateurs, ni en « nettoyeurs », mais en contemplateurs panthéistes. Ils préfèrent observer et célébrer la beauté des paysages et font le nostalgique constat que « La terre avait été un musée sublime » mais hélas « l’homme n’est pas un conservateur » et la nature est si fragile.
Sylvain Tesson signe un magnifique récit, peuplé d ‘espèces rares, jalonné de références littéraires, artistiques, enrichi de citations. Il décline un hymne aux animaux sauvages d’Asie dont la beauté est immortalisée dans les photos d’art du Vosgien. Ils incarnent « la volupté, la liberté, l’autonomie : ce à quoi nous avons renoncé ». Un témoignage captivant qui laisse des empreintes indélébiles.
Nadine Doyen
(1) Sisu : terme finlandais pour désigner « l’abnégation spirituelle, la résistance mentale ».
JEANNE CHAMPEL GRENIER, CLAP3, Éditions France Libris, 2019
Ouvrir Clap 3 c’est déboucher une bouteille de champagne, non même pas, un jéroboam dont les bulles s’échappent en farandoles incontrôlables.
Les syllabes courent après les consonnes, s’emmêlent, se démêlent pour former des mots à l’endroit, à l’envers, prime ôtée pour primauté, les phrases qui ne veulent pas être en reste galopent derrière en une sarabande effrénée, elles en perdent leur langue naturelle pour, dans un volte-face, finir dans un franglais, malheureusement si courant, sorte de sabir carambouille, et autres carambistouilles, qui se roulent, sautent, s’étourdissent my love, j’ai mal au heart. : etcomme le tournis gagne la page, les rideaux, les plumes déboulent comme vent de sable sur une plaine pour je vais bomir, n’est-ce pas plus bo que vomir ? Là, même les bulles de champagne rentrent dans la bouteille, le lecteur éternue au j’ai régurgité l’époisse sur le Larousse, le vin n’est pas arrivé à maturité.
Jeanne Champel Grenier qui a toutes les audaces ne se gêne pas pour anoblir un manant qui devient sieur Cafouille, seigneur Rocambouille. Il est vrai que là, l’auteur se retrouve en asile psychiatrique où elle peint des champs pleins de corbeaux qui attendent Gauguin. Curieusement, c’est dans cet hôpital que l’on se retrouve dans la normalité, enfin presque car à force de voir les étoiles au fond des puits, on se noie dans les déferlements du mot-bulle, draperies rouges sur les rides des phrases.
Entre ouragan et foehn, mirages et marées, les chemins s’enfuient ; escortés de chiens le long de berges en peau d’iris, lorsque J. Champel vide sa gibecière, surtout quand il lui a déclaré « j’ai cassé le bol breton » ! Aïe aïe, ce sont les grandes marées, les rouleaux d’écume s’enfuient sans savoir où ils vont. Bordées de velours et de soupirs , les mouches blêmes se confessent aux araignées, la pendule fait des bulles et le chat a le hoquet, pensez donc c’était le bol de Quimper, le plus beau des bols à soupe, il venait de ma mère qui l’avait de de son grand père, toute une vie d corsaire, l’homme se ratatine, les flots montent, montent, les songes s’éparpillent dans des bruits de crécelles, la mer se sauve sur une plage à roulettes, et la vengeance s’abat, nous la laissons découvrir au lecteur, assommé le manège à côté tourne à l’envers et dans les gares les salles plient leur attente, débordement !
Il est à remarquer que, souvent, lorsque’un couple est mis en scène, l’homme a rarement le beau rôle, soit il fait profil bas comme dans le bol breton soit lorsque moi, Frédo, gros costaud des biscoteaux, je me fâche, le vocabulaire a des toux rauques, des accents qui passent mal, et le Frédo il se casse, ici le champagne, peut-être, a pris le goût de bouchon, quoique ce « il se casse » permet à l’auteur d’aborder une chute inattendue.
Peut-être est-il aussi de bon ton à l’heure actuelle d’être féministe et de laisser le mâle de côté, chargé de toutes les turpitudes : c’est pour cela que dans les rues les maisons bâillent en dressant leurs oripeaux contre le vent du large et les harangues féminines.
Tout ceci n’empêche pas l’auteur d’aller se perdre en pèlerinage en terre sainte, dans une sorte de périple ini-sciatique et, sur sa lancée,nous avons droit aux soins des brûlures par le feu, aux soins du bégaiement, et même à une recette pour la boulabe. Puis, J. Champel Grenier herborise et donne des recettes de plantes utilisées en Sibérie centrale pour se débarrasser des contestataires et des belles-mères invasives !
Ce recueil permet de laisser glisser l’esquif entre chaos et terrain plat, il ensemence l’hiver, hisse les souvenirs, devant les flammes de l’âtre.
Clap 3: silence. L’auteur assemble images, fantaisies et grains de folie, donc d’hellébore, encore appelés roses de Noël, floraison d’humour dans la brûlure hivernale, à déposer au pied du sapin.
Lambert Schlechter, Je n’irai plus jamais à Feodossia, proseries, Le murmure du Monde/9, Tinbad poésie, 226 pages, octobre 2019.
Ce neuvième volet du murmure du Monde comporte 198 proseries partagées en deux grandes parties de 99 proseries chacune. À ce principe général de structure, jouant sur l’équilibre formel, s’en rajoutent d’autres se référant à l’écriture de la page elle-même qui se veut être d’un seul geste, sans rature, mais non sans bifurcations, à l’exploit peut-être de survivre à cette page et à toutes les autres.
Lambert Schlechter est un explorateur des mots et ses explorations le mènent principalement, essentiellement dans les labyrinthes que forment les bibliothèques aux étagères chargées de livres. Il parcourt inlassablement les oeuvres en érudit, il les étudie, les aime avec une passion qui ne faiblit pas. Pour tenir, pour moins mourir, on s’acharne à écrire coute que coute, au goutte à goutte des jours, de page en page, de proserie en proserie, de billets en billets.
L’endroit depuis lequel écrit Lambert Schlechter est sans doute celui de la solitude où tous les constats paraissent avoir le tranchant d’une blessure qui ne guérira plus. Mais il écrit aussi depuis un grenier sous une lucarne sur laquelle « tapote une mélancolique monotone pluie d’avril ». Tous les jours, il est à sa table de travail face à un jardin, face à lui-même, face aux songes, en possession d’une vigueur dédiée à l’envie de savoir, à la curiosité, au désir souvent amoureux et torride de dire et d ‘écrire. « Ce ne sont jamais des notes négligentes ou provisoires »(…) « J’écris une page sur la page, et ça donne une page, mes commentateurs posthumes ne manqueront pas de relever cela, je n’ai que peu de talent, et aucune imagination, j’ai juste, pour écrire, l’obsession de la chute du temps le long des pages, de page en page. »
L’auteur a plusieurs plumes, plusieurs vies superposées et mêlées entre elles, il est plusieurs personnages. Il est lui, je, ou tu. L’écrivain a plusieurs cahiers, certains sont pour consigner les rêves, d’autres pour les études faites sur les livres lus ou sur ceux qui sont encore en train de s’écrire. L’auteur a un crayon pour souligner, annoter, marquer d’astérisques les pages, les phrases aimées. L’auteur a plusieurs règles pour souligner ou pour servir de repères et établir une méthode. Lambert Schlechter semble s’engager dans un monologue en écrivant ce livre pourtant, le lecteur des les premiers signes est comme subjugué, charmé par une certaine dérision amusée, un parti pris critique sans préjugés qui force le constat lucide: « Je n’irai plus jamais à Feodossia ».
L’auteur nous avertit « je n’ai jamais su me résoudre à faire des contrats, ça vous mène au bord du gouffre ». et puis plus loin « C’est entendu, on écrirait pas s’il n’y avait pas l’écriture de ceux qui écrivent ». « La sauvagerie incontrôlée du végétal », la vie et ses soudains bouleversements ahurissants, ses contrastes, font que tout perd son sens et qu’il n’y a plus de mots.
Dans cet écart, nait une sensualité, un érotisme absolu sans vulgarité mais comme gorgé uniquement de ce qu’il est et de ce qui le suppose, le sous-entend, le susurre. La suggestion d’un rêve, d’un fantasme nourrit l’amour et ce qu’il garde d’impossible à dire. Car il est vrai qu’il n’y a pas de mot pour l’amour. Raconter l’amour, c’est faire de l’amour un roman et on peut penser qu’il le restitue encore moins bien et bien plus froidement qu’un rêve. Le rêve convoque, évoque, le fantasme nourrit ce même rêve en brouillant les frontières de la réalité.
Les 198 proseries comme autant d’étapes, de stations, font partie d’un voyage qui ne se cherche pas vraiment de but. Elles nous apprennent la lenteur, la patience, l’impertinence ou l’innocence. Elles ne contournent ni n’effacent la mélancolie, le constat effrayant de la solitude, de la vieillesse qui nous touche lorsque la femme cesse de nous aimer et nous quitte. La transgression ultime au-delà de ce qu’elle a de charnel, d’éperdument sauvage et libre reste hors de portée. Même si l’amour nous laisse croire qu’on s’approche de l’autre, que l’on est l’autre, on demeure en deçà de ce qu’on voudrait exprimer ou explorer. Nous reste le murmure du monde comme le filet presque muet d’une source profonde qui jaillit là où l’on ne l’attend plus.
Lambert Schlechter sort de la poche de son veston un opuscule comme d’autres sortent d’un chapeau un lapin magique et il lit:
P71 « C’est Tchouang Tseu, écoute: La vie est comme un poulain blanc qui franchit une faille — un éclair et c’est fini. »