Salvatore Gucciardo « Ombres et lumières » une clé initiatique.

Chronique de Michel Bénard

Salvatore Gucciardo –  « Ombres et lumières. »
Préface de Giovanni Dotoli.
Illustrations Salvatore Gucciardo.
Editions  L’HARMATTAN  « AGA » collection L’ORIZZONTE – Format 14×21.  Nombre de pages 113.

Salvatore Gucciardo
« Ombres et lumières »
une clé initiatique.

Le préfacier, maitre et professeur émérite Giovanni Dotoli, voit en cet ouvrage particulièrement remarquable du peintre et poète Salvatore Gucciardo, créateur aux multiples talents : « Une fenêtre ouverte sur l’origine », ce qui me fait immédiatement songer à ce tableau bien connu de Gaspard Friedrich, où l’on aperçoit une femme de dos dans l’encadrement d’une fenêtre et face à l’immensité inconnue d’un paysage romantique. A quoi songe cette femme, que cherche telle ? Une réponse sur l’absolu, une révélation sur l’origine ? Qui suis-je ?    

Cette image symbolique correspond parfaitement au personnage de Salvatore Gucciardo que je connais depuis les balbutiements de notre intronisation dans le monde des arts et des lettres, c’est-à-dire plus d’un jubilé.

Ce dernier recueil mixte, poésie, prose et graphisme se révèle être en quelque sorte l’aboutissement et la concrétisation du message transmis opiniâtrement toute une vie durant dans l’œuvre initiatique et ésotérique du visionnaire hors-pair qu’est au travers d’une constance immuable, Salvatore Gucciardo.

Les illustrations sont d’une grande qualité et de belle unité, l’ensemble chargé de signes, de codes ésotériques et de symboles révélateurs. 

C’est indéniablement une chance et un privilège que de rencontrer au cours de sa vie de semblables créateurs libres et indépendants de tous systèmes et de toutes influences des modes éphémères, tant peintres, poètes, sculpteurs, musiciens etc. J’ai eu dans ma vie cette chance de croiser des personnages flamboyants. Victor Hugo ne disait-il pas pour reprendre un vers en exergue de cet ouvrage majeur : «  Chaque homme dans sa nuit s’en va vers la lumière. » 

Rapprochons-nous de l‘œuvre pour en percevoir la mélodie et en découvrir les richesses symboliques s’exprimant de manière binaire, s’équilibrant ou se complétant d’un dessin poétique à une écriture graphique. Alliance détonante, alchimie enchantée où l’émotion transcende sur la raison. L’énergie développée ici soulève autant de questionnement que d’admiration, car l’œuvre de Salvatore Gucciardo est gigantesque et prodigieuse, je ne lui connais pas une seule journée où il n’a pas peint, dessiné, ébauché, écrit quelques lignes ici et là, car l’écriture bien que plus tardive est devenue aujourd’hui d’une haute importance.

Pour en revenir au professeur Giovanni Dotoli, il a parfaitement perçu le coté médiumnique de Salvatore Gucciardo et qu’au travers de cette inspiration transcendantale, il retourne et se nourrit des archétypes des origines, aux sources de nos essences, dans le magma de la création et des champs cosmiques, magnétiques et autres mondes parallèles. Une œuvre de ce dernier est une respiration sur le créé universel. L’artiste fusionne avec un environnement stellaire, il en lit les mythes, les sphères, les cercles comme une grande partition cosmogonique.  

Les plus grands spécialistes ayant connu Salvatore Gucciardo ne pouvaient que le confirmer, à commencer par l’immense maître Marcel Delmotte son père spirituel en quelque sorte, sans oublier le peintre ésotérique et symboliste Aubin Pasque, la grande figure de la littérature fantastique Thomas Oven, ainsi que le remarquable spécialiste de la démonologie, l’inoubliable Roland Villeneuve, l’incontournable critique d’art Anita Nardon  et beaucoup d’autres spécialistes de l’occulte, du satanesque, de l’animisme, du manichéisme sont présents autour de l’œuvre unique de Salvatore Gucciardo toujours porteuse de ce combat des origines entre le bien et le mal, la lumière et la ténèbre, à ce point particulier que le regard qu’il porte sur le monde contemporain est parfaitement d’actualité, à cette seule différence que cela fait plus de cinquante ans que Salvatore Gucciardo tire la sonnette d’alarme. Mais hélas l’homme est aveugle et sourd. Aujourd’hui nous sommes au seuil d’un chaos et nous sommes bien obligés de convenir que l’artiste-poète avait vu juste sur le devenir éminent d’un monde en souffrance et en perdition.

Salvatore Gucciardo est un passeur d’énergie qu’il transforme en vision divine et en restitue une sorte d’image sacrée, encore faut-il en déchiffrer le code. L’œuvre de cet artiste singulier se mérite et pour que cette lumière sacrale nous guide il faut en être digne, c’est une œuvre génératrice d’absolu. Dans le cas contraire ce ne serait que paroles jetées aux profanateurs ignorants, réducteurs  et obscurantistes.

Introduisons-nous dans l’ouvrage qui s’ouvre sur la porte des « ombres » et des corps épuisés aux pieds des terrils qui se souviennent, ainsi que de la vulve du néant d’où sort un embryon conçu avec l’eau des ténèbres, la prémonition se confirme, l’homme géniteur du mal sera l’esclave de ses actes, des erreurs de son incohérence et cupidité.

Les illustrations à l’encre de chine insérées dans le recueil « Ombres et lumières » sont tout en courbes et alternances entre le blanc et le noir. Nous y retrouvons toute la dualité contenue dans les pages de l’ouvrage. 

Pareils à bon nombre d’artistes et poètes Salvatore Gucciardo à l’instar des prophètes aimerait restructurer le monde, le nourrir d’actions salvatrices et de corriger les erreurs de « Dieu.» Pour vouloir faire entendre sa voix, les épreuves sont nombreuses, les obstacles multiples et insoupçonnés et c’est le plus souvent une avancée vers l’inconnu. Comme Arthur Rimbaud, l’un de ses poètes de compagnonnage, Salvatore Gucciardo est un artiste d’une extrême lucidité car il se fait  « voyant, » porteur d’une belle sensibilité mettant dans sa besace de créateur des brassées de tendresse, des gerbes d’espérance et des réserves d’amour qui seront essaimées et incrustées dans chacune de ses œuvres. Pas une œuvre où ne soient symboliquement présentes toutes les valeurs fondamentales de l’humanité. Lorsque l’émotion devient trop forte ce sont toutes les fréquences vives de ses œuvres qui lui échappent et le consument. L’artiste est dans une sorte de brasier ardent, avec Dante il franchit les cercles de l’enfer et comme Ulysse il doit s’attacher au mât de l’existence et devenir sourd pour ne pas succomber à l’appel illusoire et hypnotique des sirènes.

Mais un artiste tel que Salvatore Gucciardo se ressaisit toujours pour se détourner des pièges et supercheries. Comme tous les authentiques artistes, Salvatore Gucciardo  prend le temps de l’instant de grâce, cet espace de réflexion entre deux œuvres, les temps de la mesure des cohérences de l’expression graphique et du langage écrit.

Dans l’œuvre de Salvatore Gucciardo, graphique ou écrite, nous rencontrons cette recherche d’absolu où la femme et l’homme ne feraient qu’un, sorte d’idéal premier de l’hermaphrodisme, symbole ancré dans la mémoire collective et que nous retrouvons dans les écritures avec ce mythe incontournable d’Adam et Eve. Epoque reculée où l’homme et la femme étaient censés ne faire qu’UN : « Nous représentons l’histoire de l’humanité. » « Essor fervent / Illumination sacrée / Sublimation / De l’homme et de la femme. »   

Avec Salvatore Gucciardo, nous sommes souvent enveloppés d’effluves vaporeuses alchimiques ou philosophales, l’Athanor caché dans les brumes de l’atelier où le silence du scriptorium n’est jamais bien loin. Mais rassurons-nous, beaucoup plus en lien avec la réalité notre créateur sait faire chanter et chante la femme. Ne parle-t-il pas de l’homme et de la femme : « Habités par le feu de l’exaltation. » ou encore dans un esprit similaire : «  Que la lumière sacrale est dans nos gènes. » Sans oublier ce regard de femme déposant sur le poète un duvet de douceur.

Au fur et à mesure de notre avancée dans les arcanes gucciardiennes, véritable cheminement initiatique, nous nous engageons vers une forme de connaissance, de dépouillement allant jusqu’à côtoyer l’ivresse extatique des sages. Ensemencer l’ignorance, féconder l’inculte tel serait le désir de notre peintre-poète s’imaginant tout à fait en train d’enluminer les livres sacrés, c’est sur ce point tout à fait utopiste que je rejoins mon ami Salvatore Gucciardo, là où la bête surgit de l’Apocalypse, l’homme peut redevenir fondamental : «  Chaque image de l’homme est une anthologie. » 

Le temps, grand timonier de l’univers, est le maître mot du combat de Salvatore Gucciardo  dont l’œuvre globale, peinture et littérature, se voudrait intemporelle, passé, présent, futur se confondent, fusionnent, ils ne font qu’un, mieux, au niveau cosmique, le temps est censé ne pas exister, cela, notre artiste visionnaire l’a parfaitement compris depuis longtemps. Une fois initiés nous sommes occultés par son œuvre et nous parvenons à voyager dans un espace hors temps.

Il est toujours hasardeux et délicat de prétendre aborder un artiste de l’envergure de Salvatore Gucciardo, parce qu’il possède des clés que nous ne détenons pas, il entretient un dialogue en communion avec l’univers au travers des mythes, royaume de la poésie et de l’espace tangible au niveau de la réalité physique, voire scientifique. C’est ainsi qu’il interprète et transpose les messages célestes.

Thaumaturge, démiurge, alchimiste, mystique, initié, voyant, philosophe, peintre et poète ? Toutes proportions gardées et sous certains aspects Salvatore Gucciardo est tout à la fois, mais c’est avant tout un homme d’une belle humanité, qui peut et sait regarder les ombres et les lumières du monde.

Ici, je laisserai le mot de la fin à son prestigieux préfacier Giovanni Dotoli, qui confirme que la poésie de notre visionnaire : «…/… est un éclat d’absolu qui nous illumine. »

Ainsi, avant que vous entrepreniez ce merveilleux voyage dans le monde insolite de Salvatore Gucciardo, je vous suggérerai de prendre le temps nécessaire pour méditer sur ces deux vers :

« Il ne faut pas combattre le temps. Il faut chevaucher la lumière. » 

©Michel Bénard.
Lauréat de l’Académie française
Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres
Poeta Honoris Causa.

ELOGE DE LEÏLA MENCHARI

Chronique de Mustapha Saha

ELOGE DE LEÏLA MENCHARI.

La décoratrice Leïla Menchari s’est éteinte le 4 avril 2020, victime de la monstrueuse hécatombe. Les vitrines flamboyantes d’Hermès, œuvres d’art incomparables, l’immortalisent. L’artiste est née le 27 septembre 1927  dans une famille tunisienne émancipée, d’un père avocat francophile et d’une mère féministe pionnière. Pendant son adolescence,  elle rencontre à Hammamet Violet et Jean Henson, amateurs d’art et mécènes, qui l’invitent dans leur villa plantée d’arbres fruitiers, de plantes aromatiques, de fleurs odorantes. Elle découvre les couleurs pulsatiles, les senteurs subtiles, les émotions tactiles. Elle côtoie les prestigieux invités, Luchino Visconti, Man Ray, Jean Cocteau…


« Mon premier voyage a commencé au pied de deux escaliers de pierre. C’était un endroit extraordinaire sentant le citron et le jasmin, un jardin à la fois anarchique et construit, une jungle folle avec des paons, des daturas énormes, une longue allée et un bassin sur lequel flottaient des nénuphars bleus. Je n’avais jamais vu de fleur poussant dans l’eau. Je suis entrée dans la rareté par ce chemin-là… C’est dans ce jardin, à l’écoute de ces esthètes, que j’ai compris ce qui déterminerait ma vie, la beauté et la liberté» (Leïla Menchari).

Violet et Jean Henson, fuyant l’Europe pendant la Première guerre mondiale, tombent sous le charme du modeste port de pêcheurs de Hammamet, édifient leur maison dans le style arabo-mauresque,  aménagent des jardins et des plans d’eau magnifiques, acclimatent le lotus et le jasmin persan. Pendant la Seconde guerre mondiale, ils sont arrêtés et déportés par les nazis. Ils retrouvent leur paradis tunisien jusqu’à leur mort au début des années soixante-dix. Ils reposent aujourd’hui dans le parc de leur grande demeure sous deux pierres antiques en guise de stèles. Les colonnes brisées, les chapiteaux, le pressoir d’huile romain, la roue solaire punique, reproduits dans les décors parisiens, sont autant d’éléments réels de Dar Henson dont Leïla Menchari est l’héritière. « La beauté des vitrines vient, en partie, des souvenirs ancrés au fond de moi-même ». (Leïla Menchari).

La vocation d’artiste se découvre donc dans cette maison parfumée et s’épanouit dans la vie bohème de Saint-Germain-des-Prés. Son compatriote Azzedine Alaïa l’introduit dans le monde fermé de la haute couture, où elle devient mannequin vedette chez Guy Laroche. En 1961, Leïla Menchari termine ses études à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris et se présente chez Hermès, rue du Faubourg Saint-Honoré, où Annie Beaumel lui ouvre grandes les portes de la création en lui disant simplement « Dessinez-moi vos rêves ». Elle n’a pas cessé, dès lors, de donner corps à ses songes. Cent vingt décors. Surgissent, dans l’espace réduit de la vitrine, les ruines de Carthage et les splendeurs de Byzance, la savane africaine et la jungle mexicaine, les papillons bleus et les paons blancs. « Jean-Louis Dumas, président de Hermès, me dit : « Ta vitrine est magnifique, mais il n’y a rien à vendre  ». Je lui réponds : « Ce n’est pas pour vendre, c’est pour rêver » (Leila Menchari).

En 1978, Leila Menchari prend la succession de sa pygmalionne, partie à la retraite, et devient directrice de la décoration. Elle imprime définitivement sa marque avec la grande vague sculptée en marbre de carrare et la fontaine aux dauphins de nacre, les colonnades en loupe d’orme et le salon de maharaja en argent massif, la cabane de pêcheur en racines de palétuvier et le rhinocéros blanc en polystyrène… La mode, l’artisanat, la mythologie, la légende s’entremêlent dans la féérie palpable. Chaque nouvelle devanture est un voyage onirique. Les vêtements et les accessoires s’incrustent dans les dunes de sable et les palmiers dattiers. Les cavaliers enfourchent des chevaux en crocodile rose bonbon. Les amphores antiques débordent de bijoux étrusques. Rien n’est trop beau pour ces décors éphémères. Des bois exotiques, des céramiques anciennes, des tigres et des panthères empaillées, des peaux de crocodiles, de lézards, de boas, de kangourous, d’autruches… sont importés des quatre coins de la planète. Le cuir, le verre, le bois, l’acier s’emboîtent et s’amalgament dans des compositions détonantes. La terre natale est source inépuisable d’inspiration, entre tentes sahariennes et purs-sangs arabes, tapis marocains et cuivres martelés, poteries émaillées et parures berbères, savamment amoncelés avec les foulards, les cravates, les selles, les bottes d’équitation, les cartables, les sacs à main de luxe dans des grottes de glace, des forêts tropicales, des plages sauvages, des cavernes enchanteresses. « Quand on fait un décor, il faut qu’il y ait toujours du mystère, car le mystère est un tremplin pour le rêve. Le mystère incite à combler ce qui n’est pas révélé par l’imagination » (Leïla Menchari). S’invitent les œuvres des amis artistes, les tableaux d’abstraction lyrique de Georges Mathieu, les opulentes peintures d’inspiration classique de Thierry Bruet, les compressions de cors de chasse de César, et aussi des fresques réalisées par des anonymes dans des pays lointains.

Son ami Michel Tournier la surnomme la Reine-Mage. Se subliment les matières qu’elle manie avec science et délicatesse, l’or et sa rutilance, l’encens, la myrrhe et leurs flagrances, le cuir, la soie, le cachemire et leur magnificence. « L’art de Leïla Menchari transpose de la profusion des objets exposés cette chaleureuse cohue du souk. Il y a de la générosité dans des ensembles d’une élégance pourtant raffinée » (Michel Tournier). Leïla Menchari explique sa démarche artistique : « J’ai toujours voulu que mes créations soient authentiques et sincères. Il m’arrive d’être surréaliste, mais toujours avec des choses vraies que les gens reconnaissent, des choses insolites, surprenantes, inattendues, mais parlantes ». 

Les scénographies de Leila Menchari accrochent le regard du passant parce qu’elles fusionnent le réel et l’irréel, le factuel et le virtuel, l’ordinaire et l’extraordinaire. Le spectateur s’attarde, s’absente à moi-même, plonge dans une rêverie sans fin.

« Soudain une image se met au centre de son être imaginant. Elle le retient, elle le fixe…  Il est conquis par un objet du monde, un objet qui, à lui seul, représente le monde… Son être est à la fois être de l’image et être d’adhésion à l’image qui étonne… Tous les objets du monde ne sont pas disponibles pour des rêveries poétiques. Mais une fois qu’un poète a choisi son objet, l’objet lui-même change d’être. Il est promu au statut de poétique. Quelle joie, alors, de prendre le poète au mot, de rêver avec lui, de croire ce qu’il dit, de vivre dans le monde qu’il nous offre en mettant le monde sous le signe de l’objet, d’un fruit du monde, d’une fleur du monde ! » (Gaston Bachelard, La poétique de la rêverie, éditions Presses Universitaires de France, 1960).

Bibliographie :

  • Michèle Gazier, Les Vitrines Hermès, Contes nomades de Leïla Menchari, éditions de l’Imprimerie Nationale, 1999.
  • Michel Gazier, Leïla Menchari, la reine-mage, préface de Michel Tournier, éditions Actes Sud, 2017.

©Mustapha Saha

Barbara Auzou, Les mots peints, peintures de Niala (Alain Denefle), éd. Traversées

===> Article originellement écrit pour l’AREAW et publié ici


Barbara Auzou, Les mots peints, peintures de Niala (Alain Denefle), éd. Traversées

L’époque 2018

Il y a entre les deux artistes en titre, outre une évidente complicité, une symbiose qui dépasse les entendements habituels de relations d’artistes.

On ne sait qui répond ou suit l’autre dans sa démarche tant ils font œuvre commune.

Pressentis dans une époque déterminée, les textes ont pourtant une consonance universelle dans leur de compréhension d’autrui en commençant par l’alter égo qui les occupe dans leurs échanges respectifs.

Barbara accompagne le moindre geste du peintre : « Je te trouverai absorbé dans l’intervalle/entre le geste et son intention/entre la beauté et son interrogation/ au cœur d’une lumière différée ».

C’est que la voix de la poète se fait écho de la recherche d’Absolu du peintre duquel, de visu, on devine bien les références sans qu’elles ne soient clairement énoncées.

Il y a sans doute prise de conscience de la poète dans le geste commencé ou fini de l’œuvre globale de l’artiste mis picturalement en évidence et sans doute, pour elle, une profonde recherche de ses propres repères essentiels : « Dans le secret de ma solitude arasée/ j’offrais le perchoir de mon poignet » suscitant l’accompagnement dans le geste du peintre.

Il se dégage de l’ensemble une douce sensualité quand « Elle abrite ce qu’on ne retient pas/ Aux draps du quotidien blême », en opposant la « fière citadelle des corps ».

Une sorte d’érotisme mental se dégage de l’œuvre commune dégageant une sorte de bleu ressemblant beaucoup à ceux du grand Chagall : « nous dansons sous des ciels qui voyagent/dévêtus sans hâte au paravent des nuages/ et sans la moindre crainte/ nous tendons loin des mains travailleuses ».

La ténacité d’être se révèle entre oiseaux, mer, couples bleutés dans des « jardins suspendus », suscitant un univers au-delà du conventionnel de tout un chacun, où les deux artistes ont trouvé leur concert d’être au monde. Car, en effet, il pourrait aussi s’agir de musique, un genre de flûte traversière qui passerait d’un monde à l’autre de ces deux artistes, vivant ensemble, une sorte de profonde solitude accompagnée : « Au bleu pavot du matin/ nous avons mis en dépôt dans nos mains/ jointes/ l’oiseau chaud de nos poumons/ nous promettant que son vol n’emprunte/ jamais la triste artère du commun ».

Entre « Mots Peints » et peintures écrites, le lecteur ne choisira sans doute pas, trop content d’approcher une certaine intimité étalée en douces mais puissantes rêveries qui donnent au texte une beauté couplée et lancinante.

©Patrick Devaux

Commander le livre est toujours et encore possible !

Lilith, l’amour d’une maudite, proses poétiques de Nicole Hardouin, préface d’Alain Duault, couverture par Colette Klein, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2020, 82 p.

Une chronique de Claude Luezior

Lilith, l’amour d’une maudite

proses poétiques de Nicole Hardouin, préface d’Alain Duault, couverture par Colette Klein, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2020, 82 p., ISBN : 978-2-243-04536-9


S’approprier une légende aux racines des civilisations, triturer le mythe comme le faisaient nos classiques, se mettre dans la peau du personnage à la première personne, voici tout un programme que Nicole Hardouin n’hésite pas à risquer avec sa plume de feu.

Lilith prend déjà source dans le récit sumérien de Gilgamesh au IIIe millénaire av. J.-C., réapparaît, nous disent les savants (ceux qui savent…), à l’époque assyrienne et babylonienne puis dans la Bible hébraïque, dans la littérature kabbalistique et dans la mythologie grecque. Récurrences fortes, jungiennes peut-être, voire existentielles. Comme si l’humanité ne pouvait s’affranchir de ses démons, comme si toute galaxie ne pouvait scintiller sans la tentation de son trou noir.

Première « épouse » d’Adam dont elle n’est pas issue puisqu’elle provient de la même glaise, tour à tour démone, vouivre, succube, « portion diabolique de l’humanité », rebelle à l’autorité du mâle, principe nocturne inspirant les mouvements féministes post-68, Lilith renaît de ses cendres, siècle après siècle, avec une constance étonnante. Osons nous engager dans cette évocation lyrique d’une étonnante modernité.

La tentation serait de réduire ce texte à sa seule dimension érotique. Car il s’agit bien d’un combat entre Eros et Thanatos auquel l’humanité embryonnaire est confrontée. On y parle du chaos originel, de métamorphose (terme qui est d’ailleurs l’un des sous-titres de ce livre) d’une respiration primitive, de ténèbres matricielles, de mal se confrontant à tout désir, à toute vie primitive : lointaine et présente, arbre et bûcher, entre le gué du réel et du virtuel, dans la nuit du silence, je vis. On m’appelle Lilith.

Il s’agit ainsi d’une Genèse revisitée, d’une liturgie des instants premiers, d’une gestation dans la relation à autrui, d’une transaction entre le néant et la lumière, d’une extravagance entre la structure et le chaos des sentiments, d’une incandescence entre l’attachement et l’avortement spontané de relations humaines. Ainsi, contrairement à ceux qui n’y verraient essentiellement qu’une compétition entre Eve et Lilith, qu’un amour déçu et vengeur de cette dernière, je pense que l’on est avant tout en présence d’une bataille existentielle aux avant-postes de la création. Mais Adam se souviendra-t-il toujours de Lilith ? Visages nés d’une histoire qui porte encore l’aiguillon d’antiques marées, visages qui s’originent en se créant dans le souffle-soufre du temps avant qu’ils ne s’effacent et m’effacent.

Certes, Hardouin n’y va pas avec le dos de la cuillère mais son calame convoque toujours une encre hautement symbolique : faire l’amour comme les éclairs dans l’orage, comme les feuilles sous le vent, comme deux esquifs en perdition sous le regard de Méduse, comme des fantômes dans le lit d’un torrent (…) À s’en rendre fou, à s’en rendre sage, ouvrir l’espace du vivre pour une petite mort. Nuit de lave, drap de suie. Dans cet avant-temps, dans ces antiques marées, en ces heures où se cherchent des complémentarités homme-femme, erre une manière d’Amazone qui choisit, repousse, commande, détruit et façonne, qui est jalouse de la trop sage Ève et de ses engeances. Lilith, mortifère, séduit le mâle, l’autre, comme un objet et le nie dans sa procréation. 

Il faut donc s’accrocher devant les sillons volcaniques de Nicole Hardouin : pas un paragraphe qui ne harcèle le lecteur, pas une plage pour faire divaguer son regard mais des ressacs en permanence. Et cette tension artistique qui vous pousse à la page suivante, cette alchimie du verbe qui vous prend à la gorge, ces jaillissements d’une maîtrise extrême… Qui aime la platitude ou le langage oral (et veule chez certains de nos contemporains) peut en contester le lyrisme tout en admettant que nulle ligne ne cède ici à la facilité. Nous sommes en présence d’une prose tout à la fois « néo-baroque » par l’abondance de ses images, de ses incidences et de ses délires mais aussi, quelque part « romaine », à savoir lapidaire : j’en veux pour preuve ces mots isolés qui concluent une invocation, ces mots cruels « En vain « , « Illusion » fermant le dialogue, l’espoir, le rêve, et qui claquent sur la rétine. Réapparaissent les pensées de l’endroit, celles qui tentent, les pensées-calice qui offrent, les pensées-réverbères, celles qui font mal. (…) L’Éden, mais après ?

Cette cosmologie comprend une préface de haute tenue signée par Alain Duault, écrivain et critique musical bien connu et par un tableau de Colette Klein, poète et artiste-peintre, œuvre qui m’évoque précisément la Genèse du temps et de l’espace.

Lilith, l’amour d’une maudite (est-ce de l’amour, est-elle vraiment maudite ?) : un recueil majeur de Nicole Hardouin, gravé dans les chairs à partir d’un thème mésopotamien mais d’une urgence très contemporaine. Avec, comme le dit la quatrième de couverture,  une plume de feu et un langage de plomb en fusion.

                                                                           ©Claude Luezior  

Un bateau s’en va

Chronique de Paul Mathieu

Un bateau s’en va

En mémoire de Luis SEPÚLVEDA

luis sepulveda

llanuras levantadas por las olas,
forman la piel desnuda del planeta

Pablo NERUDA, Canto general

Au milieu des brouillards du Pacifique sud, du côté de l’île de la Désolation, un bateau a pris le large. Il s’appelait Luis Sepúlveda. Emporté par l’épidémie de coronavirus, il s’en est allé dans des conditions étranges comme un autre grand Chilien, Pablo Neruda, en septembre 1973, s’en était allé dans d’autres circonstances hallucinées, celles du coup d’état de Pinochet. 

Que l’on ouvre cet hommage par une métaphore de bateau n’est pas le fruit du hasard quand, dans ce trajet, la mer joue un rôle essentiel : J’ai grandi au Chili, un pays avec cinq mille kilomètres de côtes. J’ai du mal à vivre sans avoir le murmure de la mer dans les oreilles. La mer c’est comme une invitation à embarquer, à changer d’horizon. Amoureux du large, l’écrivain aimait à souligner qu’entre Valparaiso et Hambourg, où il a vécu pendant quatorze ans, existait un lien très fort puisque tous les ports sont des fenêtres ouvertes sur le monde.

Né à Ovalle, à un peu plus de 400 kilomètres au nord de Santiago, le 1er octobre 1949, Luis Sepúlveda affirmait devoir beaucoup à son grand-père paternel qui lui lisait des pages entières de Don Quichotte. L’origine probable d’une vocation ! Plus tard, dès treize ans, vinrent l’embrigadement dans les jeunesses communistes et la rencontre avec Salvador Allende. Le jour du coup d’état de Pinochet, le 11 septembre 1973, tout s’est arrêté : À la fin de la journée, j’étais devenu un adulte. Après trois ans passés dans les geôles du dictateur et de ses sbires, grâce à une intervention d’Amnesty international, l’auteur chilien fut condamné à l’exil en 1977. Son périple passa par la plupart des pays d’Amérique du sud avant de le conduire en Europe où le temps a fini par panser certaines blessures : Le baume de l’oubli atténue toutes les passions quand les exils durent trop longtemps (La Lampe d’Aladino). 

Depuis 1997, le romancier avait fixé sa résidence à Gijón dans les Asturies, au nord de l’Espagne. C’est de là qu’il continuait à parler d’un pays martyrisé, un pays de vent, de lumière et de fruits que plus d’une fois nous avons laissé, oublié, sur quelque quai de gare en Europe.

En dépit des apparences, son installation sur la vieille terre ibérique sonnait plus comme un retour aux origines que comme un déracinement. Quand Luis Sepúlveda a débarqué à Gijón, il a su que ce pays ne lui était pas étranger : J’ai éprouvé le besoin de renouer avec la patrie. Mais la patrie, ce n’est pas notre terre natale. Notre patrie, c’est la langue maternelle. Cela ne l’a jamais empêché de revenir le plus souvent possible vers le Cono sur ni de saluer avec tendresse le Chili : Ese pais defectuoso. Ese pais perfectamente idiota y nuestro [Ce pays défectueux. Ce pays parfaitement idiot mais qui est le nôtre].

Les yeux sans cesse tournés vers l’ailleurs, vers l’inattendu, l’écrivain voyageait d’abord sur les ailes de son imagination. Veut-on un exemple ? Voilà quelques années, lors d’une rencontre avec le public au Botanique à Bruxelles, il l’avait montré de façon amusée en évoquant un spectacle scolaire auquel participait son fils alors âgé d’une dizaine d’années. À un moment donné, durant la représentation, une mouche était venue bourdonner autour des acteurs en herbe. À partir de ce moment-là, commentait Sepúlveda, mon fils et moi nous n’étions plus intéressés par le spectacle, mais uniquement par l’insecte importun, car, nous deux, nous savions bien que ce n’était plus une simple mouche, mais un vaisseau intergalactique en mission de reconnaissance sur notre planète.

Cette capacité d’inventivité a été exploitée à foison dans ses récits. Ainsi, avec le héros de son roman le plus connu, Le Vieux qui lisait des romans d’amour : coincé dans un trou perdu ironiquement appelé El Idilio, Antonio José Bolivar qui connaît la forêt équatoriale comme personne n’en développe pas moins un extraordinaire sens de l’analyse quand les pages qu’il déchiffre péniblement lui demandent parfois de concrétiser un monde si différent du sien, un monde qu’il ignore. Allez savoir ce que c’est qu’une gondole quand vous vivez au fond de l’Équateur au bord du Nangaritza, un lointain affluent de l’Amazone ! Sensible à la beauté de la langue, ce héros inclassable prend un malin plaisir à commenter les livres sentimentaux au même rythme qu’il les dévore. Un plaisir également à se laisser bercer par l’agencement harmonieux des mots : Quand un passage lui plaisait particulièrement, il le répétait autant de fois qu’il l’estimait nécessaire pour découvrir combien le langage humain pouvait aussi être beau.

Le lecteur lui aussi ne peut qu’être séduit par la musicalité des phrases et par la drôlerie tendre de personnages cocasses et douloureux en même temps. Le trio des protagonistes du roman phare que l’on vient de mentionner s’avère volontiers d’un comique irrésistible. Ainsi, ce dentiste qui doit officier sans anesthésie, arrachant les chicots à qui mieux mieux tout en justifiant comme il peut son manque d’équipement : Enfonce-toi bien ça dans le crâne. C’est la faute au gouvernement si tu as les dents pourries et si tu as mal. La faute au gouvernement.

Souvent au cours de ces aventures mi-burlesques mi-tragiques, les personnages paraissant comme tiraillés entre deux univers ou, à tout le moins, entre des positions plutôt antagonistes. Sans compter les revirements de situations assez peu attendus comme celui de cet ancien guérillero qui, dans Un nom de Torero, se reconvertit en videur de bordel… Signe de la prostitution inévitable qu’exige un monde moderne déraciné, détourné de ses valeurs primitives ?

À l’évidence, plus on avance, plus on a l’impression que tout oscille sans cesse entre gravité et insoutenable légèreté. L’impression qu’on est toujours dans un pays de carnaval, pour reprendre le titre d’un roman de Jorge Amado. Comme le soulignait Pierre Lepape dans Le Monde : Nous demandons du rire et des larmes, du rêve et des émotions, de la couleur et de la musique. Sepúlveda nous offre tout cela en brassées généreuses et fraîches.

Sans trop de surprise, ce travail littéraire s’inscrit bien dans la foulée d’autres grandes œuvres sud-américaines. Ses accents font immanquablement songer au García Márquez de Cent ans de solitude, mais ils rappellent aussi de façon prégnante le réalisme magique qui caractérise tant Miguel Ángel Asturias que Julio Cortázar. Comme ce dernier, l’écrivain chilien a le don de camper un monde en quelques lignes. La plupart du temps, dès l’incipit, on est plongé, presque au sens étymologique, dans l’atmosphère de ces coins perdus d’Amazonie où la vie est scandée par la forêt, le fleuve et la lente attente de la saison des pluies : Le ciel était une panse d’âne gonflée qui pendait très haut, menaçante, au-dessus des têtes. 

On comprend pourquoi, dès sa publication en 1992, Le Vieux qui lisait des romans d’amour s’était imposé comme un phénomène littéraire tant auprès du grand public que chez les critiques les plus tâtillons. Position inconfortable ou, en tout cas, assez peu orthodoxe ! Les ouvrages suivants ont confirmé ce succès initial : Histoire d’une baleine, Rendez-vous d’amour dans un pays en guerre (1997), Roses d’Atacama (2001), La fin de l’histoire (2016), Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996), Histoire d’un chien Mapuche (2016) …

On connaît les composantes essentielles de cette écriture : parler au nom des opprimés, célébrer les peuples premiers, défendre l’environnement… À ce titre, le face-à-face permanent avec les forces sauvages et le retour à la vie en son sein constituent un défi peu banal. Une prouesse qui réclame des mines de connaissances pratiques pour affronter un quotidien sans indulgence. Le séjour que l’écrivain fit, en 1977, chez les indiens Shuars – les Espagnols les ont appelés les Jivaros – compte beaucoup dans l’éternel hymne à la création qui fonde une partie de son parcours. Cet hymne, il le lance aussi à ce sud qui, disait-il, est « son sud » De même, on a là des éléments clés pour comprendre la vengeance – le rééquilibrage – de la nature mis en scène déjà dans Le Monde du bout du monde qui se terminait par l’image récurrente, inévitable et significative du ressac de l’océan : C’était l’écho violent de ma mer. La voix rauque et sèche de ma mer. Le ton éternellement tragique de ma mer.

Avec une exaspérante régularité, le monde nous rappelle son poids et son intransigeance foncières. C’est lui qui s’impose à nous, pas l’inverse. Du coup, la marche en avant de ce que nous avons audacieusement et pompeusement appelé le progrès se trouve, quoique nous ne voulions pas l’entendre, encore soumis aux aléas d’un temps qui nous dépasse. La récente épreuve de la pandémie et du confinement le prouve à l’envi quand elle jette ses griffes sur des troupeaux inconscients qui ne s’attendaient plus à cela.

Que l’on on compte Luis Sepúlveda au nombre des victimes de cette sorte de retour de flamme ne manque pas d’une amère ironie quand on songe qu’à travers ses romans il comptait parmi les premiers lanceurs d’alertes quant aux dangers à enfreindre l’ordre naturel. Le journal Noticias de Gijón qui, le 16 avril 2020, annonçait son décès précisait que l’écrivain chilien était mort à Oviedo, à l’Hôpital universitaire central des Asturies où il avait été admis 48 jours plus tôt alors qu’il rentrait du festival littéraire Cirentes d’Escritas à Póvoa de Varzim au Portugal. Bien triste fin de parcours et combien injuste pour ce militant de la cause de l’homme résolument réinscrit dans son environnement et dans la grande chaîne de la fraternité.

©Paul Mathieu