Sémaphore en mer d’Iroise, Claire Fourier ; éditions Locus Solus (19€ – 368 pages) ; Mars 2020

Chronique de Nadine Doyen

Claire Fourier, Sémaphore en mer d’Iroise ; éditions Locus Solus     (19€ – 368 pages) ; Mars 2020


Après nous avoir offert « Je ne compte que les heures heureuses », Claire Fourier nous fait cette fois le cadeau « d’un bouquet d’heures », tour à tour « ensoleillées ou brumeuses ». Le vent d’ouest y souffle, chassant « les tourments de l’âme ».

En exergue, Victor Hugo et Céline.

Claire Fourier, une Finistérienne, devenue une « cimmérienne »(1) met en scène plusieurs générations. Elle déroule la cartographie d’une géographie sentimentale, « le grandiose paradis de son enfance ». Il y a ce rocher sémaphore « éperon pyramidal qui s’avance dans la mer d’Iroise, tel un belvédère, le village natal : Ploudal, la plage de Tréompan.

Elle oppose Paris « la ville plébéienne » à la « nature hors-la-loi, aristocratique ».

Une connivence est rapidement tissée avec le lecteur. Il ne subit pas de pression. Il est autorisé à faire une pause dans sa lecture pour observer un brin d’herbe, une coccinelle ou les couleurs du ciel. Elle le gratifie même « d’amant essentiel ».

Dès le chapitre d’ouverture, Klaoda, double de l’auteure, rend hommage à son aïeule, Anna, « la fée au chapeau de clarté », qui lui a transmis la passion de Moby Dick, mais aussi des soldes. Et de la mode, des colifichets, des accessoires. Elle en brosse un portrait attachant, très détaillé et restitue des bribes de leurs conversations.

Telle une biographe, Claire Fourier retrace la vie d’épouse de cette grand-mère adorée, mariée à Joseph, un « pompon rouge », qu’elle suit à Toulon mais pas en Indochine. Anna préfère le quitter pour revenir au village avec ses 3 poussins. Puis, elle évoque la période de veuvage de celle qu’elle nomme « sa baleine blanche » jusqu’à son décès. Cette « Mémée avait la sagesse pétillante »,« répandait une paix océane et botanique » et laissait échapper  de sa bouche « des perles de gentillesse » .

Elle « remue ses souvenirs » d’enfance, ses jeux avec ses frères dans ce décor maritime qui traverse plusieurs des romans de Claire Fourier. 

Si « l’âme se sent vite à l’unisson d’un paysage aimé », le lecteur se sent aussi en communion avec celle qu’il lit et lui offre un tel « partage intime ».

Ainsi surgit le rocher « crevassé », léché par les vagues, lieu délaissé pour les ruines d’un château, quand la météo rendait ses parois glissantes.

On retrouve le mur de l’Atlantique, évoqué dans « Les silences de la mer ».

La narratrice se revoit « chaussée de socques » sur le chemin de l’école. Elle se souvient des soirées avec ses frères, tous biberonnés aux légendes par leur père, ce qui faisait gronder Dolorosa, « l’épouse jalouse et courroucée » ! Des séquences théâtralisées où la fratrie incarne Pallas, Diomède, Pandare…).

Elle se remémore des sorties culturelles, des virées découvertes au cours desquelles, le père, « expert en pharmacopée » contribue à enrichir son herbier, relate l’histoire des villes visitées pendant que la « Mère-Impatience » se fatigue de tous les arrêts !

Quant au retour vertigineux d’Avranches, la conduite du père, tel un « Zeus « en furie est si nerveuse que le lecteur est tout autant secoué que les occupants de la voiture ! On en ressort étourdi comme au sortir d’une centrifugeuse. Une abondance/une cascade de verbes décuple cette sensation de « voltige », de « tourbillon » et d’angoisse pour les passagers qui craignent de se fracasser contre un rocher.

Claire Fourier ne manque pas d’imagination pour nommer ses personnages : Dolorosa, la mère, est tour à tour désignée  comme Germaine-Eudoxie ,« Notre -Dame des Douleurs », « Ange-du-toujours-trop », «  Maman-va-de-l’avant »… 

Elle aussi est « climatérique ». Une mère qui vient la hanter dans ses rêves.

Le père, Yves-Marie, apparaît comme « le remédien », pour les clients, un « héros aux yeux de lichen » pour sa fille, un bon samaritain pour un clochard qu’il prend en amitié, un « Père courage », bourreau de travail. A l’instar de son père, la narratrice fait preuve de charité chrétienne envers les SDF. De la mère, « la recluse » dont elle évoque la déliquescence, elle a hérité « son chagrin pour les gens » et sa mélancolie. Une mère veuve trop jeune qui endossa les rôles de « Sisyphe et de Pénélope » et usa les nerfs de sa fille.

Quant à la plume de la narratrice, elle virevolte, « sans perdre le fil », remonte le temps. Ainsi elle revient sur la catastrophe de « L’Amoco-Cadiz » (16 mars 1978), salue le travail titanesque des « braves ». Un haïku traduit bien la colère : 

« L’Amoco chez moi/ gît sur les grands fonds/ô souilleur d’hermines ! »

Tout aussi tragique, l’évocation de Mers-el-Kebir (3 juillet 1940) qui plongea le village natal dans le deuil, avec la perte de ses hommes engagés dans la Marine Nationale.

La narratrice se révèle une suzeraine des « petits riens somptueux ». (2)

Elle sait observer ce qui l’entoure, fait l’éloge de la bruyère et se revoit courant sur la lande avec ses frères, ce qui renvoie à la lecture des « Hauts de Hurlevent ».Elle peut s’émerveiller devant un vase rempli d’anémones violettes.

Elle évoque une amie disparue, faisant le triste constat qu’elle n’aura « jamais tenu une branche de romarin », qu’elle n’aura jamais vu les fleurs de son jardin, mais qu’elle aura été « prise à la gorge par l’actualité ».

La voyageuse se remémore, avec beaucoup d’émotion et d’humour, sa rencontre improbable avec le cinéaste Paradjanov à Tbilissi. On reconnaît la croisiériste de « Radieuse » qui aime fausser compagnie au groupe ! 

Si Dolorosa (sa mère) ne lui a pas laissé des souvenirs impérissables de sa cuisine,(excepté les frites) elle lui a, par contre, inculqué le goût du cinéma du samedi soir, décuplé par « le plaisir béni de l’entracte : le sucre d’orge. »

On perçoit chez la narratrice (tout juste bachelière) la forte déception de constater l’absence de sa mère lors de la cérémonie des prix (aussi solennelle qu’un Prix Nobel), alors que le Prix d’Excellence lui revenait ! On devine que cette « indifférence de la bien-aimée » aura une incidence sur leurs futures relations !

Mais Dolorosa s’est toujours montrée avare de compliments envers ses enfants ! 

C’est au tour de l’épouse d’évoquer son couple, tributaire du métier de son mari.

La voilà « comme l’oiseau sur la branche », à changer de logis une douzaine de fois, sa carrière de conservateur mise en stand-by pour suivre son époux, avec à charge leur deux « baleineaux ». Elle quitte ensuite le « quai des Indes » de Lorient pour s’installer dans le golfe du Morbihan où elle trouve son « château d’Argol » où elle fait son nid, écrit, lit et cultive un jardin extraordinaire où l’on peut faire un bouquet avec une « tulipe perroquet rouge et or », « une rose orangée, un arum, un souci ». 

L’auteur revisite avec fougue une scène érotique de son roman Metro Ciel : « l’onde de marée nommée désir », « l’expérience extatique de l’éréthisme des corps ».

Le récit, constellé d’onomatopées : « pfft, bzz !, vzz !Toc ! Toc ! , vlouf!  Dring !», gagne en vivacité. S’y ajoutent des expressions latines (« in illo tempore », « Mare nostrum », « Cogito, ergo sum ») et du breton, (« freuz »[remue-ménage], « ratouz[râteau], « grignouz »{grincheuse]) en clin d’oeil à ses origines.

La romancière, « possédée de la mer », déroule le fil rouge de Moby Dick (son livre-culte), du capitaine Achab, recourt aux références mythologiques.

Les cent chapitres sont traversés par cette voix bien particulière de Claire Fourier, qui aime apostropher son lecteur, instaurer une complicité. Lecteur qu’elle a l’art de « ficeler » ! Elle sait lui donner ENVIE :

– d’aller débusquer ce « rocher du sémaphore » pour se hisser dans le « fauteuil » creusé dans le granit et se croire à la proue du Péquot, devant un « paysage spirituel » dont « le pouls bat au rythme de la marée » ;

– de peindre ou contempler le jardin d’Anna si coloré, de se prélasser sous la tonnelle  fleurie de Kerebin ;

– de retrouver Klaoda, dans son jardin, munie de son sécateur, à l’automne, spectacle qu’elle dépeint de façon grandiose ;

– et de se laisser enivrer par toutes les senteurs qui s’en exhalent ;

– d’assister à une de ces aubes « où l’on croit que ciel et terre se sont étreints toute la nuit », « où la nature a l’odeur de l’amour ».

– de relever et partager les haïkus qui parsèment le récit.

« La vie m’est dérive / écrire en fait une rive/penchée sur hier »

Cent textes qui tissent une sorte d’autoportrait de Klaoda, dite « climatérique » qui apparaît aussi sous d’autres noms (Caudie, Mamoune, Maman) et donne un aperçu de ses lectures, de ses goûts en peintures (Caspar David Friedrich, Jean-Pierre Alberola), en musique ( Debussy) et pour les hôtels des ventes.

Parmi ses figures tutélaires, on note Colette, Armand Robin, Rilke, Perros, Flaubert, sans oublier D.H Lawrence dont elle a préfacé l’essai sur Défense de Lady Chatterly. 

L’écrivaine, « Folliculine » pour son mari, distille à maintes reprises une réflexion sur la lecture, l’écriture : « sa patrie » et le Temps qui lui vaut du vague à l’âme, se voyant arrivée à un âge où on dit d’une femme qu’elle est « bien conservée » ! 

« Amoureuse de la solitude », elle décline un hymne aux livres qu’elle « emprunte pour laisser s’envoler le parfum d’une âme » et émaille ses pages de poésie. « Le poète est la démesure de l’amour et la respiration du monde », rappelle-t-elle.

Claire Fourier, conteuse, livre un livre d’heures d’une forte densité et d’une richesse inouïe qui prend la forme d’une « story », voire d’une saga familiale et de miscellanées « au hasard de ses humeurs ». Afin d’entendre l’épistolière bruire dans votre tête, il vous reste à suivre son invitation : « Lecteur, mets ton pas dans mon pas ». Ce vagabondage autobiographique offre une introduction idéale à l’univers de la « supersonique » écrivaine aux multiples publications.

(1) Cimmérienne : femme de rivage, les pieds sur terre, le regard en mer.

(2) Expression d’Albert Strickler.

© Nadine Doyen

Jeanne Champel Grenier, Le ciel est bleu, ma mère est belle, France-Libris, 130 pages, 17€, 2016.

Une chronique de Lieven Callant

Jeanne Champel Grenier, Le ciel est bleu, ma mère est belle, France-Libris, 130 pages, 17€, 2016.


Le livre est entièrement illustré par l’auteur.

Maman. J’en ai mis du temps pour être en mesure d’écrire à nouveau ce mot. Maman n’habite pas le cimetière.  Elle n’est pas sur son lit d’hôpital, plus dans le fauteuil sombre. Maman est au soleil, assise sur la terrasse avec le soleil dans le dos. L’ombre lui permet de lire. Elle lit ou elle écrit, maman. Évidemment, il n’y a pas que cette image qui revient m’apaiser, il y en a plein d’autres évoquant chaque fois une profusion de sentiments. Tout ne fut pas toujours tendre entre elle et moi, elle avait sa vie que je ne comprenais pas et j’avais la mienne qu’elle préférait ne pas questionner comme pour éviter d’avoir à se regarder et risquer de prolonger des erreurs qu’elle aurait tant voulu éviter. J’ai fini par le comprendre grâce à ce livre qui résonne en moi bien plus que n’importe quel hommage. Jeanne Champel Grenier peint sans maquiller, sans sublimer, elle invite simplement la réalité. 

Maman. Il m’a fallu un livre pour calmer la douleur. Pour transformer la disparition, la mort en mots vivants. La relation d’une fille à sa mère, une relation où l’amour inconditionnel, protecteur s’exerce à double sens. Ce livre, les mots et les peintures qui le composent ne forcent pas les lecteurs à faire le deuil, à tourner la page à la suite de ce qui les as rendu orphelins. La prise de conscience n’est pas celle de la mort. On n’aurait plus en face de soi qu’un désert, la désolation où il deviendrait très vite impossible de vivre. On ne nous propose pas non plus d’oublier ou de faire semblant d’oublier car au fond on sait qu’on reste inconsolable. Il s’agit de renouer de nouveaux rapports à la vie au delà de la mort et du chagrin.

Maman. Ce mot apaisant proféré par Jeanne Champel Grenier fait renaitre les couleurs les plus vives et les plus gaies de l’enfance. Bleu, jaune, vert, violet. Orange, rose, ocre et rouge.  La palette d’un jardin fleuri de souvenirs. 

Pour évacuer les larmes, il m’a fallu les mots d’une autre femme évoquant à chaque instant sa mère, une femme si peu ordinaire. Les poèmes, nouvelles, peintures dépassent la simple notion du portrait. La poétesse prend le risque des mots pour évoquer ce qui les dépasse ou ce qui se trouve en deçà. Maman dans le souvenir, dans le rêve et la marche quotidienne du temps, peu à peu ce qu’elle m’a transmis devient palpable. Le véritable message d’une mère à son enfant se fait entendre et se métamorphose. Maman est toujours à mes côtés quand j’en ai le plus besoin, voilà ce que ce livre m’a apporté comment en remercier l’auteur?  

©Lieven Callant

Sur le site de l’auteur

Jeanne Benameur, Ceux Qui Partent, éditions Actes Sud, roman, ISBN : 2330124333 , Paru le 21 Août 2020.

Chronique de Alain Fleitour Février 2020

Jeanne Benameur, Ceux Qui Partent, éditions Actes Sud, roman, ISBN : 2330124333 , Paru le 21 Août 2020. 

À travers le récit de « Ceux qui Partent » en abandonnant le pays de leur enfance, Jeanne Bénameur exprime toute sa tendresse pour les personnages, devenus émigrants du bout du monde. Une journée et une nuit à Ellis Island (NY), dans les premières années d’un autre siècle, pour changer de peau, une nostalgie comme passagère, un exil apaisé peut être.

Elle se rappelle, que sa famille a connu l’exil en1958, elle avait cinq ans à son arrivée en France. Son père est algérien et sa mère italienne. Son père restera très attaché à la langue française, sera même exigeant pour abandonner le parler du pays, faisant tout pour que la famille s’intègre . Leur nouvelle langue deviendra le pivot de la vie familiale.
Jeanne sait qu’il faut connaître le manque pour que le poème sonne juste.

Il y a dans cette fiction une volonté de projeter enfin, un regard apaisé sur son passé de migrant, sur les douleurs de l’exil, sur la difficulté de porter une autre culture. La maman italienne s’affranchissait des tabous de la famille, Jeanne, son frère et ses sœurs écoutaient  cette musique du passé, l’italien, la musique de leurs premiers cris.

Jeanne retrouve ses racines italiennes avec délectation, et teste de nouvelles couleurs à épingler à Emilia et Donato et à leur nouvelle vie . Emilia et Donato, n’ont jamais cesser de regarder les bateaux comme s’ils venaient tous, des bords de la Méditerranée.
Emilia, jeune institutrice espère dans ce pays qui s’ouvre à la peinture, y puiser un nouveau souffle pour son travail. Picabia un peintre d’avant garde par exemple, viendra vers 1910 à New-york. Son père, Donato Scarpa, acteur italien, l’accompagne pour la protéger dans cette quête de liberté avec sous le bras son livre fétiche, L’éneïde.

Sa lecture de l’énéïde aux heures d’angoisse fera vibrer et revivre comme un gourmet ses souvenirs d’artiste et de comédien.

Donato sait qu’une langue est plus sûre qu’une maison. Rien ne peut la détruire tant qu’un être la parle. (p. 166)

Andrew Jonsson, photographe New-yorkais de père islandais, crée des passerelles et des liens. La photographie véhicule des images et réanime les êtres. Andrew devient le révélateur, un peu comme un passeur : lui à la recherche d’islandais, parmi les premiers pionniers, auxquels sa mère reste attachée, les migrants eux à la recherche de parents, d’amis, de proches par la langue. Ils cherchent à reconquérir le plus profond d’eux-mêmes.
Chacun se blottit encore dans sa langue maternelle comme dans le premier vêtement du monde.

Migrant pour migrant, Jeanne Bénameur se sent des ailes pour embrasser toutes les minorités opprimées. le génocide arménien est là présent avec Esther, une jeune femme qui fuit les persécutions, celles qui ont enseveli toute la communauté orthodoxe, avec une ampleur que l’histoire a toujours des craintes d’explorer ou de raviver. Esther, elle, rêve simplement de liberté.

Gabor, un tzigane, son violon en bandoulière est une belle image d’une intégration qui se cherche. le violon est sa langue et son langage, il véhicule ses émotions, il fait des rencontres, il existe par sa chair et ses palpitations.
« Comme sur le bateau, il lit pour tous ceux qui ont besoin d’entendre autre chose que des ordres ou des plaintes. Il lit parce que la voix humaine apaise et qu’il le sait, souligne t-elle page 145 « .
La musique et la poésie, portent cette capacité à se trouver bien en soi, de savoir faire une pause, d’adresser un baiser.


Un livre qui respire, qui s’offre aux vents. 

© Alain Fleitour

Jean de BREYNE – Adresses – Propos Deux éditions – 170 p, septembre 2019, 14 €

Chronique de Marc Wetzel

  Jean de BREYNE – Adresses – Propos Deux éditions – 170 p, septembre 2019, 14 €

« Adresses » au pluriel, dit le titre ; c’est moins pour noter une ubiquité de résidences que pour souligner les divers sens à assumer du terme : domiciliation, habileté, interpellation, expédition, rubrique ; mais c’est toujours le souci de la bonne direction (Jean de Breyne est le gentleman de la rencontre judicieuse, de la destination favorable), comme si, vers le bout de la vie (l’auteur a 77 ans), un cœur lyrique n’avait qu’une question : chez qui ma vie est-elle donc toujours allée volontiers ? Et même (il y a dresser, élever, se diriger vers le haut dans « adresser ») : à quoi en ai-je constamment appelé pour me redresser, pour tenir bien campé le meilleur de moi-même ? Voilà une saine, sobre et rare aristocratie de l’âme – comme le B.A.-BA du destin courtois, les Mémoires d’un sachant-vivre !

« Alors demeurer l’été aux intérieurs des maisons

C’est juste derrière les fenêtres le vaste et le vide

Le silence des heures des midis est après la raison

Nous allons aux lignes de ce qui est dans les livres

Panser la pensée »  (p. 103)

La prose poétique de J.de Breyne est cela : une nostalgie bien élevée, une mystérieuse et tendre annotation courant dans la marge d’une vie, et – pour le dire carrément : le délicat autoportrait d’un devoir de comprendre (si comprendre, comme le suggère l’auteur, c’est apprendre à « réviser à l’intérieur » le tout-venant de nos moments de vie) :

« Un dessin ne met rien au secret

Du dessein de vous regarder

Le parcours les lignes ne cessent

Les parcours des nous qui divergent

Verticaux en la courbe de l’horizon

Rétention de chevauchement

Avec effacement mais sans oubli

Feu c’est feu pour prendre avec les doigts

Les éclats qui scintillent les étincelles

Rien de la pensée brûle mais éclaire

Les jours peuvent s’assombrir

                      des feuillages à terre

Nous révisons à l’intérieur

                      les heures extérieures »   (p. 125)

Autrement dit : La lumière passe ; sa question reste :

« Puis lorsque la terre est dans la nuit

Après que la montagne fut douce ses flancs

Violets il se manifeste que les visages

N’ont d’existence que le questionnement »  (p. 117)

Autre leçon : La haine brouille et distord les cris ; mais noblesse des voix oblige :

« Une voix s’entend à sa première phrase

Celle-ci portée par celle-là qui lit

Pourquoi n’entend-on pas ces voix

Qu’a-t-elle cette phrase incomprise

Et jusqu’aux regards et gestes de haine

La beauté de s’y bousculer

Le silence des autres peut-être

De ceux-là qui devaient dire

Oblige ma voix »  (p. 96)

Cette parole poétique inspire confiance – suggère un merveilleux passage – parce qu’en elle la voix ne prétend qu’à l’amitié de la pensée. C’est comme une bonne intelligence assurée, chez notre poète, entre sa Muse et son Silence, qui fait que son « Répétez après moi » de notre muette lecture de lui est, dès le départ, fiable :

« Mais quand commence-t-on je me demande

Dans ce balbutiement oui vous avez commencé

Je vous voyais faire vous aviez commencé

Toujours déjà c’est là dans le commencement

Une confiance s’abat sur les fragilités et

Les énoncés des responsabilités »  (p. 83) 

C’est ainsi qu’à sa suite il nous faut donc tout ré-adresser, reviser juste, remonter à contre-courant nos colères, aller au chevet de la complexité bénévole de la pensée, bénir nos limites (le fini est inépuisablement disponible, puisqu’il y en a toujours et partout ; alors que l’infini  …!), avoir l’immanence obligeante et l’émerveillement utile, garder notre répit propre et libre. 

« La colère sait parler :

mais faire ? »  (p. 147)

Le cœur ne sait qu’en appeler à un monde élargi dans et pour lequel battre ; et d’infatigables nuances sont comme de petits linges luisants aux cordes tendues entre nos divers savoirs : elles sont notre intimité naturelle, exposée dans leur présomptive objectivité, toute vibrante d’aller de soi.

« Si vous saviez combien je vous écris

Quelle discrétion j’emploie à vous dire

La langue qu’est la mienne essayée … »  (p. 66)

Tout ce recueil (comme tout ce que je sais de l’œuvre poétique de Jean de Breyne) est comme la recherche d’une parole capable (et digne) de désavilir la vie. C’est noble, vif et profond : l’adresse déployée par l’enquêteur pour dénicher celle du suspect n’en forment ici jubilatoirement qu’une ; et la résurrection est le seul crime parfait.

© Marc Wetzel

William Cliff – Le Temps, suivi de Notre-Dame – poésie (Le Table Ronde, éditeur.)

Chronique de Xavier Bordes

William Cliff – Le Temps, suivi de Notre-Dame – poésie (Le Table Ronde, éditeur.)


La poésie de William Cliff est d’une configuration particulière : d’une part elle joue avec la versification classique, plus ou moins rythmée et rimée, jeu subtil et souvent assorti d’humour. Sa seconde caractéristique est que cette poésie renoue avec l’ancienne tradition narrative, que les poèmes monnaient en une succession de stations, un itinéraire, ici celui du temps d’une vie décliné au JE. Car William Cliff n’hésite pas à assumer la première personne. Il raconte un passé toujours présent grâce au langage, dont il empoigne fermement la restructuration mémorielle, avec une note de fine distanciation, comme s’il n’était pas dupe de soi tout en se réenchantant de consigner ces moments de son existence avec un côté pittoresque, vigoureux, voire picaresque parfois, qui témoigne d’une grande attention aux gens qu’il a pu rencontrer, et qui ont participé à ses aventures, en particulier amoureuses d’amours homosexuelles. Pour Cliff le corps humain est important. Plus généralement, il faut donc aimer, non sans en souffrir, intensément d’être incarné ici-bas, pour être capable de saisir en quelques traits essentiels les protagonistes qui accompagnent des moments vécus dont les poèmes accusent le relief. Par certains côtés, je rattacherais volontiers cet humour par amour, à la fois volubile et pudique, d‘une désarmante simplicité dans le trait, à celui qui animait Joe Bousquet dans Le Médisant par bonté, ou encore aux tableaux – mutatis mutandis – pleins de vitalité populaire, d’un Breughel l’Ancien. Que William Cliff mette tout son livre sous l’égide d’un rondeau de Froissart (« On doit le temps ainsi prendre qu’il vient »), célèbre pour ses chroniques expressives, colorées, parfois truculentes, un Froissart également poète qui, rappelons-le, vint achever sa vie en Belgique, voilà qui est un signe supplémentaire de l’état d’esprit de notre auteur. Le livre se clôt sur le poème Notre-Dame, d’une touchante humanité, qui place rétrospectivement le recueil entier dans la perspective intemporelle d’une poésie qui ferait, par la vivacité suggestive de ses récits, par sa foi en la communauté des humains, échec au temps. Façon pour le poète, comme nous tous voué à une inéluctable fin, d’entrer par la porte du langage dans une forme d’éternité verticale…

William Cliff conte avec le coeur, et c’est ce qui nous rend intimes, consanguins avec sa poésie.

                                                                                            © Xavier Bordes