Barbara Auzou, Niala, L’Époque 2018, Les Mots Peints, Éditions Traversées, 2019, 133p, 20€.

Chronique de Lieven Callant

Barbara Auzou, Niala, L’Époque 2018, Les Mots Peints, Éditions Traversées, 2020, 133 pages, 20€

Une collaboration poétique entre un peintre et une poétesse

La revue Traversées dont le N°94 vient de paraître existe depuis près d’un quart de siècle. Ce petit miracle de persévérance a été rendu possible grâce à la générosité mais aussi la curiosité d’une petite équipe de bénévoles fidèles qu’anime et guide avec patience et savoir-faire Patrice Breno. En 2015, les Éditions Traversées voyaient le jour avec un premier ouvrage: Auteurs autour, de Paul Mathieu. Le catalogue comporte aujourd’hui près de onze titres. Les oeuvres et les auteurs sélectionnés témoignent de l’ouverture d’esprit chère à la revue mais aussi et surtout de la volonté de garantir une qualité littéraire, poétique et artistique à chaque parution. Ce qui guide le comité de lecture ne se résume pas en quelques directives rigoureuses, à quelques critères austères, à quelques règles qu’il ne faudrait franchir. L’équipe choisit avec son âme, autrement dit avec ce qui motive ses aspirations, sa passion pour l’écriture et les lectures. Un comité de lecture composé de simples êtres humains sujets aux coups de coeur comme aux erreurs mais qui défend des valeurs de sincérité et d’humilité.

Je fais partie de cette équipe de bénévoles qui gravitent autour de la revue Traversées mais mon rôle se limite surtout à gérer le site internet et la présence de la revue sur les réseaux sociaux. J’ai le plaisir de découvrir comme n’importe quel autre lecteur, les numéros de la revue toujours mieux fournis et les quelques ouvrages publiés par les Éditions Traversées. 

Le présent ouvrage rassemble les qualités poétiques et humaines que je tentais ci-dessus d’exprimer puisqu’il s’agit d’une collaboration poétique entre un peintre Alain Denefle connu sous le nom d’artiste Niala et d’une poétesse et professeur de Lettres Modernes, Barbara Auzou

Chaque tableau est un poème et chaque poème est un tableau. Ils échangent de semblables palettes de couleurs, de saveurs. Partagent un vocabulaire commun, né dans un jardin, une sorte d’espace où souvenirs et émotions se rejoignent, s’élucident ou se métamorphosent en visions, en sensations, en souvenirs. Une rencontre entre deux personnes, entre deux mondes de références distincts mais qui pourtant nous laisse présager de ce qui rassemble et non de ce qui sépare. Car il est vrai, les poèmes ne se limitent pas à être des récits ou des descriptions picturales. Barbara Auzou regarde au delà du cadre, du support. Elle ouvre des portes secrètes, des fenêtres. C’est elle qu’elle redécouvre en cherchant à lire les toiles, en suivant du regard le geste dont témoigne le trait appuyé, le contour d’une forme. Ce qui envahit le poème ce sont les espaces colorés, les ombres, les lumières, la femme et l’homme qui habitent les tableaux et voyagent d’un univers à une autre, d’une époque à une autre, d’un plan à un autre plan. 

Le Soi trouvé au jardin-Acrylique sur toile-100X100cm- Niala L’époque 2018-Les Mots Peints

Les peintures de Niala semblent provenir de cet endroit commun qu’on nomme rêve, ce lieu où je pense que naissent les poèmes. La fantaisie du peintre me rappelle celle de Marc Chagall parce qu’on y découvre un monde féerique où les lois de la gravité n’existent guère mais où la nature répond aux couleurs, où l’amour élabore des jardins privilégiés. 

L’univers de Niala semble fait d’oasis, l’homme, le poète, le peintre y invitent le lecteur en toute pudeur, ils y invitent la femme, l’équilibriste, l’étreinte d’un geste souple les retient, les rassure. L’animal, le végétal qu’ils soient arbre ou pétale occupent une place primordiale qu’il est possible d’habiter même et surtout en pensées. Chaque peinture est une invitation à entrer dans une cathédrale de couleurs, dans un cirque de lumière, dans un théâtre où se joue la vraie vie de l’artiste. On y pénètre avec un silence presque religieux.

Comme dans un kaléidoscope, les miroirs et les surfaces réfléchissantes ne font pas que reprendre à l’infini les mêmes motifs et nous renvoyer notre propre image, ils créent de nouvelles figures, de nouvelles formes, d’autres espaces, des lieux où la rigueur, la pesanteur n’existent plus. Mais les poèmes et les toiles ne sont pas que des songes individuels, ils restaurent ce qui trop souvent fait défaut: un lieu de rencontre, un espace respectueux, un jardin, un poème qui englobe d’autres poèmes comme le miel au sein d’une ruche.

Cette rencontre entre Barbara Auzou et Niala fait appel à notre faculté de rêver les mots, de fabriquer la vie. 

===>Le blog du peintre se trouve ici: http://www.niala-galeries.com

====>Le blog de la poétesse se trouve ici: https://lireditelle.wordpress.com/les-mots-peints-barbara-niala/

À chaque tableau (acrylique sur contrecollé +/-80X60 cm) correspond un poème. Le livre propose sur une page le tableau avec son titre, son support et sa matière, ses dimensions en regard sur une autre page. Pour lire le tableau, il faut prendre le temps de le regarder. Pour avoir accès au poème, il faut tourner la page, se donner à lui. 

Double Je 

Niala Double je

Tu m’écris d’un temps sans âge
à faire fuir l’effroi des journées,
à forger des couleurs inventées
à l’orange de nos visages.

Tu m’écris pour arracher à la fatigue de parler
le mot nu qui manque au langage
et qui reste à la palette inconsolé.

Tu m’écris contre les poussières éprises de peu
qui s’agrègent comme des sentences
au poumon en feu.

Et moi je peins
et crie à la porte fermée des hommes
et à la fleur de coton pendue à la fenêtre
qui avorte de son jour.

Je peins et crie à tromper la nuit économe
pour lui faire croire au matin,
pour mordre les douleurs sur les lits du passé
et faire renaître l’enfant lointain.

Je peins
et crie contre l’injure du banal
à en découdre sans fin
au miroir du double je.

S’il y a un vide
c’est qu’il est ardent
écris-tu.
Et c’est au pinceau d’un ciel qui s’était perdu
que nous accrochons des printemps
comme autant de ventres lavés de larmes.

©Barbara Auzou

Vous pouvez lire la chronique écrite par Patrice Maltaverne sur ce très beau livre de Barbara Auzou et Niala : ici

Pour commander le livre voici un bon de commande que vous pouvez envoyer par la poste mais vous pouvez aussi afin de l’obtenir plus rapidement envoyer un mail

Patrice Breno – Revue Traversées: traversees@hotmail.com

Patrice BRENO
Revue Traversées
Prix Godefroid Culture 2015 – Province de Luxembourg – Libramont (Belgique)
Prix Cassiopée 2015 – Cénacle européen – Paris

Prix de la Presse Poétique 2012 – Union des Poètes Francophones – Paris

Directeur de publication
43, Faubourg d’Arival
6760 VIRTON (Belgique)
https://traversees.wordpress.com/a-propos/
0032 497 44 25 60 


©Lieven Callant

Philippe Thireau, Melancholia, Tinbad Fiction, janvier 2020, 48 pages, 11,5€.

Une chronique de Lieven Callant

Philippe Thireau, Melancholia, Tinbad Fiction, janvier 2020, 48 pages, 11,5€.


Dans un premier temps, j’ai cru que l’absence de « je » témoignait peut-être d’un acte de pudeur de la part de l’auteur. Il se serait retiré de la narration, derrière la fiction qui est en train de s’écrire et de se choisir un rythme de lecture. Pudeur choisie afin que s’installe aux creux des phrases l’indécision qui si souvent me caractérise. 

Ensuite, comblant le vide laissé devant ou après le verbe, s’est installée en moi, l’idée qu’il n’y a rien de personnel en tout texte mais qu’il y reste souvent une part commune à tous.

J’ai songé à la rencontre entre le jeune Rimbaud et le soldat mort dans ce trou de verdure et à mes rencontres multiples de ce poème conçu tel un tableau, ne laissant filtrer que peu à peu toutes les marques les plus froides de la mort. Ce poème qui présageait déjà tous les dérèglements possibles et à venir du rythme, du silence. De l’écriture. Quand le poème se tait, la réalité se découvre et elle est d’une cruauté sans équivoque. Une image et trois mots pour la mort: deux trous rouges.

Le texte de Philippe Thireau à l’intersection des genres se joue à trois voies: le soldat, la fille violette, l’oiseau-narrateur. Un homme, une femme, la mort. Le lire c’est tenter de reconstruire mais aussi et bien sûr c’est participer au jeu de la destruction, de la déstructuration de l’écriture. Car il faut bien que je l’écrive, le texte ressemble à une prise de notes rapide, une ébauche, un scénario invitant à de multiples reprises et réécritures. Le travail n’est pas fini, reste à faire, le texte est brut. Le peintre laisse transparaitre dans son geste et ses aplats de couleurs, la toile, l’élément matière tel qu’il est avant manipulations, l’écrivain montre son carnet de notes, ses phrases soulignées, ses mots agglutinés, ses phrases non ponctuées. 

Bien évidemment, le titre du texte m’interpelle parce qu’il désigne une forme de folie, une tristesse de fond, le germe du génie et sa malédiction insoluble. Il évoque aussi pour moi le film de Lars von Trier. En trois mouvement, la fin de l’amour dans ce qu’il a sans doute de plus absolu, une prochaine disparition annoncée, inévitable. Face aux catastrophes de l’existence quelle peut-être notre réponse?  

Ce livre me perturbe, me dérange et me fait vaciller, moi et mes habitudes. Je crains à force de ne plus pouvoir faire glisser entre les lignes comme j’aime tant le faire, tous les autres livres que j’ai lus et aimés.  

© Lieven Callant

Un dernier verre à l’auberge, Emmanuel Moses, éd. Lanskine, 2019, 13€

Une chronique de Didier Ayres

Poétique de la réalité


Un dernier verre à l’auberge, Emmanuel Moses, éd. Lanskine, 2019, 13€


Devrais-je dire qu’en un sens la réalité est plus forte que l’écriture ? Qu’elle est supérieure dans la mesure où elle existe quoi que le poème en puisse dire ? Que cette réalité est aussi le seul état primaire du poème en quelque sorte ? Ce sont ces questions qui me sont venues à l’esprit au sujet de ce livre récent où Emmanuel Moses magistralement interroge sur ce qui fait poème et sur ce que la réalité garde, pour finir, de mystère. Car les factualités sur lesquelles le poète appuie ici son texte, se rendent visibles sans perdre leur qualité d’énigme. Et j’ai remarqué que souvent chez ce poète, ce thème paraît central.

Oui, c’est une poésie du clair-obscur, où le clair couvre le poème de sa langue mais dont l’objet est, disons, comme inénarrable, obscur. Car ce que le poème tente de saisir et de réifier, tremble devant l’action d’écrire. Ainsi, on pourrait dire que cette poésie est celle du tremblement, faite de détails instables qui jettent le lecteur dans une espèce d’inquiétude. Une poésie de la lumière et de l’incertitude, et pour choisir une formule, des textes de certitudes sans certitude. 

De cette façon je dirais que ce recueil est une leçon de la matière, ou encore une matière de la leçon, une leçon de matière, si je peux encore écrire une dernière formule pour décider du bien-fondé de ce livre. En tous cas, ces poèmes nous permettent d’apprendre le réel, de lui donner jour, de danser un instant avec lui, d’en extasier la substance afin de nous la faire entendre, comprendre, voire l’aimer. 

Et même si le thème de la disparition et de l’absence est apparent, ses points aveugles autorisent une présence, même problématique. Car absence et présence sont évanouissement de l’existence qui captée, saisie, et presque hypostasiée dans une certaine mesure -car absence et présence sont sujettes à une discontinuité intérieure- trouve son assise dans ce tout petit inconfort, ce « presque rien » qui fait balancer le certain en incertain.

Ainsi, on se confronte à de la réalité non confirmée, voire fantomatique, mais bel et bien construite.

Un silence noir monte vers l’aigle

Vers les roches érodées

Et rejoint la caravane du temps

Sela –

Ici prend fin la chronique

brodée de fils d’or.

Cette présence s’exprime et lutte pour borner les choses jusqu’à une totalité, mais jamais entière, toujours partagée comme un secret, donc poétique -si l’on accepte la poésie comme une focale sur l’essence des choses. Est-ce un travail de mémoire où l’on ne garde que ce qui désigne, que les signes forts, que la matière propre de l’impression et du souvenir ?

Une note s’élève dans l’air brumeux

La voix d’une femme sur le chemin

Elle chante un amour perdu

La silhouette d’un arbre semble se pencher sur sa douleur

Une roue grince

Celle d’une charrette, peut-être

Venant à sa rencontre.

Quoi qu’il en soit, j’y associerais deux valeurs. D’une part, le Mexique d’Artaud, même si l’exercice du poème est ici sous le contrôle d’une raison raisonnante, donc d’une maîtrise conceptuelle, et le très noir univers moral de Isaac Bashevis Singer, dont l’œuvre côtoie l’épopée et le conte. On voit que ces références correspondent à une sorte de gravité, même si (ou à cause de) l’écriture est ductile et fort légère.

Par-delà ces ressemblances qui sont peut-être simplement en partie adéquates, je voudrais écrire encore quelques mots.  Ou plutôt dresser un inventaire de mots seuls à même de toucher mon sentiment : attente, absence, temps accompli, sagesse temporelle, temps de ce mystère, ébriété des choses intérieures. En espérant que cette petite liste hasardeuse accède un peu à la configuration esthétique de l’ouvrage.

© Didier Ayres

J’aurais voulu être un Beatles, Jérôme Attal (15€ – 159 pages) ; Éditions Le mot et le reste Février 2020

Chronique de Nadine Doyen

J’aurais voulu être un Beatles, Jérôme Attal (15€ – 159 pages) ; Éditions Le mot et le reste                 Février 2020

On a tous quelque chose des Beatles, ou plutôt un lien particulier avec ces Fab Four.

Pour Jérôme Attal le dénominateur commun est le chiffre 50 !

50 ans depuis l’explosion du groupe, 50 ans, cet été 2020,l’âge de la maturité pour l’auteur parolier qui a toujours veillé à garder une part d’enfance, mais se trouve confronté aux affres du temps qui passe.

Dans une succession de courts chapitres, en prose ou en vers, Jérôme Attal décline son rapport aux Beatles, relatant maintes anecdotes tout en faisant défiler leur discographie, leurs tubes. Leurs chansons constituaient pour le jeune fan « un monde protecteur et magique ». Pour le lecteur, elles deviennent la playlist de ce livre et sont les axes autour desquels la planète sentimentale de Jérôme Attal tourne. Il rembobine leur parcours depuis leurs débuts dans le groupe des « Quarrymen », dans une cave de Liverpool jusqu’à leur adoubement par la reine qui fait une apparition à la toute fin ! Un ouvrage documenté qui fait appel à la mémoire des nostalgiques des années sixties, du « swinging London » et qui révèle « la recette du quatre-quarts Beatles » !

L’auteur parolier, expert des Beatles, aborde la création, la difficulté de vivre avec un artiste et la nécessité de cohabiter avec « une muse cosmique » !

Certains textes sont dédiés à des personnalités connues : David Foenkinos, Sigolène Vinson (à qui il adresse le mantra : « Hare Krishna), Claire Barré, Loulou Robert, (qui a baptisé sa chienne « Penny Lane », des anonymes (A, C ou Z…) ou encore à cette figure tutélaire qu’est Richard Brautigan, qu’il aime pour « la structure foutraque, jubilatoire et poétique de ses livres ».

Il évoque les photos de Linda McCartney en référence à « The polaroid Diaries ».

À la manière de la pochette «  Sgt. Pepper’s Lonely Hearts club Band, Jérôme Attal livre son « hall of fame », la liste de ses idoles, parmi laquelle figure l’écrivaine belge Amélie Nothomb. Puis nous interroge sur la nôtre. Il aime nous impliquer et tisse ainsi un lien sympathique avec le lecteur, tel que celui que l’on peut nouer dans les salons avec le romancier très British. Il s’éclipse même pour nourrir ses tourterelles ! 

Il opère comme la mise à nu d’une tranche de vie, revisite son enfance (son aversion de la gym), évoque ses émois d’adolescence, ses amours, ses chagrins, ses déceptions, les occasions ratées, ses madeleines de Proust. Le tout brossant son autoportrait à multiples facettes avec cette sensibilité à fleur de peau à laquelle sont habitués ses aficionados. Il reste à espérer que cet état d’âme mélancolique à la fois « sombre, inconsolable » et « découragé par la vie » n’est plus. Rassurons-le quant à son lectorat, il ne peut que croître.

La musique n’est-elle pas là pour combler cette quête de bonheur ?

Dans cet opus très musical, il paye sa dette au groupe mythique dont l’oeuvre magistrale entre en résonance avec sa propre vie mais aussi avec la nôtre à des degrés divers. Si dans « La Petite sonneuse de cloches », Jérôme Attal déclarait y avoir logé tout son coeur », il est aussi consigné dans ce très touchant livre confession.

© Nadine Doyen

Frédéric Jacques Temple – La chasse infinie (NRF – Poésie/ Gallimard)

Chronique de Xavier Bordes

Frédéric Jacques Temple – La chasse infinie (NRF – Poésie/ Gallimard) 


Dans ce recueil semi-anthologique, on découvrira toutes les variétés de « chasses infinies » auxquelles la riche vie de ce poète multiple et fameux s’est adonnée, depuis approximativement ses dix-huit ans. On a l’impression qu’il a tout « bourlingué », tout vu, rencontré tous les plus fameux auteurs ou artistes, fait toutes sortes de métiers selon les lieux ou les aventures, et si son préfacier Claude Leroy évoque à son propos le nom de Cendrars, entre autres, c’est que la parenté d’esprit entre les deux écrivains est patente : cet élan vital qui les pousse à « étreindre le monde » ; élan dont l’oeuvre témoigne, mais que je crois fondé sur une réalité plus sûre chez Temple que chez son ami, lequel fantasmait volontiers sur ses souvenirs de baroudeur. Temple en outre délivre l’image d’un formidable vivant, optimiste, épicurien même, et ses poèmes ont le côté « sécurisant » de qui a surmonté les péripéties de l’existence et se retrouve, à presque cent ans, encore vent-debout contre ce qui l’attend, avec une vitalité quasi-adolescente :

RÉVOLTE

La Mort, seule immortelle,

je sais qu’un jour elle m’emportera.

Je m’insurge,

maudis le fatal rendez-vous, 

insulte l’ignoble bête noire,

mais ne perds de la vie

la moindre goutte de son miel.

Dans cette insolente variété de poèmes, essais de formes diverses, de tons, d’images, le rapport au réel est le plus souvent celui d’un journal poétique minutieux. D’une certaine manière, par rapport au vécu, le poème de Temple ne délire pas, il se souvient. Il y a dans le ton général de cette œuvre un côté « terraqué », une sorte de gravité due à l’attraction des lieux, des circonstances, des rencontres (Temple est homme de rencontres), des moments dégustés avec gourmandise dont le poème rend compte comme pour faire pièce au Temps. Un exemple typique et suggestif serait la suite dédiée à Edmond Charlot, (le célèbre libraire d’Alger et éditeur du Camus des débuts, et d’une quantité d’écrivains et poètes de premier plan) « Paysages lointains », dont j’extrais ceci, parfaitement représentatif de ce qu’on pourrait appeler un simple et merveilleux réalisme :

Tipasa,

la mer frise sous le vent.

Des voiles tendues comme des ventres

filent Dieu sait où.

Marcel Sauvage m’invite

auprès d’une bouteille

sur la terrasse de son cabanon.

Un vin sombre et des oursins

gorgés de pourpres

nous ouvrent la porte

du bonheur.

Telle est la poésie pleine de sève ascétique autant qu’épicurienne de Frédéric Jacques Temple. Son livre est à l’image de ce poème, une profusion d’instants qui, paradoxalement, fussent-ils dramatiques, terribles, sereins, inquiétants, bouleversants, qu’ils soient souffrances ou jouissances, recèlent toujours en arrière-plan la puissance d’une âme intimement heureuse – et ils nous en communiquent, gonflée comme un spinnaker, l’aptitude extraordinaire à vivre vraiment…

                                                                                 Xavier BORDES  (Février 2020)