Santiago Montobbio, Vuelta a Roma, Editions Los Libros de la Frontera, collection El Bardo, 2020, 28€.
Le voyage du poète espagnol Santiago Montobbio à Rome en 2017 lui avait permis, dans son livre Poesía en Roma, d’explorer, avec une joie nouvelle dans son œuvre, les racines de la culture européenne, les ruines de la Rome antique, les artistes qui ont vécu dans la ville, les traces de leur passage et de leur création. Ce qui nous fascinait dans ce recueil était l’expérience du lien que Montobbio tressait entre nos images ou nos souvenirs de Rome et notre être d’aujourd’hui, dévoilant l’oublié ou l’inconnu pour enrichir le familier.
En 2019, Santiago Montobbio retourne à Rome, et, évidemment, son regard est différent. Si l’éblouissement est toujours là, si le poète nous fait lire à chaque page, dans presque tous les poèmes de son nouveau recueil, le bonheur d’arpenter les rues de Rome, de retourner dans les cafés, les restaurants, sur les places, s’il note les marques du passage du temps, le fait qu’il s’agit d’une seconde visite opère nécessairement un déplacement. Ce déplacement est à la fois question et crainte de la réponse : qu’est-ce qui différencie le voyageur qui ressent avec gourmandise et passion les impressions de la ville qu’il visite d’un banal touriste ? en quoi un séjour de quelques jours à Rome, aussi introspectif soit-il, peut-il transformer le visiteur de voyeur en être libre comme un ange ou un oiseau, deux types de créatures ailées très présents dans le recueil ?
La réponse de Montobbio est diverse. Il dit par exemple « Je ne […] photographie pas / comme un touriste. Je le fais / avec respect et tendresse », mais cela ne nous convainc pas vraiment. Il retrouve sans cesse des impressions anciennes mêlées aux impressions nouvelles, qui évoquent d’autres lieux, d’autres pays, et souvent, évidemment, l’Espagne et Barcelone. Rome devient de ce fait une ville-monde, et Santiago Montobbio, dans l’avant-dernier poème du recueil, écrit à l’aéroport, évoque sa conférence parisienne séminale de 1999, Europa : un café nunca está lejos, où il mettait en évidence l’unité culturelle du continent européen. Mais l’arpentage compulsif des rues et ruelles de Rome, à la recherche des églises ouvertes, prouve bien que le poète est malgré tout toujours en visite, donc extérieur. Le seul moyen, finalement, de ne pas être touriste est de parvenir, par une espèce d’ascèse, à se laisser envahir par la simplicité des choses, à faire taire son moi dans la sensation du moment, l’observation empathique de ce qui est.
Vuelta a Roma est une succession de poèmes, le plus souvent très brefs, détaillant les impressions au moment même où elles surviennent (une courte série de poèmes est rythmée par les cloches donnant l’heure, midi (p.70), midi et quart (p.72), midi et demi (p.76)), quitte à les noter en marchant ou dans l’obscurité d’un cinéma. Parce que seule l’attention à ce que l’on ressent permet d’accéder à « la liberté / et la vérité ». Santiago Montobbio médite à plusieurs reprises sur l’expression « à l’air libre », qui n’est pas qu’une notation de lieu, car être à l’air libre, c’est de fait être libre comme l’air, libre et vrai. Et il s’agit, comme le disent joliment ces vers, de « vouloir être / ce jasmin, ou un jasmin ainsi, / comme celui-ci, dans une rue du Trastevere » qu’un encombrement avait obligé le poète à emprunter.
Vuelta a Roma témoigne à la fois de l’effort de l’ascèse et de la joie de la sensation libre. Et de la joie que la poésie jaillisse sans cesse, comme l’eau des fontaines de Rome.
Il est encore temps ! Jean-Philippe Blondel ; Actes Sud junior (14,50 euros – 140 pages) Avril 2020.
Jean-Philippe Blondel confirme sa connaissance de la psyché des ados, de leur vocabulaire, dans ce roman si actuel. Il sait si bien se glisser dans leurs pensées.
Avez-vous la mémoire des dates ?
Le prologue, daté du 15 mars 2019, met en scène la jeune narratrice remontée contre des journalistes, venus couvrir la manifestation qu’elle a, elle-même, initiée.
Puis l’auteur remonte de l’été 2018 jusqu’au jour de ce défilé planétaire.
Suivons le parcours de l’héroïne Lou, 15 ans, brevet en poche, qui s’interroge sur son avenir et sur la finalité de ses études. Son « A quoi bon ? », leitmotiv qui scande le début du récit laisse transpirer une sorte de renoncement à poursuivre au lycée. Un malaise en cours d’histoire-géo, inquiétudes de la mère, visite chez le médecin à qui elle confie la cause de ses peurs : « Le climat ».
On peut la comprendre aisément vu la pléthore de vidéos anxiogènes de collapsologues, de « dystopies » qui circulent sur le net. Souffrant d’une vague dépressive, elle se fait/déroule son film catastrophe, renonce aux projets. C’est dans cet état d’esprit que Lou, incolore, débarque au lycée. Un peu à la marge, c’est au CDI, son refuge protecteur, qu’une autre élève, Carmen, l’aborde sous prétexte de l’interviewer. Cette rencontre la trouble, serait-elle amoureuse de Carmen ou de Victoria, d’une fille ? Grâce à l’invitation de Carmen à une fête, elle se sent enfin exister, et va ressentir les premiers émois amoureux avec Valentin qui, fortuitement, lui ouvre les yeux sur l’existence de Greta Thunberg, symbole de la lutte pour le climat, « la grande figure de ce temps » pour J.M Le Clézio. Inconnue de Lou pour qui le nom évoquait plutôt une actrice allemande, c’est la grande Révélation. Cette vidéo avec « le hastag Climate Strike » est le délic qui ravive ses cauchemars de villes submergées, de canicule, de virus, de fin du monde imminente. Puis retour à la vraie vie avec cette idée obsessionnelle de plongée dans le précipice.
Son médecin ne lui avait-il pas conseillé d’agir ? « Aimer, c’est agir », a écrit Hugo.
Lou, ne signifie-t-il pas « battante » ?
On assiste à la mue de Lou, qui dans un sursaut de volonté, ses convictions chevillées au corps, va remuer ciel et terre pour se bouger, mobiliser ses congénères, s’organiser, confectionner des slogans faisant écho à : « Au secours, ça brûle », « Climate Action now ». À l’instar de Greta, cette égérie rouquine d’un an son aînée, son énergie croît de plus en plus au point d’être nommée « La Greta Thunberg du Grand-Est ! »
L’auteur souligne le danger de la surconsommation des réseaux sociaux, dénonçant par exemple twitter peuplé de « haters ». Autre côté néfaste : le manque de vocabulaire, tel est le reproche d’un professeur à ses ouailles (qui abusent de mots grossiers, de termes de geeks). Ces « digital natives » vivent à l’heure du zapping,« matent des mèmes », scrollent la vie des autres, postent des photos sans intérêt des plats qu’ils mangent, sont addictifs aux likes, aux flammes de leurs followers.
Son talent de portraitiste,Jean-Philippe Blondel, l’a déjà déployé dans La grande escapade. Ici, il nous offre une galerie très diversifiée : on croise les journalistes que la narratrice trouve lamentables, une enseignante qui se pavane « dans les allées de sa classe comme une duchesse à Versailles », celle qui ne jure que par le programme, une autre autoritaire, une vraie « dictatrice », que Lou soupçonne d’être » climato-sceptique ». Au contraire Mme Lafontaine, « la théâtrale, au rire enfantin qui illumine son visage », l’encourage. Il y a ceux qui vouvoient leurs étudiants par respect. Parmi les élèves qui se démarquent :Victoria la bourgeoise tatouée, qui avec ses « airs de sainte-nitouche » dissimule « une graine de révolutionnaire », Carmen, « la lave en fusion », Lina, experte en street art, disciple de Banksy.
Les chambres d’ados dont le décor traduit leurs goûts du moment sont évoquées : pour Lou, il y a eu la période des posters de chanteurs au mur. On lit John Green, dont « les héros ont beaucoup de problèmes ».
L’écrivain explore avec justesse les relations parents/progénitures, profs/élèves
Il évoque le moment particulier où Lou endosse le rôle « de mère de sa mère », drapant celle-ci de tendresse.
Il souligne la disparité des niveaux sociaux, ce qui oblige les parents à des sacrifices et certains élèves à renoncer à des études en raison des frais engagés.
Ceux qui ne connaîtraient pas Jean-Philippe Blondel vont vite être séduits par « sa petite musique », comme la dénomme le libraire de « la Griffe noire ». Ses comparaisons sont imagées : « Nous sommes des cormorans dans du mazout », les larmes de Lou ? « des cascades, des chutes, Niagara et Iguazu en même temps ».
S’y ajoutent le zeste d’humour (« l’aîné de mes soucis »…) et la griffe d’un professeur d’anglais qui glisse mots ou expressions dans la langue de Shakespeare: « warrior », « You’re way out of my league », « crush », « strange »…(1)
La chute est réussie puisque l’auteur oblige le lecteur à retourner en arrière pour saisir l’indice qu’il n’a pas remarqué concernant un adolescent.
Jean-Philippe Blondel montre comment « la gamine suédoise », militante clivante, devenue par son charisme un mentor pour toute une génération, a réussi à fédérer des milliers de jeunes. Seraient-ils plus conscients que les adultes de l’urgence ? Il est vrai que nous peinons à imaginer une catastrophe tant qu’elle n’est pas sous nos yeux. Il pointe l’urgence, cette absolue nécessité de changer de mode de vie et de prendre au sérieux la verte semonce de la jeunesse. Ne doutons pas de l’impact de Greta Thunberg sur les jeunes qui, à leur tour, influenceront leurs parents.
Rappelons un de ses tweets : « Quoiqu’il arrive, nous n’abandonnerons jamais. Nous ne faisons que commencer ».
L’écrivain troyen signe un passionnant roman engagé, aux dialogues savoureux. Son but est de « rendre hommage à cette génération qui lutte pour que la planète ne devienne pas un enfer », pour vivre dans un monde meilleur.
A lire absolument et faire lire par le plus grand nombre, car « l’essentiel, c’est de sauver la planète », « il est encore temps même s’il est déjà tard ».
Monique W. Labidoire – Voyelles bleues, consonnes noires –Editions ALCYONE – Collection Surya –Illustration : Encre de Silviane Arabo – Neige – Format 14×21 – Nombre de pages 86.
Ponctué d’espace et de silence, c’est pourtant une longue histoire d’amitié et de poésie – nos regards portant dans la même direction – qui me relie à Monique W. Labidoire et c’est avec forte émotion et bonheur que je découvre aujourd’hui « Voyelles bleues, consonnes noires », le dernier né d’une déjà longue lignée, qui s’est nourri de toutes les graines d’expérience des ouvrages précédents.
Les concessions ici ne sont pas de rigueur, car nous découvrons une poésie hors mode, à contre-courant qui n’a de cesse d’écarter les surplus et autres accessoires de la versification traditionnelle, afin de mieux retrouver la voie de l’émotion pure.
Chez Monique W. Labidoire nous croisons de rares et belles images touchées par la grâce de l’insolite et de l’inattendu. C’est une écriture d’orfèvre de haute lignée, le verbe est riche, nourri des plus subtiles nuances de l’interrogation, mais aussi de l’affirmation.
Notre poétesse prend la parole par la main, comme une compagne de route et la glisse dans sa besace pour en faire son viatique.
Il y a dans ce recueil une notion de pèlerinage fractionné de stations. C’est un langage qui nous étonne, nous surprend, il ne nous est en rien familier, mais nous offre cet intérêt où tout est remis en question, le mode de pensée est revisité. Monique W. Labidoire se détourne des reflexes, s’extirpe de la banalité et des sempiternels clichés du verbiage poétique commun. Elle détient l’esprit du guide qui ouvre des voies nouvelles, ou tout du moins autres, en restituant à la poésie son sens du sacré, notion qui actuellement a tendance à s’étioler :
« Il est temps d’ancrer le chant au firmament des étoiles…/… »
Afin de demeurer crédibles, nous devons considérer cette œuvre comme étant de la poésie de haute couture où les mots sont précieusement tissés et où le verbe est brodé de fil d’or.
Le temps passe, préludant la chute inévitable, cependant l’interrogation demeure face à l’inconnu et le poème en appelle au sens. Là où Arthur Rimbaud voyait des voyelles multicolores, Monique W. Labidoire les voit en bleu. Son langage est très singulier, personnalisé à ce point que le simple jeu musical de l’écriture signe le poème. Cette dernière demeure sensible et attentive à l’instant qui déclenche en elle une soif de désir et de plaisir. Elle cultive ce besoin impérieux de faire renaître la mémoire de son « maître » Eugène Guillevic, jamais elle ne manque l’occasion de le mentionner, de lui adresser un petit clin d’œil complice au-delà des nuages : « Le monde se résume/ Sans se réduire. » (1)
Langage riche et ciselé portant haut une poésie qui est un long chemin s’associant au destin, tout en donnant sens et forme à la vie. Une poésie qui parfois réveille une vision de l’ultime, qui interroge tout en écoutant au loin le glas qui résonne avec pour battant l’énigme des mots tissés à la vie.
Entre ces pages la poésie est vécue telle une expérience, une émancipation, une élévation possible de l’homme et de la parole où se profilent beaucoup de possibles, comme celui de prendre en plein cœur le nom « fraternité. »
Néanmoins il arrive à notre amie de se sentir en perdition, de chercher sa route au cœur d’une croisée et de faire le point.
Monique W. Labidoire appartient à cette confrérie de poètes qui cherchent d’autres vibrations, d’autres sonorités, afin de s’extirper de la parole convenue. Elle cherche un renouvellement, un paysage vierge qui s’offrirait à sa plume toujours en quête d’audace et d’étonnement.
Sur la voie d’une authentique poésie, sans cesse son auteure est confrontée au questionnement des signes posés sur la page blanche où l’interrogation en arrive à perdre la raison et où le verbe se dénoue de sens.
Les authentiques poètes se font voyants et qui oserait en douter lorsque quelques mois avant le préoccupant épisode pandémique, notre amie écrivait :
« …/… marionnettes sans ressorts s’enfonçant dans les nouveaux bourbiers du monde, ce monde ruiné de ses richesses pillées par les barbares. »
Par le poème, restituer la vie, fédérer l’espérance, tel est le crédo de notre poétesse.
Au fil du temps, il arrive que le poème amasse mousse pour revenir vers son auteure en heure de gloire, en odeur de sainteté, tel le fils prodigue que le poète retiendra pour son œuvre.
« Ce jour, auprès de vous, le poème veut revenir. »
Le poème invite à l’errance vers des paysages oubliés, il réveille des images enchantées, chargées de beauté, mais se heurte au mur de la mémoire et à la douleur récurrente.
« …/…toute cette mémoire de mots-images qui ont gambadé dans les campagnes…/… »
« …/…et j’ensable mes souvenirs et mes morts sur la grève afin que le ressac les féconde. »
Ici certaines images se dissimulant dans les brouillards de la Shoah ne sont pas loin.
Le poème se fait gerbe florale en son jardin obscur et parmi de nombreux au titre de l’exception, je soulignerai un magnifique texte dédié à Alain Duault, poète, écrivain et musicologue de renom, qui n’est pas sans évoquer les voleurs de feu que sont les poètes chers à Arthur Rimbaud :
« …/…j’ai laissé entrer l’autre poète, mon frère, afin de partager le plus intime…/…les consonnes apatrides, les voyelles étrangères qui prennent sens dans le feu volé…/… »
La poésie remonte toujours à une source que l’on croyait tarie, une étoile que l’on pensait éteinte et que l’on retrouve écumante ou brillante comme à l’origine.
« Au matin d’un nouveau monde y aura-t-il toujours un cœur palpitant au rythme des étoiles en quête du chemin ? »
Monique W. Labidoire a quelques velléités picturales en colorant ses voyelles en bleu, comme si elle souhaitait nous faire un petit rafraîchissement de printemps ! Mais qu’en sera-t-il demain ?
Le temps est venu de vous quitter et je ne saurais trop vous inviter à vous imprégner intimement de ce recueil, dont je n’ai plus qu’un mot à vous dire « rêvez ! » pour clore cette réflexion en partage avec Monique W. Labidoire en lui souhaitant que cette source se tarisse le plus tard possible et qu’elle veille encore longtemps sur la proue de la clairvoyante beauté.
Il ne vous reste plus qu’à retrouver les symboles et plus particulièrement les signes que cet ouvrage contient pour vous. Alors :
« Voguer au ciel de traîne jusqu’à la définitive rencontre des goélands …/… »
2014 ! 20 ans après être partie précipitamment avec ses parents, Charlotte, 30 ans, revient au Rwanda, le pays des mille collines, pour savoir, pour obtenir des réponses aux questions qu’elle n’a jamais cessé de se poser. Pourquoi ses parents ont-ils refusé de lui parler du passé, se taisent et passent à autre chose ou s’irritent quand elle veut connaître les raisons de ce départ précipité ? Que s’est-il passé exactement, en dehors de ce qu’elle connaît par les media ? Charlotte au fur et à mesure de ses investigations découvrira que ses parents ont eu une attitude de fuite, peu glorieuse, en ne pensant qu’à sauver leur seule existence !
« Comme si le silence était synonyme d’oubli ! »
Nous suivons aussi Daniel qui, enfant rwandais, a grandi avec Charlotte, jusqu’au génocide de 1994. Ce parallèle entre Charlotte revenue pour chercher à comprendre et Daniel, emprisonné, parce qu’il a participé activement au massacre, contraint et forcé par des mensonges éhontés de son oncle.
Charlotte visitera un mémorial à Murambi, où 1800 corps mutilés, positionnés tels qu’ils ont été retrouvés, hurlent en silence leur douleur… et la douleur de tout un peuple. « Le Cri » de Munch, et certaines œuvres de Géricault et de Jérôme Bosch me reviennent en mémoire…
Daniel, dès qu’il sera sorti de prison, souhaiterait travailler dans un mémorial comme celui de Murambi. Une forme d’expiation ?
Des interrogations fusent continuellement et la « blanche » Charlotte et les « noirs » autochtones ne réagissent pas de la même façon. Pour les Rwandais, il faut tourner la page ! Pour Charlotte, c’est inconcevable cette horreur, comment concevoir une vie ordinaire après cela, mais elle a eu lieu, fin du XXe siècle ! L’homme est un loup pour l’homme ! Est-ce que les loups atteignent ce niveau de cruauté et d’inventivité : faire le mal pour le mal ?
Charlotte et Daniel parviendront-ils à se rencontrer, l’un comme l’autre accepteront-ils leur passé, les manquements, le passage d’un côté à l’autre du combat, les mensonges, le clivage entre blancs et noirs… ?
« Comment font-ils pour vivre ensemble, victimes et bourreaux mélangés ? »
« Y a-t-il une différence entre tuer et laisser tuer ? »
Le lecteur sent l’horreur affleurer continuellement. Comme pour toutes les guerres, comme lorsque l’homme fait preuve de cruauté, de lâcheté, l’effort de mémoire est important pour que nous puissions nous regarder dans la glace et dire à nos enfants : attention de ne pas rééditer les erreurs de l’Histoire. Plus jamais ça !
J’ai lu attentivement d’autres livres qui ont parlé des génocides au Congo et au Rwanda : « Muzungu », roman très bien documenté aussi de Martin Buysse ; « Congo », superbe essai de David van Reybrouck qui se base sur beaucoup de témoignages. Le roman de Monique Bernier est de la même veine ! Un livre tout en pudeur, mais qui ne cache rien des atrocités commises au Rwanda. A lire absolument !
Monique Bernier, psychologue, était au Rwanda en avril 1994, au début du génocide. Donc, elle connaît bien le contexte. « Les hibiscus sont toujours en fleurs » est son sixième roman. Parmi ses autres romans : chez L’Harmattan, « La magie du frangipanier » et ; aux éditions Eperonniers : « Le silence des collines », sont également consacrés au Rwanda ; chez Mon Petit Editeur : « Le bruit assourdissant des étoiles » ; à Académia : « Pardon Pauline ».
L’Exil vaut le voyage, Dany Laferrière, Grasset, (406 pages – 28€) – Février 2020
Dany Laferrière, « écrivain japonais » dans la légende, n’est pas à son coup d’essai pour le roman graphique, deux ouvrages ont précédé : Autobiographie de Paris avec un chat et Vers d’autres rives.
Une couverture seyante : cet escargot coloré invite à prendre le temps de lire.
On ne peut s’empêcher de feuilleter une première fois, tant les attrayants dessins et portraits hypnotisent, aiguisent la curiosité et émerveillent !
On y trouve un plaisir triple : visuel, tactile, olfactif ! L’odeur du papier est là.
Pour Clémentine Mélois : « Chaque édition a son identité olfactive très singulière. Les souvenirs de lecture sont indissociables de l’odeur des livres ». Comme elle, collez votre nez au milieu des pages pour la respirer.
Quant au titre, il nous convie à partir en voyage avec l’académicien qui a beaucoup « bourlingué » comme chacun sait. Toutefois si le mot « exil » est souvent une étape douloureuse pour les déracinés, Dany Laferrière , en exil depuis 1976, a tenu à montrer le côté enrichissant de tous ces brassages de populations croisées. Ceux qui ont déjà lu l’auteur savent que son départ précipité de son pays natal, à 23 ans, a été provoqué par la disparition tragique de son ami journaliste Gasner Raymond. Le jour où tout a basculé, il écrit dans Chronique de la dérive douce : « Je quitte une dictature/tropicale en folie ».
L’écrivain d’origine haïtienne commence l’ouvrage par un hommage à son « frère intellectuel de combat », Jean-Claude Charles, celui qui a suscité chez lui l’envie d’être écrivain. Il retrace son ascension, leurs conversations, puis sa déchéance, sombrant dans l’alcoolisme, frustré de ne pas participer aux salons.
Puis il évoque ce grand-père qui lui a insufflé le goût immodéré pour la lecture et son apprentissage précoce. « Lire, dormir et lire de nouveau. Cette sensation de flotter ». Passion qui se confirme à l’adolescence. Les livres sulfureux, cachés dans les piles de draps, lui procure « son premier orgasme par les mots ». Kipling sera le déclic pour envisager l’écriture. Mais c’est Doudou , gérant d’un club, qui le met au pied du mur, en lui remettant une vieille machine à écrire.
Une scolarité débutée à Petit-Goâve, poursuivie dans la capitale Port-au-Prince.
Un choc, « réveil brutal » de passer de l’odeur du café, de la mangue à celle de gazoline. « Du paysage de la nature au paysage humain. » L’autre choc a été de délaisser le créole pour apprendre le français, « une langue de civilisation » ! Pour ne pas « rester un petit sauvage ». Au risque d’être « vu comme un traître ». Il relate son parcours d’adolescent, le détonateur qui fit de lui un écrivain. Il confie son rituel d’écriture, comparant l’écrivain et le sportif !
On embarque pour Montréal avec « le jeune tigre » pour qui c’est le saut dans l’inconnu et son baptême de l’air.
On suit son installation dans sa petite chambre, son adaptation au climat, sa solitude comblée par la lecture, ses rencontres (dont une famille de libraires qui l’ont gavé de livres et de tendresse! Julie à la chaussure rouge), ses conquêtes féminines, ses retrouvailles avec Kero, « charnue, gorgée de vie », (réminiscences sensuelles de l’odeur de son corps), son intégration (« un boulot merdique » peu lucratif). Les quartiers d’artistes étaient fréquentés par « les nègres car dans ces coins- là, on leur fichait la paix ». La musique de jazz, de Nina Simone, de bossa nova, s’échappe des pages. L’ampleur de ses lectures impressionne ! (Bukowski, Salinger, Bashō, Issa, Césaire, Senghor, Borges, Debord, Miller, Barthes,les poètes haïtiens…).
Dans sa parenthèse américaine, il évoque les couleurs de New-York (black, red, yellow pour Whitman), la nourriture, le chanteur Bruce Springsteen, le cinéma « qui carbure le plus souvent au présent de l’indicatif » et les adaptations de livres. Il fait remarquer que dans les films français apparaît souvent un livre.
Loin de se centrer sur lui-même, il liste son panthéon d’exilés et leur consacre quelques pages : Ovide, Hugo à Guernesey, Mandela, Madame de Staël, Nabokov, Soljenitsyne…
Il glisse de nombreuses conversations, nous donnant l’impression parfois d’être à la table d’à côté. Il se fait conteur quand il restitue des anecdotes, signant parfois « Fellini ou Woody Allen ». Woody Allen, « le cinéaste littéraire ».
Il nous fait visiter la bibliothèque nationale de Buenos Aires, ville où son père fut ambassadeur. Dirigée par Manguel, celui-ci lui permit de s’asseoir sur le fauteuil de Borges. Toujours une anecdote ou un dialogue hilarant à relater !
Quand on jette un coup d’oeil à la table des matières, on note l’omniprésence d’illustres écrivains car dans cet ouvrage atypique, Dany Laferrière décline son amour de la littérature et met en valeur ceux qu’il a lus, connus, côtoyés, citant des extraits de leurs textes (dont un en joual). Un livre émaillé de références : « debout sur tes paupières » convoque Eluard, « Je pars demain à l’aube » renvoie à Hugo.
Le néophyte sera surpris par le vivier de poètes nés à Port-au-Prince ainsi que par tous ceux qui y ont séjourné. Son compagnonnage littéraire a été riche et éclectique et il lui tient à coeur de « payer sa dette » envers ceux qui l’ont nourri et envers les librairies, deuxième lieu qu’il visite dans une ville (après le cimetière).
Vu les événements actuels en Amérique, les pages sur James Baldwin retiennent doublement l’attention, prennent une tonalité particulière et suscitent l’émotion.
Le chapitre final renvoie à la famille de l’auteur qui a compris avec le recul combien sa mère, celle qui restait, a dû vivre l’exil plus durement. Une mère aimante qui lui apportait « un verre de lait chaud et bien sucré ». Une mère dont « l’état de santé n’est pas différent de celui du pays ». Une mère qui prit des risques en allant lui remettre une petite valise discrètement à l’aéroport, à l’insu « des tontons macoutes ». Une phrase de L’énigme du retour résume bien sa nostalgie : « L’exil du temps est plus impitoyable que celui de l’espace. Mon enfance me manque plus cruellement que mon pays ».
En filigrane, se dessine la situation politique de Haïti : la dictature de Duvalier, Papa doc, que Graham Greene appelait « mad man », qui a contraint le père, activiste militant, (« tête pensante et tête brûlée » qui a connu la prison) à quitter l’île. Puis celle de Baby Doc que le fils fuit à son tour.
« Le dictateur pensait me punir, ce fut une récréation », conclut-il ! Il fait un retour sur le passé quand Haïti s’appelait Saint-Domingue. Il aborde le virus du racisme. Il s’interroge sur la gloire ,le statut d’écrivain « un être sacré »,et sur l’identité. Il préfère répondre à la question « Où suis-je ? » plutôt qu’à « Qui suis-je ? ».
Dany Laferrière signe un ouvrage foisonnant, attrayant et enrichissant, aux dessins multicolores, éclatants, parfois naïfs. Vrai hymne à la littérature sans oublier des chapitres consacrés au cinéma, à la peinture haïtienne, l’art américain, aux artistes (Hopper, Van Dongen, Kahlo). Quelle érudition !
« Le bouquin passionnant « de Daniel Arasse « montre tout ce qu’on n’a pas su voir » dans un tableau et « qui pourtant sautait aux yeux ».
Il commente, décrypte les tableaux les plus connus de Hopper qu’il a reproduits.
L’auteur immortel joue avec ses stylos de couleurs dans la rédaction du texte, exauçant son souhait « d’écrire avec des couleurs, des rêves et des lignes ».
Il nous ferait même voir la vie en rose avec la décapotable, la baignoire, la chambre, la fleur de laurier -rose ! Difficile de livrer un aperçu exhaustif !
Le romancier livre un témoignage touchant et sincère de sa résilience réussie grâce à ses lieux refuges, à ses multiples rencontres, à sa boulimie livresque, à ses voyages (Guyane, Amérique, Brésil, Mexique), sous les auspices de Legba, divinité vaudoue (1) et d’un anolis porte-bonheur. Un livre dense, inénarrable, inépuisable !
Humour, poésie et fantaisie. Une mosaïque multiculturelle !
Ne pas hésiter à quitter le récit de temps en temps, car « le souffle trop ample du romancier au long cours peut couper le vôtre » ! Quelle grâce d’écriture !
Cet OLNI (2) suscite extase, émerveillement, fascination, voire envoûtement. Soyons passeur comme lui. Que serait le monde sans livre ? Cet objet malléable, « fait de papier, d’encre et rêves » que Dany Laferrière met sur un piédestal.
Ce « pavé » qui recèle tant de trésors est une vraie œuvre d’art.
(1) : Legba : Dieu vaudou , gravé sur l’épée de l’académicien.