Amélie Nothomb, Les aérostats ; Albin Michel (17,90€ – 175 pages) Août 2020

Chronique de Nadine Doyen

Amélie Nothomb, Les aérostats ; Albin Michel (17,90€ – 175 pages) Août 2020

Amélie Nothomb revisite, à travers sa narratrice Ange, ses années estudiantines, après celles passées à l’athénée d’Arlon.Trouver à se loger sur place à Bruxelles est une des priorités. L’étudiante en philologie a renoncé au logement universitaire (« thurne bruyante ») après une expérience peu concluante, privilégiant « une chambre à soi » : « Virginia Woolf a trop raison, rien n’est aussi important ». Un luxe, certes, mais en contrepartie des règles strictes à respecter et « des sermons » à supporter. 

Le chapitre d’ouverture a un côté théâtral avec les chamailleries entre Donate et sa colocataire, Ange, qui porte un prénom épicène ! Afin de se constituer un petit pécule, Ange décide de passer une annonce pour donner des cours. En citant Nietzsche( 1), la future répétitrice de 19 ans impressionne Grégoire Roussaire, cambiste, qui l’embauche derechef pour aider son fils, en prévision du bac de français.

L’heureux élu sera Pie, qui aurait préféré s’appeler Pi, ayant une attirance pour les mathématiques. Spécialiste de l’onomastique, l’écrivaine décrypte ce prénom Pie, qui « signifie pieux », faisant référence à Pie XII.

Le titre a dû en interpeller plus d’un, il correspond au centre d’intérêt du lycéen.

On assiste avec délectation aux séances censées corriger la dyslexie qui sont en fait une initiation approfondie à la littérature. Les réparties du jeune homme sont savoureuses. « En Amérique, de l’Iliade, on dirait : It’s bigger than life ! »

Pie, (dont l’impertinence insupporte le père), prend de l’assurance, n’hésitant pas à contrer Ange quand il donne son avis sur les ouvrages classiques qu’elle lui a imposés. Un large éventail/un vaste panel de textes : Stendhal, Homère, Radiguet, Kafka, Dostoïesvki … La leçon sur Rousseau en forêt l’émerveille. Mais aura-t-il l’aval du père pour la rendre quotidienne, comme il le souhaiterait ? 

On participe à d’autres sorties mémorables qui suscitent la réprobation du père : la visite du musée de l’air et la foire du Midi. (Cette dernière rappelle une émission d’Augustin Trapenard, 21 cm, tournée avec l’écrivaine à Disneyland Paris!) 

Ange tente de décrypter la personnalité de son élève mais aussi de ses parents, intriguée par cette scolarité faite aux îles Caïmans, et maintenant au Lycée français de Bruxelles. Elle sonde la relation de Pie avec sa famille et nous fait entendre ses réactions. Elle s’étonne que cet ado de 16 ans soit resté si longtemps sans lire.

Les parents seraient-ils démissionnaires ? Une bien étrange famille. Un fils cloîtré dans sa chambre, des parents qui ne communiquent pas. Un paternel qui fait conduire son fils à l’école en Ferrari ! Un père certainement atteint du syndrome du « tsundoku », au vu de sa bibliothèque. Une bibliothèque pour l’esbroufe, pour épater, quand les parents reçoivent ! Une maison de fous, pour Mademoiselle Daulnoy !

La confrontation avec le géniteur est de nouveau très théâtrale. On devine sa présence en coulisses à tout épier, ce qui insupporte de plus en plus Ange.

Toute aussi ubuesque l’entrée de  Carole, la mère… Si elle est atteinte comme Emmanuel Pierrat de collectionnite (2), sa passion est très particulière. Motus ! 

Quand Pie fait remarquer de façon impromptue à sa répétitrice qu’elle est son aînée de trois ans seulement, que veut-il insinuer là ? Ne lui avoue-t-il pas ne plus pouvoir se passer d’elle ? Et elle, qu’éprouve-t-elle à son encontre ?

Quant au professeur d’Ange, il cherche à se rapprocher d’elle pour lui déclarer sa flamme. Déstabilisée, elle finit par accepter ses rendez-vous, le champagne à la clé ! 

Comme l’a déclaré PPDA : « Le champagne c’est du chic, mais pas du luxe ».

A travers ses deux personnages masculins, l’auteure explore à la fois les liens de l’amitié, de l’amour et du désir. Elle pointe aussi le mal de l’adolescence : « Avant Kafka, personne n’avait osé dire que la puberté est un carnage. ». 

En filigrane de l’autoportrait de la narratrice, on devine l’académicienne belge elle-même, si on a en mémoire ses confidences lors d’interviews sur la période de son arrivée en Belgique. Elles ont en commun leur solitude, leur transparence… leur boulimie de lecture.

De nombreuses références littéraires ( les souvenirs de lectures d’enfance d’Amélie Nothomb), cinématographiques (Rohmer) et musicales (Skillex) jalonnent le roman. 

D’ailleurs David Foenkinos glisse, à juste titre, cette remarque dans son dernier livre La famille Martin : « sa référence à Amélie Nothomb lors de notre premier dîner m’avait laissé penser que j’avais affaire à un littéraire ».

Quant à l’épilogue, la romancière connaît le pouvoir des mots et ne se prive pas de manipuler la nitroglycérine contenue dans le langage pour tuer. 

Précisons que l’auteure belge imprime sa marque de fabrique et se fait un plaisir infini à glisser le mot pneu dans ses récits, sachant que les aficionados vont le traquer !

Amélie Nothomb décline une puissante ode à la littérature, un hymne à la lecture ainsi qu’un plaidoyer en faveur des classiques. Espérons que ce roman donnera le déclic à ceux qui boudent la lecture. Un récit sous l’oeil du « Big father » qui montre l’emprise délétère d’un père sur son fils. Un fils qui, dès l’âge de 8 ans, avait catalogué ses parents ; «  un sale type » pour le père, « une idiote » pour la mère.

L’écrivaine glisse habilement du registre de la comédie à la tragédie grecque et laisse le lecteur sidéré par ce conte cruel qu’est ce vingt-neuvième roman.

En situant le roman à Bruxelles, l’académicienne rend hommage à sa ville d’adoption et son poumon vert : la forêt de Soignes, aux Ardennes belges et aux citoyens belges en citant Jules César :«  Omnium Gallorum fortissimi sunt Belgae. » (3)

© Nadine Doyen


(1) Retrouver Nietzsche dans l’ouvrage de Marianne Chaillon : Ainsi philosophait Amélie Nothomb. Albin Michel.

(2) La collectionnite d’Emmanuel Pierrat

(3) « De tous les Gaulois, les plus courageux/les plus braves, ce sont les Belges. »

Philippe Mathy, Étreintes mystérieuses, Coll. Grand ours, Éditions L’ail des ours, 2020

Chronique d’Hervé Martin

Philippe Mathy, Étreintes mystérieuses, Coll. Grand ours, Éditions L’ail des ours, 2020


Ce petit livre est source de joies pour le lecteur. Composé au feu du regard et de la langue, il est né de la proximité qu’entretient Philippe Mathy avec la nature.

En guetteur sans but tel qu’il se définit, il puise sa poésie dans l’observation des paysages de campagne et des jardins qu’il fréquente assidûment, avec une vive attention aux arbres, aux oiseaux, aux bruissements de la nature et aux ciels qui les recouvrent.

Dans ces moments de quiétude, il est à l’affût de ravissements sonores ou visuels qui lui seront offerts.

Les peintures colorées de Sabine Lavaux-Michaëlis, couleurs automnales ou reflets de ciels accompagnent avec justesse les textes.

Le livre est composé en deux parties intimement liées. 

La première, sans titre, fait écho aux éclats de ce monde que le poète perçoit et révèle dans des proses poétiques à la fois sensibles, délicates et précises. 

La seconde, assez brève, intitulée au bord de l’encre, dit le désir qui anime le(s) poète(s) pour circonscrire, à jamais par les mots, ces émotions captées aux rivages du monde : ces étreintes mystérieuses.

Le lecteur comme au sein de la forge du poème, découvre ici la manifestation de la création  poétique.

Les poètes sont des révélateurs de beautés parfois invisibles. Philippe Mathy montre bien l’état qui naît en lui lorsqu’il est porté à la joie par une scène, un animal, un paysage… Saisi soudain, par ce que l’on nommait autrefois « l’inspiration ». On sait aujourd’hui que nul dieu n’inspire les poètes, si ce n’est leur sensibilité d’Être au monde.

Philippe Mathy est ainsi attentif aux moindres scintillements de lumières, qui percent l’ordinaire des jours.

«  Lumière rasante des beaux jours de novembre, douce et discrète sur les pierres des murs… »

C’est dans une attente sereine qu’il se laisse absorbé par l’univers(t) qui l’entoure. 

Ses mots puisent leurs sources aux paysages de la nature, aux feuillages des arbres ou aux successives lumières du jour. 

« Pourvu qu’on la veille, la lumière germera sous nos paupières. » 

Méditatif, il est comme un quêteur d’émotions, attentif aux moindres bruits, aux chants des oiseaux ou aux éclats de couleurs qui surgissent de l’apparente immobilité des paysages qu’il traverse.

« Une voix dans le silence. Chacune des syllabes frémit comme feuilles en automne, bercées par une brise légère. On ferme les yeux pour écouter ce qui se met à chanter plus loin que cette voix… »

Parfois l’instant vécu s’auréole d’une déception, devant l’échec de n’avoir pu saisir entièrement la joie qu’il recelait.

« La lumière est si belle et si nue qu’on rêve de lui donner la main pour s’avancer avec elle dans le jardin…/… Mais les couleurs vibrent au dehors, pas au-dedans. La transparence des vitres avoue des barreaux plus froids que l’acier ; le corps immobile ne sent monter en lui qu’un murmure de solitude. » 

Avec la voix du poète, c’est aussi l’enfance qui éclot dans le livre :

« J’ai dévalé le vallon, croisé quelques roches, quelques arbres, cueilli un chant d’oiseau, goûté au sourire du ciel bleu, ressuscité l’enfant sauvage d’autrefois. »

Ces moments fugaces puisés par les campagnes et les chemins la rappellent par bribes. Le poète retrouve alors la légèreté de l’enfance. Elle s’ouvre à lui avec cette faculté retrouvée d’accueillir les joies que les beautés de la nature procurent. 

« Étoile lointaine de l’enfance, sous quel regard berces-tu mon sommeil, pour apporter encore, après toutes ces années, tant de lumière à mes rêves ? ».

©Hervé Martin

NOUVEAU AUX ÉDITIONS TRAVERSÉES

Chronique de Lieven Callant

Christine Hervé, De l’autre côté de l’eau, Éditions Traversées, 106 pages, 2020, 15€


Sur la couverture, une vague se révolte. La mer, le déroulement infini de ses vagues occupent une place importante dans ce recueil. On retrouve le rythme. Le dépouillement comme une ouverture à un autre monde plus dilué. 

« Devant le bleu
des mers

tu sais uni
et solitaire

par le roulis des vagues
des galets de la plage

coquillage ensablé
le vivre encore possible

dans le silence des mots »

On s’habitue à ne retenir que l’écume, le sel, la collerette de coquillages sur le sable. Des larmes que recueillent le vent, le souffle comme le témoignage d’une émotion qui n’est jamais une lamentation. Dans ce livre en quatre parties, il est avant tout question d’émotion. Simple. Épurée grâce à un choix mesuré des mots.

« mer sans rivage
ni écho

et la chaleur infinie

des jours à chevaucher 

les vagues de l’indifférence »

La prose raconte, énumère, repère et laisse disparaître. Il est d’abord question de naissance, de comprendre d’où l’on vient, pourquoi cette différence, pourquoi cette solitude intrinsèque à l’écriture?

On s’exile, on cherche un chemin et on trouve la vie. Le quotidien avec ses quelques points de repères dans le passé et dans le présent. Écrire ressemble à dérouler une longue langue de mots, une étoffe qui gagne en souplesse au fur et à mesure qu’on la déploie. On gagne en conscience de soi mais aussi et c’est cela qui importe le plus peut-être, en conscience de l’autre, de sa déshérence, de sa solitude. Un cheminement qui nous force à progresser.

« Judith ou Yasmina

amandiers en pleurs

sur les rives
de l’oued desséché

soif d’une terre de repos

sous la lumière
des pays froids

intérieur de feu

le soleil les pousse

au vieil arbre
une dernière prière

des cimetières rasés
elles emportent leurs morts
à l’autel du coeur

et les désirs froissés
d’une jeunesse de sang

pour enfanter des gosses
à jamais étrangers » 

Lire c’est s’écrire en silence. C’est ce que s’efforce de dévoiler de livres en livres de numéros en numéros de revue toute la chaleureuse équipe de Traversées. 

Commandez dès aujourd’hui ce livre!

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Petit Éloge du Bleu – Zéno Bianu (Coll. Folio, Gallimard.)

Une chronique de Xavier Bordes

Petit Éloge du Bleu – Zéno Bianu (Coll. Folio, Gallimard.)


Dans ce petit livre, léger d’une centaine de pages, lourd de culture et de réflexions gaiement sérieuses, cédant à la facilité je dirai qu’on n’y voit que du bleu : sous prétexte d’ordre alphabétique structurant, Zéno Bianu, avec son habituelle et éclectique vivacité, décline toutes les variations qui lui chantent sur le thème du « bleu », thème qui touche forcément un natif le la Côte d’Azur tel que moi ! Il convoque à cet effet les références culturelles les plus diverses, écrivains, musiciens, peintres évidemment, etc. au cours de pages qui sont un festival où le clin d’oeil de connivence et de poésie, où la culture contemporaine, côtoient l’histoire de la pensée, et le Quattrocento y voisine avec Coltrane, le Zen, Rimbaud, la métaphysique, Wang Weï, la philosophie, la science-fiction, dans un optimiste et primesautier parcours en zigzag sous l’égide illimitée du Bleu, cet « emportement céleste » dont le peintre Yves Klein fut un des ardents promoteurs !

Du reste, ce merveilleux livre, qui tient si bien dans une poche, se place judicieusement dans la stratosphère de deux citations croisées, qui pour ainsi dire définissent son projet : « Ce vide merveilleusement bleu qui était en train d’éclore… » (Yves Klein), et « L’art suprême est celui de la variation… » (André Suarès). Le vide est évidemment ce qui appelle l’écriture et l’inspiration féconde de Zéno, et la variation son talent qui rivalise avec l’improvisation infinie du Jazz et de son blue’s. Dans Ouverture bleue, le prologue du livre, Zéno détaille toutes ses motivations, avec une clarté telle que je préfère, plutôt qu’en donner un aperçu maladroit, lui « céder l’écriture » : « Le bleu, on l’aura compris, se décline ici amoureusement. Telle une boussole qui marquerait sans relâche le Sud émerveillant. De A à Z, de l’Apnée au Zen, toute ma vie se retrouve sous la forme d’un abécédaire lumineux et virevoltant. Une histoire personnelle de l’azur en vingt-six épisodes. Une autobiographie au prisme du bleu.Un alphabet des exaltations, où découvrir les signes fervents de ma prédilection bleutée… Penser, voir, respirer avec le coeur, me souffle le bleu. Il se déploie en continu tel un kaléïdoscope d’états émotionnels. On dirait qu’il n’en finit jamais d’émettre son magnétisme. Pour qui l’écoute au plus vif, il permet de rayonner – et de rêver juste… Les noms changent, la source reste présente. D’où qu’on approche, le bleu ouvre un espace de pure immensité. Au fond du ciel comme au fond du coeur. Il mérite un éloge ardent. »

Qu’ajouter, sinon recommander la lecture de ce livre délicieux, profond, riche, inépuisable, dont la teneur rejoint l’intuition d’un autre Suarès, Carlo, ami de Joe Bousquet, qui écrivit « Le coeur du monde esr espace azuré et brise qui chante ». Zéno Bianu a sa manière à lui de chanter, foisonnante, en éventail, grave mais roborative et d’une sorte de nonchalance inimitable dans son voyage parmi les mots de la géographie terrestre aussi bien que culturelle. Un petit livre solide à fréquenter, surtout les jours de blue’s justement. Mon seul regret : rien sur le bleu touareg, ce bleu indigo qui déteint sur la face des Hommes bleus du Sah’ra, qui vivent sous un azur d’une intensité que renforce, ainsi qu’en le vers fameux d’Éluard, le safran ombré des dunes ondoyant jusqu’à l’horizon. Cela pourrait offrir à Zéno Bianu un programme de pérégrinations nouvelles, mais il lui faudra inventer une nouvelle lettre à l’alphabet latin !

 ©  (Xavier Bordes – 23/10/2020)

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Xavier Bordes, L’Astragalizonte & autres poèmes, Éditions Traversées, collection Poésie.

Une chronique de Claude Luezior

Xavier Bordes, L’Astragalizonte & autres poèmes, Éditions Traversées, collection Poésie, 213 p. Introduction de Lieven Callant –ISBN : 978-2-96-016582-1

À première vue, le titre peut sembler énigmatique. L’Astragalizonte,  statuette d’une joueuse d’osselets (ancêtres des dés; l’astragale est un des os du tarse, à savoir du pied ou de la patte du mouton), est attribuée au sculpteur grec Polyclète et fascine l’auteur de ce livre. L’Astragalizonte, nous précise Xavier Bordes, est une figure de la poésie, d’Aïleen, du coup de dés qui n’abolira jamais le hasard. La poésie étant elle-même liée au Nombre (…) Nous voici dans le monde d’un helléniste de renom, de surcroît musicien, musicologue et poète de haut vol. Mais ne vous découragez pas : jouons aux dés, entrons dans cet univers fascinant, malgré l’aspect imposant de cet ouvrage…

L’introduction  magistrale de Lieven Callant nous éclaire. Elle nous explique d’abord qu’Aïleen, mystique et mystérieuse, mère, sœur et épouse, femme et déesse occupe une place centrale dans l’écriture de Xavier Bordes (…) L’inspiration, énergie noire, dicte à l’homme ce qui souvent le dépasse (…) La poésie devient oracle, elle répond aux questions que l’homme se pose, selon des rites et en suivant des règles précises et spécifiques. Le poète se fait l’instrument de la poésie.

Cela dit, et contrairement à ce que s’imaginent certains, le poète est le plus terre à terre des humains… nous dit Bordes lui-même. Le poème est un rapport à ce qu’on appelle l’univers… la recherche au travers du langage d’une adéquation au monde. Il est construit avec ses images, juste pour nous mettre les pieds dans le « réel ».

Jouons donc aux osselets !

S’approprier un recueil de poésies (j’allais dire en poésie) est souvent affaire d’heures, de jours ou de nuits bénies, même s’il faut parfois  Pour la millième fois, ouvrir comme une fleur / Un poème à la lumière, avec ses étamines (…) Les présents fragments d’une odyssée inachevée se goûtent à petites doses, tant ils sont riches, denses en images et en pensées : ils ont occupé mon âme, quelques semaines durant. On entre dans une sorte de méditation laïque, comme si l’on épousait une calligraphie, goûtant la forme, l’encre, la construction et la déconstruction de la ponctuation, l’espace, tout autant que la signification propre des mots.

L’Astragalizonte aurait-elle pris le pouvoir ? Jetons ces poèmes sous nos yeux, invoquons Aïleen, déesse de la chance, de la fortune et du hasard : jouons !

… Au pays des phrases dont un vent étranger brosse les paroles, ensemble vers l’aurore, ainsi que les herbes hautes et luisantes sur la pente où des couples se cachent pour l’amour. Proximité de l’auteur avec la nature : Le printemps sent le désir et l’hormone. Des vestiges de l’Eden resurgissent de toutes parts, observant les nuées qui traversent le bleu surpris par le passage d’un avion. Ou par le retour d’une escadrille de colverts dodus comme des quilles.

Ou bien :

C’est à flanc de vertige que chante la cigale

Elle agrippe quelque écaille de réalité parmi la mouvance des airs

Constate le désordre et lui offre son rythme opiniâtre

Rien ne détourne son petit archet

Mistral, cigales : Bordes évoque également avec émotion sa grand’mère provençale, femme subtile et simple (…) qui réservait son âme pour les saveurs d’une beauté ordinaire. 

Revenons à la démarche poétique, qui n’est, malgré tout, pas vraiment la langue de tous les jours, mais celle du cœur, nous l’avons bien compris. Il faut s’efforcer d’habiter tel pays d’une langue maternelle, s’en imprégner comme un humus d’engrais, jusqu’à ce que son énergie souveraine à travers un corps de chair prenne la parole.      

(L’Astragalizonte me pardonnera-t-elle de citer si fréquemment l’auteur? Il faut bien admettre que ses phrases sont très belles et il me semble légitime de rendre ici au lecteur quelque senteur et saveur de son recueil…)

Coup de dés : silence avant la joie : Ce dont un poète parle importe moins que ce qu’il tait. Bel aphorisme suivi par : il y a tout au fond du poème un cristal chiffré qui ne se livre pas. Sans oublier les profondeurs océanes (à la première personne) : Bernard l’hermite, je squatte la coquille confortable du langage dont, en grandissant, j’élargis la spirale au fil des ans : dans ses tréfonds, elle recèle un abîme amorcé avec ma vie, d’où monte constamment la rumeur de la mer.

Humour tendre cousu ça et là, telle une dentelle :

Le corbeau comme toujours promet « demain, demain »

Il crie cela depuis l’époque des Romains

Poésie terrienne, on vous l’a dit, instinctive au-delà des thèmes souvent naturalistes qui ont pourtant souvent une connotation philosophique. Bordes se plaît à jouer avec la ponctuation, avec la place du mot et des majuscules dans l’espace de la page, avec une langue parfois à mi-chemin entre le texte vertical et une prose plus classique. Toujours il nous ramène aux règles du jeu (mais les dés ne sont pas pipés), de la métaphore, de la phrase construite, de la beauté qui guette le lecteur. Ce livre garde une intime cohérence tant par ses thèmes que par sa forme stylistique. Il en est de même pour divers autres textes qui suivent ces Figures de la poésie, dont Hellenika (Xavier Bordes est un fin connaisseur de la civilisation grecque) et Hivernales, à la « coloration » plus intimiste et qui évoque de nombreux voyages : 

Pouvoir de la parole

et nappe de la neige

Un brin d’espoir au fond du ciel

malgré la rivière verrouillée

prend de pâles couleurs

C’est l’Alaska sur les collines

un présent écrasé d’uniforme blancheur

Espaces ouverts à la manière de La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars…

Des semaines durant, nous avons joué aux mots, au hasard, au rêve, à la poésie. Avec L’Astragalizonte, avec Aïleen, avec Xavier Bordes. Depuis les îles grecques jusqu’au fond de l’Alaska. Sur un brin d’herbe et une goutte de rosée. Jusqu’au fond de la nuit et à la pointe du jour. Le coup de dés n’était pas vain…

©Claude Luezior

Commander le livre de
Xavier Bordes
au prix de 15€ttc est encore possible

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