Riverains infimes de Jean-Louis BERNARD, Éditions Les Lieux-Dits, Cahiers du Loup bleu, Strasbourg, 1er trimestre 2020, 46 p.
Essayons d’ausculter ou plutôt de respirer avec Jean-Louis BERNARD.
Paumes ouvertes, nous voici devant le dépouillement sacré du poème. Pas de titre (à quoi bon ?), juste une majuscule en début d’accord (j’allais dire de prière) pour prendre un souffle de vie. La mise à la ligne remplace la ponctuation qui s’est évaporée. Les espaces entre les « strophes » suffisent à nous donner l’oxygène de la phrase.
Le dénuement dans toute sa pureté, le blanc de la page, le polissage des mots, la brièveté de l’opuscule font œuvre suggestive.
Toujours à la recherche de clés pour cette écriture quasi-bénédictine, tentons le triple exercice suivant. Prendre le dernier vers de quelques poèmes : que reste-il à la beauté / de nos balafres / le secours de l’absence / le bréviaire de la nuit / métamorphoses / ne retenir que l’échancrure / le rien et nos réminiscences. Cela se tient : on est bien dans l’oraison de Jean-Louis Bernard.
Et si l’on recueille avec respect les premières lignes d’autres textes ? Mendiant / Il y a cette eau qui va / Toi qui dors / Je vous parle / Mes compagnes latentes / Geste gravé / Ou même l’absence / Au centre de nous… L’écrit garde sa prégnance.
Dans un élan onirique, reprenons de droite à gauche : Aucentre de nous / Ou même l’absence / Geste gravé / Mes compagnes latentes / Je vous parle… Ce qui fait également sens et reste dans l’univers de l’auteur…
Comme si chaque morceau de marbre, qu’il soit à terre ou au sommet d’une chapiteau, était lui-même le fragment presque interchangeable d’un tout, échangeant sa lumière avec le fragment adjacent. Il faut dire que les thèmes, j’allais dire, la philosophie du poète se cristallisent, à l’instar d’autres recueils, autour du silence affamé, du temps qui se désancre, d’un grand feu, de connivences, de paupières peuplées d’aveux futurs…
Et si la terre nourricière de Jean-Louis BERNARD était celle d’une prose ? Tentons d’en glaner çà et là quelques pépites : Au centre de nous, cette peur omniprésente dans l’obscur tremblement de chaque mot.Derrière la peur, une extase funambule en souvenir du temps où les voyelles se faisaient femmes détrousseuses de verbe, où des rites sauvages et lents défloraient la nuit horizontale. En marge de nous-mêmes, entre stèles et banquises, la somnolence vertueuse des jours et la jubilation des abîmes. Mis en prose (que l’auteur me pardonne ces équilibrismes !), le poème se tiendrait, lui aussi, en parfaite cohérence…
Chaque brisure de marbre semble ciselée par une main invisible. L’homogénéité du propos résiste aux froissements et défroissements des images. À chaque sanglot, sa bure de silence.
Rares sont les poètes qui, dans leur monastère, arrivent à un tel essentiel.
Trajectoires tronquées de Gérard Le Goff, nouvelles, 177 p., Éd. Stellamaris, Brest, 2020
De manière étonnante, le poète Gérard Le Goff, dont on connaît les poèmes de haute tenue, affirme ici une plume de prosateur. Ce qui ne va pas nécessairement de soi. Ces dix nouvelles vont nous entraîner dans un monde onirique, voire fantastique. Le récit, souvent à la première personne, nous tient en haleine et permet une sorte de complicité, de pacte, entre le lecteur et le narrateur. Des points d’interrogation invitent à découvrir d’autres enchaînements, d’autres mystères. Le titre du livre, Trajectoires tronquées, est également justifié par le fait que ces histoires étranges, voire cauchemardesques, finissent volontairement par une sorte d’inachevé, d’ouverture vers une suite improbable, comme si elles allaient continuer leur vie propre. Comme si le rêve allait rebondir dans un prochain épisode.
Vous avez dit « poète » ? L’on remarque bien que Le Goff, dont le style est tout à fait cohérent et maîtrisé, est un amateur de mots : une closerie, une songerie, un caboulot, un bouge, un loufiat, le fourniment. Non, ce ne sont pas des inventions à la Guy des Cars, mais des termes dormants que l’on trouve dans les dictionnaires. Charme d’une écriture tout à fait rigoureuse mais riche et imaginative. Certaines références visuelles nous entraînent dans un univers impressionniste qui nous fait penser au Grand Meaulnes d’Alain-Fournier. L’harmonie et la sérénité de cette nature, sous un soleil souverain, se révélaientavec une évidence telle que le frisson consenti par le promeneur s’accordait à son pouls, son cœur aux battements sourds de la sève, l’haleine du monde à son souffle. Les vivaces et les arbrisseaux sauvages avaient ici imposé leur suprématie depuis longtemps. C’était un feu d’artifice de gerbes et de corolles jaunes, rouges, bleues, compliquées de gradations que l’on ne retrouvait pas dans un cercle chromatique. S’ajoutaient à ces gouaches vives les savants découpages des feuilles, le port altier des tiges et des hampes, les fragrances flottant dans les ondulations de la brise, les froissements des élytres de tout un peuple invisible, les enluminures volantes de papillons (p.123). Quelle plume !
Le ton a un rien de précieux, à l’époque du laisser-aller en écriture. Néanmoins, le rythme est souvent syncopé : Je cherche ma respiration, craignant que mes jambes me trahissent, se dérobent. Ne pas tomber. Ne pas sombrer dans ce remugle. Avancer, mettre de la distance. Bientôt, les édifices s’espacent, s’estompent dans le sillage de ma fuite éperdue. Et ce que je crois être le ciel s’ouvre (p.54). Les dialogues tout à fait dépouillés, voire rudes ou cinglants, une coexistence subtile du vraisemblable et de l’invraisemblable ainsi que le parfait déroulement du suspens (qui nous remémorent la romancière Joëlle Stagoll dans Rira aux larmes ou dans Anka) confèrent à l’ensemble une redoutable modernité.
Certaines pulsions (le clown haï) et distorsions de l’âme (dans Le gardien ou dans Le cloître, par exemple), maintes hallucinations ou perceptions étranges nous ramènent également aux descriptions cliniques du neuro-psychologue Oliver Sacks, auteur de L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau.
Avec son scalpel, Gérard Le Goff nous promène ainsi dans un monde (le sien, le nôtre : n’avons-nous tous l’expérience de la folie dans notre processus onirique ?) tout à la fois magique et merveilleux, à mi-chemin entre le conte fantastique et certains errements de la personne humaine.
Parcourir le silence – Photographies de Nathan R. GRISON/ Textes de Laurent GRISON – Éditions Unicité (2eme trimestre 2020), 50 pages, 13€
« Six kilos et demi, six kilos et demi de rêve » (p. 27)
Le père Laurent (écrivain) et le fils Nathan (photographe) Grison proposent ici leur sixième livre commun. Le jeune Nathan, homme de relations internationales, essayiste et géopoliticien en acte, se déplace sans arrêt dans le monde (ici, l’Europe de l’Est, et des bouts d’Asie) et photographie – à chaque sortie de congrès, chancellerie ou Q.G. – ce que la rue du réel montre, y joignant toujours et seulement trois mots. Laurent, universitaire, critique d’art, polygraphe et poète, réceptionne une photo du fils, puis formule et expédie un court commentaire, intégrant les trois termes de la consigne, pour susciter l’envoi d’une suivante (douze de ces aller-retours sont ici retenus).
Les photographies de Nathan Grison sont des images exemplairement prosaïques et d’une puissante unité. Trois thèmes de son attention créatrice se livrent nettement : désaffection ( objective : désuétude, ou subjective : insensibilisation. C’est le monde du désoeuvrement même, avec son intentionnalité en écharpe, son ambition mutilée – et, logiquement, à proportion, la responsabilité propre en berne); avertissement (cette récente dévitalisation de l’Histoire est comme une semonce, qui doit faire songer à ce qui fut manqué, qui invite à choisir ses véritables regrets, qui est comme un conseil de discipline pour tous les cancres du Temps, et prévient solennellement des désillusions à venir); élégie enfin (une sorte d’ironie mélancolique submerge les scènes, comme on détaillerait les grimaces d’un ex-avenir radieux, comme le constat glacé de radicalités mortes de ridicule – comme la blague du terroriste vieilli, trop ventripotent pour boucler correctement sa ceinture explosive : étrange célébration de virtuosités démodées, de tours de mains fossiles, de pannes techniques de la fidélité). Le monde de cet artiste est fait d’exemples de survivance oisive, de contemporanéité figée, comme une face sombre et dérisoire de la synchronicité jungienne – des choses qui ne viennent se passer ensemble que pour partager leur mutisme !
Mais tout cela, bien sûr, les images le permettent sans pouvoir elles-mêmes l’établir. Toute image est au mieux un instantané réussi (qui ne sait ni avoir duré ni durer autrement), une apparition cadrée (qui ne sort justement pas de son « cadre », qui se coupe et nous coupe de ce qui l’entoure, qui n’a de socle et d’horizon qu’embarqués en et avec elle), une présence sourde et muette (qui ne peut réagir elle-même à ce qu’elle contient, ni même arpenter son propre calme, et bien sûr jamais rectifier notre myopie d’elle ou prendre en charge nos objections).
C’est là que le père écrivain intervient, qui fournit à l’image de quoi se contextualiser, se déployer dans ce qui la cause et ce qu’elle effectue, reconfigurer son offre sous la demande des regards. Et Laurent Grison réussit un travail de narration fine (parce que spéculative) et fidèle (parce que fervente) : l’intelligence paternelle se réjouit (et nous aussi !) de ce que les images montraient sans pouvoir le dire elles-mêmes : la beauté, même perdue; l’ordre, même mesquin; la perfection, même rêvée. Notre auteur formule avec justesse, pertinence et concision les latitudes réelles des choses ( le pouvoir d’un étal de boucher, le modelage du vent par les courbes d’un monument, les pages à jamais figées d’un livre des parois), leurs ménagements ou affrontements croisés ( la même radioactivité qui vide le nid a épargné son arbre; une église plaint sincèrement la rouille et le délabrement de l’arbre de la Liberté venue la concurrencer), les équilibres délicats, en tout monde humain, entre les choses, les personnes et les actions (la bouleversante jeune vendeuse de riz qui s’assoupit, en plein marché thaï, la tête entre ses coudes, sur le plateau de sa balance – qui enregistre mécaniquement le poids précis de son abandon, ou cet homme que seule la surdité de son vieux chien de garde rend nostalgique). Pour dire ce beau travail de restitution, une certitude : la mémoire a retrouvé ici les mots mêmes qui lui avaient permis de surgir ! « La vicissitude de l’histoire est un aiguillage silencieux » (p. 31)
L’âme du fils peut-être plus élégiaque et satirique, celle du père plus dramatique et lyrique, nos deux artistes ont pour esprit commun leur visée d’ élucider, assumer et espérer.
Élucider, parce qu’il n’y a qu’une façon de se charger de ce qui a perdu son sens : le comprendre. Comme Raymond Aron demandait à l’historien de rendre au passé l’incertitude du présent qu’il avait été, on sent dans l’image et le texte l’acuité d’une même question : que faire de ce qui en nous n’aura pas marché ?
Assumer, parce que, si l’Histoire n’est clairement qu’une architecte posthume, ce n’est pas une raison, pour la conscience historique, de flancher ! Assumer, c’est réintégrer le passé perdu, réaccueillir les particularités vaincues. Comme une version de convivialité donnée par l’Esprit-Saint : réalisme des Hauteurs !
Espérer, enfin, parce que même les Incarnations ratées méritent leur Ascension.
Tout art est un pouvoir de mise en présence; marier ainsi (délibérément, et filialement !!) deux arts, c’est alors comme croiser ces pouvoirs, et présenter autrement, publiquement, contagieusement, deux consciences l’une à l’autre, les liant à une sorte de crochet intemporel.
L’animal humain, on le sait, n’a ni le monopole de l’échange, ni celui de la représentation; mais il est le seul animal à pouvoir communiquer ce qu’il se représente, et à se représenter son propre pouvoir de communiquer. Il est donc, pour le dire ainsi, le seul être capable de faire parler les images (comme Laurent ici celles de Nathan), et d’imaginer ce que parler peut faire (comme Nathan à chaque fois le sollicite, comme agitant devant son prolixe torero de père le chiffon rouge de ses clichés). C’est que l’humain est à la fois père et fils (relatifs) du Logos : il en élève ce qu’il y féconde; il fait naître ce dont il hérite !
Ce livre engage son lecteur à venir suivre ses « expériences esthétiques ». La promesse est tenue : toute expérience esthétique fait vivre une rencontre de formes qui agit en retour sur nos formes de vie; c’est ce qui se passe. Et si « les errements ne sont beaux que pour ceux qui ont la certitude de ne pas tomber » (p. 17), comme dit sobrement (et lucidement) Laurent Grison, nous pouvons nous perdre tout à loisir dans ce petit livre, dont le cran enchante et redresse.
Santiago Montobbio, Vuelta a Roma, Editions Los Libros de la Frontera, collection El Bardo, 2020, 28€.
Le voyage du poète espagnol Santiago Montobbio à Rome en 2017 lui avait permis, dans son livre Poesía en Roma, d’explorer, avec une joie nouvelle dans son œuvre, les racines de la culture européenne, les ruines de la Rome antique, les artistes qui ont vécu dans la ville, les traces de leur passage et de leur création. Ce qui nous fascinait dans ce recueil était l’expérience du lien que Montobbio tressait entre nos images ou nos souvenirs de Rome et notre être d’aujourd’hui, dévoilant l’oublié ou l’inconnu pour enrichir le familier.
En 2019, Santiago Montobbio retourne à Rome, et, évidemment, son regard est différent. Si l’éblouissement est toujours là, si le poète nous fait lire à chaque page, dans presque tous les poèmes de son nouveau recueil, le bonheur d’arpenter les rues de Rome, de retourner dans les cafés, les restaurants, sur les places, s’il note les marques du passage du temps, le fait qu’il s’agit d’une seconde visite opère nécessairement un déplacement. Ce déplacement est à la fois question et crainte de la réponse : qu’est-ce qui différencie le voyageur qui ressent avec gourmandise et passion les impressions de la ville qu’il visite d’un banal touriste ? en quoi un séjour de quelques jours à Rome, aussi introspectif soit-il, peut-il transformer le visiteur de voyeur en être libre comme un ange ou un oiseau, deux types de créatures ailées très présents dans le recueil ?
La réponse de Montobbio est diverse. Il dit par exemple « Je ne […] photographie pas / comme un touriste. Je le fais / avec respect et tendresse », mais cela ne nous convainc pas vraiment. Il retrouve sans cesse des impressions anciennes mêlées aux impressions nouvelles, qui évoquent d’autres lieux, d’autres pays, et souvent, évidemment, l’Espagne et Barcelone. Rome devient de ce fait une ville-monde, et Santiago Montobbio, dans l’avant-dernier poème du recueil, écrit à l’aéroport, évoque sa conférence parisienne séminale de 1999, Europa : un café nunca está lejos, où il mettait en évidence l’unité culturelle du continent européen. Mais l’arpentage compulsif des rues et ruelles de Rome, à la recherche des églises ouvertes, prouve bien que le poète est malgré tout toujours en visite, donc extérieur. Le seul moyen, finalement, de ne pas être touriste est de parvenir, par une espèce d’ascèse, à se laisser envahir par la simplicité des choses, à faire taire son moi dans la sensation du moment, l’observation empathique de ce qui est.
Vuelta a Roma est une succession de poèmes, le plus souvent très brefs, détaillant les impressions au moment même où elles surviennent (une courte série de poèmes est rythmée par les cloches donnant l’heure, midi (p.70), midi et quart (p.72), midi et demi (p.76)), quitte à les noter en marchant ou dans l’obscurité d’un cinéma. Parce que seule l’attention à ce que l’on ressent permet d’accéder à « la liberté / et la vérité ». Santiago Montobbio médite à plusieurs reprises sur l’expression « à l’air libre », qui n’est pas qu’une notation de lieu, car être à l’air libre, c’est de fait être libre comme l’air, libre et vrai. Et il s’agit, comme le disent joliment ces vers, de « vouloir être / ce jasmin, ou un jasmin ainsi, / comme celui-ci, dans une rue du Trastevere » qu’un encombrement avait obligé le poète à emprunter.
Vuelta a Roma témoigne à la fois de l’effort de l’ascèse et de la joie de la sensation libre. Et de la joie que la poésie jaillisse sans cesse, comme l’eau des fontaines de Rome.
Il est encore temps ! Jean-Philippe Blondel ; Actes Sud junior (14,50 euros – 140 pages) Avril 2020.
Jean-Philippe Blondel confirme sa connaissance de la psyché des ados, de leur vocabulaire, dans ce roman si actuel. Il sait si bien se glisser dans leurs pensées.
Avez-vous la mémoire des dates ?
Le prologue, daté du 15 mars 2019, met en scène la jeune narratrice remontée contre des journalistes, venus couvrir la manifestation qu’elle a, elle-même, initiée.
Puis l’auteur remonte de l’été 2018 jusqu’au jour de ce défilé planétaire.
Suivons le parcours de l’héroïne Lou, 15 ans, brevet en poche, qui s’interroge sur son avenir et sur la finalité de ses études. Son « A quoi bon ? », leitmotiv qui scande le début du récit laisse transpirer une sorte de renoncement à poursuivre au lycée. Un malaise en cours d’histoire-géo, inquiétudes de la mère, visite chez le médecin à qui elle confie la cause de ses peurs : « Le climat ».
On peut la comprendre aisément vu la pléthore de vidéos anxiogènes de collapsologues, de « dystopies » qui circulent sur le net. Souffrant d’une vague dépressive, elle se fait/déroule son film catastrophe, renonce aux projets. C’est dans cet état d’esprit que Lou, incolore, débarque au lycée. Un peu à la marge, c’est au CDI, son refuge protecteur, qu’une autre élève, Carmen, l’aborde sous prétexte de l’interviewer. Cette rencontre la trouble, serait-elle amoureuse de Carmen ou de Victoria, d’une fille ? Grâce à l’invitation de Carmen à une fête, elle se sent enfin exister, et va ressentir les premiers émois amoureux avec Valentin qui, fortuitement, lui ouvre les yeux sur l’existence de Greta Thunberg, symbole de la lutte pour le climat, « la grande figure de ce temps » pour J.M Le Clézio. Inconnue de Lou pour qui le nom évoquait plutôt une actrice allemande, c’est la grande Révélation. Cette vidéo avec « le hastag Climate Strike » est le délic qui ravive ses cauchemars de villes submergées, de canicule, de virus, de fin du monde imminente. Puis retour à la vraie vie avec cette idée obsessionnelle de plongée dans le précipice.
Son médecin ne lui avait-il pas conseillé d’agir ? « Aimer, c’est agir », a écrit Hugo.
Lou, ne signifie-t-il pas « battante » ?
On assiste à la mue de Lou, qui dans un sursaut de volonté, ses convictions chevillées au corps, va remuer ciel et terre pour se bouger, mobiliser ses congénères, s’organiser, confectionner des slogans faisant écho à : « Au secours, ça brûle », « Climate Action now ». À l’instar de Greta, cette égérie rouquine d’un an son aînée, son énergie croît de plus en plus au point d’être nommée « La Greta Thunberg du Grand-Est ! »
L’auteur souligne le danger de la surconsommation des réseaux sociaux, dénonçant par exemple twitter peuplé de « haters ». Autre côté néfaste : le manque de vocabulaire, tel est le reproche d’un professeur à ses ouailles (qui abusent de mots grossiers, de termes de geeks). Ces « digital natives » vivent à l’heure du zapping,« matent des mèmes », scrollent la vie des autres, postent des photos sans intérêt des plats qu’ils mangent, sont addictifs aux likes, aux flammes de leurs followers.
Son talent de portraitiste,Jean-Philippe Blondel, l’a déjà déployé dans La grande escapade. Ici, il nous offre une galerie très diversifiée : on croise les journalistes que la narratrice trouve lamentables, une enseignante qui se pavane « dans les allées de sa classe comme une duchesse à Versailles », celle qui ne jure que par le programme, une autre autoritaire, une vraie « dictatrice », que Lou soupçonne d’être » climato-sceptique ». Au contraire Mme Lafontaine, « la théâtrale, au rire enfantin qui illumine son visage », l’encourage. Il y a ceux qui vouvoient leurs étudiants par respect. Parmi les élèves qui se démarquent :Victoria la bourgeoise tatouée, qui avec ses « airs de sainte-nitouche » dissimule « une graine de révolutionnaire », Carmen, « la lave en fusion », Lina, experte en street art, disciple de Banksy.
Les chambres d’ados dont le décor traduit leurs goûts du moment sont évoquées : pour Lou, il y a eu la période des posters de chanteurs au mur. On lit John Green, dont « les héros ont beaucoup de problèmes ».
L’écrivain explore avec justesse les relations parents/progénitures, profs/élèves
Il évoque le moment particulier où Lou endosse le rôle « de mère de sa mère », drapant celle-ci de tendresse.
Il souligne la disparité des niveaux sociaux, ce qui oblige les parents à des sacrifices et certains élèves à renoncer à des études en raison des frais engagés.
Ceux qui ne connaîtraient pas Jean-Philippe Blondel vont vite être séduits par « sa petite musique », comme la dénomme le libraire de « la Griffe noire ». Ses comparaisons sont imagées : « Nous sommes des cormorans dans du mazout », les larmes de Lou ? « des cascades, des chutes, Niagara et Iguazu en même temps ».
S’y ajoutent le zeste d’humour (« l’aîné de mes soucis »…) et la griffe d’un professeur d’anglais qui glisse mots ou expressions dans la langue de Shakespeare: « warrior », « You’re way out of my league », « crush », « strange »…(1)
La chute est réussie puisque l’auteur oblige le lecteur à retourner en arrière pour saisir l’indice qu’il n’a pas remarqué concernant un adolescent.
Jean-Philippe Blondel montre comment « la gamine suédoise », militante clivante, devenue par son charisme un mentor pour toute une génération, a réussi à fédérer des milliers de jeunes. Seraient-ils plus conscients que les adultes de l’urgence ? Il est vrai que nous peinons à imaginer une catastrophe tant qu’elle n’est pas sous nos yeux. Il pointe l’urgence, cette absolue nécessité de changer de mode de vie et de prendre au sérieux la verte semonce de la jeunesse. Ne doutons pas de l’impact de Greta Thunberg sur les jeunes qui, à leur tour, influenceront leurs parents.
Rappelons un de ses tweets : « Quoiqu’il arrive, nous n’abandonnerons jamais. Nous ne faisons que commencer ».
L’écrivain troyen signe un passionnant roman engagé, aux dialogues savoureux. Son but est de « rendre hommage à cette génération qui lutte pour que la planète ne devienne pas un enfer », pour vivre dans un monde meilleur.
A lire absolument et faire lire par le plus grand nombre, car « l’essentiel, c’est de sauver la planète », « il est encore temps même s’il est déjà tard ».