Bernard Perroy, Un rendez-vous avec la neige, Editions L’Enfance des arbres.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Bernard Perroy, Un rendez-vous avec la neige, Editions L’Enfance des arbres.

Depuis les lointains de l’enfance, la neige est une jouissance claire. Le poète Bernard Perroy écrit dans ce nouveau recueil qu’elle nous transforme « en aventuriers de la joie ». C’est dire qu’elle est perçue ici non comme le dur environnement saisonnier des montagnards mais plus comme un moment heureux dans un séjour à la montagne. Les pastels lumineux de Nathalie Fréour vont dans ce sens, esquissant ici ou là quelques sapins sur une pente enneigée.

Il y a ces pastels, il y a les mots en caractères d’imprimerie couleur gris clair. Ce recueil lève ainsi en nous, en même temps qu’une lumière blanche, immatérielle, la douceur de matières qui semblent de feutre doux ou de flanelle. En parfaite correspondance avec l’écho sensitif que la neige produit en nous. Moi qui aime tellement suivre les rêveries de Gaston Bachelard, je m’étonne qu’il n’ait pas écrit sur la neige.

Outre la citation d’Hélène Cadou en exergue, celle de Gilles Baudry, donne d’emblée le ton. Elle reprend le titre d’un des recueils du poète de l’abbaye de Landévennec: « Il a neigé tant de silence ». Car la neige, si elle est expérience physique de blancheur et de silence, a ceci de singulier qu’elle nous met face à nous-mêmes. Le paysage, les choses, « arbres », « blanc pays », « la ligne de crête » sont rendus à un état minimaliste, pauvre. Cela donne l’impression d’une circulation élargie, d’un monde flottant, tremplin à la méditation. 

Ce recueil de Bernard Perroy nous emporte dans une rêverie neigeuse sur ce moment où tout se défait, les formes, les couleurs, les distances familières. « Nos cœurs mendiants s’effarouchent/ de la grandeur des lieux ». C’est dire si le poète ressent vivement la présence mystérieuse de la neige. Substance, matière, celle-ci pose un voile d’inconnu sur le monde : « la neige bleuit, devient mystère ». 

La neige est par essence matière poétique et Bernard Perroy sait le rendre dans le grain de la voix : 

« Royaume de silence/tu nous élèves, nous approfondis,/que nous allions,/malgré nos cendres et nos scories/vers cette blancheur/qui de l’intérieur nous habille… ». On comprend aisément pourquoi les Editions L’Enfance des arbres crées par Jean Lavoué, tournées vers la spiritualité ont accueilli ces deux artistes.

Aventure intérieure, la neige ? Assurément. Bien plus que phénomène atmosphérique qui transforme le quotidien dont elle est la parfaite antithèse. Bernard Perroy évoque un paysage de montagne avec cirque qui s’intériorise jusqu’à devenir « un chemin à poursuivre de ligne de crête en ligne de crête ». Le monde et ses bruits font sécession emportant « les peaux mortes de notre âme ». C’est une renaissance qui pointe dans « la douceur inégalée d’une parole d’aube ». Dans ce rendez-vous avec la neige, quelque chose de neuf, de revigorant s’ouvre qui se dit dans les mots du poète.

Le lecteur adopte lui aussi ce regard, la neige se fait moment intérieur, absolu de silence, de pureté et de lumière. Dès lors, avancer dans la neige prend la forme d’une ascèse du corps et de l’esprit. Dans la magie des mots du poète.

© Marie-Hélène Prouteau 

https:fr.wikipedia.org/wiki/Marie-Hélène_Prouteau

Paul Mathieu – D’abord un peu de jour – (Ed. Estuaires – Hors-série n° 8 – 94 pp.)

Chronique de Xavier Bordes

Paul Mathieu – D’abord un peu de jour – (Ed. Estuaires – Hors-série n° 8 – 94 pp.)

Un recueil de poèmes qui frappe par sa qualité de papier, et d’impression, avant de surprendre par le contenu poétique, une longue et intéressante méditation, dans une écriture qui doit tout à l’oralité « prosodique ». L’auteur s’y donne sur le ton du « on », s’y anonymise, afin d’être tout près du quotidien, et de détecter dans son cheminement des éclairs de poésie, pareils à ces lueurs dont les flaques d’eau, après une averse qui aurait rénové notre sensation du paysage, balisent une tranquille promenade.

Il s’ensuit pour le lecteur une sensation où fusionnent sérénité et intimité. Aux détours du discours poétisant, surgissent à foison de simples trouvailles d’expression, qui chaque fois incitent à la réflexion, au constat songeur : « Tiens, Paul Mathieu me fait apercevoir ceci, je n’y aurais pas pensé… » Si bien que l’on avance de page en page comme vers un but profilé, toujours à venir, mais qui durant le trajet nous dispense des « échantillons » riches de profondeur secrète, comme pour régulièrement rénover le regard, en dénouer le rien de lassitude qui pourrait s’amorcer.

De là vient que ce livre se lit en continu, un peu comme un roman. On entre dans une sorte de poème unique, fait d’un peu de jour en effet, que je comparerais volontiers, sans les confondre du tout certes, avec « Dans le leurre du seuil » d’Yves Bonnefoy. Ce sont des livres-poèmes qui nous accueillent dans leur monde, nous y retiennent, nous en instruisent par mille façons de sentir et de scruter les détails ordinaires de la vie, de la « condition humains » dirais-je pompeusement, et l’on ne tient pas vraiment à en ressortir, tant on est heureux de lire comme si l’on ne l’avait encore jamais vu de près, un quotidien que nous connaissons tous.

J’avais d’abord pensé introduire des citations à l’appui de ces remarques, admiratives mais quelque peu abstraites et générales. Finalement je ne le ferai pas. Ce serait comme tailler un fragment dans l’élan continu d’une guirlande dont chaque instant n’a sa véritable valeur qu’en tant que suite de ce qui le précède et intuition de ce qui va le suivre. Toute découpe, si l’on me comprend, serait banalisante et ramènerait à une prose quelconque ce qui est une poésie qui n’a rien d’ordinaire. Lorsqu’on avance dans ce genre de cérémonial pensif, comment avoir l’idée d’en stopper un moment la mélodie liturgique, pour en extraire des phases (et des phrases) qui seraient privées de la cohorte indispensable d’échos, qui seule nous donne de ressentir la dimension de la nef invisible qu’elle fait exister, qu’elle élève autour du on (le « jeu » du « je » caché du poète) à mesure de notre progression de lecteur. Paul Mathieu, par ce « on », s’est organisé pour être à la fois proche, modeste, accessible, tout en ne lâchant jamais la main de ce/celle que jadis on appelait la Muse, figure que j’aime bien, aussi démodée qu’elle paraisse. Ce n’est pas au commentateur à démolir cette fine chorégraphie langagière, ce « pur travail de fins éclairs », comme dirait Valéry, sous prétexte d’en faire l’éloge. Le mieux que je puisse faire est de tenter de communiquer ma joie d’avoir lu ce poète, dont à ma grande honte je ne connais(sais) rien, pas même la personne, et qui de surcroît, collabore aux destinées de la revue Traversées, auxquelles je m’intéresse également. Merci Paul, pour ce beau livre dont tous ceux qui prêtent d’habitude un peu l’oreille à mes avis, j’en suis certain, se délecteront !

                                                                       ©Xavier Bordes. 24/08/2020

Carolyne Cannella, Parcelles d’Infini, Éditions Alcyone, collection Surya, Saintes, 2e trim. 2019.

Carolyne Cannella, Parcelles d’Infini, Éditions Alcyone, collection Surya, Saintes, 2e trim. 2019, ISBN : 978-2-37405-059-1

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http://www.editionsalcyone.fr/442368323

Sur cinq vers asymétriques et toujours renouvelés , Carolyne Cannella décline les parcelles d’un infiniment grand, d’un infiniment poétique, tout à la fois intime et cosmique, humble et puissant : celui de l’Amour.

De manière générale, l’absence quasi-totale de ponctuation (ni chair   ni os), les libertés orthographiques voulues par l’auteur (dans la coulée de la scève) ainsi que  des audaces (tout se fait  de se dé-faire) donnent au texte un supplément de modernité et de mystère.

De même, la typographie changeante de ces quintils, tels des vagues de mots et d’incantations :

      Sortir du chemin

la rupture est provisoire

à l’inéluctable

      dire oui

          et s’accomplir

D’emblée, l’on ressent à quel point la poétesse cultive les espaces, les silences, telle une musicienne à son archet, telle une orpailleuse au fil de l’onde. D’emblée, le rythme dicte sa présence, la respiration gagne toute sa place.

Certes, on y trouve les mots de sa passion première, la musique (luth, Bach, chant, accordé, résonance), mais également un tropisme pour le mouvement (se glisse, se balancent, nous franchissons, s’approchent, ondule) comme si la danse était un trait d’union entre l’univers sonore et une vie gestante de frémissements. Cela dit, il nous semble que Cannella est ici avant tout poète, marieuse de mots, artiste-peintre friande d’images et vouivre du sens :

Nous  réceptacles du vivant

nous  qui transmutons

l’aube en crépuscule

et nos silences féconds

en paroles de lumière

 Souvent sensuelle (Sur les vagues qui scintillent / aller nue  et danser / neuve à chaque instant…) elle s’adresse parfois à l’être aimé en majuscule (Toi, Ta présence) mais toujours avec délicatesse:

De caresses en murmures enchantés

tu m’effeuilles, tu m’enflammes

sous l’irrésistible maelström

de tes hauts plateaux

aux délires impeccables

Minuscule approche pour un recueil élégamment imprimé sur papier blanc nacré : comme si la place du rêve, la forme graphique des mots, leurs sons chuchotés par le lecteur avaient valeur de prière, c’est à dire de langage avec un Plus Haut.

                                                              © Claude LUEZIOR

NATURE HUMAINE de SERGE JONCOUR Flammarion ; Rentrée littéraire – 19 août 2020 (398 pages- 21€)

Chronique de Nadine Doyen

Nature humaine, parution le 19 août 2020, 21 €, 145 x 220, 416 pages

NATURE HUMAINE de SERGE JONCOUR  Flammarion ; Rentrée littéraire – 19 août 2020 (398 pages- 21€)

Un nouveau Joncour annoncé, en librairie on accourt, tant l’auteur nous a rendus addictifs à ses intrigues. NATURE HUMAINE,(1) ce titre gigogne, qui peut englober bien des sens/des possibilités, d’emblée interroge. C’est avec bonheur que l’on retrouve l’ADN de « l’écrivain national » !

Serge Joncour appartient à cette famille d’écrivains, dite « des transfuges », ces enfants de la campagne qui s’en sont éloignés mais en font leur terreau littéraire.

Citons le roman solaire L’amour sans le faire, devenu le film « Revenir » sous la caméra de Jessica Palud qui met en scène le retour de Franck à la ferme familiale.

Rappelons également que l’auteur a signé la préface de Petit paysan de Catherine Ecole-Boivin, qui rend hommage à cet homme, à rebours de la mondialisation, cultivant sa terre comme ses ancêtres, refusant de la tuer avec engrais, pesticides. Rien ne vaut la binette ou le fumier.

Cette fois-ci, avec Nature Humaine, l’auteur creuse plus profondément son sillon agraire en mettant en scène les Fabrier dans leur ferme du Lot, paumée au milieu des coteaux aux Bertranges (lieu familier pour les lecteurs de L’Amour sans le faire). « Une mine d’or végétal » .

Mais « La nature est un équilibre qui ne se décide pas, qui s’offre ou se refuse, en fonction des années. », et qui est soumise au dérèglement climatique. 

Avec son prologue in media res (daté du 23 décembre 1999), Serge Joncour sait ferrer son lecteur. 

On s’interroge : Que s’est-il passé pour qu’Alexandre se retrouve seul dans ces murs qui ont abrité toute sa famille ? Comment en est-il arrivé là ?

Que fomente-t-il avec « les mortiers et le fuel » ? « Tout était prêt », nous indique le narrateur, ce qui accroît le mystère. Par sa construction originale, il maintient le suspense avec brio.

L’auteur remonte le temps de 1976 à 1981 d’abord, enjambant les décennies et retrace le quotidien d’éleveurs, d’agriculteurs, maraîchers sur plusieurs générations.

C’est d’abord la chaleur qui saute au visage du lecteur. 76, été caniculaire, « la nature tape du poing ». Les terres sont craquelées, « les prairies s’asphyxient », les bêtes crèvent de soif.

C’est sur les épaules d’Alexandre, le pilier du roman, 15 ans au début du récit, que repose la transmission du domaine des parents. Il apprend le métier dans un lycée agricole. Un travail sans relâche, qui « embrasse le vivant comme l’inerte », souligne Serge Joncour et qui exige d’avoir de multiples compétences. Un métier auquel le romancier rend ses lettres de noblesse.

C’est tout un mode de vie que Serge Joncour autopsie et détaille. Des journées rythmées par la télé. Le rituel du JT de 20h (violence des luttes au Larzac, attentats…). Midi Première, Apostrophes. Bel hommage rendu à Mitterrand : « un intellectuel champêtre, un stratège ami des fleurs ».

Autre rituel :l’incontournable expédition du samedi au Mammouth en GS ! « l’extase, une fois les portes franchies » de « cette cathédrale de tôle et de béton », l’immanquable goûter à la cafétéria.

Mais pour le père, c’est une affaire de business, l’agriculture sacrifiée sur l’autel de la finance ! S’assurer un revenu, c’est être entraîné dans le système productiviste.

Un vent de nostalgie souffle chez les grands-parents lors de leur dernière plantation de safran.

Un crève-coeur pour ces « paysans dépositaires de gestes millénaires qui, demain, ne se feraient plus. ». La concurrence étrangère les a anéantis. Cette culture n’est plus rentable.

Entre le père et Alexandre, les divergences de vue génèrent des tensions. 

Le père, génération charnière, veut agrandir, se moderniser, investir pour respecter les normes. 

Cette course à l’agrandissement en vaut-elle la peine ?

Difficile en plus d’accepter les remontrances quand on est devenu adulte. Quand ils sont en froid, Alexandre trouve son refuge dans « ces grands espaces offerts au soleil », sa pampa, son Montana en sorte. Serge Joncour dégaine alors sa plume de nature writer et de poète, pose son regard d’artiste sur les paysages et déploie le même talent que Rosa Bonheur pour peindre les animaux.

L’écrivain des champs (2) montre à plusieurs reprises la fracture entre Paris et la province.

Les trois sœurs (dont on suit les parcours), une fois adultes, seront happées par la vie citadine.

Enfin arrive dans ces campagnes reculées le téléphone qui va jouer un rôle important pour les protagonistes du roman. Le progrès, c’est comme « une machine qui vous broie » pense Crayssac, le paysan chevrier intemporel, quelque peu visionnaire qui peste contre « les poteaux traités à l’arsenic », « les fils en caoutchouc ». Un voisin perçu comme « un prophète de malheur ».

Et l’amour ? Puisque « Joncour a toujours rimé avec amour », selon les journalistes !

On devine l’inquiétude des parents : « quelle fille accepterait de vivre ici ? »

Le narrateur semble avoir un penchant pour des héroïnes à l’accent étranger. Souvenez-vous de Dora, la flamboyante et magnétique Hongroise. (3) Des scènes empreintes de sensualité aussi dans Nature Humaine : c’est la blonde Constanze, de Leipzig/Berlin-Est, en coloc avec sa sœur aînée, qui ne laisse pas Alexandre indifférent. Une étudiante qui ne rêve que de voyager .

Ce qui donne l’occasion à Serge Joncour, lui, l’usager du train, de se livrer à un « bashing » en règle contre tous ceux toujours en partance ! Le père d’Alexandre lui aussi « conchie l’avion » quand il évoque ces « tonnes de steaks congelés qui font 20 mille kilomètres avant d’arriver dans votre assiette ». Il privilégie le circuit-court. « Les animaux c’est comme les hommes, faut pas que ça voyage, sinon ça ramène plein de saletés. » ! Et voilà la vache folle qui décime des troupeaux entiers et laisse exsangue financièrement les éleveurs. Un acarien asiatique qui menace les abeilles.

C’est dans un style de la démesure, de l’outrance que le romancier s’insurge contre toutes ces mesures allant contre le bon sens : « la mondialisation heureuse jetait des millions de gens dans les avions », « tout voyage :les céréales, les vaches, les micro-ondes qui viennent de Hongkong ; on vend notre lait aux Chinois, tout ça se croise dans les airs ou sur les bateaux, c’est n’importe quoi. »

Mais cette « déesse teutonne », d’une autre planète, ne serait-elle pas une relation toxique ? 

Sa bande d’activistes antinucléaires n’a-t-elle pas fait prendre d’énormes risques à Alexandre ? 

Des indices jalonnent le récit : « Cette fille, il vaudrait mieux qu’il s’en détache. Qu’il la plante là. »

Nature Humaine, c’est aussi le goût dans l’assiette : « le poulet rôti dont les arômes hantaient tout le coteau », « les pommes dauphines et la côte de boeuf », « la tarte aux pommes ou aux courgettes ».De quoi saliver ! Notre santé ne se joue-t-elle pas dans notre alimentation ?

C’est l’odeur « de terre exaltée par la fraîcheur du sol », celle émanant d’une boulangerie…

L’écrivain- peintre déplie un riche éventail de couleurs : les boucles blondes de Constanze, l’océan des fleurs bleues de la menthe sauvage, le « vert émouvant des feuilles en pousse », le rouge de la vieille micheline,« le coteau peint du violet éphémère du safran », les grappes blanches du tabac en fleur, le jaune du colza avec des coquelicots au milieu… De quoi « pimper » votre lecture.

L’écrivain publicitaire nous gratifie d’une séance de photos de jambon (sous blister) au coeur des prairies. Si le père est flatté de voir son décor servir « à vendre du rêve », il s’offusque du rose, synonyme d’un gavage de « nitrates, de colorants… ».Scène cocasse (présence d’un taureau) !

Serge Joncour a fait remarquer dans un tweet que « l’homogénéisation et l’intensification des systèmes de culture et d’élevage se font au détriment des milieux naturels ». Ici, le narrateur soulève la dérive de l’agriculture avec le maïs transgénique, l’abus des produits phytosanitaires, le scandale des veaux aux hormones, « gavés d’anabolisants ». Crayssac était contre toutes ces chimies.

Dans cette peinture de l’agonie du monde paysan, du deuil de la disparition des traditions, il y a du Bergounioux, du Marie-Hélène Lafon. 

Serge Joncour confirme sa connaissance de la ruralité, des superstitions, ausculte Gaïa, et immortalise avec réalisme cette France profonde, « le monde des oubliés » à la manière de Raymond Depardon (gares à l’abandon, « l’ambiance désuète » d’une salle d’auberge….)

L’auteur réussit ce tour de force de nous tenir dans ses rets, une fois de plus, jusqu’à la fin ! Il n’a pas son pareil pour distiller une phrase énigmatique qui retient notre attention : quelle est donc « cette arme absolue » que Crayssac se targue de détenir pour empêcher la construction de l’autoroute ? Et si « Le Rouge », n’était pas un fou mais plutôt un vieux sage ? 

Un mystère nimbe le bois de Vielmanay que détient ce réfractaire ermite. 

Un jour Alexandre saura. Un jour, cet illuminé, ce précurseur qui dénonce la société de consommation, lui confiera son secret bien enfoui ! On ne peut pas rester insensible au destin bouleversant et tragique de Joseph… Les rivalités entre voisins sont évoquées, ainsi que la ferme communautaire de la bande d’Anton, « vivant en autarcie heureuse », hors du temps.

Au fil des pages, Serge Joncour explore les relations de la famille, montre une fratrie délitée au grand dam des parents (jalousie, rapacité). Il décrypte également le couple, les relations amoureuses d’Alexandre dont celle fusionnelle, cependant en pointillé avec Constanze, « celle qui ne s’efface pas ». Le souvenir, comme présence invisible ! Il rend hommage à ce fils sacrificiel qui a tout perdu, sauf « cette nature grande ouverte », son éden où souffle un « parfum de patchouli ».

En même temps, l’écrivain brosse le portrait de la France entre 1976 et 1999 avec la succession des présidents, des premiers ministres : « Les grands moments de l’Histoire sont la consigne de nos souvenirs personnels ». Les événements surgissent ( Tchernobyl, la marée noire de l’Erika, chute du Mur), passent, cèdent la place à d’autres catastrophes. Des années tumultueuses, secouées par les manifestations, les luttes acharnées des antinucléaires, des paysans, les détonations. Une litanie de lois, de contrôles, de normes contraignantes : « De jour en jour, chaque geste était encadré par une loi, même dans les coins les plus reculés ». On construit des rond-points, le réseau routier s’est transformé en manèges, « les zones périphériques deviennent une succession d’hypermarchés ».

Le suspense court jusqu’à l’épilogue, le lecteur étant au courant des récents projets d’Alexandre.

On est tenu en haleine ! Ne vient-il pas de tout vérifier ?! Psychose qui grandit à l’approche du bug de l’an 2000, annoncé comme apocalyptique. Suspense décuplé par le bulletin météo alarmant. 

Le romancier traduit avec maestria la panique, l’angoisse paralysante, les peurs au point de les communiquer au lecteur tout comme la sidération qui habite ensuite les Français, pétrifiés.

Et si ce cauchemar exceptionnel et tragique servait de catalyseur pour ressouder la famille Fabrier ?

Nature Humaine offre une traversée vertigineuse qui fait office de mémoire collective, avec une play-list éclectique dont le tube « Ne m’appelez plus jamais France.».Important name-dropping !

Serge Joncour signe un livre requiem, foisonnant, d’une ampleur exceptionnelle qui mêle saga familiale, rurale/agricole et amoureuse, fresque historique et sociologique, catastrophes climatiques (l’apocalyptique tempête de 1999), le tout réfléchissant les enjeux politiques, économiques et la mondialisation. Des thèmes qui revêtent une troublante résonance avec l’actualité du moment et qui font réfléchir. Un roman monde qui nous émeut, nous ballotte, nous essore, nous percute, baigné toutefois par la vague verte des paysages apaisés, par le velouté des prairies grasses… On y trouve un plaisir triple : tactile, gustatif, olfactif ! Une fiction coup de poing qui s’empare de la détresse du monde paysan avec empathie. Un roman monument grandiose et explosif, qui grouille de vie, pimenté par l’amour, ourlé de poésie ,toujours autant cinématographique, servi par une écriture d’une parfaite maîtrise. Du grand art ! « Wunderbar», dirait Constanze ! 

© Nadine Doyen


(1) : Parution de Nature Humaine le 19 août 2020, Flammarion.

(2) : Expression utilisée par Stéphanie Hochet (3) Héroïne de L’écrivain national

(4) : Daishizen : l’art de ressentir la nature, de tisser un lien spirituel avec la terre. 

Golgotha de Claude Luezior

Golgotha de Claude Luezior

poésie

Éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, premier trimestre 2020, 94 pages

Claude Luezior, aujourd’hui écrivain à la bibliographie conséquente, propose à dix-sept ans ce texte, illustré par ses soins. Golgotha traite d’une thématique sacrée : une démarche surprenante pour un jeune homme de cet âge. La gravité du propos ne vient-elle pas contredire l’adage rimbaldien : « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans » ? (1)

Le récit de la Passion a irrigué depuis des siècles les arts majeurs en Occident, mais aussi la littérature. A titre d’exemple (et non des moindres), en 1911, avec Le Chemin de Croix, Paul Claudel s’empare de l’imagerie du Nouveau Testament pour forger sa propre liturgie : un texte fleuve, couturé de points d’exclamation, comme pour scander, marteler une profession de foi qui confine à l’extase. Le poète n’omet aucune des quatorze stations. Il n’oublie personne en route : de Simon le Cyrénéen à Marie en passant par Véronique.

Rien de tel dans l’œuvre de Claude Luezior. Bien que l’ensemble puisse révéler de prime abord une narration en continu, on distingue trois parties d’inégale longueur structurant le corps de la rédaction : la première consacrée à la crucifixion ; la deuxième à la déploration ; la troisième à la résurrection.

Pour débuter, le poète opte pour la onzième station : celle du supplice ; c’est dire s’il place d’emblée le lecteur au cœur de la tragédie, de la manière la plus abrupte qui soit. Le style s’avère sobre : « Alors, ils le crucifièrent au lieu nommé Calvaire, en hébreu, Golgotha. » Ce nom propre, qui en araméen signifie littéralement : le « lieu du crâne », semble devoir exiger de sa part, afin de l’évoquer, une écriture dépouillée, comme grattée jusqu’à l’os, non dépourvue de lyrisme, cependant – mais un lyrisme mesuré, à l’opposé des accents claudéliens : « Nos déserts / Nos orgueils / Nos absences / Etaient ses clous ».

Imaginant l’agonie du Christ, Claude Luezior dénonce l’indifférence dont fait trop souvent preuve l’homme face à la violence et à l’injustice : « Nuit d’aveugles. Nous le sommes toujours, devant ceux que nous crucifions. » En associant la notion d’humanité, contenue dans ce pronom personnel pluriel, à une évocation du divin, l’auteur confère une dimension universelle à son récit : « Ce soir-là / Notre Golgotha / Oscilla / Entre l’espoir / Et le désespoir. » Et plus loin : « Ensablé de ténèbres, le doute / Prit racine dans cette nuit. »

Car c’est bien l’humanité que le poète prend à témoin lorsqu’il évoque une histoire aux allures de légende. Une humanité peuplée de victimes et de bourreaux, souvent les deux – tour à tour. « Il était là, pantelant, délivré de nos tortures. » Une humanité qui, cependant, aspire aussi à se dépasser : « Confusément / Nous eûmes / Faim / D’éternité ».

La première partie se clôt par une phrase lapidaire : « On le descendit de la croix. » Mais ces quelques mots, si simples, isolés au centre d’une page, acquièrent un relief singulier, comme un signal abolissant l’absence.

La déploration est affaire de femme. Toutes les mères du monde, toutes les amantes se manifestent, sans doute plus enclines à l’empathie : « La Vierge était prière / En sa robe muette » et : « Marie de Magdala, la sublime amoureuse, l’infinie pécheresse amnistiée au nom de la tendresse, avait suivi l’Homme au cœur de sa passion. » Et encore : « Et toutes les Marie unirent leurs regards. » Mais, par-delà la douleur, se profile déjà l’attente d’un futur meilleur : « Le corps lourd / Du Crucifié / Concentrait / La plus folle / Des espérances ».

La résurrection est évoquée non comme le retour du mort (le revenant) mais bien plutôt comme une nouvelle naissance : « Une couleur d’aube, de sang et d’amnios jaillit, tel un enfantement. » Là encore, le miracle n’est pas interprété de manière liturgique ; il s’agit d’inviter les hommes à venir entendre le message du Christ : « Tous, nous étions conviés à l’incroyable autel. » Comprendre par-dessus tout ce que signifie la rédemption : « […] son insupportable pardon. »

Et pour dire l’espérance juste quelques mots discrets, comme confinés au mitan de la page : « Nos fêlures étaient devenues cicatrices» et : « Trop humaines, nos boues se dressèrent et s’ouvrirent comme fleur ». Alors, le supplicié prend soudain l’apparence de ce parent malade, dont la souffrance nous attriste, de cet ami plongé dans l’affliction, de ce déshérité sans toit ni nourriture, de tous les parias de ce monde, vers qui peuvent et doivent se tourner nos regards et s’ouvrir nos cœurs. La compassion peut être laïque.

Cette parole de foi est également l’expression d’une volonté. Pas une volonté de puissance ; plutôt une volonté de recourir à la paix et à l’amour (au sens générique du terme) pour justifier notre quête éperdue du bonheur terrestre. « Désormais / L’encre / Des prophéties / S’inscrivait / Dans nos écritures ». Une parole qui reste, qui conforte en nous le désir de construire quelque chose de fiable et de durable. Comment nier, en effet, que le christianisme demeure l’un des piliers de notre civilisation, au même titre que l’héritage gréco-romain, n’en déplaise à un quarteron de pégreleux ? On peut, à cette occasion, invoquer la prophétie, en forme d’imprécation, de Patrice de la Tour du Pin : « Tous les pays qui n’ont plus de légende / Seront condamnés à mourir de froid… » (2)

L’œuvre s’achève non sur un Te Deum mais sur une clameur : « Et notre chant éclata / Beau comme le chant de l’Homme ».

Les illustrations parsemant le texte de façon judicieuse se composent d’entrelacs tracés à l’encre noire sur un support immaculé, où peuvent se deviner des visages (de l’humain, donc). Elles se présentent comme les armatures de vitraux dépourvus de leur verre coloré, qui laisseraient passer en abondance une lumière blanche, telle une aube souveraine.

© 2020 Gérard Le Goff

  1. Roman (1870), in : Poésies, page 71, Garnier © 1977
  2. Prélude (1933), in : La quête de joie, page 25, Poésie / Gallimard © 2012