Christian BOESWILLWALD, « Je suis d’un pays bleu de l’âme » Éditions Les Amis de Thalie.
« Je suis d’un pays bleu de l’âme ». Ainsi se présente le poète Christian Boeswillwald, et ces mots sonnent comme le salut d’un passant sur la terre pour qui le pays natal a marqué l’enfance de son sceau indélébile. Aussitôt, quelques touches précises brossent ce »pays bleu de l’âme »qui n’a que très peu de rapport avec »les rêves bleus » pleins de douceur d’une enfance heureuse ; on pense plutôt à l’expression »bleus à l’âme » lorsque l’on écoute la narration du poète :
»’ Saison des pluies…faméliques soleils…quelques flammes…le noir des suies…en poésies de pain perdu qui ressemblaient à des prières…dans les nuits tristes de mémoire, j’arpente encor ce pays bleu en recherchant ma maigre enfance… »
Voici le cadre et l’intérieur du cadre qui nous sont offerts d’emblée. On songe aux poètes du nord, des Flandres, aux poètes et peintres des Pays Bas, ces pays que le soleil ne fait qu’effleurer et qui nourrissent la tristesse :
»Car je sais bien le dérisoire / De toute vie qui n’est qu’un jeu / Où tout finit dans le silence »
»L’âme rêve au printemps mais le regard s’enlise »
Alors se profile un vers qui situe le poète dans sa ligne de vie :
»Ce lent passé de neige que le temps a dissout »; mais il n’est pas question de s’appitoyer :
»Un brin de soleil blanc traverse le ciel noir
Le monde est si tranquille au souffle d’un dimanche
juste quelques moutons qui paissent sous les branches
Des sapins, et nous deux qui marchons vers le soir »
On croit au début percevoir l’atmosphère sombre et pathétique d’un tableau de jeunesse de Van Gogh aux Pays-Bas, puis celle d’un paysage pastoral réaliste de Jean François Millet, suivi de vues romantiques de Caspar David Friedrich, tout en pensant au rythme des mots du poète Emile Verhaeren sur la musique de Sibélius.
Prémonitoire ? Le poète envisage même la fin de l’homme pour un retour à la vraie nature :
»Il n’est plus rien de l’homme et la terre sent bon / La lune dans le ciel a la blancheur du marbre /
à la belle saison ».Toutefois, Christian Boeswillwald ne s’installe pas dans la complainte puisque :
»Rien n’épuise les ciels » / N’est-ce pas l’essentiel pour laisser sa tristesse /dans le reflet des pluies sur le bord du ruisseau » Car, ne l’oublions pas :
» Nous sommes les enfants des étoiles lointaines / flottant parmi les vents des rêves et des nuits, / des semences venues de l’eau bleue des fontaines / juste pour un instant comme de simples fruits »
Merci pour ce long et si beau poème, monologue de l’âme, où survit toujours et ricoche »une voyelle douceamie des poésies / des encres du hasard …où très souvent un vers revêt l’élégance, la force d’élévation et la profondeur »d’une cathédrale », où les illustrations, magnifiques photos réalisées par l’auteur, » viennent allumer par magie les vieux papiers épars ».
Serge NÚŇEZ TOLIN – L’exercice du silence – Le Cadran ligné (ouvrage publié avec le concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles), septembre 2020, 72 pages, 14 €
« Une pierre, hors de l’acte de connaître et de nommer, dont la densité chasse le monde.
Caillou dont je m’empare, que j’abandonne quelques pas plus tard. Mes doigts en gardent l’empreinte. Un creux que la main conserve bien après que le caillou a été jeté.
Un creux qui peu à peu prend forme dans l’esprit. Ça redevient caillou. Ça marque dans la pensée l’espace de tout ce qui y manque.
Un vide grandissant, une étendue sans limite. Le pas du marcheur commence l’arpentage. Vaste plaine perdue où en ramassant une pierre j’éprouve une joie ronde et sans mesure » (p. 20)
J’ai rencontré deux ou trois fois Serge Núňez Tolin ; c’est un homme souple, chaleureux et vif. Son oeuvre est pourtant tout le contraire : elle est austère, abrupte et lente, et elle l’est vraiment. Mais je crois comprendre peut-être pourquoi. L’oeuvre est austère (elle est sévère, rigoureuse, comme se réduisant à sa propre rudesse, stricte comme si tout decorum était en panne) parce qu’elle est partout et toujours précise : on y mesure à chaque pas ce dont exactement on parle, on y est comme obsédé par le droit qu’a la parole d’occuper sa propre place. Elle est abrupte (de parcours raide, sans filet, où la lecture même risque toujours de se rompre quelque chose) parce qu’elle est authentique : tout ce qui y est présent semble aussitôt prendre ses propres responsabilités, assumer seul et intraitablement la moindre autorité à laquelle cela prétend. Aucune diversion, aucune délégation à un tiers quelconque (pas même un auteur majeur, une référence inattaquable) du soin de justifier ce qui est en cours : à peine, pour tout l’ouvrage, une citation liminaire de Michaux, et le nom de Morandi quelque part. L’oeuvre enfin est lente (elle a, comme dit mon médecin de famille, le pouls désespérément uni, pépère et fastidieux) parce qu’elle est infiniment précautionneuse, elle regarde à tout, espionne avec une rare vigilance, et aussitôt, tous les à-côtés – conditions, corrélations, conséquences – de ce qu’elle avance. Sa puissance méditative est un hôte exigeant et peu corruptible !
Il ne s’agit pourtant pas ici de méditer pour méditer; ce n’est pas un simple exercice de silence, mais bien, comme le titre y prétend à la fois ingénument et périlleusement, l’exercice même du silence. On ne fera pas zazen ici, même si le corps, la respiration, la nudité du contexte, le retirement méthodique et une sorte de quiétude complexe et compulsive y ressemblent ou disposent. On n’est d’ailleurs même plus vraiment dans la poésie philosophique coutumière de l’auteur, parce que la philosophie discourt et raisonne, comme un combat réfléchi de la raison avec ses propres limites, alors qu’ici les mots ne font que décrire (jamais raconter ni déduire) ce qui leur échappe, ce qui se passe d’eux, ce qui les épuise, écrits par quelqu’un qu’on n’imagine pas du tout à sa table peaufiner les idées qu’il a, mais bien plutôt (qu’on pardonne ce clin d’oeil vaguement spinoziste) arpenter de long en large, devant nous et les choses, l’idée qu’il est !
« Funambule dans un infini fraternel où la chute est l’interminable fil que l’on suit : solitude du marcheur » (p. 26)
Cet « exercice du silence » paraît assurer le lecteur d’au moins trois choses. D’abord ce n’est pas le silence de Dieu, parce qu’ici il n’y a pas de Dieu : aucun Verbe infini n’est pris en compte, même pour s’abstenir et rester muet. L’auteur fait visiblement partie des athées par noblesse, par devoir (il ne conçoit tout simplement pas que la Totalité du réel ait un Souverain, et on ne perdra donc pas son temps ici à demander si l’éternité est méritable ou non !), et avec ceux-ci on n’ergoterait pas sans gêne. Ce n’est pas non plus, bien sûr, le silence de la Nature (au sens où le vide majoritaire en elle laisserait la plupart de ses bruits, incapables de se propager, là où ils sont !) : les vacarmes locaux perdus dans d’immenses déserts insonores ne sont pas ce qui est pris en compte ici, et le tonnerre, le ressac et les grondements sismiques seraient ici aussi silencieux qu’une pâquerette : il y a bien le silence des choses, mais leur mutisme naturel signifie seulement qu’elles n’ont pas, elles, besoin d’exprimer leur forme pour l’entretenir, que leur intimité est structure, mais non événement pour elle-même, et que le réel, qui produit les sons, « n’entend pas les mots » (p. 13). Enfin l’ambiguité du titre (son génitif objectif ou subjectif) est voulue, parce qu’elle est logique : tout « exercice » (même celui de la parole !) est à la fois ce qu’on met en oeuvre (la pratique d’entraînement) et ce pour quoi on l’effectue (l’accomplissement ainsi facilité) : l’exercice du silence consiste à bien apprendre à se taire pour réussir à mieux se taire ! Mais justement : pourquoi mieux se taire ? Comme dit Comte-Sponville, s’exercer, c’est « s’habituer au difficile pour qu’il le soit moins« ; mais pourquoi notre poète trouve-t-il à la fois difficile et crucial de mieux se taire ? Et, plus nettement : si, par exercices, on entend, comme à l’école, des devoirs à difficultés graduées, et, au conservatoire, des compositions destinées à l’apprentissage d’un instrument, quel est donc cet instrument de présence que notre intransigeant poète entend ainsi mieux, en lui par injonctions, en nous par interprétations, faire agir ?
Je parle d’injonctions parce que Núňez Tolin a un formidable tic de formulation : l’infinitif de courtoisie. Des dizaines de phrases commencent par des « formes nominales du verbe », comme disaient les grammairiens, où il se fait comme programme à lui-même d’exécuter telle ou telle posture sensori-motrice ou idéelle (« S’avancer vers ce qu’il y a« , « Saluer les choses, leur abandon de choses« , « Trouver des mots en ruinant la pensée« , « Créer pour se retirer« , « Laisser la vue devant un paysage où s’est porté tout l’air possible« , « Se tenir au bord de ce qui commence et de ce qui finit« , « Trouver en nous la force d’apparition du réel« , « Entendre la lenteur et lui faire pénétrer le regard » etc.). On est, grâce à l’écriture, comme à l’intérieur de consignes physiologiques, à la fois d’une extraordinaire ambition (« faire naître l’infini où nous sommes nés« , p. 54) et d’une minutieuse humilité, comme un géant blessé se disant que le mieux, ce serait encore de … ou se résolvant à réduire la voilure de juste présence à ceci ou cela … comme en ce passage bouleversant :
« Je me tiens là, nerveux, instable, brouillé avec l’objet le plus pauvre.
Pourtant, je ressens la profonde sympathie, l’humble révérence que dans la banalité de leur usage, les choses nous réservent et, dans l’intimité de ce contact : une invitation.
J’aimerais leur rendre cette politesse, rejoindre leur retrait, m’incliner jusqu’à elles : ouvrir les yeux dans leur horizon muet.
Une docilité, une acceptation qui m’immobilisent » (p. 45)
Il ne s’agit donc pas de se débarrasser ou délester de la parole (d’ailleurs, écrit-il, « aucun mot n’en délivre » p. 61 !), mais, plus honnêtement, plus indéfiniment, plus dignement aussi, comme le disent diverses formules, « épuiser le langage par ses moyens mêmes« , « dégorger la chair » des mots pour alléger leur intrusion, « préférer » certes « les choses à leur nom« , mais pour ne conquérir qu' »au bout des mots, l’entièreté du silence« . Il s’agit de « construire » poétiquement « le silence« . Le lecteur jugera la rare intégrité de la tentative, et sa vertigineuse cohérence.
Mais le secret d’une vie si purement écrivante, si constamment méditative, assumant jusqu’à la sorte d’autisme expérimental (malgré l’immense sociabilité de l’homme, et sa merveilleuse disponibilité psycho-pédagogique à autrui !) d’une lucidité paralysée par sa propre exigence de transparence (« J’étais obsédé par le débordement sur les mots de ce que je cherchais à dire. Immobilisé par la vue des choses dans la simultanéité de la vision et de quelque pauvre objet pris sous le regard » p. 52) , ce secret, donc, garde ici encore le silence sur lui-même, « noeud noué par personne » que l’advenue des aveux lentement desserre :
« J’avance vers ce point où fuit mon récit, conduit, par la langue dont je ne parviens pas à épuiser la fuite, vers le fond percé de ma propre histoire » (p. 65)
« Tout tourne en rond dans mon esprit autour d’un mot qui n’a jamais été complètement dit » (p. 67)
« Parler sans trouver les mots, se taire sans atteindre le silence : hésitations du vide » (p. 40)
La parole a un (indépassable) père, mais le Père des pères est silence.
Poétesse du Nord-Ouest de la France, enseignante de philosophie, que je ne connaissais pas, et qui m’envoie, par courriel, trois recueils parus : « Pélerinages de la chèvre » (Poèmes 2002-2015 – Christophe Chomant éditeur), « Ce qui nous recommence » (Poèmes 2014-2016, même éditeur)- et « Traduites de la nuit » (Editions des Vanneaux). Le – beau et représentatif – texte qui suit (que je commente librement par après) est tiré du deuxième d’entre eux (pages 26-28) :
Plus tard les détresses,
plus tard
les déchirements
Quels
Ceux des boyaux malades
et les amis fatigués
cassés contre la cuvette
seuls au cœur du drame
Quel
On aura négligé la vérité
tant d’arts
et tant de droits,
tant de paresses justifiées
On ne se regarde pas
Plus tard les désespoirs
et la mer est une baignoire
et l’on dodeline
au gré des blancs couloirs
Plages de Dubaï
Plages d’Hammamet
et l’on s’aime
face contre le miroir
Plus tard,
plus tard l’effroi
d’être soi,
bordés à même le linge
Plus tard la vérité
Juvéniles l’on jette
des cailloux
sur la sérénité
d’un lac
Tant de droits,
tant de commodités,
délivrés de la peine
du vivre
Tant de vitrines
où s’adorer
Plus tard le divorce
du visage et de l’âme
Plus tard le halo
du silence,
la connaissance
qui est douleur
Plus tard la douleur
de n’avoir pas aimé »
(Ce qui nous recommence, pages 26-28)
Sophie Renée Bernard chante la litanie des conditions
à remplir
par ce qui nous tient en vie ;
la diaspora des grâces
toujours chanceuses, un peu risquées, mal payées,
dont on hésite à jouir.
Elle chante le cirque des métabolismes,
celui des saintetés organiques,
où l’on va et vient entre arène et tribunes ;
elle chante la nostalgie d’une plénitude
trahie,
car délaissée.
Elle indique la loupe du juge de l’Éden
oubliée au milieu du cheptel
qui la piétine.
Il y a le jeune pâtre qui rêve, et l’ange qui vient dire :
Il n’y a rien d’autre, pour rompre les enfantillages.
Mais où sont les grandeurs ? répond l’enfant.
Une femme ici voudrait être la Nature,
qui désire être partout désirée,
mais n’est la veuve d’aucun Dieu,
car chez les morts – et tous les pèlerins le sont un jour –
la relique intouchable
est la vie.
Elle sait que le soir est défini, que le soir est exigu,
que l’on sirène dans les rues, on se bouscule
dans le détroit des âmes.
Elle cherche la clé de voûte du grand Effondrement.
Elle la trouve. C’est
un chant métallique / à l’heure de Pâques.
Simplement elle ne veut plus remettre
le moment d’avoir pensé à temps
la dissipation de tous les droits.
Elle sait que les malades sur leurs matelas
ont le confort laid
et bas.
Mer qui s’acharne
et nous méconnaît. Mais toujours
il reste l’eau collée à la source obscure.
Mais elle aime, et chacun écoute le rivage
d’où l’autre négocie
son entrée en nous.
Elle aime, et deux suppliants tombent debout,
leurs paires de pieds se faisant face,
chaque front sur une épaule de l’autre.
Elle aime car le jardin déjà se ferme.
Sa douleur a le front d’obéir;
mais où débusquer ce qui permet tout ?
L’amour emporte tout de lui,
dès qu’il tourne à l’angle
de la voie parcourue.
Et elle demande : L’avez-vous aimé, l’avez-vous aimé assez,
l’être-là, le tout, le sol et la couche,
l’admiration des atomes ?
Elle dit : Un jour nous avons connu Dieu.
Elle voit en l’existence une prière sans fin et sans demande.
Elle dit : Vois comme on s’use d’aimer si peu ;
car si chacun jette dans son dos,
un jour, derrière sa propre épaule,
le Verbe qui l’a çonçu,
son chant aura fourni à la Vérité
les draps mêmes qu’elle écarte
pour apparaître.
Sophie a tâtonné, scrupuleuse, jusqu’à l’ultime guichet,
Hava PINHAS-COHEN – Rapprocher les lointains (choix de poèmes 1989-2018) – traduction (de l’hébreu) par Michel Eckhard Elial, couverture d’Etienne Schwarcz, Éditions du Levant, 2020, 64 p. 25€
« Je n’irai pas sur tes pas, mon amour, dans la fosse
je ne te suivrai pas, car le champ me fait signe d’entrer.
Je ne descendrai pas, mon amour, vers la fosse
car il faut rompre le pain du shabbat et bénir
le vin, ramasser les miettes de la table et les disperser.
Je ne te suivrai pas je ne descendrai pas, mon amour, vers la fosse
les anges sont venus recueillir ton âme j’ai pris ta main
embrassé ta bouche fermé la porte devant eux.
Mais ils m’ont laissé derrière eux
lever les yeux
et voir
l’ombre des ailes te cacher et le jour décliner.
Je ne descendrai pas, mon amour, dans la fosse
car la peur des ténèbres est plus terrible
que celle de la pièce où la lumière s’est éteinte.
Je ne saurai exaucer ton voeu
tous mes actes se refusent
de rendre ta face au Créateur
de boucher mes oreilles à ta voix qui m’appelle
pour te recouvrir du froid de la fosse » (p. 28)
On ne retiendra ici qu’un seul aspect – mais central – de ce recueil si riche et complexe (malgré sa brièveté, et le ton familier de ses formules) : c’est le commentaire, par une poète (israélienne, née en 1955) de ce que fut sa situation de vie : veuve jeune, mère seule (de quatre enfants), ainsi forcée à tenir (par une fatalité toujours suspecte) des comptes de vie inconnus de nous, et peut-être d’elle. Avec ce disparu qu’elle aime, elle sait tout de suite ce qu’il ne faudra pas faire : l’inviter dans son rêve, ou en retour se perdre en lui. Mais ce qu’il faudrait pouvoir faire (revenir à ce qu’il faisait irremplaçablement vivre, deviner ce qu’il eût volontiers complété, faire que le meilleur de lui insiste dans ce à quoi il manque), peut-on seulement le concevoir et mettre en oeuvre ?
« J’ai dit à la petite fille assise à table
de déplacer ses jambes d’ici et de là
jusqu’au restant de sa vie
Papa est monté vers l’une des sphères supérieures
monté si vite et si jeune depuis qu’il est parmi les anges
un homme dit en quelques mots
tout ce qu’il aurait pu faire
s’il était resté sur les terres de la vie » (p. 17)
Ce qui frappe, c’est la netteté de la question posée : que vaut la fidélité amoureuse à un mort (est-ce un contre-sens ? un affect audacieux ? une complaisance régressive ?), et, d’ailleurs, puisqu’on ne peut pas quitter un mort (où et comment lui signifierait-on notre départ ?!), que peut-on faire de ce qu’on lui doit ?
« Je t’appelle du fond
de la page, dans une langue claire,
qui deviendra vide
si tu n’entends pas » (p. 10)
Ce qui frappe aussi, c’est la dimension quasi-virile de la posture (de survivante) – alors même que notre poète chante clairement la femme sensuelle, aisément désirante, qu’elle fut et demeure. On la sent avoir des rendez-vous posthumes qu’elle honore, comme les poings sur les hanches, avec un sort qu’elle continue pour deux.
« Dans l’étroite et blanche cabine
entre les toilettes, le lavabo et la douche
quand mon âme défaille dans une serviette,
je pourrai diriger mes deux faces vers toi
préparer mon corps avec un savon parfumé et des huiles
pour mon bien-aimé
et faire couler mon âme avec l’eau
à la tombée du soir,
de ce lieu personne ne peut me dérouter
sans ma permission » (p. 59)
Elle dit son propre maintien abrupt et net (« attendue par une mer, veillée par une montagne« ), qui n’est mystérieux que pour nous ! Intransigeante avec sa propre situation : son mari est comme un maître qui ne rentre pas, voilà tout; et elle est comme une servante du néant qui ne regarderait pas ailleurs. Tout juste concède-t-elle qu’elle n’imaginait pas l’homme de sa vie mortel à ce point !
« Pendant trois jours j’ai attendu que tu te lèves et viennes
ouvrir la porte comme le Maître dit :
je suis là, je suis l’homme que j’étais,
j’espérais que tu aurais le pouvoir de revenir.
« Être mort c’est une chose épuisante,
s’essayer constamment à réparer des occasions manquées … » (p.40)
Ce qui frappe plus encore, c’est l’exigence. Pas question de se laisser intimider par tant d’absence ! Ce qui est certain, c’est qu’on n’a aucune influence sur un mort, aucune autorité : c’est toujours pour rien qu’on rassemblerait ses forces devant rien. On ne triche pas avec le néant, on ne ment pas à personne. Il faut donc être fort là même où on ne peut exercer aucun pouvoir, rester ferme là où aucune résistance ne peut guider en retour. Le double aveu, ici, d’une impossible transgression et d’un inévitable effondrement, touche :
« Mes fautes je les commets en secret
en grand désir. Mes enfants dorment alors,
et la maison est libre de temps réglé.
Alors en secret je me crée un autre dieu
il a un nom, mon amour.
Et j’allume beaucoup de bougies autour,
et mon visage brille.
Et je porte vers lui mes paumes,
je caresse ses tempes
et je trace une route, un chemin qui descend,
je l’aime et l’embrasse,
il sait
que tout mon culte est crainte et tremblement,
et le silence au-dessus de tout
jusqu’à la sueur, le frisson et le tremblement,
à propos de ce ce dieu et de la maison.
Nous nous effondrons
l’un à côté de l’autre » (p. 32)
Elle assume pourtant, pleinement, la part inévitablement passive d’un sort brisé. Elle prie, de manière étrange toujours, mais pragmatique. Elle prie, parce qu’on ne sait jamais : ce qui nous dépasse n’est peut-être pas informé de tout ! Elle prie aussi pour mendier de l’avenir (qui ne dépend jamais seulement du réel et de nous) pour ce dont elle est responsable. Ludion broyé, « la langue si basse qu’elle lèche des flaques d’eau« , elle crie et prie ensemble, étonnamment :
« La femme se brise. Comment une femme se brise-t-elle ?
De la taille.
Elle se brise de la taille et le haut de son corps est tiré
en arrière dans un mouvement de métronome
parfois sa tête touche la terre et se renverse
parfois aussi son front touche le ciel qui tombe sur elle,
son front se brise sur le sol et ses seins
remués comme deux sacs de lin
pour cailler le lait.
Comment une femme se brise-t-elle :
de la taille.
Elle se brise et son dos est tiré en arrière
son cou retourné
ses cheveux tombent par terre mèche par mèche
elle pivote autour de son axe dans un étrange mouvement
de douleur, comme si son père qui est aux cieux
l’assaillait.
C’est ainsi qu’Astarté m’apparaît
statue de femme brisée derrière une vitre » (p. 45)
En chaque être humain, quelque chose, toujours, fait plus que vivre, et la question profonde de Hava Pinhas-Cohen semble bien celle-ci : ce qui, chez l’être disparu, faisait davantage que vivre (la noblesse, la compassion, la compréhension, la grâce propre …) fait-il, désormais, purement et simplement, néant commun avec ce qui n’a fait que vivre ?
« En vain j’ai essayé de me rappeler la couleur de sa voix
et de l’inviter dans mon rêve, je suis venue à la rivière
vers les tortues douces pour deviner
les mots qu’il aurait pu me dire
pour avoir sur ma langue le goût de l’eau
venant de l’est des collines vers celles de l’ouest
salé et doux où je touche terre
j’ai attendu qu’un cerf venu du fond de la mémoire
pose ses pattes et ses lèvres sur l’eau
et qu’il m’écrive dans les vagues
les choses douces qu’il n’a pas réussi à dire,
renversées comme la rivière sur son sang
une femme est passée devant moi
« Pars à sa rencontre, je t’attendrai ici » (p. 15)
Lyliane Mosca ; La Demoiselle à l’éventail ; Terres de France, Avril 2020 (20€ – 313 pages)
Lyliane Mosca compose le début de son roman comme un tableau de Renoir. (1)
Imaginez en toile de fond la ville de Menton, « éclaboussée de lumière ».
Un autre tableau représente la plage du Casino.
Elle y campe les deux protagonistes principaux :
Raffaele, Raffie pour les intimes, accompagnée de jeunes enfants et à quelques mètres d’elle, un autre estivant qui l’observe. Il s’agit de l’écrivain Sacha qui flashe sur elle, ignorant que la jeune fille (qui a lu tous ses livres) sera le soir à sa séance de dédicace.
Leur rencontre à la librairie ne les laisse pas indifférents. Un trouble s’installe, la dédicace est comme une invite, à laquelle Raffie répond avec enthousiasme, zèle même. Après son travail à l’hôtel, elle endosse le rôle de guide pour son auteur favori, consciente de vivre des moments de grâce, exceptionnels. N’a-t-elle pas inspiré le début d’un roman, ce qui rend jaloux celui qui l’aime, à sens unique.
Pour compléter le triptyque, le tableau du jardin des écrivains, « Fontana Rosa ».
La romancière sait nous intriguer en nous montrant la Demoiselle à l’éventail filer chaque nuit incognito vers une maison qui paraît abandonnée, pourtant habitée.
A qui porte-t-elle ce sac de nourriture, prélevée discrètement du frigo ? Un geste qui témoigne de l’amour de son prochain. D’ailleurs Raffaele prête une oreille attentive à l’écrivain qui cache ses blessures en les dissimulant dans ses romans.
La correspondance qui s’établit entre Sacha et sa Muse laisse transpirer leur attirance, plus que platonique. Un message laconique, non signé génère un quiproquo.
Ce contretemps vient momentanément poser une ombre sur leurs échanges.
C’est alors que Raffie est en proie à un vrai maelström, devant faire face à la pression de son père et de Manuel, son prétendant, un ami d’enfance pour lequel elle n’éprouve que de l’amitié. De plus la mère de Manuel, Fanny, est la femme que son père veuf, tente d’imposer ce qu’elle n’admet pas, considérant que son père trahit sa maman Teresina.
La seule personne à qui Raffie se confie est le photographe Ambroise, qui l’initiant au métier, déclenche sa vocation… Un secret découvert grâce à l’intuition de la jeune élève les rend complices.
Comment va-t-elle orienter sa vie amoureuse ? Suivre la raison et aimer en cachette, reproduisant le schéma de sa mère ou suivre son coeur ? Ses relations avec Manuel sont d’autant plus compliquées qu’ après lui avoir cédé, elle l’ignore, allant même jusqu’à le trahir…
On est témoin de ses ultimes atermoiements juste au moment où elle s’était résolue à se mettre en ménage avec Manuel, tout en gardant « un amour secret ».
Mais elle met en perspective les différentes voies qui s’offrent à elle. Une parole blessante met fin à ses tergiversations. « Elle n’épousera pas Manuel », mais s’est -elle aussi détachée de Sacha ? Décision finale approuvée par son mentor, convaincu que « se marier sans amour n’apporte jamais rien de bon ».
Grâce à Ambroise justement, Raffaele va découvrir le festival international de photographies à Montier en Der où quelques-unes de ses photos ont été sélectionnées. Son talent à saisir la lumière est remarqué.
Sachant ce village proche du lieu de résidence de son écrivain de coeur, elle se documente et rêve en secret de le revoir. Les Dieux seront-ils avec eux ?
Au retour du festival, alors âgée de 24 ans, elle prend son indépendance, tout comme son frère Claudio. « Elle a envie de beauté, de poésie, d’absolu, de pureté. »
Tous deux vont trouver l’amour. Mystère autour de leur moitié.
Le récit nous fait naviguer d’un décor à l’autre, de la French Riviera de la Demoiselle à l’éventail au Grand Est, à « la Vallée bleue » de l’écrivain Sacha, son lieu d’inspiration : Langres et les Goncourt, Auberive…, deux régions familières à l’écrivaine, que le lecteur, conquis, aurait envie de visiter.
L’auteur décrypte la vie de Sacha en couple avec Astrid, journaliste toujours en reportage, « une femme libre », deux êtres opposés ,deux planètes différentes.
Une entente entachée de brouilles. Une photo trouvée par hasard confirme les doutes de Sacha. Le passé d’Astrid débusqué, il exige alors de savoir la vérité sur Joanne, cette enfant élevée par les parents d’Astrid , avec qui il a tissé une complicité étonnante.
On est témoin de sa soudaine décision de reconversion, son désir de reprendre la ferme n’est pas une lubie mais une vraie « révélation ». Mais n’est-il pas en train de s’éloigner d’Astrid à qui il reproche son manque de fibre maternelle ?
Quant à Raffaele, une série de situations l’interroge.
Pourquoi a-t-elle remarqué la jeune Joanne, en extase devant ses photos exposées ? Pourquoi le regard de Paul, l’ami de son frère, lui rappelle-t-il celui de l’écrivain ?
Pourquoi réagit-il sèchement quand elle s’avise de prendre son visage en photo ?
Les réponses, elle les aura comme le lecteur, surpris de toutes ces coïncidences ou coups de dés du hasard. Ne dévoilons pas qui se cache sous les traits de Paul, « aux allures de poète romantique », aux yeux « outremer, couleur de Méditerranée ».
Tout va « se démêler comme un écheveau dans les mains d’une fileuse experte » et le lecteur est, à son tour, emporté par la cascade d’émotions qui happe les personnages.
Lyliane Mosca montre la difficulté, pour une fille aînée, de voir le père reprendre une compagne. Elle souligne le désert médical dans les campagnes, mais à Champilly, on se réjouit de l’installation d’un jeune médecin, aussi dévoué que le vieux docteur !
On devine une influence de Philippe Besson dans ce roman quand elle explore le manque suite à la disparation d’un être cher ou encore quand on plonge dans les pensées de Sacha (« Pas un jour sans qu’il pense à son frère ; » ou dans celles de Raffie (« pense-t-il encore à moi ? »).
On pense au dernier roman de Serge Joncour, Nature Humaine, quand Sacha « défend son territoire » et veut reprendre la ferme familiale.
Autre point commun, l’amour que le photographe Ambroise a eu pour la mère de Raffaele : « une histoire qui ne s’efface pas », comme celle d’Alexandre pour Constanze.
Lyliane Mosca signe un roman hanté par le fantôme du disparu Geoffrey, frère de Sacha, l’écrivain fraîchement reconverti, où, par contre irradie sa Muse !
Un récit qui tient en haleine par ses situations nourries de mystère, de coïncidences et ses rebondissements ramifiés par les mensonges et trahisons.
Un livre qui fait voyager à travers la France, découvrir des fêtes locales. La narratrice fait triompher l’amour dans l’épilogue et offre une happy-end qui soude les Aubanel, et réunit les Mellochini, des familles aimantes, ouvertes, qui ont su pardonner à chacun de leurs fils : pour l’un sa disparition /son évanouissement comme le font les Japonais ; sa différence pour l’autre. Des liens familiaux incommensurables.
Le conseil de Susanna Tamoro :« Va où ton coeur te porte », pourrait être le message de ce roman attachant où Lyliane Mosca sonde les coeurs des protagonistes avec empathie et beaucoup de justesse.
(1) Lyliane Mosca connaît Essoyes, berceau des Renoir et a écrit sur la Muse de Renoir ! « La vie rêvée de Gabrielle ».