LA FAMILLE MARTIN – David Foenkinos ; Gallimard (226 pages – 19,50€)

Chronique de Nadine Doyen

LA FAMILLE MARTIN – David Foenkinos ; Gallimard (226 pages – 19,50€) 

Madeleine Tricot cela aurait pu être vous, si vous aviez été la première personne que David Foenkinos avait croisée ! A condition d’habiter dans le même arrondissement.

En exergue une citation de Milan Kundera, sorte d’hommage à cet écrivain qu’il vénère.

Le roman s’ouvre sur un écrivain en panne d’inspiration et nous plonge dans ses états d’âme :  « vertige d’ennui » et déroule « le making of » de celui qui s’écrit sous nos yeux. A l’inverse l’angoisse de la page blanche pour Tesson c’est de savoir s’il aura assez de papier pour tout dire !

Alors David Foenkinos décide de prendre au mot (mots qui ne viennent pas) la suggestion de lecteurs « d’écrire sur leur vie ». Et si passer de la fiction à la biographie romancée d’inconnus était le sésame. ? Ce sera donc une dame veuve, d’un âge respectable, rencontrée dans son quartier que l’auteur, ayant « la tête de l’emploi »,va apprivoiser avant qu’elle ne lui déroule sa vie et lui présente sa fille. De fil en aiguille, elle ne sera pas la seule à être la clé de voûte du roman, en effet graviteront aussi ses filles, son défunt mari, « l’homme pansement », et même son premier grand amour. L’écrivain se frotte les mains, il aura matière à broder un roman intergénérationnel avec les deux ados ! Encore faudra-t-il les amadouer ! On devine la déférence de l’auteur des Souvenirs pour Madeleine, qui n’est pas sans lui rappeler ses grands-mères. Il est délicat d’aborder la vieillesse, surtout quand la maladie s’incruste…, que la mémoire joue des tours. 

Ce qui est original, c’est que David Foenkinos instaure une sorte de dialogue avec son lecteur et  partage ses réactions durant ce « work in progress ». En général, le choix des noms, prénoms est un vrai casse-tête, pour bien les cibler en fonction du caractère. « Certains prénoms sont comme la bande annonce du destin de ceux qui les portent ». On sait son attachement pour les Nathalie !

Le nom de Madeleine Tricot lui arrive comme sur un plateau, et en plus il découvre qu’elle porte un aptonyme !(1) ayant travaillé auprès de Karl Lagerfeld. Une occasion rêvée pour révéler des anecdotes sur le célèbre empereur de la mode par le prisme de son héroïne couturière, quand les personnages ne se livrent pas assez. « Sujet de secours excitant » que ce grand créateur allemand !

Ainsi on apprend à quel destin une voyante le destinait. 

Remercions l’auteur pour ses chapitres récapitulant les informations sur cette famille Martin, nous épargnant de faire des fiches. Il met en évidence la façon dont se tisse progressivement le roman.

Après des repas pris en commun, il a été convenu que voir un seul membre de la famille à la fois était préférable. N’est-il pas là pour chaparder, grappiller, des bribes de leurs vies ? 

Au cours de son tête-à-tête avec Valérie, prof, David Foenkinos se livre, devenant acteur à son tour. Ils abordent la question de la reconversion et on sourit à cette idée d’ouvrir une fromagerie ! (fantasme que l’écrivain avait révélé dans une interview). Il souligne combien le métier d’enseignant est devenu difficile au point d’en perdre la motivation : « Les professeurs devenaient les exutoires d’une société en crise ». Valérie finira par confier au narrateur sa décision de quitter son mari, éprouvant cette urgence à vivre autre chose, avançant comme argument : « La vie est brève et le désir sans fin » pour reprendre le titre d’un roman de Patrick Lapeyre.

Lors d’une autre entrevue, Valérie révèle le différend qui l’a définitivement éloignée de sa sœur Stéphanie, ce qui permet à David Foenkinos d’explorer leur lien sororal, de remonter aux sources de leur rupture : jalousie concernant la réussite, perversité, rivalités amoureuses…. «  Le poison de la comparaison s’était mis à gangrener progressivement leur relation ». Fabrice Midal préconise d’ailleurs de cesser de se comparer dans son ouvrage « Foutez-vous la paix » ! 

On est témoin d’une violente réaction de Patrick, le jour où il voit sa femme revenir légèrement ivre ! Explosion de colère qui plonge les ados et le biographe dans la sidération.

La poursuite du livre va-t-elle être remise en question après un tel esclandre ? 

Dans les romans de David Foenkinos, les couples font souvent naufrage. 

Ici , le suspense est total : l’un est en crise, l’autre perçoit des indices prometteurs pour renouer.

Rebondissements en chaîne dont l’un causé par les conséquences de l’entretien de Patrick avec son chef ! Patrick incarne les victimes du harcèlement au travail… #Balancetonboss !

Le romancier dépeint une famille où la télé a remplacé le dialogue et où le père, miné par ses soucis professionnels, s’était éloigné. Il tacle twitter, « l’équivalent d’une cigarette en intérieur ».

Il brosse aussi le portrait des deux ados, pas faciles à apprivoiser, peu impressionnés par sa présence. (C’est Mbappé l’ idole de Jérémie !). Il soulève la question des programmes de Lettres, montrant un jeune lycéen de 15 ans guère enclin à avaler Villon ! Si Amélie Nothomb réussit à faire lire des classiques à son élève particulier, le professeur Martinez ne rencontre pas la même adhésion ! Des ados qui ont suffisamment de culot pour insulter cet intrus, cet espion qui vient semer la zizanie dans leur famille et saborder la relation de Lola avec son amoureux Clément.

Coup de théâtre quand Madeleine vient confier à son biographe sa décision de s’envoler pour L.A.

« Un premier amour ne se remplace jamais », selon Balzac. On suit leurs formalités avant la quête du Graal ! Ne dévoilons rien de l’accueil sur place et du mystère entourant son départ de France.

C’est avec émotion qu’on la voit préparer son voyage et peut-être « la dernière valise de sa vie ».

On devine le choc causé par la révélation d’Yves …Loin de ce que le lecteur avait pu imaginer.

En devenant le biographe des Martin, David Foenkinos incarne parfaitement la définition de Nancy Huston : « Les écrivains sont des pies voleuses, des chapardeurs, perpétuellement aux aguets, à la recherche d’histoires, de bribes étincelantes qu’ils pourront sertir …dans leur projet ». 

En tant qu’écrivain, il aborde les questions de propriété intellectuelle, de censure. Peut-on publier sans l’aval des personnes concernées dans le roman ? On connaît les polémiques autour de certains récits, à la veine autobiographique. Fera-t-il lire son manuscrit avant sa publication ?

On peut s’interroger sur le sommeil des écrivains ! Si Mathias Malzieu reçoit dans ses rêves la visite de Gainsbourg, Bashung, Vian (qui lui donne des conseils), David Foenkinos, lui, regrette que le passage de Milan Kundera soit muet, nous rappelant son lien particulier avec cette figure tutélaire. En plus il confie « adorer glisser des K » ! 

Lire David Foenkinos, c’est retrouver les notes de bas de pages. (Et c’est contagieux !)

Lire David Foenkinos, c’est aller à la cueillette de ses mots fétiches. Si Amélie Nothomb glisse son sempiternel mot « pneu », chez l’auteur de La délicatesse, on débusque : « suisse »(2), « deux Polonais », personnages qui lui ont porté chance, ont fait basculer son destin d’homme de lettres. 

Lire David Foenkinos, c’est  surligner à chaque page des formules qui font mouche, c’est retrouver  des allusions à ses romans précédents : Deux sœurs, La tête de l’emploi... ou son clin d’oeil indirect à John Lennon, par le prisme de Yoko Ono.

A saluer le talent du dramaturge, certaines scènes faisant penser à du vaudeville, ainsi que la griffe du scénariste dans les savoureux dialogues. Une expérimentation littéraire réussie.

David Foenkinos signe un roman pétri d’autodérision dans lequel il se livre quant aux rouages de l’écriture et fustige les médias assassins dont il a su prendre du recul. Une lecture divertissante, teintée à la fois d’humour, de légèreté et de gravité, qui montre que « dans toute autobiographie » ou biographie, on a la tentation de flirter avec l’imagination » pour la rendre romanesque.

© Nadine Doyen

 

(1) aptonyme : « quand un nom possède un sens lié à la personne qui le porte ». Ex : nom de métier.

(2) Dans le beau livre sur Paris à vol d’oiseau, l’oiseau vient de Suisse !

MICHEL HERLAND – Tropiques suivi de Miserere -sonnets. Ed. Ars Longa, 2020, 133 p. – Prix Naji Naaman 2020.

Chronique de Sonia Elvireanu

MICHEL HERLAND – Tropiques suivi de Miserere –sonnets. (Bilingue : Tropice urmat de Miserere.) Traduit en roumain et postfacé par Sonia Elvireanu, préface de Jean-Noël Chrisment. (Ed. Ars Longa, 2020, 133 p. – Prix Naji Naaman 2020, Liban)

Un souffle de mélancolie s’exhale des poèmes de Michel Herland du recueil bilingue Tropiques suivi de Miserere/ Tropice urmat de Miserere, inspirés par le paysage tropical, en même temps que la nostalgie d’une époque surannée à laquelle il emprunte fréquemment la forme du sonnet, comme une musique d’un temps révolu. 

L’exotique et l’érotique se conjuguent en une sorte de duo provocateur, comme nous aiguillonne la beauté sauvage de visions rappelant certains poèmes de Baudelaire. Le paysage tropical, ses couleurs fascinantes et ses senteurs enivrantes excitent la sensualité du poète qui s’abandonne à une passion troublante pour sa noire déesse. La douceur de l’air, quand ce n’est pas la torpeur torride ou la moiteur humide des forêts, fait s’épanouir en la mystérieuse femme d’ébène un archétype qui hante les mythes et les littératures du monde.

La femme qui envoûte Michel Herland prend cependant de multiples visages : ceux d’Ève, d’Aphrodite, incarnation de la beauté et de la sensualité, de Laure de Pétrarque, d’une jeune fille diaphane et innocente, d’une femme frivole et sensuelle, habituée des fêtes galantes, objet du désir et des plaisirs, d’une touchante femme-enfant, d’une beauté noire, sauvage et mystérieuse, d’une femme raffinée et inaccessible, d’une fille du désert. Quelle que soit la forme sous laquelle elle s’incarne, la muse de Michel Herland est toujours une sorte de déesse qui ensorcelle par sa beauté.

Rêve ou passion, accomplissement ou déception, admiration ou dédain, innocence ou dépravation, sensualité délicate ou obscène, toutes les variantes de l’amour et des sentiments se manifestent dans ces poèmes.

Il y a chez Michel Herland de la désinvolture, voire du plaisir, à évoquer la séduction et le désir, ce qui nous renvoie à l’hédonisme du XVIIIe siècle, si ce n’est à l’amour courtois. Est-ce la nostalgie du libertinage savant de ces temps jadis, d’un art de séduire oublié que le poète aimerait ressusciter ? Ou est-ce la beauté sauvage et troublante des paysages exotiques découverts par les romantiques ? Les deux certainement. Le choix du sonnet, la musique des vers renvoient d’emblée à l’atmosphère des fêtes galantes d’autrefois.

Si les vers rappellent parfois Verlaine, les paysages et les personnages de Michel Herland, malgré leur charme mystérieux, ont une troublante réalité grâce à la précision des détails. Ainsi dans certains poèmes, les toponymes permettent-ils de situer précisément le décor des Caraïbes où le poète est désormais installé.

L’art de rimer et d’évoquer la passion sont remarquables chez Michel Herland, poète marqué par l’harmonie classique comme en témoigne sa prédilection pour le sonnet. Le lecteur découvre avec surprise en lui un poète raffiné, qui s’assume à l’écart du postmodernisme dont se réclame la poésie du XXIe siècle. Comme s’il voulait prouver que rien n’est jamais démodé en art, que l’on peut faire renaître d’anciennes formes, les mettre au service d’une sensibilité actuelle. 

L’exotisme et l’érotisme de Tropiques s’opposent au triste et au sordide qui dominent dans Miserere, intégré dans le même recueil. Les misères de la vie (pauvreté, souffrance, chagrins, dégradation, perversion, vieillesse, solitude) sont évoquées par une mosaïque d’images souvent hideuses, voire abjectes de la ville. Ainsi, au charme envoûtant du paysage tropical s’oppose brutalement un espace repoussant, ses maux et ses vices. Les plaies du monde contemporain sont peintes sans fard dans des poèmes comme Migrations ou La fureur est tombée sur la ville écarlate. Là éclate la révolte du poète contre la condition humaine et les injustices ; sa plume se fait aigre et la poésie tourne à la satire sociale. 

Conclure le recueil par la figure du poète est éminemment symbolique. Le poète est plus que quiconque sensible à toutes les beautés, toutes les laideurs du monde. C’est donc à lui qu’il revient de les raconter.

                                                                © Sonia Elvireanu

Le dérèglement joyeux de la métrique amoureuse, Mathias Malzieu & Daria Nelson, L’iconopop (12€ – 88 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Le dérèglement joyeux de la métrique amoureuse, Mathias Malzieu & Daria Nelson, L’iconopop (12€ – 88 pages)

Qu’évoque pour vous « Les deux Magots » ?

Pour certains le célèbre café parisien.

D’aucuns l’associent aux Prix des Deux Magots qui récompensent des écrivains reconnus. Citons Serge Joncour en Janvier 2015 pour L’écrivain national. 

Et enfin, pour Mathias Malzieu & Daria Nelson, c’est le lieu de leur extraordinaire rencontre concrétisée par leur coup de foudre, le jour où l’on rendait hommage à Boris Vian  pour son centenaire, l’écrivain chanteur étant le parrain.

Ils ont choisi d’immortaliser leur passion dans cette nouvelle collection de L’iconopop en réunissant leurs talents. Mathias Malzieu par ses poèmes d’amour, Daria Nelson par ses créations artistiques.

En exergue, un texte de Vian qui traduit l’insatiable passion/désir. Puis son fantôme qui le visite lui annonçant un événement qui va bousculer sa vie, tel un séisme, lui donnant moult conseils pour ne pas brusquer cette inconnue.

Quand Daria, la fée, lui est apparue telle une panthère des neiges, on pense à Sylvain Tesson(1), également à Serge Joncour dont le héros, Alexandre voit Constanze « avancer vers lui, comme une vision, une chimère himalayenne »(2).

Un foudroiement par le regard comme un éclair. Un vrai « tourbillon ». 

Cet éblouissement, l’auteur le vit comme un vertige qui « transforme son coeur en derviche tourneur » et le fait pasticher Shakespeare : « toupie or not toupie » !

Coeur qu’il désire confiner dans « le cocon aux merveilles » que lui offre celle qui va devenir sa muse.

Comment célébrer cette joie indicible, sinon au champagne ? 

Dans le poème intitulé : La ruée vers l’or, il faut comprendre l’or liquide, le divin nectar dont Amélie Nothomb raffole. D’ailleurs pour elle « Boire seule, c’est une aberration, c’est comme l’amour, forcément ça se partage » ! Quant à Mathias Malzieu, « Trinquer au champagne les yeux dans les yeux d’étincelles de sa dulcinée, c’était comme boire de l’or ».

Le rire irrésistible, contagieux de Daria résonne au fil des pages. Le mot rire convoque une réflexion de Jean-Philippe Blondel : « Les hommes croient toujours que lorsqu’ils font rire une femme, la moitié du chemin est parcourue et ils ne se rendent pas compte à quel point l’inverse est vrai aussi » ! (3)

Leur passion exponentielle passe par les mots mais aussi par le corps « un parc d’attractions », les étreintes, ce qui donne un texte d’actualité : « L’amour au temps du coronavirus » et quelques passages, charnels, de pure extase, plus érotiques comme « l’orgasmophone » sur fond de Tchaïkowski. Toutes les parties de son corps inspirent le poète qui s’émerveille devant le minois de sa « fée russe » endormie.

Le charme de Daria ne réside-t-il pas dans ses maladresses à manier la langue française, dans « ses erreurs de conjugaison au passé compliqué » ? Cet accent qui fait la singularité de Jane Birkin, et par hasard, un nouveau fantôme s’impose, celui de Serge Gainsbourg dans des volutes de fumée. Si certains ont appris l’anglais grâce aux Beatles, c’est avec les paroles de chansons de « l’homme à la tête de chou » que  Daria s’est familiarisée avec le français pour se perfectionner. Autres fantômes à le hanter, ceux des ex « confinés dans des boîtes » mais qui s’en échappent…, ou encore celui d’Alain  Bashung, en conversation avec l’auteur et deux autres !

Ce n’est pas une sirène qui a chamboulé, hypnotisé Mathias Malzieu, mais « un oiseau sans ailes » à protéger…, à qui il a offert l’hospitalité.

Cet opus nous plonge dans l’intimité d’une romance entre le « surprisier » et la merveilleuse fée, une « fée électricité » qui l’illumine nuit et jour !

En point d’orgue la touchante déclaration d’amour de celui qui est devenu « un apprenti spéléologue », «  un volcan hyperactif » en compagnie de son égérie.

Leur « coeurambolage » nimbé de magie et de fantaisie provoque chez le lecteur une admiration sans bornes devant tant d’inventivité dans ces brassées verbales d’amour.

 «  L’amour avec une fée est une indiscipline olympique » !

Enivrez-vous de ce florilège poétique tissé de rêves, traversés de sons d’ukulélé,  admirez les collages de Daria Nelson, lisez les textes à voix haute ou écoutez-les. (4)

Une lecture idéale à savourer tel un bonbon pour un moment cocooning !

Par ailleurs, Mathias Malzieu est féru de littérature et de poésie, ne manquez pas le recueil de Richard Brautigan dont il a signé la préface. (Au Castor Astral). 

©Nadine Doyen


« C’est tout ce que j’ai à déclarer », édition bilingue.

(1) La panthère des neiges de Sylvain Tesson ( Gallimard).

(2) Nature Humaine de Serge Joncour, Prix FEMINA 2020 ( Flammarion).

(3) 06H41 de Jean-Philippe Blondel ( Buchet-Chastel).

(4) le Vinyle collector comporte le texte intégral, 4 poèmes inédits, une chanson.

Eggman records – Boutique officielle. Vinyles  et Merchanding -difymusic.com 

LA COUVERTURE, Marine Baron, Roman d’espionnage, Editions Balland (130 pages – 13€)

Chronique de Nadine Doyen

LA COUVERTURE, Marine Baron, Roman d’espionnage, Editions Balland (130 pages – 13€)

Marine Baron met en scène Hippolyte Ploemeur, 31 ans, membre du Conseil d’État, enseignant aussi à Sciences Po. Elle brosse de lui un portrait physique très détaillé. Elle dévoile ses goûts, ses habitudes : aller lire le journal le matin au Nemours, sa propension à se lever tard, à « chérir les soirées » , son besoin d’être accompagné. Avec son talent imparable pour  aborder et séduire une femme, il devait jongler avec ses maîtresses ! Pour lui, « les femmes étaient des distractions… ». Son coeur penche pour Bérénice, cette jeune étudiante en droit qu’il a séduite par sa maladresse ! Laissons découvrir laquelle.

Tout aussi gauche envers lui-même, quand il renverse du café sur les documents à étudier ! Occasion pour dénoncer le jargon administratif ponctué de « la formule récurrente considérant que », tous ces termes abscons de la langue du droit.

Il est certes bardé de diplômes, passé par l’ENA, féru de lectures mais l’autoportrait qu’il se plaît à dresser auprès des femmes est peu complaisant.

Mérite-t-il Bérénice qui, lui offre « son temps, sa confiance et son attention » ? 

Hippolyte fréquente les bars à la mode, de grands restaurants, accepte les invitations à des cocktails, lieu idéal pour son marivaudage. Au club l’Aventure il fait la connaissance de Christiano Tamyres, homme d’affaires aux activités fumeuses, qui lui présente son ex, Wendy Malone. Celle-ci lui ayant remis sa carte de visite, il prend contact et la retrouve au Grand Véfour, lieu mythique où, jadis, des sommités (Victor Hugo…) venaient aussi déjeuner. Un endroit somptueux, intimidant, aux « innombrables peintures, au plafond chargé de dorures… ».

Sa relation avec cette Américaine, « femme finissante » est des plus complexes et ambiguës. Serait-elle une cougar ? Que penser des cadeaux de luxe qu’elle lui remet ?

Le mystère plane sur le travail qu’elle lui a confié. Leur ultime rencontre, cette fois chez elle, « une demeure capharnaüm » est chargée d’émotion.

On s’interroge aussi sur les rencontres d’Hippolyte avec un inconnu qui laisse des messages sur son répondeur,  lui fixe des rendez-vous. Au coeur de sa  mission : les futures négociations des accords commerciaux du GATT afin de ne pas se laisser « avaler par l’empire hollywoodien et de conserver son exception culturelle ». Action située en 1992-1993, inspirée de faits réels.

S’il est paresseux, il est néanmoins ambitieux. Ne rêve-t-il pas d’un poste de prestige, tant il est fasciné par le pouvoir ? Quand il est nommé conseiller du Premier Ministre à Matignon, il est ébloui par le décor « irréel, lieu étrange, exigu et luxueux ».

Tout bascule quand il se trouve convoqué à la DST, le suspense naît. Serait-il un espion, un traître ? Une enquête est diligentée, il insiste pour être entendu. Que lui reproche-t-on donc ? Ce qu’il ignore c’est qu’il a été pris en filature… Comment s’en sortira-t-il ? C’est dans l’épilogue que tout s’éclaire, que l’on comprend pourquoi il fut la personne idéale pour devenir « an American breakfast », « un gros poisson » ! «  Sa vie a connu son lot de frissons » !

Gros plan sur la presse pas en reste pour relayer les scandales dont l’affaire des agents de la CIA (du Figaro au Canard enchaîné), pointant « les formules vagues des journalistes pour désigner leurs sources ». Rebondissements qui tiennent en haleine !

Ce qui frappe dans ce roman, ce sont les comparaisons percutantes, certaines gourmandes :« la façade qui en plein soleil a une douceur de mie de brioche, de gâteau de semoule, de cannelé bordelais », d’autres poétiques : « tenant la tasse qui  tremblait comme un pétale de primevère au vent du matin »,fleuries : « les fauteuils rouge vif ressemblaient à des coquelicots criards », ou encore suggestives : « Il fixait le téléphone noir comme s’il ce fût agi d’un serpent sur le point d’attaquer. » Et même empreinte de grâce avec ce couple « glissant sur les pavés comme des cygnes sur un lac » !

En filigrane, on devine l’écrivaine qui a des attaches en Bretagne et choisit comme patronyme pour son personnage principal le nom d’une ville bretonne : Ploemeur.

On peut subodorer que la  pléthore de livres cités font partie de sa bibliothèque, et qu’elle fréquente la librairie Delamain, lieu de référence pour beaucoup d’auteurs.

On devine son parcours par sa connaissance des grandes écoles et concours : « ceux qui réussissaient étaient ceux qui travaillaient sans en faire étalage. »

Autre intérêt commun avec son protagoniste : l’art. Cette statue en bronze de Rodin, « Fugit Amor », décrite avec précision  prend un sens métaphorique. Ne symbolise- t-elle pas une chute ? L’auteure évoque aussi les tableaux de Boucher, Matisse, Ingres : « Les rideaux d’un bleu cyan qui  ressemblait à celui de l’étoffe tombant aux côtés de La Grande Odalisque d’Ingres. »

La romancière pratique le zeugma : « Il engloutit les assiettes et la conversation », figure de style dont Jérôme Garcin est friand. Elle s’avère être un nez, distillant des odeurs variées, enivrantes, celles des parfums de femmes qui obsèdent ce séducteur invétéré : « de pain d’épices, de sous-bois, d’oeillets fraîchement cueillis, oriental », « de bergamote poivrée », « odeur de guimauve » d’une eau de toilette, mais aussi parfum d’homme, auxquels se mêle « l’odeur agréable de cire d’abeille du parquet ».

Bien différent du «  parfum de soufre des espions » perçu par Hippolyte !

On retrouve dans ce roman le talent de portraitiste que Marine Baron avait déjà dévoilé dans ses livres précédents, à savoir sa biographie d’Ingrid Bergman Le feu sous la glace et son autobiographie Lieutenante, être femme dans l’armée française.

Les tenues vestimentaires, les bijoux portés sont détaillés avec minutie et c’est aussi avec une extrême précision qu’elle décrit les lieux où évoluent, vivent, se rencontrent ses personnages.

« La demeure de Wendy était un capharnaüm, une caverne d’Ali Baba. Tout était dépareillé ».

Connue pour ses chroniques, articles, reportages pour divers journaux, ses essais, Marine Baron signe un premier roman prometteur qui nous immerge dans les coulisses, les secrets et les arcanes de la politique et de l’espionnage, par le prisme d’un trentenaire ambitieux, agent double romanesque, à la vie amoureuse chaotique, aspirant aux sphères du pouvoir.

Anagramme de Perry-Salkow sur le titre La Couverture : Voleur, acteur, dans LIRE Le Magazine littéraire. Octobre 2020.

©Nadine Doyen

Claude LUEZIOR, Un Ancien Testament, déluge de violence, Éditions Librairie-Galerie Racine.

Chronique de Nicole Hardouin

Claude LUEZIOR, Un Ancien Testament, déluge de violence, Éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 4e trim. 2020, 168 p., ISBN : 9-78-2-2430-4831-5

       Au-delà d’un humour bienfaisant, ce livre est un cri aux frontières de notre humanité qui est parfois (souvent) décrite de manière monstrueuse dans l’Ancien Testament.

Ces pages peuvent générer une certaine remise en question de nos croyances toutes faites car la très sainte Bible, socle de notre civilisation judéo- chrétienne, est censée être belle, rassurante…

Or, en réalité, les textes d’avant le Christ sont souvent (mais pas toujours) une accumulation d’horreurs : à Sodome et Gomorrhe pas un seul juste, tous les habitants furent brûlés vifs : préfiguration d’Hiroshima. Et Luezior d’ajouter : et les enfants / et les bébés ?  Somme de crimes, d’holocaustes : l’invasion de Canaan, la destruction et le carnage à Jéricho (aux cours d’instruction religieuse, l’histoire des trompettes nous avait pourtant été décrite de manière si candide !)  

Barbarie : Vous avez laissé la vie à toutes ces femelles ! Maintenant tuez tout enfant mâle, tuez aussi toute femme ayant partagé la couche d’un homme. Et pourtant il est maintes fois répété que Yahvé est bon…  

Somme d’incestes, de trahisons, d’ostracismes, d’anathèmes.

Pour ce qui de la forme du présent livre, on retrouve toujours le style ciselé de l’auteur qui est un nautonier du mot. Luezior a cette langue rigoureuse, celle qui rend si proche de ce gris argent du matin, cher à L.R. des Forêts.

Quant au fond, il faut souligner la somme de citations, de recherches, de minutie que représente un tel ouvrage, travail de chartreux, mots rédigés à travers les tourments de l’ombre, respirations profondes.

L’auteur débarrasse les textes anciens de leur gangue pour en faire ressortir l’effroyable. Paradoxalement il sait malgré tout atténuer une partie de leur noirceur par son humour, par des réflexions inattendues : remarques burlesques, surtout en ce qui concerne la Genèse : Le sage Noé, charpentier amateur de son état, était tout à la fois zoologue et botaniste. Dans son arche, véritable cage à poulets, il enferma quelques millions d’espèces ! (…) Les baleines furent dispensées de figurer dans cette histoire pour raison de corpulence et les sardines ironisèrent sur le manque de place dans la boîte à Noé.

Autre sourire, après la faillite de la tour de Babel : Grammairien dans l’âme, le bon Yahvé fit de sorte qu’ils n’entendent plus le langage les uns des autres : désespoir des potaches du monde entier.

Disparités scripturales évidentes lorsqu’apparaît soudain un puissant hymne à l’amour dans  le Cantique des Cantiques : Tes deux seins sont comme deux faons, jumeaux d’une gazelle. Et Luezior de commenter : de quoi faire convulser une bonne douzaine de pères de l’Église, non ? Par ailleurs, l’auteur ne peut s’empêcher de poser une question intéressante : combien de livres bibliques ont-ils été écrits par des femmes ?

La vie se nourrit d’interrogations. L’auteur de ce livre précise que les exégètes démêlent le vrai du faux, la fable de la réalité, le symbolique du révélé. L’Ancien Testament est peint dans une plume trempée dans le Nil, le Tigre, l’Euphrate, le Jourdain, où l’on perçoit un Yahvé manichéen, cruel et jaloux : nous a-t-il fait à son image où l’avons-nous plutôt fait à la nôtre ? 

Il est impossible de ne pas souligner les similitudes entre l’Ancien Testament et notre monde actuel où se perpétuent des conflits au nom d’un Dieu unique sensé être l’alpha et l’oméga de l’humanité.

Et Luezior de conclure : ce qui est rassurant, c’est la présence, dans le Nouveau Testament, d’un rebelle d’un nouveau genre, incarnation du pardon, et de l’amour : le Nazaréen Jésus Christ.

L’Ancien Testament, déluge de violence est un recueil puissant, qui ne peut laisser personne indifférent : il atteste que nous ne sommes toujours que le refleurissement de nos cendres aussi bien dans la barbarie que dans l’amour.

© Nicole Hardouin