Hava PINHAS-COHEN – Rapprocher les lointains (choix de poèmes 1989-2018) – traduction (de l’hébreu) par Michel Eckhard Elial, couverture d’Etienne Schwarcz, Éditions du Levant, 2020, 64 p. 25€

Une chronique de Marc Wetzel

 Hava PINHAS-COHEN – Rapprocher les lointains (choix de poèmes 1989-2018) – traduction (de l’hébreu) par Michel Eckhard Elial, couverture d’Etienne Schwarcz, Éditions du Levant, 2020, 64 p. 25€


« Je n’irai pas sur tes pas, mon amour, dans la fosse

je ne te suivrai pas, car le champ me fait signe d’entrer.

Je ne descendrai pas, mon amour, vers la fosse

car il faut rompre le pain du shabbat et bénir

le vin, ramasser les miettes de la table et les disperser.

Je ne te suivrai pas je ne descendrai pas, mon amour, vers la fosse

les anges sont venus recueillir ton âme j’ai pris ta main

embrassé ta bouche fermé la porte devant eux.

Mais ils m’ont laissé derrière eux

lever les yeux

et voir

l’ombre des ailes te cacher et le jour décliner.

Je ne descendrai pas, mon amour, dans la fosse

car la peur des ténèbres est plus terrible

que celle de la pièce où la lumière s’est éteinte.

Je ne saurai exaucer ton voeu

tous mes actes se refusent

de rendre ta face au Créateur

de boucher mes oreilles à ta voix qui m’appelle

pour te recouvrir du froid de la fosse »   (p. 28)

   On ne retiendra ici qu’un seul aspect – mais central – de ce recueil si riche et complexe (malgré sa brièveté, et le ton familier de ses formules) : c’est le commentaire, par une poète (israélienne, née en 1955) de ce que fut sa situation de vie : veuve jeune, mère seule (de quatre enfants), ainsi forcée à tenir (par une fatalité toujours suspecte) des comptes de vie inconnus de nous, et peut-être d’elle. Avec ce disparu qu’elle aime, elle sait tout de suite ce qu’il ne faudra pas faire : l’inviter dans son rêve, ou en retour se perdre en lui. Mais ce qu’il faudrait pouvoir faire (revenir à ce qu’il faisait irremplaçablement vivre, deviner ce qu’il eût volontiers complété, faire que le meilleur de lui insiste dans ce à quoi il manque), peut-on seulement le concevoir et mettre en oeuvre ?

« J’ai dit à la petite fille assise à table

de déplacer ses jambes d’ici et de là

jusqu’au restant de sa vie

Papa est monté vers l’une des sphères supérieures

monté si vite et si jeune depuis qu’il est parmi les anges

un homme dit en quelques mots

tout ce qu’il aurait pu faire

s’il était resté sur les terres de la vie »  (p. 17)    

   Ce qui frappe, c’est la netteté de la question posée : que vaut la fidélité amoureuse à un mort (est-ce un contre-sens ? un affect audacieux ? une complaisance régressive ?), et, d’ailleurs, puisqu’on ne peut pas quitter un mort (où et comment lui signifierait-on notre départ ?!), que peut-on faire de ce qu’on lui doit ?

« Je t’appelle du fond

de la page, dans une langue claire,

qui deviendra vide

si tu n’entends pas »  (p. 10)

    Ce qui frappe aussi, c’est la dimension quasi-virile de la posture (de  survivante) – alors même que notre poète chante clairement la femme sensuelle, aisément désirante, qu’elle fut et demeure. On la sent avoir des rendez-vous posthumes qu’elle honore, comme les poings sur les hanches, avec un sort qu’elle continue pour deux.

« Dans l’étroite et blanche cabine

entre les toilettes, le lavabo et la douche

quand mon âme défaille dans une serviette,

je pourrai diriger mes deux faces vers toi

préparer mon corps avec un savon parfumé et des huiles

pour mon bien-aimé

et faire couler mon âme avec l’eau

à la tombée du soir,

de ce lieu personne ne peut me dérouter

sans ma permission »   (p. 59) 

  Elle dit son propre maintien abrupt et net (« attendue par une mer, veillée par une montagne« ), qui n’est mystérieux que pour nous ! Intransigeante avec sa propre situation : son mari est comme un maître qui ne rentre pas, voilà tout; et elle est comme une servante du néant qui ne regarderait pas ailleurs. Tout juste concède-t-elle qu’elle n’imaginait pas l’homme de sa vie mortel à ce point !

« Pendant trois jours j’ai attendu que tu te lèves et viennes

ouvrir la porte comme le Maître dit :

je suis là, je suis l’homme que j’étais,

j’espérais que tu aurais le pouvoir de revenir.

« Être mort c’est une chose épuisante,

s’essayer constamment à réparer des occasions manquées … » (p.40)

     Ce qui frappe plus encore, c’est l’exigence. Pas question de se laisser intimider par tant d’absence ! Ce qui est certain, c’est qu’on n’a aucune influence sur un mort, aucune autorité : c’est toujours pour rien qu’on rassemblerait ses forces devant rien. On ne triche pas avec le néant, on ne ment pas à personne. Il faut donc être fort là même où on ne peut exercer aucun pouvoir, rester ferme là où aucune résistance ne peut guider en retour. Le double aveu, ici, d’une impossible transgression et d’un inévitable effondrement, touche :

« Mes fautes je les commets en secret

en grand désir. Mes enfants dorment alors,

et la maison est libre de temps réglé.

Alors en secret je me crée un autre dieu

il a un nom, mon amour.

Et j’allume beaucoup de bougies autour,

et mon visage brille.

Et je porte vers lui mes paumes,

je caresse ses tempes

et je trace une route, un chemin qui descend,

je l’aime et l’embrasse,

il sait

que tout mon culte est crainte et tremblement,

et le silence au-dessus de tout

jusqu’à la sueur, le frisson et le tremblement,

à propos de ce ce dieu et de la maison.

Nous nous effondrons

l’un à côté de l’autre »  (p. 32)

   Elle assume pourtant, pleinement, la part inévitablement passive d’un sort brisé. Elle prie, de manière étrange toujours, mais pragmatique. Elle prie, parce qu’on ne sait jamais : ce qui nous dépasse n’est peut-être pas informé de tout ! Elle prie aussi pour mendier de l’avenir (qui ne dépend jamais seulement du réel et de nous) pour ce dont elle est responsable. Ludion broyé, « la langue si basse qu’elle lèche des flaques d’eau« , elle crie et prie ensemble, étonnamment :

« La femme se brise. Comment une femme se brise-t-elle ?

De la taille.

Elle se brise de la taille et le haut de son corps est tiré

en arrière dans un mouvement de métronome

parfois sa tête touche la terre et se renverse

parfois aussi son front touche le ciel qui tombe sur elle,

son front se brise sur le sol et ses seins

remués comme deux sacs de lin

pour cailler le lait.

Comment une femme se brise-t-elle :

de la taille.

Elle se brise et son dos est tiré en arrière

son cou retourné

ses cheveux tombent par terre mèche par mèche

elle pivote autour de son axe dans un étrange mouvement

de douleur, comme si son père qui est aux cieux

l’assaillait.

C’est ainsi qu’Astarté m’apparaît

statue de femme brisée derrière une vitre »  (p. 45)

  En chaque être humain, quelque chose, toujours, fait plus que vivre, et la question profonde de Hava Pinhas-Cohen semble bien celle-ci : ce qui, chez l’être disparu, faisait davantage que vivre (la noblesse, la compassion, la compréhension, la grâce propre …) fait-il, désormais, purement et simplement, néant commun avec ce qui n’a fait que vivre ?

« En vain j’ai essayé de me rappeler la couleur de sa voix

et de l’inviter dans mon rêve, je suis venue à la rivière

vers les tortues douces pour deviner

les mots qu’il aurait pu me dire

pour avoir sur ma langue le goût de l’eau

venant de l’est des collines vers celles de l’ouest

salé et doux où je touche terre

j’ai attendu qu’un cerf venu du fond de la mémoire

pose ses pattes et ses lèvres sur l’eau

et qu’il m’écrive dans les vagues

les choses douces qu’il n’a pas réussi à dire,

renversées comme la rivière sur son sang

une femme est passée devant moi

« Pars à sa rencontre, je t’attendrai ici »  (p. 15)  

©Marc Wetzel

Lyliane Mosca ; La Demoiselle à l’éventail ; Terres de France, Avril 2020 (20€ – 313 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Lyliane Mosca ; La Demoiselle  à l’éventail ; Terres de France, Avril 2020                           (20€ – 313 pages)    


Lyliane Mosca compose le début de son roman comme un tableau de Renoir. (1)

Imaginez en toile de fond la ville de Menton, « éclaboussée de lumière ». 

Un autre tableau représente la plage du Casino.

Elle y campe les deux protagonistes principaux :

Raffaele, Raffie pour les intimes, accompagnée de jeunes enfants et à quelques mètres d’elle, un autre estivant qui l’observe. Il s’agit de l’écrivain Sacha qui flashe sur elle, ignorant que la jeune fille (qui a lu tous ses livres)  sera le soir à sa séance de dédicace.

Leur rencontre à la librairie ne les laisse pas indifférents. Un trouble s’installe, la dédicace est comme une invite, à laquelle Raffie répond avec enthousiasme, zèle même. Après son travail à l’hôtel, elle endosse le rôle de guide pour son auteur favori, consciente de vivre des moments de grâce, exceptionnels. N’a-t-elle pas inspiré le début d’un roman, ce qui rend jaloux celui qui l’aime, à sens unique.

Pour compléter le triptyque, le tableau du jardin des écrivains, «  Fontana Rosa ».

La romancière sait nous intriguer en nous montrant la Demoiselle à l’éventail filer chaque nuit incognito vers une maison qui paraît abandonnée, pourtant habitée. 

A qui porte-t-elle ce sac de nourriture, prélevée discrètement du frigo ? Un geste qui témoigne de l’amour de son prochain. D’ailleurs Raffaele prête une oreille attentive à l’écrivain qui cache ses blessures en les dissimulant dans ses romans. 

La correspondance qui s’établit entre Sacha et sa Muse laisse transpirer leur attirance, plus que platonique. Un message laconique, non signé génère un quiproquo. 

Ce contretemps vient momentanément poser une ombre sur leurs échanges. 

C’est alors que Raffie est en proie à un vrai maelström, devant faire face à la pression de son père et de Manuel, son prétendant, un ami d’enfance pour lequel elle n’éprouve que de l’amitié. De plus la mère de Manuel, Fanny, est la femme que son père veuf, tente d’imposer ce qu’elle n’admet pas, considérant que son père trahit sa maman Teresina.

La seule personne à qui Raffie se confie est le photographe Ambroise, qui l’initiant au métier, déclenche sa vocation… Un secret découvert grâce à l’intuition de la jeune élève les rend complices.

Comment va-t-elle orienter sa vie amoureuse ? Suivre la raison et aimer en cachette, reproduisant le schéma de sa mère ou suivre son coeur ? Ses relations avec Manuel sont d’autant plus compliquées qu’ après lui avoir cédé, elle l’ignore, allant même  jusqu’à le trahir… 

On est témoin de ses ultimes atermoiements juste au moment où elle s’était résolue à se mettre en ménage avec Manuel, tout en gardant « un amour secret ». 

Mais elle met en perspective les différentes voies qui s’offrent à elle. Une parole blessante met fin à ses tergiversations. « Elle n’épousera pas Manuel », mais s’est -elle aussi détachée de Sacha ? Décision finale approuvée par son mentor, convaincu que « se marier sans amour n’apporte jamais rien de bon ». 

Grâce à Ambroise justement, Raffaele va découvrir le festival international de photographies à Montier en Der où quelques-unes de ses photos ont été sélectionnées. Son talent à saisir la lumière est remarqué.

Sachant ce village proche du lieu de résidence de son écrivain de coeur, elle se documente et rêve en secret de le revoir. Les Dieux seront-ils avec eux ?

Au retour du festival, alors âgée de 24 ans, elle prend son indépendance, tout comme son frère Claudio. « Elle a envie de beauté, de poésie, d’absolu, de pureté. »

Tous deux vont trouver l’amour. Mystère autour de leur moitié.

Le récit nous fait naviguer d’un décor à l’autre, de la French Riviera de la Demoiselle à l’éventail au Grand Est, à « la Vallée bleue » de l’écrivain Sacha, son lieu d’inspiration : Langres et les Goncourt, Auberive…, deux régions familières à l’écrivaine, que le lecteur, conquis, aurait envie de visiter.

L’auteur décrypte la vie de Sacha en couple avec Astrid, journaliste toujours en reportage, « une femme libre », deux êtres opposés ,deux planètes différentes. 

Une entente entachée de brouilles. Une photo trouvée par hasard confirme les doutes de Sacha.  Le passé d’Astrid débusqué, il exige alors de savoir la vérité sur Joanne, cette enfant élevée par les parents d’Astrid , avec qui il a tissé une complicité étonnante.

On est témoin de sa soudaine décision de reconversion, son désir de reprendre la ferme n’est pas une lubie mais une vraie « révélation ». Mais n’est-il pas en train de s’éloigner d’Astrid à qui il reproche son manque de fibre maternelle ?  

Quant à Raffaele, une série de situations l’interroge.

Pourquoi a-t-elle remarqué la jeune Joanne, en extase devant ses photos exposées ? Pourquoi le regard de Paul, l’ami de son frère, lui rappelle-t-il celui de l’écrivain ? 

Pourquoi réagit-il sèchement quand elle s’avise de prendre son visage en photo ?

Les réponses, elle les aura comme le lecteur, surpris de toutes ces coïncidences ou coups de dés du hasard. Ne dévoilons pas qui se cache sous les traits de Paul, «  aux allures de poète romantique », aux yeux « outremer, couleur de Méditerranée ». 

Tout va « se démêler comme un écheveau dans les mains d’une fileuse experte » et le lecteur est, à son tour, emporté par la cascade d’émotions qui happe les personnages.

Lyliane Mosca  montre la difficulté, pour une fille aînée, de voir le père reprendre une compagne. Elle souligne le désert médical dans les campagnes, mais à Champilly, on se réjouit de l’installation d’un jeune médecin, aussi dévoué que le vieux docteur ! 

On devine une influence de Philippe Besson dans ce roman quand elle explore le manque suite à la disparation d’un être cher ou encore quand on plonge dans les pensées de Sacha (« Pas un jour sans qu’il pense à son frère ; » ou dans celles de Raffie («  pense-t-il encore à moi ? »).

On pense au dernier roman de Serge Joncour, Nature Humaine, quand Sacha  « défend son territoire » et veut reprendre la ferme familiale.

Autre point commun, l’amour que le photographe Ambroise a eu pour la mère de Raffaele : « une histoire qui ne s’efface pas », comme celle d’Alexandre pour Constanze. 

Lyliane Mosca signe un roman hanté par le fantôme du disparu Geoffrey, frère de Sacha, l’écrivain fraîchement reconverti, où, par contre irradie sa Muse !

Un récit qui tient en haleine par ses situations nourries de mystère, de coïncidences et ses rebondissements ramifiés par les mensonges et trahisons.

Un livre qui fait voyager à travers la France, découvrir des fêtes locales. La narratrice fait triompher l’amour dans l’épilogue et offre une happy-end qui soude les Aubanel, et réunit les Mellochini, des familles aimantes, ouvertes, qui ont su pardonner à chacun de leurs fils : pour l’un sa disparition /son évanouissement comme le font les Japonais ; sa différence pour l’autre. Des liens familiaux incommensurables.

Le conseil de Susanna Tamoro :« Va où ton coeur te porte », pourrait être le message de ce roman attachant où Lyliane Mosca sonde les coeurs des protagonistes avec empathie et beaucoup de justesse.


(1) Lyliane Mosca connaît Essoyes, berceau des Renoir et a écrit sur la Muse de  Renoir ! «  La vie rêvée de Gabrielle ».

©Nadine Doyen

Claude LUEZIOR, Monastères, Éd. Buchet/Chastel, Paris

Une chronique de Sonia Elvireanu

« L’originalité n’est ni vice, ni maladie, l’âge n’est pas une tare » : Monastères de Claude LUEZIOR, Éd. Buchet/Chastel, Paris

Le roman Monastères de Claude Luezior, réédité plusieurs fois depuis sa parution en 1995 est plus actuel que jamais grâce à son sujet universel : le temps, le destin de l’être humain.  

De vision réaliste, il dévoile avec une fine ironie les mécanismes qui rendent l’homme prisonnier. Il met en garde  le lecteur contre les pièges de tout système qui voudrait régler la vie intime de l’homme selon des stéréotypes qui annulent toute individualité: administratif, médical, familial, monacal etc.

Face au système qui décide de tout, analyse tout à travers des schémas rigides et abstraits, tout comportement humain hors de l’ordinaire peut être qualifié de maladie et permettre aux autres de s’emparer d’une vie contre sa propre volonté.  

Le romancier parle de l’intérieur du système médical qu’il connaît bien, de par sa profession de médecin neurologue. Il ne le défend pas, car son fonctionnement qui se veut sans faille n’est pas sans erreurs. Il met au centre de son roman la figure d’un vieillard vulnérable à cause de son Parkinson qui dérègle le cours de sa vie ordonnée.

La vieillesse, avec son impuissance physique et ses maladies, est peinte d’un oeil fin et compatissant, comme tous les drames des personnages qui gravitent autour du père Cléard.

Son destin est livré au lecteur par bribes : ancien militaire de la Légion, devenu jardinier de la ville après sa libération; un amour fou à 26 ans pour une jeune fille, Delphine, morte en pleine jeunesse ; un mariage conventionnel, une fille indifférente, émigrée aux Amériques ; une vieillesse solitaire et difficile à cause d’un Parkinson ; le retour de sa fille 17 ans après, ulcérée par une vie ratée à l’étranger, dépressive et obsédée par la maison paternelle qu’elle veut s’approprier  en mettant son père sous tutelle.

L’action commence par la mise du vieux Cléard dans un hôpital de gériatrie sous prétexte d’être examiné. Il y rencontre des personnes atteintes des maladies qui sollicitent l’assistance médicale.

Le romancier excelle dans l’art du détail précis, percutant, de même que les comparaisons, d’une grande force d’évocation avec laquelle il esquisse des portraits, dévoile les misères de la vie, évoque l’atmosphère de l’hôpital, les relations familiales et sociales, dénonce avec subtilité ce qui se cache derrière les apparences.  Il ne perd rien de vue, doué d’un excellent sens de l’observation : espace clos, administration, personnel médical, patients, thérapies, médication, atmosphère, surveillance, relations patients-médecins-assistantes, entre les malades, en famille. 

Plusieurs espaces différents, plusieurs « monastères » dans le rouage du mécanisme social qui fonctionne mécaniquement : la famille, l’hôpital, le monastère. Chacun se veut hospitalier et agréable, mais il peut s’avérer prison comme pour Cléard et les autres. 

Le romancier réussit à merveille à dévoiler le double visage de ces institutions sociales. Un détail, une comparaison suffisent pour suggérer que les apparences trompent: l’hôpital « est ce monastère blanc qui n’avoue ni sa prière, ni sa misère crasse », « le monastère stérile », « propre, impeccable comme un scalpel » « Il y a la danse de la mort ou s’accouplent le râle et le sourire. »

L’hôpital est comparé à une scène et la vie des patients à une pièce de théâtre où tout est régisé : programme, rythme de vie, visites, repas, sommeil. Il est ressenti par les patients comme « un camp de prisonniers ». L’émotion y est proscrite, elle existe entre les otages des maladies. Sous le sourire des assistantes on ne trouve parfois guère de bienveillance et de compréhension.

À partir d’un cas particulier, un malade de Parkinson, le romancier réussit à retracer un pan de vie sociale et de famille, le fonctionnement d’une administration accablante, suffocante qui défavorise les gens. Quelques personnages se détachent autour du père Cléard, chacun avec son drame: Marianne, sa fille, sans éclat, médiocre, usée « dans la steppe de béton » de la vie américaine, rapace, dépressive ; Jasmine, l’assistante sociale, honnête, héroïque, compatissante; Jumper, le chasseur asthmatique, l’ami de Cléard ; le jeune docteur Lucien non perverti par « la paperasse et les poisons administratifs »; le prêtre de l’hôpital, Théo, tel un ange pour les malades, amoureux de Jasmine ; le médecin-chef, l’autorité même, qui y règne comme un roi ; la garde-barrière avec son histoire traumatisante de culpabilité, le supérieur d’un monastère, un véritable chrétien pour lequel la vraie croyance est celle de l’amour.

Le plus touchant est Cléard par la lucidité avec laquelle il observe et réplique, par la résistance face aux agressions de sa fille et des médecins qui voudraient le déclarer irresponsable, amnésique et l’enfermer à jamais dans un hôpital psychiatrique. Malgré son Parkinson, il prouve qu’il est capable de se débrouiller tout seul. Mais sa fugue de la gériatrie avec Jumper est perçue comme un acte de folie, il est transféré à la psychiatrie où il risque un faux diagnostic. 

Le roman a aussi son côte polard qui le rend palpitant: le vol d’une icône miraculeuse dans un monastère et celui de sa copie, à valeur sentimentale pour Cléard. Mais aussi son côte spirituel : la découverte de la vie monacale lors du pèlerinage de Théo et de Cléard  au monastère.

Le narrateur est extérieur à son univers diégétique, mais on le sent près de ses personnages, ces patients sans espoir, otages de leurs maladies et du système médical qui fait souvent des erreurs. C’est l’auteur qui se cache derrière ce narrateur compatissant, qui comprend la souffrance et dénonce la misère sociale qui pousse à la dépression, à la mort (Marianne). 

Claude Luezior conduit de main de maître le fil d’une narration hétérodiégétique structurée avec une rigueur classique . Le rythme est alerte, les aventures et les surprises ne manquent pas, la trame est bien menée pour réunir à la fin les personnages trop éprouvés par les malheurs de la vie, leur donner une nouvelle chance. La vie et la mort sont inséparables, le bonheur et le malheur s’entremêlent dans le destin de chacun, le bien triomphe sur le mal. 

Monastères est un roman dans la lignée du réalisme balzacien, avec une observation fine des gens, du milieu social, des relations humaines, à la fois émouvant et critique, avec une force d’évocation et un langage d’une grande finesse.

Un roman qui sera toujours actuel, vu son sujet et l’art du récit qui l’inscrivent dans l’universel. Le livre donne envie de pleurer et de se révolter contre tout mécanisme abstrait qui voudrait mettre les sentiments sous le loquet inébranlable d’un système jugeant tout par ses règles rigides qui effacent toute individualité. Un roman touchant, un plaidoyer  pour la vie, malgré ses souffrances et qu’il faut absolument lire. 

©Sonia Elvireanu

Antonio Moresco, La petite Lumière, roman traduit de l’italien par Laurent Lombard, Éditions Verdier, collection Terra d’altri, 124 pages, février 2017, 14€

Une chronique de Lieven Callant

https://editions-verdier.fr/livre/la-petite-lumiere/

Antonio Moresco, La petite Lumière, roman traduit de l’italien par Laurent Lombard, Éditions Verdier, collection Terra d’altri, 124 pages, février 2017, 14€


Ce roman étrange et surprenant est une narration en 18 chapitres, à la première personne.

Le personnage principal c’est le narrateur, omniprésent, un « je » qui se redécouvre dans ses rapports à la nature environnante. Il y a aussi les quelques habitants fantômes de l’autre village, un berger cartographe qui note toutes les apparitions lumineuses non expliquées, un enfant, des défunts.

Les lieux: un hameau déserté par ses habitants, entouré de collines et de forêts où vit le narrateur qui cherche ainsi un moyen pour disparaître. Curieusement, malgré l’immense solitude, l’hostilité apparente d’une nature qui reprend ses droits, le narrateur semble se ressourcer. Il accède comme dans un rêve à la part la plus profonde en lui. Une sorte d’ultra-conscience.

Le temps de l’histoire est celui des saisons, de la végétation, de la lumière et de l’obscurité, de la solitude campagnarde. Les éléments naturels, les tempêtes, les tremblements de terre ou encore l’emprise de la végétation sur les constructions architecturales humaines font naître et développent l’idée de mondes à plusieurs vitesses. Le temps n’est presque plus mesurable. Il s’éternise ou au contraire fond et implose. Antonio Moresco interroge la notion même du temps qui se déroule comme une succession raisonnée d’évènements en faisant de son roman la narration de sensations, un déferlement de questionnements, de doutes, d’observations personnelles au narrateur, d’aventures centrées sur elles-mêmes et qui restent sans réponses définitives et sujettes à interprétations multiples. 

Toute l’intrigue est dans le titre: la petite lumière. Quelle est cette petite lumière, où est sa source, pourquoi brille-t-elle? À quelle magie doit-elle sa constance? Pourquoi choisit-elle à l’instar du narrateur un lieu isolé et désert pour briller et pour combien de temps? Est-ce une étoile? L’âme d’un défunt? 

L’auteur disperse les indices subtilement, les distille au gré de thèmes ancestraux et universels autour de l’existence et de la mort qu’il revisite. La place de l’homme dans son propre monde se réduit à peu de chose et à l’échelle de l’univers, elle est dérisoire, on s’en doutait mais la force de ce roman réside justement à proposer une alternative au néant: la force d’une petite lueur, l’étincelle de la création artistique, poétique qu’il traduit par le désir de son narrateur d’offrir une résistance, un refus net et profond de suivre les routes qu’on trace d’avance pour lui. Il préfère se retirer, il choisit la solitude que beaucoup compare à la mort, parce qu’elle est l’unique voie possible vers soi. C’est un suicide. Emotionnel surtout à tout ce qui ne lui correspond plus, c’est une métamorphose, un échelonnement de vies et de morts qui se perpétue. La magie prend les rennes de l’histoire. Les réalités sont multiples, le rêve se démultiplie pour nous faire connaître les visages différents de l’existence. Une seule phrase, un seul mot parviennent à bouleverser tout le livre renvoyant le lecteur à une nouvelle relecture de l’histoire, des histoires. Chaque chapitre se déploie alors autrement.

Que le lecteur ne se trompe pas, le roman n’est jamais lourd à digérer malgré les thèmes abordés. Sans intrigue ou presque par la prose de son écriture Antionio Moresco rend malgré tout son roman palpitant, intrigant, étrange. C’est entre les lignes que notre imagination est invitée à voyager. L’auteur suggère avec une précision habile, honnête car elle ne vise pas le détournement de l’attention, le délassement inutile, elle va vers l’essentiel. 

© Lieven Callant

Daniel Charneux, À propos de Pre, roman, Éditons M.E.O.

Une chronique de Patrice Breno

Daniel Charneux nous met en nage du début à la fin avec ce superbe roman, où la volonté d’aller plus loin, plus vite et l’amitié sans détours sont les thèmes-phares de cet opus.

Pete Miller veut rendre hommage à son ami Steve Prefontaine, dit « Pre ». Plus de 40 ans après, il veut se souvenir de ce qu’était Pre, champion mondial de la course à pied ; il a côtoyé les grands, comme Puttemans ou Viren.

Il faut avoir couru, comme je l’ai fait moi-même à un niveau amateur, entendons-nous, pour comprendre l’adrénaline qui nous pousse à vouloir davantage, dépasser celui qui était trop souvent devant soi, battre son propre chrono, savoir souffrir…

Pete, sous forme de journal, raconte l’aventure sportive de son ami Pre, avec qui il courait dans les années 1970. Des années 50 à nos jours, sur fond d’histoire américaine, nous suivons une véritable épopée sportive.

En parallèle, avec quelques amis, le narrateur nous relate une course-relais « Hood to coast relay », qui compte 1050 équipes de 12 coureurs, soit 12600 participants. En faveur de l’association pour le cancer, maladie fatale à l’épouse de Pete. Ce dernier et ses coéquipiers, hommes et femmes, s’y étaient engagés en 2018.

Ce roman se lit avec plaisir et le lecteur souffre avec les coureurs, applaudit les performances et prend un fameux bol d’air.

Des moments émouvants aussi !

Par exemple, quand Pete nous parle de la Saint-Valentin, nous retenons comme une boule dans le fond de la gorge.

Daniel Charneux, en véritable conteur, sait nous captiver ! Difficile, voire impossible de ne pas lire ces 150 pages d’une traite.

Quelques extraits qui sont aussi des modèles d’espérance et de bonheur :

« L’inspiration, nous le savons bien grâce à la course, est inséparable de l’expiration. »

« Sorte de Léonard de Vinci de l’époque, un décathlonien de l’existence. »

« Dans tous les domaines, amitié, courses ou filles, c’était un vainqueur ! »

« Ses performances, Steve ne les devait qu’à sa classe et à son travail. »

« Chacun de nous devrait peut-être noter sa vie avant de l’oublier. »

Daniel Charneux, né en 1955, a publié 

  • un recueil de nouvelles : « Vingt-quatre préludes » (2004) ;
  • huit romans : Une semaine de vacance (2001), Recyclages (2002), Norma, roman (2006), Nuage et eau (2008), Maman Jeanne (2009), Comme un roman-fleuve (2012), Trop lourd pour moi (2014) et Si près de l’aurore (2018) ;
  • des haïkus : Pruine du temps (2008) et de Si longues secondes (2010).

©Patrice Breno