Les jardins de Francis Denis ouvrent sur des jardins intérieurs, où le noir côtoie la monotonie et solitude de la vie, que chacun voudrait rompre, ne fut-ce qu’en passant à l’acte, comme ici notre héros, René. Ce dernier aménage son jardin et a une idée lumineuse : il veut construire une piscine verticale, et il réalise son souhait. Les voisins et les enfants des voisins sont invités à profiter de ce havre de confort et ils en usent et abusent volontiers.
Mais toute réalisation a un coût et voilà que l’entrepreneur, véreux en soi, vient réclamer ses honoraires. Celui-ci disparaît et René n’y est pas étranger, ce qui – si au départ – ne lui procure aucun remords, finit par le bousculer dans ses principes, depuis qu’il est tombé amoureux de Clotilde, une enseignante. Cet amour est réciproque !
Ce roman est mené tambour battant et se lit comme un thriller. Il est décliné comme une pièce de théâtre, où chaque nouvel acte ajoute un ou plusieurs éléments. Le crime parfait !
Humour et dérision de soi aussi, tout va parfois tellement vite !
La deuxième grande nouvelle, La Femme trouée, est tout aussi noire. La fille de Marthe est traumatisée depuis son enfance : un incendie dans un appartement où ils jouaient à trois, elle s’en sort mais ses deux compagnons sont décédés. Depuis, Marguerite ne parle plus et sa prise en charge devient chaque jour de plus en plus lourde pour sa mère.
Des phrases percutantes et des réflexions qui ne laissent pas indifférent :
« Les souvenirs, ça se cultive. Comme les légumes dans le potager, il faut en prendre soin, leur parler, apaiser leur soif, leur murmurer des mots gentils ou encore chantonner tout en remuant la terre tout autour pour qu’ils puissent respirer et s’épanouir en toute tranquillité. » p.113
et aussi :
« La nostalgie n’est pas forcément un bon remède quand les blessures restent enfouies au plus profond de nous-même. »
Philosophie, quand tu nous tiens ! Les personnages de Francis Denis sont attachants, même si leur comportement n’est pas toujours des plus moral.
Lu sur Babelio :
« Né en 1954, auteur et artiste peintre autodidacte , Francis DENIS réside à Longuenesse, dans le Pas-de-Calais, près de Saint-Omer, en France. Il a exercé la profession d’éducateur de 1973 à 2014.
Il fut le co-fondateur de la revue poétique Lieux-d’Être avec le poète Régis LOUCHAËRT puis co-organisateur du festival d’art sacré contemporain « Les Regardeurs de Lumière » en la cathédrale de Saint-Omer de 2008 à 2013. »
Barbara Auzou et Niala, « L’Époque 2018 », Éditions Traversées.
Publié par les Éditions Traversées, « L’Époque 2018 » (sous-titré Les Mots Peints), de Barbara Auzou et Niala (alias Alain Denefle), comprend une suite de trois cycles, intitulés « L’Époque 2018 », « Autan Occitan » et « Notre Jardin bleu ».
Il m’arrive très rarement de lire des recueils de poésie dans lesquels illustrations et poèmes soient aussi inséparables. Je veux dire par là que pour se pénétrer de l’ambiance des textes publiés ici, il faut déjà observer attentivement les illustrations avant d’aller lire les poèmes correspondants.
Le poème n’est d’ailleurs pas le décalque fidèle de l’illustration (acryliques sur toiles ou contrecollés). Cependant, il est la traduction fidèle de son univers.
Le monde de « L’Époque 2018 » peut être qualifié d’onirique, de consubstantiel à la nature (couleur verte dominante), de sensuel (représentation de nombreux nus féminins), voire de mystique (élévation des personnages et des choses).
Dans « Autant occitan » et « Notre jardin bleu », les représentations sont moins humaines, tandis que le soleil et l’eau se mélangent davantage à la nature.
Il résulte de ces univers peints des poèmes visuels résolument lyriques, aux images volontiers baroques, mais qui ne sont pas dépourvus de mouvements, ce qui donne à ces textes leur puissance, et une respiration ample.
Le résultat est un recueil ambitieux qui a su retenir mon attention de lecteur, car, mine de rien, il s’y passe plein de choses.
Extrait de « L’Époque 2018 », de Barbara Auzou, « Notre jardin bleu 1 » :
« Au bout de la route franche
qu’on ne foule que de l’âme
sur les courbes de l’unité et de la spontanéité du geste
se trouve un jardin bleu dont la hanche
tremble comme une mariée aux pieds nus
et qui s’émeut de la caresse
d’écume à ses cheveux et de la rondeur
de ses larmes quand le gant de lierre
qu’elle retourne la détrousse dodue
de ses solides trésors d’enfant
tressés sur les
d’un rire innocent.
Les arbres déroulent leurs arbres au flanc
d’un tendre abri. Que célébrer sinon la vie
et la pensée que l’on existe maintenant
la fleur le sein le fruit en leur juste poids
les mousses de la douceur sur le velours de l’appui ?
L’azur croît pour soutenir la lumière
des mains réciproques qui s’enroulent au hasard
saisonnier des moissons à venir.
Des greniers de la peau qui s’étonnent encore
de leur réserve de sel s’échappent des bourgeons de rires
et quelques boutons d’or. »
Si vous souhaitez en savoir plus sur « L’Époque 2018 » de Barbara Auzou et Niala, qui est vendu au prix de 20 €, rendez-vous sur le site de l’éditeur :
Marilyne Bertoncini, La noyée d’Onagawa, Jacques André éditeur, 2020. Coll. Poésie XXI, 51 p.
La noyée d’Onagawa nous renvoie par son titre vers le drame. Et c’est bien un livre troublant inspiré par le réel le plus dramatique, une catastrophe naturelle : le tsunami qui a ébranlé les côtes japonaises du Pacifique en mars 2011. Onagawa, petit port de pêche, à 400 kilomètres de Tokyo, a été d’un coup englouti par les eaux déchaînées de l’océan.
Pour évoquer en poésie ce cauchemar, la poète doit mettre en oeuvre son talent poétique, une profonde sensibilité et un imaginaire de l’eau à même de nous faire ressentir la force terrible de la nature indomptable. Cette tragédie collective, relatée à l’époque par la presse partout au monde, aura suffisamment impressionné l’auteure pour qu’elle jaillisse après des années dans son long poème épique La noyée d’Onagawa.
Ainsi le recueil est-il fait d’une suite de poèmes enchaînés à la manière des séquences de cinéma où la poète reprend les événements dramatiques racontés dans une dépêche. Elle appelle rêverie poétique ce poème narratif tel un fleuve, qui refait le film du séisme.
Marilyne Bertoncini poétise avec art un fait divers terrible et nous fait réfléchir aux désastres qui menacent l’homme dans son rapport avec la Nature. Un lyrisme délicat dans l’évocation du paysage d’avant la tragédie, rappelant la grâce des estampes japonaises, se mêle au dramatisme du récit. On aime les paysages crayonnés par l’œil contemplatif, presque atemporels, en fort contraste avec les images effrayantes de l’océan déchaîné par le tsunami.
La poète crée un préambule à l’événement tragique, présenté graduellement, avec la lenteur d’une caméra promenée sur la côte japonaise pour surprendre l’atmosphère calme, de fin d’hiver, d’avant la floraison des cerisiers japonais.
Elle s’imagine la beauté sereine du paysage marin qui entoure Onagawa, la baie au creux d’une vallée bordée de collines escarpées, la rumeur étouffée de la ville, son rythme, l’atmosphère moelleuse de la journée. Les images se déroulent de l’arrière-plan vers le premier plan, comme dans un film.
Puis, d’un coup, la poète inscrit ce paysage dans le temps historique avec la précision d’un horloge comme pour graver la date de la Catastrophe dans la mémoire du lecteur : vendredi, le 11 mars, 14 heures, 46 ‘, 23 secondes locales, 2011.
Avant d’évoquer le désastre, elle retourne en arrière dans son temps, se rappelle la même journée à l’autre bout du monde, en France, pendant son voyage en train le long de la côte : le ciel sombre, nuageux, en couleurs changeantes, picturales, le vol d’un goéland. Puis elle revient sur Onagawa, évoque l’océan enragé, ses eaux orageuses, les immenses vagues de vingt mètres qui ravagent la côte, engloutissant hommes et maisons.
Le rythme du poème change suivant les faits racontés, la tension monte, devient insupportable, car la catastrophe est à son comble. La mort avale les gens avant qu’ils ne puissent avertir du danger leurs proches. L’océan ressemble au monstre mythique en colère qui détruit tout, c’est l’apocalypse qui déchire le calme d’avant.
La tragédie est là : toute une ville noyée dans les eaux, un vaste cimetière marin. Sur cette toile épouvantable de la mort, la poète peint le drame tout aussi troublant d’un couple japonais : la femme est balayée du toit d’une banque par une immense vague et noyée dans l’océan. Son message de terreur est retrouvé sur son portable après le drame.
Le rythme de l’évocation ne soulage point le lecteur, car une autre voix se fait entendre, celle du survivant, le mari de la noyée qui raconte au journaliste sa douleur muette, un autre drame: solitude, absence, vide, culpabilité face à l’impuissance de sauver sa femme. Poussé à sa quête par le désespoir, il fait des plongées sous-marines, fouille le Pacifique gorgé de cadavres et finit par y trouver la mort, un Orphée à la recherche de son Eurydice.
Marilyne Bertoncini refait la toile de la tragédie à la manière d’un peintre, son pinceau a la force de faire sentir le désastre. Elle donne aux vers une cadence accélérée, l’apparence de l’haleine d’un homme qui va du calme au terrifiant et aux images des couleurs apocalyptiques :
« Au large d’immenses tourbillons
vertigineux vortex comme des puits sans fond
au cœur du Pacifique,
folles galaxies entraînant la nappe océane
et tout ce qu’elle porte
dans la béance noire
du monde.
La terre frénétique crachait le feu
Et deux vagues accouplées, têtes dressées, bouches d’ogresses
se précipitèrent sur la côte pour arracher, vies, arbres,
maisons »
La poète se fait alors la voix de la douleur muette pour évoquer la vie et la mort, la solitude et l’amour, autant de thèmes éternels. L’authentique de l’événement se mêle au poétique, la douceur à la cruauté, la sérénité de la vie à la terreur de la mort.
La rêverie poétique s’avère une poignante évocation d’un événement imprévu qui bouleverse d’un coup le destin des gens, basculés dans la tragédie. Elle fait réfléchir aux relations homme-Nature, de couple, à la vie menacée à chaque instant par la mort.
Un penchant vers les mythes et les paysages maritimes se fait sentir dans ce beau et émouvant poème épique comme d’ailleurs dans toute la poésie de Marilyne Bertoncini. Elle renvoie au mythe d’Orphée le drame du couple japonais et continue de s’interroger par le mythe sur la condition humaine, comme le remarque si bien Xavier Bordes dans sa superbe préface. Le critique y voit une parabole, « une représentation symbolique globale, planétaire, en notre siècle de désastres divers et de bouleversements climatiques. «
Hommage à Loïc COLLET, chroniqueur, prêtre et poète
Par Marc Wetzel
« Je viens encore devant toi avec mes brindilles d’écriture
Je ne suis que le locataire de la maison des mots
Tant que le bail n’est pas révolu, tu m’entendras » (p. 14)
C’est sur cette strophe que je tombe en ouvrant le recueil de 2014 (« Le coeur raccommodé« ) de Loïc Collet, reçu hier matin. Je connais l’homme (nous nous sommes rencontrés une fois, il y a quelques années, lors d’un hommage au poète Vincent la Soudière, organisé par Sylvia Massias), et nous nous écrivons souvent; mais je découvre là, pour lui-même, le poète :
« C’est bien de dire la lumière,
d’ouvrir la fenêtre vers l’intérieur et le dehors,
d’enjamber la rambarde et de plonger
dans le sourire des heures » (p. 5)
Cette strophe de la première page donne le ton, sobre et net, de tout ce recueil : au matin, qui est quoi qu’il en soit retour de la lumière, la saluer. Ouvrir ses fenêtres comme elles sont (se rabattant vers nous) pour justement nous avancer, nous éloigner de nous, gagner le dehors. Enjamber la rambarde, non physiquement pour en finir, mais perceptivement et affectivement pour rejoindre le monde qui commence là. « Plonger« , c’est comme bénir la tête la première, c’est écarter, mains jointes, ce qui nous retenait de vivre. Et aller « dans le sourire des heures » : c’est là voir le temps comme il passe, en écartant (et relevant) légèrement les commissures du présent, en témoignant pour nous d’un possible visage du sort, en marquant parfois la faveur d’une heure douce, apaisée, partageable, muette et brillante au milieu de tant d’autres âpres, tendues, confisquées, bavardes et ternes. En quatre courtes lignes, le poète restitue donc ce que le monde peut guider et offrir de notre disponibilité même à lui.
« Un jour se lève pour rompre des lances
et se jeter en avant des ombres.
Il ferme la porte aux rêves.
Il verse dans la Présence,
entre les voiles du sommeil
et les courbatures du coeur » (p. 21)
Disponibilité (la curiosité constante et non-heurtée à l’égard d’un meilleur possible) et confiance (l’assurance que ce qui nous dépasse n’est pas d’abord là pour nous égarer ou écraser) vont de pair dans un esprit vaillamment patient, qui laisse à ce qu’il cherche le temps de devenir visible, et comprend que sur un mur impeccable, trop plat et plan, fébrilement ré-enduit à chaque faille ou lézarde (« la paroi est si lisse que les graines tombent à terre et les lichens manquent d’eau« ), rien ne pousserait, la stérilité ne désarmerait plus :
« Mais le poète est patient et le mur n’est assuré
ni des fondations ni contre la fissure inopinée.
Le poète attend, il attend l’ouverture
comme d’un poing fermé, face à l’envie de voir.
Il ouvrira le poing, avec le coffre de mots.
Il nommera la graine coincée au plus profond
jusqu’à la rendre au sommeil quand elle aura parlé » (p. 31)
La vaillance spirituelle de cet homme (Loïc Collet est un prêtre-ouvrier largement octogénaire, qui a beaucoup voyagé pour aider, travaillé pour mériter la capacité d’espérance qu’il donne, aimé pour comprendre) est réaliste et ingénieuse : on dirait qu’il apprivoise et irrigue la source des choses pour en asperger les personnes, en humecter les âmes; il semble savoir attabler les éléments, même sauvages et discordants, à une sorte de tablée de conciliation; tout son art est de faire s’appuyer les choses contraires l’une sur l’autre pour qu’un « convoi » de vie passe sur le tablier de pont ainsi dressé. Toujours et partout, avec et en lui, l’espérance est suffisamment informée et affûtée pour permettre progrès (comme il le dit lui-même, la colombe, branche au bec, de retour à l’Arche, prend le temps d’observer tendrement ceux qu’elle prévient du regain de la Vie). Quelques courts extraits illustrent tous ces aspects :
« La colombe de l’arche est de retour
avec la branche sauvée des eaux
la branche de la terre récif
la branche d’un trait de soleil
Elle est de retour dans nos rêves
Elle annonce un lieu pour les enraciner (…)
La boue se craquelle
le ciel se fissure de bleu
la colombe regarde de l’écoutille
les passagers s’ébrouer » (p. 70)
Mais aussi :
« Je ne changerai pas le granite
contre les saphirs du ciel
Ici l’instant plénier
Ici l’image improbable
Ici la musique dans la cave
Ici la coutume disloquée
Je les jette comme des ponts
Les pierres s’appuient l’une à l’autre
Le convoi passe, en sûreté » (p. 69)
« Derrière les yeux il t’est donné de voir l’abîme
Retourné comme un gant vers le haut,
Comme un front déplissé de ses tourments,
Habillé, en paix, de ses rêves d’origine.
Ta main serre l’insaisissable,
Ouvre la porte à l’absent,
Fait signe au lointain et il vient
Comme un torrent caché dans quelques gouttes de mots » (p. 59)
C’est un poète : il chante le pays que nous voulons ensemble, irrésistiblement. Le pays d’une vie plus large que nos besoins; d’une nature plus profonde que ses conflits; d’une pensée qui saurait ne cueillir que ce qu’elle étreint :
« Nous voulons un pays plus large que la faim
Plein de cris et d’éclats, de baisers sous le vent
Et de villages fiers où des vieillards chenus
Trépignent plus de vie que l’écume au tonneau (…)
Le glas n’est pas fini que la cloche reprend
Le chant des fiançailles et bientôt des semailles
Le reflux des orties et des guêpes brûlantes
Les mélopées du blé sous la meule de pierre.
Le couchant dormira dans ses rumeurs de paix
Dans les rumeurs de terre où les germes s’éveillent
Où l’enfant est plus vif que le corbeau vorace
Où la femme est plus forte que l’oiseau de malheur » (p. 37)
Religion (car, pour l’auteur, nous n’assumons véritablement le monde que dans l’attention à ce qui le dépasse) et poésie font ici utile, aisé (mais exigeant) ménage : le Fils prodigue qu’il s’agit de sortir accueillir, le coeur content, sur le parvis désert, c’est soi, c’est le pénitent hagard qui s’ignorait, et dont un chant de vie élargie vient soudain, grâce au poète, révéler la honte perdue :
« Au travers du marécage tu jettes
Sur la boue un fagot pour sentier
Et ceux qui sont allégés d’eux-mêmes
Atteindront la falaise de pierre.
Tu nous accorderas des nuits oublieuses des chagrins.
Jusqu’à l’aube tu garderas la main sur le loquet
Pour ouvrir à celui qui est parti sans merci,
À celui qui n’a pu lire son voeu le plus secret » (p. 60)
C’est un homme, si j’ose résumer ce que j’en sens, qui a l’Incarnation psalmodieuse : il sait réellement gré au divin d’avoir pris forme humaine. Il veut comme payer de retour cette inscription (fatale et bienfaisante !) de l’Absolu dans notre chair la plus voisine. Il tente de rouvrir les coeurs sans grand avenir des autres en nous faisant d’abord voir en Dieu un tel lauréat de Présence :
« Quel homme, quelle femme, un jour peut-être,
recevront leur chair de ce plaisir de vivre
que tu as éveillé dans ton lot de matière ?
Qui gardera la trace de ton humaine transhumance
dans les quatre élements et la cinquième essence ?
Béatrice Libert, La nuit porte jarretelles, Cactus Inébranlable éditions, coll. Les p’tits cactus, Préface de Jean-Pierre Verheggen, 2020, ISBN : 978-2-39049-006-7
D’emblée, l’auteur (fichtre, faut-il dire l’auteure ou l’autrice ?) nous avertit, sur un mode ferroviaire : En raison d’un périmètre d’insécurité, le poème à destination de votre existence entrera voie cérébrale droite. Car c’est bien l’hémisphère droit qu’il faut ici actionner : celui de l’intuition, de la musique (des mots), de la créativité, de la reconnaissance faciale.
Tout un programme en contrepoint du littérairement correct. À rebrousse-poil des conventions, comme le précise le préfacier Jean-Pierre Verheggen : Même avec un entonnoir sur la tête, on peut réfléchir, pas vrai ? Peut-être est-ce là non pas le ciboulot, mais le boulot ou le génie du fou du roi ?
Aïe, attention à votre épiderme du bien appris : c’est qu’il s’agit d’une collection Les p’tits cactus !Béatrice Libert, à la bibliographie fort honorable, aurait-elle un côté sadique bien caché ?
Bon, on va dire d’emblée qu’elle n’était vraisemblablement pas forte en maths vu l’aspect cauchemardesque des problaimes qui suivent son théoraime : elle nous excusera de cette assertion sans preuve aucune, mais vous conviendrez que la suspicion est de mise : Un recueil de poésie long de 1500 poèmes doit être découpé en séquences de 30 textes. Combien de coups de ciseaux faudra-t-il donner ?
Heureusement, la section suivante s’intitule : Vous r’prendrez bien un p’tit aphorisme ? Excellent ! On y apprend sentencieusement que Le chemin le plus court est le baiser, qu‘une ville sans jardin est un visage sans regard… C’est que Libert a, chevillée au corps, non seulement de l’humour mais aussi un grand pichet de poésie : Le rêve est un lendemain qui bourgeonne (…) Je suis la pluie qui sourit même aux feuilles mortes (…) Quand l’arbre dit fleur, il pense fruit. Sans oublier : Il y a une larme de silence sur la bougie qui s’éteint.
Pas fou, le fou du roi ! Sorte d’humanisme joyeux, mais également profond : Ce qui tient lieu d’horizon : ton visage ouvert.
Après une citation de Pascal Quignard (la lecture, c’est l’errance) voilà des Dictons à moudre, à la suite de quoi on va Suivre la déviation : Quand la nuit ne dort que d’un œil, l’horloge prend son temps. Montres molles à la Dali ?
Autodérision (Quand le poème est tiré, il faut boire les vers) avant d’aborder la (trop) brève compilation d’ordonnances médicales : Dix minutes de Marie Noël chaque matin après le petit-déjeuner. Traitement très chrétien contre la migraine ?
Et pour conclure de docte manière, Le petit Izoard non illustré, écrit pour les septante ans (ah, une écrivaine qui sait son français) de Jacques Izoard (1936-2008).
Le tout est pimpant, désopilant, déjanté, bienfaisant. La première de couverture est d’Émelyne Duval, collage qui colle avec le titre et ses textes atypiques. La collection de poche Lesp’tits cactus vaut son pesant d’épines urticariennes, mais ne la gardez pas dans votre pantalon : seule la joie d’une lecture amusée pourra être le baume de votre cerveau droit.