Marilyne Bertoncini, La noyée d’Onagawa, Jacques André éditeur, 2020. Coll. Poésie XXI.

Une chronique de Sonia Elvireanu

Marilyne Bertoncini, La noyée d’Onagawa, Jacques André éditeur, 2020. Coll. Poésie XXI, 51 p.

La noyée d’Onagawa nous renvoie par son titre vers le drame. Et c’est bien un livre troublant inspiré par le réel le plus dramatique, une catastrophe naturelle : le tsunami qui a ébranlé les côtes japonaises du Pacifique en mars 2011. Onagawa, petit port de pêche, à 400 kilomètres de Tokyo, a été d’un coup englouti par les eaux déchaînées de l’océan. 

Pour évoquer en poésie ce cauchemar, la poète doit mettre en oeuvre son talent poétique, une profonde sensibilité et un imaginaire de l’eau à même de nous faire ressentir la force terrible de la nature indomptable. Cette tragédie collective, relatée à l’époque par la presse partout au monde, aura suffisamment impressionné l’auteure pour qu’elle jaillisse après des années dans  son long poème épique La noyée d’Onagawa

Ainsi le recueil est-il fait d’une suite de poèmes enchaînés à la manière des séquences de cinéma où la poète reprend les événements dramatiques racontés dans une dépêche. Elle appelle rêverie poétique ce poème narratif tel un fleuve, qui refait le film du séisme.

Marilyne Bertoncini poétise avec art un fait divers terrible et nous fait réfléchir aux désastres qui menacent l’homme dans son rapport avec la Nature. Un lyrisme délicat dans l’évocation du paysage d’avant la tragédie,   rappelant la grâce des estampes japonaises, se mêle au dramatisme du récit. On aime les paysages crayonnés par l’œil contemplatif, presque atemporels,  en fort contraste avec les images effrayantes de l’océan déchaîné par le tsunami. 

La poète crée un préambule à l’événement tragique, présenté graduellement, avec la lenteur d’une caméra promenée sur la côte japonaise pour surprendre l’atmosphère calme, de fin d’hiver, d’avant la floraison des cerisiers japonais.

Elle s’imagine la beauté sereine du paysage marin qui entoure Onagawa, la baie au creux d’une vallée bordée de collines escarpées, la rumeur étouffée de la ville, son rythme, l’atmosphère moelleuse de la journée. Les images se déroulent de l’arrière-plan vers le premier plan, comme dans un film.

Puis, d’un coup, la poète inscrit ce paysage dans le temps historique avec la précision d’un horloge comme pour graver la date de la Catastrophe dans la mémoire du lecteur : vendredi, le 11 mars, 14 heures, 46 ‘, 23 secondes locales, 2011.

Avant d’évoquer le désastre,  elle retourne en arrière dans son temps, se rappelle la même journée à l’autre bout du monde, en France, pendant son voyage en train le long de la côte : le ciel sombre, nuageux, en couleurs changeantes, picturales, le vol d’un goéland. Puis elle revient sur Onagawa, évoque l’océan enragé,  ses eaux orageuses, les immenses vagues de vingt mètres qui ravagent la côte, engloutissant  hommes et maisons. 

Le rythme du poème change suivant les faits racontés, la tension monte, devient insupportable, car la catastrophe est à son comble. La mort avale les gens avant qu’ils ne puissent avertir du danger leurs proches. L’océan ressemble au monstre mythique en colère qui détruit tout, c’est l’apocalypse qui déchire le calme d’avant. 

La tragédie est là : toute une ville noyée dans les eaux, un vaste cimetière marin. Sur cette toile épouvantable de la mort, la poète peint le drame tout aussi troublant d’un couple japonais : la femme est balayée du toit d’une banque par une immense vague et noyée dans l’océan. Son message de terreur est retrouvé sur son portable après le drame. 

Le rythme de l’évocation ne soulage point le lecteur, car une autre voix se fait entendre, celle du survivant, le mari de la noyée qui raconte au journaliste sa douleur muette, un autre drame: solitude, absence, vide, culpabilité face à l’impuissance de sauver sa femme. Poussé à sa quête par le désespoir, il fait des plongées sous-marines, fouille le Pacifique gorgé de cadavres et finit par y trouver la mort, un Orphée à la recherche de son Eurydice.

Marilyne Bertoncini refait la toile de la tragédie à la manière d’un peintre,  son pinceau a la force de faire sentir le désastre. Elle donne aux vers une cadence accélérée, l’apparence de l’haleine d’un homme qui va du calme au terrifiant et aux images des couleurs apocalyptiques :

« Au large  d’immenses tourbillons 

vertigineux vortex comme des puits sans fond

                                    au cœur du Pacifique,

folles galaxies entraînant la nappe océane

                                  et tout ce qu’elle porte

                                    dans la béance noire 

                                                    du monde.

                                  La terre frénétique crachait le feu

Et deux vagues accouplées, têtes dressées, bouches d’ogresses

                se précipitèrent sur la côte pour arracher, vies, arbres, 

                                                                                        maisons »

La poète se fait alors la voix de la douleur muette pour évoquer la vie et la mort, la solitude et l’amour, autant de thèmes éternels. L’authentique de l’événement se mêle au poétique, la douceur à la cruauté, la sérénité de la vie à la terreur de la mort.

 La rêverie poétique s’avère une poignante évocation d’un événement imprévu qui bouleverse d’un coup le destin des gens, basculés dans la tragédie. Elle fait réfléchir aux relations homme-Nature, de couple, à la vie menacée à chaque instant par la mort.

Un penchant vers les mythes et les paysages maritimes se fait sentir dans ce beau et émouvant poème épique comme d’ailleurs dans toute la poésie de Marilyne Bertoncini. Elle renvoie au mythe d’Orphée le drame du couple japonais et continue de s’interroger par le mythe sur la condition humaine, comme le remarque si bien Xavier Bordes dans sa superbe préface. Le critique y voit une parabole, « une représentation symbolique globale, planétaire, en notre siècle de désastres divers et de bouleversements climatiques. « 

                                                        © Sonia Elvireanu

Hommage à Loïc COLLET, chroniqueur, prêtre et poète

      Hommage à Loïc COLLET, chroniqueur, prêtre et poète


Par Marc Wetzel

« Je viens encore devant toi avec mes brindilles d’écriture

Je ne suis que le locataire de la maison des mots

Tant que le bail n’est pas révolu, tu m’entendras »  (p. 14)

C’est sur cette strophe que je tombe en ouvrant le recueil de 2014 (« Le coeur raccommodé« ) de Loïc Collet, reçu hier matin. Je connais l’homme (nous nous sommes rencontrés une fois, il y a quelques années, lors d’un hommage au poète Vincent la Soudière, organisé par Sylvia Massias), et nous nous écrivons souvent; mais je découvre là, pour lui-même, le poète :

« C’est bien de dire la lumière,

d’ouvrir la fenêtre vers l’intérieur et le dehors,

d’enjamber la rambarde et de plonger

dans le sourire des heures »  (p. 5)

Cette strophe de la première page donne le ton, sobre et net, de tout ce recueil : au matin, qui est quoi qu’il en soit retour de la lumière, la saluer. Ouvrir ses fenêtres comme elles sont (se rabattant vers nous) pour justement nous avancer, nous éloigner de nous, gagner le dehors. Enjamber la rambarde, non physiquement pour en finir, mais perceptivement et affectivement pour rejoindre le monde qui commence là. « Plonger« , c’est comme bénir la tête la première, c’est écarter, mains jointes, ce qui nous retenait de vivre. Et aller « dans le sourire des heures » : c’est là voir le temps comme il passe, en écartant (et relevant) légèrement les commissures du présent, en témoignant pour nous d’un possible visage du sort, en marquant parfois la faveur d’une heure douce, apaisée, partageable, muette et brillante au milieu de tant d’autres âpres, tendues, confisquées, bavardes et ternes. En quatre courtes lignes, le poète  restitue donc ce que le monde peut guider et offrir de notre disponibilité même à lui.

« Un jour se lève pour rompre des lances

et se jeter en avant des ombres.

Il ferme la porte aux rêves.

Il verse dans la Présence,

entre les voiles du sommeil

et les courbatures du coeur »  (p. 21)

Disponibilité (la curiosité constante et non-heurtée à l’égard d’un meilleur possible) et confiance (l’assurance que ce qui nous dépasse n’est pas d’abord là pour nous égarer ou écraser) vont de pair dans un esprit vaillamment patient, qui laisse à ce qu’il cherche le temps de devenir visible, et comprend que sur un mur impeccable, trop plat et plan, fébrilement ré-enduit à chaque faille ou lézarde (« la paroi est si lisse que les graines tombent à terre et les lichens manquent d’eau« ), rien ne pousserait, la stérilité ne désarmerait plus :

« Mais le poète est patient et le mur n’est assuré

ni des fondations ni contre la fissure inopinée.

Le poète attend, il attend l’ouverture

comme d’un poing fermé, face à l’envie de voir.

Il ouvrira le poing, avec le coffre de mots.

Il nommera la graine coincée au plus profond

jusqu’à la rendre au sommeil quand elle aura parlé » (p. 31)

La vaillance spirituelle de cet homme (Loïc Collet est un prêtre-ouvrier largement octogénaire, qui a beaucoup voyagé pour aider, travaillé pour mériter la capacité d’espérance qu’il donne, aimé pour comprendre) est réaliste et ingénieuse : on dirait qu’il apprivoise et irrigue la source des choses pour en asperger les personnes, en humecter les âmes; il semble savoir attabler les éléments, même sauvages et discordants, à une sorte de tablée de conciliation; tout son art est de faire s’appuyer les choses contraires l’une sur l’autre pour qu’un « convoi » de vie passe sur le tablier de pont ainsi dressé. Toujours et partout, avec et en lui, l’espérance est suffisamment informée et affûtée pour permettre progrès (comme il le dit lui-même, la colombe, branche au bec, de retour à l’Arche, prend le temps d’observer tendrement ceux qu’elle prévient du regain de la Vie). Quelques courts extraits illustrent tous ces aspects :

« La colombe de l’arche est de retour 

avec la branche sauvée des eaux

la branche de la terre récif

la branche d’un trait de soleil

Elle est de retour dans nos rêves

Elle annonce un lieu pour les enraciner (…)

La boue se craquelle

le ciel se fissure de bleu

la colombe regarde de l’écoutille

les passagers s’ébrouer »  (p. 70)

Mais aussi :

« Je ne changerai pas le granite

contre les saphirs du ciel

Ici l’instant plénier

Ici l’image improbable

Ici la musique dans la cave

Ici la coutume disloquée

Je les jette comme des ponts

Les pierres s’appuient l’une à l’autre

Le convoi passe, en sûreté  »  (p. 69)

« Derrière les yeux il t’est donné de voir l’abîme

Retourné comme un gant vers le haut,

Comme un front déplissé de ses tourments,

Habillé, en paix, de ses rêves d’origine.

Ta main serre l’insaisissable,

Ouvre la porte à l’absent,

Fait signe au lointain et il vient

Comme un torrent caché dans quelques gouttes de mots »  (p. 59)

C’est un poète : il chante le pays que nous voulons ensemble, irrésistiblement. Le pays d’une vie plus large que nos besoins; d’une nature plus profonde que ses conflits; d’une pensée qui saurait ne cueillir que ce qu’elle étreint :

« Nous voulons un pays plus large que la faim

Plein de cris et d’éclats, de baisers sous le vent

Et de villages fiers où des vieillards chenus

Trépignent plus de vie que l’écume au tonneau (…)

Le glas n’est pas fini que la cloche reprend

Le chant des fiançailles et bientôt des semailles

Le reflux des orties et des guêpes brûlantes

Les mélopées du blé sous la meule de pierre.

Le couchant dormira dans ses rumeurs de paix

Dans les rumeurs de terre où les germes s’éveillent

Où l’enfant est plus vif que le corbeau vorace

Où la femme est plus forte que l’oiseau de malheur » (p. 37)

Religion (car, pour l’auteur, nous n’assumons véritablement le monde que dans l’attention à ce qui le dépasse) et poésie font ici utile, aisé (mais exigeant) ménage : le Fils prodigue qu’il s’agit de sortir accueillir, le coeur content, sur le parvis désert, c’est soi, c’est le pénitent hagard qui s’ignorait, et  dont un chant de vie élargie vient soudain, grâce au poète, révéler la honte perdue :

« Au travers du marécage tu jettes

Sur la boue un fagot pour sentier

Et ceux qui sont allégés d’eux-mêmes

Atteindront la falaise de pierre.

Tu nous accorderas des nuits oublieuses des chagrins.

Jusqu’à l’aube tu garderas la main sur le loquet

Pour ouvrir à celui qui est parti sans merci,

À celui qui n’a pu lire son voeu le plus secret » (p. 60)

C’est un homme, si j’ose résumer ce que j’en sens, qui a l’Incarnation psalmodieuse : il sait réellement gré au divin d’avoir pris forme humaine. Il veut comme payer de retour cette inscription (fatale et bienfaisante !) de l’Absolu dans notre chair la plus voisine. Il tente de rouvrir les coeurs sans grand avenir des autres en nous faisant d’abord voir en Dieu un tel lauréat de Présence :

« Quel homme, quelle femme, un jour peut-être,

recevront leur chair de ce plaisir de vivre

que tu as éveillé dans ton lot de matière ?

Qui gardera la trace de ton humaine transhumance

dans les quatre élements et la cinquième essence ?

Et qui te tiendra au coeur de l’existant

sinon tes amis, dans le temps, hors du temps,

évoquant du silence ton nom ébloui ? »  (p. 11) 

    On trouvera, pour compléter l’approche de cet auteur, (sur le site de La Cause Littéraire), une note de lecture consacrée à son dernier ouvrage (2019), co-écrit avec Yvonne Leray : https://www.lacauselitteraire.fr/la-bague-aux-3-amours-yvonne-leray-loic-collet-par-marc-wetzel

©Marc Wetzel

Béatrice Libert, La nuit porte jarretelles, Cactus Inébranlable éditions, coll. Les p’tits cactus.

Chronique de Claude Luezior

Béatrice Libert, La nuit porte jarretelles, Cactus Inébranlable éditions, coll. Les p’tits cactus, Préface de Jean-Pierre Verheggen, 2020, ISBN : 978-2-39049-006-7

D’emblée, l’auteur (fichtre, faut-il dire l’auteure ou l’autrice ?) nous avertit, sur un mode ferroviaire : En raison d’un périmètre d’insécurité, le poème à destination de votre existence entrera voie cérébrale droite. Car c’est bien l’hémisphère droit qu’il faut ici actionner : celui de l’intuition, de la musique (des mots), de la créativité, de la reconnaissance faciale.

Tout un programme en contrepoint du littérairement correct. À rebrousse-poil des conventions, comme le précise le préfacier Jean-Pierre Verheggen : Même avec un entonnoir sur la tête, on peut réfléchir, pas vrai ? Peut-être est-ce là non pas le ciboulot, mais le boulot ou le génie du fou du roi ?

Aïe, attention à votre épiderme du bien appris : c’est qu’il s’agit d’une collection Les p’tits cactus ! Béatrice Libert, à la bibliographie fort honorable, aurait-elle un côté sadique bien caché ?

Bon, on va dire d’emblée qu’elle n’était vraisemblablement pas forte en maths vu l’aspect cauchemardesque des problaimes qui suivent son théoraime : elle nous excusera de cette assertion sans preuve aucune, mais vous conviendrez que la suspicion est de mise : Un recueil de poésie long de 1500 poèmes doit être découpé en séquences de 30 textes. Combien de coups de ciseaux faudra-t-il donner ?

Heureusement, la section suivante s’intitule : Vous r’prendrez bien un p’tit aphorisme ? Excellent ! On y apprend sentencieusement que Le chemin le plus court est le baiser, qu‘une ville sans jardin est un visage sans regard… C’est que Libert a, chevillée au corps, non seulement de l’humour mais aussi un grand pichet de poésie : Le rêve est un lendemain qui bourgeonne (…) Je suis la pluie qui sourit même aux feuilles mortes (…) Quand l’arbre dit fleur, il pense fruit. Sans oublier : Il y a une larme de silence sur la bougie qui s’éteint. 

Pas fou, le fou du roi ! Sorte d’humanisme joyeux, mais également profond : Ce qui tient lieu d’horizon : ton visage ouvert.

Après une citation de Pascal Quignard (la lecture, c’est l’errance) voilà des Dictons à moudre, à la suite de quoi on va Suivre la déviation : Quand la nuit ne dort que d’un œil, l’horloge prend son temps. Montres molles à la Dali ? 

Autodérision (Quand le poème est tiré, il faut boire les vers) avant d’aborder la (trop) brève compilation d’ordonnances médicales : Dix minutes de Marie Noël chaque matin après le petit-déjeuner. Traitement très chrétien contre la migraine ?

Et pour conclure de docte manière, Le petit Izoard non illustré, écrit pour les septante ans (ah, une écrivaine qui sait son français) de Jacques Izoard (1936-2008).

Le tout est pimpant, désopilant, déjanté, bienfaisant. La première de couverture est d’Émelyne Duval, collage qui colle avec le titre et ses textes atypiques. La collection de poche Les p’tits cactus vaut son pesant d’épines urticariennes, mais ne la gardez pas dans votre pantalon : seule la joie d’une lecture amusée pourra être le baume de votre cerveau droit.

©Claude Luezior 

Akira Mizubayashi, Petit éloge de l’errance, Folio 2019, 132 pages.

Chronique de Lieven Callant

Akira Mizubayashi, Petit éloge de l’errance, Folio 2019, 132 pages.

Petit éloge de l’errance au temps du coronavirus

J’aime errer, aller par quelques chemins, rêver et laisser mes pensées me hanter à la manière des vagues. Je pensais trouver en ce livre une sorte de guide de l’errance, un éloge de la promenade, de la marche à pied mais ce petit livre va bien au-delà. Il propose une lecture, une relecture de plusieurs oeuvres littéraires et artistiques, musicales et cinématographiques par un auteur japonais écrivant en français. Sa vision se situe à cheval sur deux modes de culture fort différentes l’une de l’autre puisque l’homme vit en France et au Japon, est un fervent admirateur de Jean-Jacques Rousseaux. 

Il ne s’agit pas tellement de mettre à l’honneur le fait de marcher sans but mais plus exactement le fait de suivre quoi qu’il en coûte la voie singulière et personnelle que l’on s’est choisie dans son âme et conscience. Voie qu’on éclairera naturellement de la lumière singulière des oeuvres lues, vues, écoutées et habilement sélectionnées.

Errer revient alors à avancer seul, à presque toujours faire partie d’une minorité qui se révolte. Être de ceux qui ne succombent jamais aux arguments faciles que leur imposent la société, les convenances, la violence du groupe. Ces voix dissidentes se heurtent souvent à celles qui veulent imposer une seule trajectoire.

« Errer implique en effet l’idée de solitude. » et « à une violence arbitraire dont la légitimité s’abrite toujours derrière l’autorité d’une instance supérieure, être seul m’a toujours paru préférable même au prix d’une sombre mélancolie qu’entraîne souvent l’isolement choisi et voulu. »  

Telle est la position que choisit l’auteur, à l’instar de son père mais aussi des personnages et héros qui jalonnent les histoires qu’il a choisi de nous présenter. Une liste nous est proposée en fin d’ouvrage.

Le père de Akira Mizubayashi « faisait partie des Japonais plutôt rares qui refusaient de se reconnaître dans l’Empire du Grand Japon symbolisé par le fameux drapeau national »  Il appartenait à « la génération qui a le plus souffert des débordements meurtriers du fascisme impérial pendant toute la période de la « guerre de Quinze Ans » (1931-1945). »

Période pendant laquelle les libertés individuelles sont supprimées.

« Le mouvement national de mobilisation spirituelle avait pour objectif affiché d’imposer à tout un chacun le sacrifice de soi au profit du dévouement infini à L’État confondu avec la personne divine de l’Empereur. »

De nouvelles dispositions sont alors imposées par la « Loi sur la préservation de l’ordre public » qui « réduit à néant la dissidence politique »

L’analyse de Mizubayashi de cette période qui a profondément et durablement marqué le Japon, au travers de ce qu’a vécu son propre père mais aussi au travers des épopées vécues par les héros d’oeuvres littéraires et artistiques du Japon et d’ailleurs, semble dénoncer un programme commun à de nombreuses dictatures.

« Tous les jours passés, c’étaient des jours qui n’en finissaient pas de s’écouler dans la violence, dans la peur de la violence, dans cette violence qu’est la peur constamment cultivée. »

Quand il s’agit d’imposer, le langage, les mots ne se choisissent plus au hasard. C’est aussi une idée qui est développée dans cet ouvrage. On mesure leur portée jusqu’à la restreindre et la dénaturer. Dans les temps troubles, Il faudrait impérativement supprimer la parole dissidente, libre ou du moins dévaloriser une approche nouvelle qui ne serait pas celle du pouvoir. Trouver des mots-valise, des mots qui emprisonnent ou excluent une partie de la pollution.

Je pensais n’avoir jamais à craindre dans le pays des droits de l’homme, de la Révolution et des contestations sociales, un tel recul de la parole franche. Je pensais ne pas avoir à assister à un appauvrissement du langage dans le but évident de contrôler la pensée. 

Ainsi les mensonges de nos gouvernants sont devenus des contre-vérités.
Faire la part des choses en tentant de lire les véritables données quant à la propagation du virus Covid ou s’interroger sur l’efficacité des mesures prises par le gouvernement devient un geste presque suspect et contraire à l’ordre républicain.

Ce qu’il est important de retenir est sans doute qu’il ne faut jamais se résigner, cesser de s’interroger, de penser. Il faut préserver les gestes qui nous poussent à analyser les évènements sous divers angles, multiplier nos sources d’informations, diversifier nos lectures. Il faut savoir à un moment donné quitter les chemins balisés pour d’autres qui nous restent à découvrir.

La leçon que je tire de ce livre vaut pour l’écriture, la construction d’une oeuvre littéraire ou artistique qui tente toujours d’éviter les courants mais aussi et plus simplement pour la construction de ma propre vie.

©Lieven Callant

Le Modèle oublié, Pierre Perrin, Robert Laffont, 2019, 218 pages.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Le Modèle oublié, Pierre Perrin, Robert Laffont, 2019, 218 pages.

Le Modèle oublié de Pierre Perrin ressuscite Virginie Binet (1808-1865) qui fut le premier amour et la muse de Gustave Courbet dans les années 1840. Une vie commune qui dura plus de dix ans et d’où naquit un garçon. Comme le titre l’indique, Le Modèle oublié est le livre d’une femme. Il s’ouvre sur la présentation de celle-ci à Dieppe, sa ville de naissance. Et se clôt, magnifiquement, en 1877, sur Gustave Courbet à l’agonie, se remémorant Virginie Binet et Émile, leur enfant.

Même si le peintre est largement présent dans le livre à travers ses propos, ses tableaux, ses difficultés à se faire reconnaître, le point de vue retenu par Pierre Perrin se centre sur la figure féminine, sur leur amour et sur leur fils. C’est ce regard intime qui fait la singularité de ce roman inséré dans l’Histoire. C’est aussi la perspective temporelle du récit qui frappe : au-delà de la mort de Virginie en 1865, le récit se prolonge par l’évocation de sa descendance, en la personne de son fils Émile puis de son petit-fils, Charles, descendance jamais reconnue par Courbet et vouée au malheur de la mort précoce. 

Nous suivons pas à pas Virginie, fille d’un modeste cordonnier, jeune femme intelligente et sensible. De Dieppe où elle naît et où elle rencontre Gustave Courbet à Paris où il l’emmène, nous voyons par ses yeux les journées de 1848, les fréquentations parisiennes de Courbet, Champfleury, Baudelaire, les amis du peintre. En arrière-plan passent Lamartine, Flaubert, Hugo, entre autres. Virginie Binet n’est pas que cette beauté figurée nue dans La Blonde endormie et dans L’Atelier du peintre reproduit en couverture du livre. Elle est aussi une femme issue du peuple qui cherche à s’instruire – héritage peut-être de la Révolution française ? Celle-là même qu’on voit lire dans le tableau La Liseuse endormie. Le superbe dessin au fusain où elle est assoupie, sa main sur le livre posé près d’elle. Peut-être un clin d’œil à Balzac très présent dans le livre, ce romancier habitué à un lectorat féminin – ne souligne-t-il pas, au début du Père Goriot, que les pages de ses romans sont tournés par « une main blanche », celle des femmes ? 

L’auteur nous rend vivantes plusieurs facettes de ce modèle oublié : l’amante passionnée, d’abord, à travers les dialogues et le rappel des tableaux du peintre d’Ornans, ainsi Amants dans la campagne, sentiments du jeune âge. Cette danse d’amour dont Pierre Perrin a décrit la merveilleuse juvénilité. Il redonne vie également à la tendre mère du jeune Émile, puis à la femme déçue par ce compagnon d’une rare lâcheté qui cache leur liaison à ses parents. Mais la douce Virginie a du caractère et finit par ne plus accepter l’attitude de Gustave qui refuse de reconnaître l’enfant et les délaisse de longs mois. La rupture de Virginie la ramène à Dieppe où elle finira misérable. Son fils intelligent et sensible devenu sculpteur mourra fort jeune. Cette répétition du malheur semble s’attacher à ce destin marqué d’opprobre qu’on désigne alors du nom de fille-mère et qui est celui de la Fantine des Misérables. 

Que dire de Courbet ? Pierre Perrin recrée ici un être dans sa complexité et ses contradictions. Son obsession du succès, son égocentrisme, son goût de l’argent sont les faces moins glorieuses d’un immense talent artistique souvent mis au service des humbles. Pierre Perrin campe à la fois son côté sombre et son réel attachement de père qui le fait s’émouvoir sur son petit garçon et le peindre dans des chefs d’œuvre, tels L’Atelier ou bien Les Cribleuses de blé

« Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre », dit Goethe. C’est cette ironie qui est, par moments, la marque de Pierre Perrin et qui allège le récit aucunement moralisateur. La dimension de forte humanité qui ressort de ce livre touche par une belle démarche d’écriture face l’intime.

©Marie-Hélène Prouteau