Albertine Benedetto, Le Présent des bêtes  – Dessins Henri Baviera, Éditions Al Manar

Une chronique de Geneviève Liautard

Albertine Benedetto, Le Présent des bêtes  – Dessins Henri Baviera, Éditions Al Manar


Si cet opus comporte trois parties (la dernière ayant donné son nom à l’ensemble) nous faisant passer de l’humain, aux paysages et aux bêtes, Albertine Benedetto nous conduit de bout en bout de la vie, à la vie, à la vie.

Dans cette suite, le titre placé à la fin de chaque poème est comme une clé accrochée en cas de besoin, parfois comme le nom d’une amie sur l’enveloppe du cadeau offert, et ce peut être aussi la date ou le lieu épinglé sur le calendrier du souvenir.

La langue belle, ciselée, tisse une prose dense et poétique, mesurée au sens où rien n’est à enlever, rien à ajouter, notes précieuses de carnet, bijoux sertis pour durer.

Et cette belle langue que parle Albertine Benedetto nous parle. Elle nous plonge d’emblée dans un univers qui conjugue le passé au présent.

Les blouses ménagères font la queue sur leurs cintres à fleurs et à carreaux criards. […]

Quand ça traîne trop les années…

Ainsi commence le recueil dans sa partie intitulée « Images » où se mêlent les temps, les âges ; usure des corps mais aussi fringance des sens puisque Leurs mots glissent se chuchotent à même la peau.

L’œil d’Albertine se pose avec affection sur ces femmes simples qui traversent les époques entre labeur mais aussi légèreté quand elles entrent soudain dans une eau vive et qu’assises elles s’en vont.

Se pose et se souvient des cortèges au cimetière où l’émotion en foule se masse et s’engage par la colonne d’air venant du ventre encore une fois jusqu’au puits de la bouche.

Mais cela n’est pas triste à cause des oiseaux et des fleurs nous dit-elle.

Dans le compte à rebours de son écriture, elle peint sous nos yeux un drame, un conte, un mythe, une vie de la Vierge, un tableau à la Breughel où l’on voit comme si on y était au centre la tache du pré qui grouille d’enfants semés en parterre. Car Albertine est restée proche de l’enfance et c’est la mère sans nul doute qui parle de l’Ogre Bachar, ogre(s) moderne(s) qui dépèce(n)t les enfants à la première page du journal. La mère qui appelle au secours des innocents, le génie des contes persans du temps où ils nous faisaient encore rêver.

Et puis il y a « ce qui reste », le dernier souffle bientôt coupé, la photo qui raconte une histoire ancienne, les poupées Barbie jetées en vrac sur le sol, les vieux murs reliés encore aux bruissements de la forêt, une odeur de tilleul qui court le long des pages, une vieille maison, même si on ne sait rien de ceux qui ont vécu là, juste qu’ils ont vécu, mais vivre est une énigme nous rappelle la poète qui se souvient, témoigne de ceux qu’elle a côtoyés, s’aventure à imaginer aussi en avouant que peut-être aurions-nous moins peur, de vivre là.

Il y a ce qui reste et dont nous faisons provision comme tout ce vert bu par les yeux, mis en mémoire pour les jours de carton.

Les vestiges jusqu’au vertige et c’est la vie à petits tas qu’on pousse devant soi. 

Enfin, « le présent des bêtes » nous dit que nous ne faisons qu’un avec cette nature si belle que la poète ne se lasse pas de contempler : paysages d’Auvergne, douceur des vieux volcans, humilité des bêtes au jardin, placidité des ruminants. 

À les regarder, on prend racine, on sent le pouls régulier des saisons, le temps se fait rond, nous dit Albertine Benedetto qui nous invite à sa suite à aiguiser notre regard, retrouver la capacité d’émerveillement de l’enfance. Nous n’avons qu’une envie, avoir nous aussi, le cœur décroché devant la merveille, pris de court comme devant le premier amour. Il a suffi que ces bêtes passent, nous dit-elle en évoquant ces bêtes légères. Chevreuil, peut-être biche, […] pour que s’ouvrent des clairières dans leur sillage, des puits de lumière où boivent nos yeux, fatigués de couper les ténèbres.

Il ne faut pas oublier les oiseaux, c’est la plus belle phrase du matin, comme une parole tendre, une caresse de mots pour les êtres menus, ces démunis qui vaguent ébouriffés, dépenaillés, entre ciel et terre, aimantés par la lumière. Qu’ils touchent notre front et les fenêtres s’ouvrent.

À l’instar des oiseaux, la poésie d’Albertine Benedetto ouvre pour nous des fenêtres. Il y a une sorte de grâce dans son écriture, légère et profonde à la fois. À petits pas, simplement, elle nous prend par la main, nous invite à nous réapproprier le passé pour un présent plus vrai, à nous nourrir de l’esprit des lieux pour y ajouter notre empreinte, à ouvrir grands les yeux sur la beauté du monde pour en supporter la noirceur.

©Geneviève Liautard

Yves NAMUR – N’être que ça – Éditions Lettres vives (collection Entre 4 yeux), 96 pages, mai 2021, 16 €.

Chronique de Marc Wetzel

Yves NAMUR – N’être que ça – Éditions Lettres vives (collection Entre 4 yeux), 96 pages, mai 2021, 16 €.


   « Une chose bien étrange s’était produite ce matin-là : j’avais soudainement l’intime et profonde conviction de naître. Ce qu’alors je venais de ressentir au tréfonds de moi-même, ce tremblement singulier, ces soubresauts cadencés et répétés qui m’avaient traversé tout le corps, c’était donc bien cela : je venais, oui, je venais de donner naissance à un corps. Mais pas à n’importe quel corps. Je venais de donner vie à mon propre corps d’homme. Quel sentiment curieux et à la fois voluptueux ! Quel plaisir plus doux et plus fou que celui de se voir marchant, courant et même sautant dans le dehors ! (…) Sur la pointe des pieds, sans crier quoi que ce soit, tout en silence. Je naissais ! » (p. 9-11)

   Le bon docteur Namur se souvient donc d’avoir, un jour de sa « cinquantaine passée », accouché de lui-même. Tout y a été : l’urgence d’un emballement, les contractions centrifuges, le frisson de délivrance. Et tout de suite les prosaïques réflexes d’un nouveau-né véritable : chercher maison (ou au moins, dit-il, l’abri d’une haie), se guider à des voix – les seuls bruits sensés -, ouvrir très vite – dans un champ visuel encore brouillé, sans emploi pour lui-même, chaotique, la porte de voir (p. 12).Si, après l’expulsion, la porte de nature qu’on laisse derrière soi se referme seule (même si l’Origine du monde de Courbet vient hanter tout le livre), la porte d’humanité (renaissance ou naissance, même combat) reste, devant soi, à frayer, à flairer, à faire, à forcer peut-être …

  Personne ne s’est jamais demandé comment naître; et pas davantage, voit-on ici, renaître. Namur précise seulement à sa correspondante (ce petit livre est une lettre, écrite sur dix ans, à une inconnue) et à nous (la lettre est donc publique) qu’il vient de lui arriver de naître à nouveau. La fin de la missive indiquera dans quelles douleur, latitude et résolution ça se fait (« comme un mât de bateau qu’on aurait lancé dans mon oeil droit ou planté dans l’interdit » p.84; « naître : c’est, parfois, s’habiller avec une robe ou un costume de fête, c’est aussi l’enlever, se promener nu dans la rue, au nez et à la barbe de tous les badauds » (id); « c’est à coup sûr faire bégayer le penseur qui venait d’assez loin, celui qui se désole d’être né, d’être là ! » (p. 85). Mais ce qu’il fait, une fois re-né, est bien détaillé et surprenant : il en profite pour écouter mieux merles et rouge-gorges; réfléchir plus à loisir (ou plus impartialement ?) à silence, solitude et vide; et enfin rêver (résurrection de haute fantaisie ?) que (p.38) des anges lui pleuvent sur le dos, que (p.56) ses meubles s’envolent, qu’enfin (p.72) une mouette « plane sans fin sur l’î de l’île » …

 S’il y a bien quelque chose, dans les activités post-partum de l’auteur, de déroutant ou d’ingénu (d’innocemment franc, de fermement candide), la re-naissance lui est pourtant affaire sérieuse, et même tragique. D’abord parce que, si « ce qui naît de ce monde porte dès la naissance la vieillesse de ce monde » dit-il en citant A.Porchia, ce qui renaît (comme il arrive biologiquement à un clone, par ailleurs) porte la double anciennenté du monde et de la première version vécue de lui-même. Ensuite, les maîtres de sa première vie, qu’il nomme et commente avec ferveur (Stétié, Jabès, Juarroz, Michaux), se tiennent cois devant la seconde : cette renaissance du disciple les prend de court; leur facilitation du mystère s’est d’un coup périmée. C’est (pour oser une hypothèse) la sorte d’hébétude – voire d’incrédulité psycho-spirituelle – qu’on trouve chez le Christ entre Résurrection et Ascension : il renoue mal avec ses paroles d’avant, il se retrouve avec peine dans la pourtant éclatante confirmation de sa messianité, il n’est à présent qu’un Dieu  taiseux. « Un oiseau s’est aujourd’hui posé sur mes lèvres (…) Mais avais-je seulement pu croire que par ce geste-là l’oiseau m’invitait forcément à garder le silence ? » (p.57). Comme la colombe du Saint-Esprit vient clore la bouche du Fils ressuscité, pour fonder l’Église, le sentiment de Namur éclate :

« N’être enfin que ça : un homme qui se tait » (p.63)  

Mais, laissant le Christ de côté, il suffit d’évoquer Lazare : sa sortie du suaire est, d’évidence, peu bavarde. L’épreuve du renaissant radical est énigmatique et immense; énigmatique comme le passage suivant :

« Ne suis-je pas moi-même à l’épreuve du livre ?

L’épreuve, comme une épée noire qui transperce le coeur et le grossit mille et mille fois.

Écrivant épreuve, c’est le mot preuve qui surgit et me préoccupe (…) En fait, il me suffit d’évoquer le mot Dieu pour que le mot preuve disparaisse aussitôt de ma vue et du livre. Et c’est bien mieux ainsi » (p.44)

Épreuve immense aussi, incommensurable. Pourquoi ? La réponse est dans le titre, merveilleusement sobre et net, du livre : renaître, c’est encore n’être que ça ! Oui, c’est renaître que ça … !

  Ça ? L’allusion (féroce) à Lacan – que l’auteur jeune étudiant avait, dit-il (p.26), entendu grotesquement pérorer, sous les quolibets et les tomates d’un public flamand – assume le sens psychanalytique du terme. Non pas, donc, le simple diminutif de cela (ce qui serait déjà troublant, car « cela » renvoie à ce qui a déjà été dit ou fait – comment ça, cher monsieur ? c’est comme ça, voyez-vous … – ce qui augure mal d’un franc renouveau !), mais bien le « Es » freudien, l’empêchement du soi, ou son auto-échappement. Irritante question : quel est l’inconscient réel de Lazare II ?

  Ce qu’Yves Namur constate – enregistre, comme le bon clinicien que, même rené, il demeure – c’est la plus surprenante des conséquences : sa pensée, ses pensées, dit-il, l’abandonnent. Non par confusion mentale, ni besoin de distraction; mais c’est, écrit-il génialement à sa correspondante, « qu’elles me quittent pour affronter l’inconnu » (p.76). Oui, ses pensées ont elles aussi à naître, elles sont « happées » par un « mouvement centrifuge » les faisant s’éloigner de lui. Renaître, c’est être soi-même reversé à l’inconnu; c’est se retrouver devant une langue du monde à presque complètement reprendre ou réapprendre. Seule consolation : l’in-fans le redevient lucidement !

« La langue – et j’entends par le mot langue tout ce cortège de sons dont j’use pour te parler – cette langue-là me paraît bien lointaine.

  Non pas qu’elle vienne de très loin ou qu’elle soit peu audible. Non, ce n’est pas cela que je veux dire.

  La langue m’est lointaine parce que je n’en saisis qu’une infime parcelle. La langue m’est lointaine parce qu’elle m’est encore obscure » (p.77)

  Yves Namur est, on le sait, l’anti-mystificateur. La leçon de cet étrange récit de naissance est donc plutôt toute prosaïque : vivre humainement, c’est  – par l’usure, par l’inertie des mérites, par notre mort qui lève déjà les bras plus loin, par la péremption de toutes les « prescriptions » (p.37) – se devenir normalement incompréhensible. Il n’y a alors qu’une manière de se relire rigoureusement : renaître.

 Moins d’ailleurs renaître au sens que pouvoir refermer, lentement et par soi-même, la porte du sens. Voilà la sorte de vaillante tristesse d’Yves Namur.

« La vie, c’est peut-être cela, un mot qui devient illisible.

Arrivé à cet instant précis de ma vie, je sais pertinemment que mon carnet doit être refermé.

Parce qu’on habite justement ce que l’on quitte » (p.87) 

 Le dernier mot de cet étonnant petit livre est celui-ci : trace. En fin de compte, n’être vraiment que ça : une trace, dit la dernière page. Une trace, c’est un trait de mémoire qui a traqué une présence, et tracer une ligne, c’est se représenter ce qu’on va pouvoir suivre. Mais le passage exemplaire d’une vie n’est lui-même qu’un exemple qui passe. Et puis, il y a la merveilleuse arrivée de la neige, neige salutaire (p.86) qui recouvre indifféremment naissances et renaissances, car belle et loyale mémoire s’abolit sans rancune. Et notre poète aura fait vivre une langue dont il peut renaître. Qui dit mieux ? 

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© Marc Wetzel

Parme Ceriset, Le Serment de l’espoir, Que la vie souffle encore demain, Roman, L’Harmattan, février 2021, 238 pages, 22,50€

Chronique de Lieven Callant

Parme Ceriset, Le Serment de l’espoir, Que la vie souffle encore demain, Roman, L’Harmattan, février 2021, 238 pages, 22,50€


Rose est atteinte d’une maladie grave des poumons qui la condamne à moyen terme. Ce livre raconte son difficile parcours, un combat de chaque instant pour la vie. Il ouvre nos yeux sur le quotidien des personnes atteintes de maladies incurables qui vivent avec cette sentence de mort comme une épée de Damoclès au dessus de leur tête. Lorsque la greffe d’organe devient l’unique chance de survie comme cela devient le cas pour Rose, ce livre nous confronte à la grande difficulté des décisions à prendre, aux dilemmes qu’impose chaque choix. Même lorsque les décisions les plus difficiles sont prises, il faut pouvoir assumer les conséquences sur le plan tant physique que moral et affectif.

Son récit se fait en trois parties, en trois renaissances empruntant parfois aux rêves, aux contes la description des êtres qui accompagnent Rose tout au long de son combat. Ils deviennent des héros. Héros du quotidien, de l’amour inconditionnel au service d’une seule chose: la vie. 

Rose est une battante et est capable de relever bien des défis, aidée par une famille unie et aimante. Son père est médecin et pour lui, homme de convictions « le sens de la vie est de vivre ». Sa mère est artiste et magicienne des formules et des idées pour lutter contre une fatalité mortifère. Contre l’éventualité d’une greffe, elle trouve: « c’est dans tellement longtemps que c’est comme si c’était jamais ». L’éventualité d’une mort précoce est balayée par cette formule: « Fais comme si c’était jamais ». C’est de cette injonction que nait le Serment de l’espoir. Il consiste à gouter le présent comme s’il avait le goût de l’éternité, la vie dans la moindre de ses petites manifestations naturelles. La famille, la tribu de Rose se rassemble autour de ce serment, ce choix de vivre. Très vite on devine que l’atout majeur pour lutter contre le destin c’est l’amour, la confiance, la connivence et la possibilité de créer des liens indestructibles. 

« Je connais un arbre bronchique très particulier, osais-je, un arbre atteint d’une maladie incurable, dont les feuilles se dessèchent progressivement pour ensuite tomber et sédimenter au fond des alvéoles » c’est de cette manière que Rose décrit sa maladie à Adrien qui sera, son ami, son mari, son compagnon de route. Rose peut aussi compter sur la complicité de son frère cadet Edmond et de sa compagne, sur la fidèle amitié de sa chienne Ajax. Sur la compétence d’une équipe médicale dévouée dont la passion est de sauver des vies, d’améliorer la qualité de vie de leurs patients.

L’autre atout majeur réside sans doute dans cette faculté à sortir du temps par la création. La création poétique naturellement soeur des songes et des souvenirs, la création picturale qui font de quelques- unes des pages de ce livre des tableaux tout en couleur. La force est dans la reconnaissance de ses faiblesses, l’astuce est dans la résilience. La force des choses, la force de l’être résident dans l’acceptation et non dans le renoncement. Accepter c’est aimer chaque petite particule de vie, c’est gagner du temps en s’agrippant au présent et à tout ce qu’il offre de dérisoire pour certains, d’essentiel pour d’autres. 

« Dès mon plus jeune âge, j’avais compris que la vie serait loin d’être une évidence acquise, qu’elle représenterait un combat permanent, de chaque jour, de chaque instant. Mais ce combat que je menais depuis si longtemps n’était pas dirigé contre ma maladie, puisqu’elle était indissociable de mon être, mais seulement contre son côté destructeur. Un combat pour la vie, en somme. Cette prise de conscience précoce de ma finitude m’avait au moins ouvert les portes d’une existence intense et palpitante. » P83

Naturellement, on ne sort pas indemne d’un tel livre parce qu’il nous ramène aux questions essentielles, celles de la vie et de la mort. Il me confronte parce qu’il s’agit aussi d’un récit autobiographique à la réalité de la souffrance de l’autre, à ce qu’elle a d’injuste et d’irrémédiable. Le destin n’est plus vraiment entre nos mains. iI n’est rien que l’on puisse changer pour empêcher ceux que l’on aime de souffrir, de tomber malade, de mourrir. Régulièrement évoqué dans le livre, il y a l’un de mes poèmes préférés: Le dormeur du val d’Arthur Rimbaud. La mort diffère du sommeil par un tout petit détail: deux trous rouges au côté droit. Autrement dit, par les blessures que nous laisse la vie. 

© Lieven Callant

Lyliane Mosca, Le jardin secret de Violette – (20€ -313 pages) ; Les presses de la Cité, Collection Terres de France – Mars 2021

Chronique de Nadine Doyen

Lyliane Mosca, Le jardin secret de Violette – (20€ -313 pages) ; Les presses de la Cité, Collection Terres de France – Mars 2021


Avez-vous entendu parler de ces femmes originaires du Morvan qui  montaient à la capitale pour aller « en nourriture » en 1885-1886 ?  

Lyliane Mosca revisite ce fait historique et relate le destin de Violette.

Au début du récit, Violette,18 ans, enceinte de sept mois, vit telle une Pénélope : elle espère le retour de son mari Bertin, qui se loue comme galvacher pour faire bouillir la marmite. Un homme porté sur la bouteille, qui ne veut plus trimer ainsi, et caresse une idée pour sa femme, toute jeune maman. Celle-ci devine ses intentions, ose répondre non et pourtant elle va bien être obligée de se lancer dans cette aventure, pleine de remords de laisser sa fille « pour allaiter un autre enfant ». On peut deviner le sacrifice, l’abnégation que cela demande.

Un roman qui oppose deux milieux sociaux : celui de Violette dont la masure laisse passer la bise lors des hivers rigoureux de l’époque, des siens qui vivent chichement et ceux des bourgeois comme la famille qui la reçoit et où elle découvre le luxe du cabinet de toilette, d’un lit immense.

L’écrivaine montre le poids de la tradition : les cheveux cachés sous une coiffe de batiste, alors que Violette rêve de sortir « en cheveux »comme les Parisiennes.

Contraste également entre la vie rurale du Morvan, « région sauvage, repliée sur elle-même », « pays vert au climat rude », à Bazoches, à Lormes et celle de la capitale traversée par les calèches et fiacres où Violette fréquente les grands magasins afin de s’habiller de façon raffinée selon le désir de sa patronne.

Cette dernière est intriguée et s’interroge, qui est cet homme qui  envoie des fleurs à la nourrice du train ?

Violette s’intègre vite dans le microcosme des employés au point de préférer prendre les repas avec eux plutôt que seule dans sa chambre. Adoptée par ce groupe de domestiques, elle est même conviée à l’anniversaire de Francine, la cuisinière. Ne va-t-elle prendre goût à son quotidien douillet, aux mets raffinés ?

Sa curiosité sera éveillée par une chambre fermée, mais elle a compris qu’un secret y était associé. C’est Lambert de Brissac qui le lèvera, ayant besoin doublement de nounou, lors des vacances à La Baule.

Mais elle panique quand Pierre refuse de boire son lait, prend l’initiative (en l’absence des parents) de faire appel à cet homme providentiel, croisé dans le train, le médecin Zacharie Mayer.

Tous deux sont troublés de se revoir dans ces circonstances. Le hasard les fera se rencontrer de nouveau lorsque la nounou promène Pierre, Zacharie fréquentant une librairie devant laquelle elle passe régulièrement. Nouvelle confusion de sentiments d’autant qu’elle accepte l’invitation du médecin, dans la quarantaine alors qu’elle n’a que 19 ans. Leur culture ne paraît pas un fossé, Violette est une jeune femme qui lit, désireuse d’apprendre, qui est sensible à la musique jouée par sa patronne, même si elle ignore tout sur Chopin. Violette espère secrètement une prochaine rencontre après 3 mois de silence. Elle est habitée par cet homme si délicat à l’opposé de son rustre mari, au point d’y songer la nuit, de convoquer sa voix, son visage, son sourire et pourtant elle se morigène.

Une amitié amoureuse se tisse au fil de leurs rencontres, Violette avoue être heureuse aux côtés de Zacharie, qui voit en elle « une sensibilité de poète ». Mais la gouvernante, au coeur sec, jalouse de la nourrice lui fait du tort. Cette dernière victime de ragots, accumule et encaisse humiliations et déceptions.

D’autre part, elle a « l’impression que ses sentiments pour son conjoint se fanent au rythme de ses lettres sans âme », courrier que ses maîtres lisent avant.

Ne dévoilons pas comment cet amour courtois va évoluer d’autant que Violette renonce à une rencontre, pensant/subodorant avoir été trahie. Mais pour venir en aide à son amie Clémence qui risque une infection, elle se résout à joindre  le médecin du train,« celui qui est une lumière dans son jardin secret ».

Les nouvelles de Bertin sont rares et hélas parfois porteuses de malheur, comme l’annonce de la  disparition de la mère de Violette, celle-ci peine à cacher sa douleur, mais fait bonne figure devant les Brissac. Elle est en plus taraudée à l’idée de prolonger de 6 mois son emploi, craignant que sa fille chérie Alexine la rejette et déçue du peu de reconnaissance de son mari malgré les mandats envoyés.

Lyliane Mosca explore le lien de la sororité, montrant que « le malheur réunit parfois plus que le bonheur », lors du drame qui s’abat sur leur famille (décès accidentel de son beau-frère). « Il n’existe pas de mots pour exprimer sa compassion ». Confier le bébé à sa sœur Célie, pour Violette,  cela avait nécessité une totale confiance, mais elle avait espéré que le sourire de sa fille mettrait du soleil dans le coeur de la jeune veuve éplorée. Elle aura de quoi déchanter à son retour, surtout que les potins sont vite colportés entre lavandières.

Après la révélation de la langue de vipère au lavoir, les soupçons qui habitaient la nounou morvandelle deviennent réalité. La voir confrontée à tant de tourments, d’épreuves, et enfin de trahisons, elle qui a fait montre de droiture, de loyauté, de perspicacité et de bon sens, qui a économisé,  bouleverse profondément  le lecteur et force l’admiration.

A travers Colombe, la nièce autiste de Madame Brissac, est abordé le thème de la différence. Grâce à sa finesse Violette a su débusquer la sensibilité artistique, l’oreille musicale de l’adolescente orpheline que sa famille a longtemps cachée.

L’écrivaine décrypte le maelstrom qui taraude Violette, cette culpabilité qui la ronge, pensant à sa fille Alexine, (qui va certainement trop s’attacher à sa sœur), s’inquiétant (à tort!) pour son époux car le métier de flotteur est épuisant.

En filigrane, la journaliste auboise rappelle d’ailleurs cette activité florissante depuis le seizième siècle et qui a employé les maris des deux soeurs : le flottage du bois jusqu’au quai de Bercy pour assurer le chauffage des Parisiens.

La littérature et la musique sont mises à l’honneur : Violette lit Maupassant, Sand, reçoit des livres et se fera lectrice auprès de son dernier employeur.

Lyliane Mosca signe un roman prenant et émouvant, à l’écriture fluide,qui met en scène une héroïne écartelée entre deux amours, un vrai dilemme qui chamboule son destin. N’a-t-elle pas droit enfin à une vie sereine, apaisée après tous ses tourments ? 

L’épilogue nous le laisse heureusement subodorer. Après avoir été témoin de cette lutte intérieure entre raison et coeur, on aurait envie de partager ce précieux message de  Susanna Tamaro :« Va où ton coeur te porte »

© Nadine Doyen

Thierry Radière, Abécédaire poétique, Gros textes, 2021,104 pages, 7€.

Chronique de Lieven Callant

Thierry Radière, Abécédaire poétique, Gros textes, 2021,104 pages, 7€.


Avez-vous déjà essayé de répondre à la question de savoir quel et unique livre vous emporteriez avec vous sur une île déserte? ou essayé d’établir un classement de genre, de spécificités parmi tous vos souvenirs? Peut-on les classer de manière alphabétique pour ensuite faire plus facilement appel à eux quand cela s’avère nécessaire?

Je suis incapable de répondre à la première question car tous les livres de ma bibliothèque m’importent et me sont absolument indispensables et il m’est nécessaire de toujours réévaluer la place qu’ils occupent. Les poèmes existent à l’instar des rêves mêlant réalités présentes et passées, souvenirs modifiables et modifiés chaque fois qu’on les invoque.

Thierry Radière a mis de l’ordre dans une partie de sa bibliothèque poétique, a tout relu et a par la même occasion résumé par une formule toujours semblable, les univers multiples qui l’imprègnent, le nourrissent, l’abreuvent: « Il suffit que relise quelques vers de ….» 

L’émotion perçue, le changement provoqué par la lecture ou au contraire ce qu’elle conforte, les apprentissages, les découvertes, les retours sur soi, les projections, les rencontres se font sur le ton de l’amitié, de l’affection, du respect. En chaque relecture est pointée la particularité première du poète lu pour le fervent lecteur-poète qu’est Thierry Radière. Ce sont des saluts amicaux plutôt que des hommages grandiloquents et finalement vidés de sens. Thierry Radière fait de chacun des livres de sa bibliothèque un ingrédient indispensable à la vie, sa vie de tous les jours. De ce fait, il désacralise la poésie, la dépoussière en lui attribuant la place qu’elle mérite à nos côtés.

Lecteur ou poète on se plairait à jouer le même jeu, le jeu de quelques mots pour décrire ce qui à mon sens est aussi complexe et indéterminable que sont les sensations provoquées par un poème. Résumer en quelques lignes ce qui occupe tellement de place n’est sans doute pas aussi facile qu’il y parait. C’est pourtant ce que réussit ici Thierry Radière. 

Sur 96 poètes présents dans la bibliothèque de Thierry Radière, 18 ont été publiés par Traversées. 19 si on comptabilise Thierry Radière lui-même. 

© Lieven Callant