Benoît Lepecq, Exposition, Théâtre, Éditions de L’Harmattan, Mars 2021, ISBN : 978-2-343-22713-9,12 €
Benoît Lepecq est l’auteur plusieurs pièces de théâtre éditées par les éditions de l’Amandier, hélas aujourd’hui disparues. Il fait paraître aujourd’hui chez L’Harmattan sa sixième pièce, Exposition.
La « folie », cette marginalité mentale est un thème récurrent chez Benoît Lepecq. En témoignent les titres de ses précédentes œuvres théâtrales, Le Fou, Le Tarot du Fou où encore Lamenti autour du couple et artistes surréalistes Unica Zürn et Hans Bellmer, liés par une relation bien particulière. Ils sont à nouveau au cœur de ce livre.
Lors d’un vernissage consacré à la dessinatrice Unica Zürn dans le Paris des années soixante, quatre personnages se retrouvent dans un renfoncement en marge de l’exposition. Sont présents l’artiste elle-même et Hans Bellmer son mentor et compagnon, le docteur Ferdière psychiatre d’Unica et la journaliste et traductrice Ruth Henry. Ils se croisent, se rencontrent et conversent à l’écart de la salle d’exposition.
Dans une atmosphère électrique et les tensions de ces échanges Benoît Lepecq met en exergue les relations d’interdépendances et de conflits de ses personnages. Unica Zürn est-elle seulement cette « poupée », sujet modèle entre les mains de l’artiste Hans Bellmer ? Quels désirs ou volontés animent ces deux êtres qui sont respectivement sujet et maître, compagne et amant et pour Unica alternativement artiste et muse ? Quelle quête de jouissance, recherchée ou inconsciente et quelle volonté, animent le médecin dans sa relation à cette patiente, bien revêche aux traitements médicamenteux qu’il lui prescrit sous la menace d’un nouvel internement et d’électrochocs ? Et que penser de Hans Bellmer que la journaliste Ruth Henry associe à son beau-père, un ancien membre du parti nazi qu’elle dépeint comme son potentiel violeur ?
Dans cet après-guerre du nazisme, ces exilés qui ont quitté l’Allemagne tentent peut-être une réconciliation avec eux-mêmes pour retrouver des raisons d’exister.
Avec ce texte Benoît Lepecq réhabilite Unica Zûrn dans sa position d’artiste dessinatrice et de poétesse en l’éloignant du seul rôle de « poupée » et de muse qu’on lui attribue. Ce sujet qui aurait été uniquement aliéné aux désirs de Hans Bellmer et aux traitements de la médecine psychiatrique.
Jean-Claude LEROY (encres de Gwenn Audic) – Tu n’es pas un corps – éditions le Réalgar (collection l’Orpiment), 80 pages, mai 2021, 13€
« une cargaison d’amour
en route pour des champs de ruines
la guerre avait tout résolu
il faut tout recommencer
réinventer Dieu et la merde » (p.12)
Jean-Claude Leroy (né en 1960) est depuis longtemps un oisif irritable, un voyageur rebelle, triple militant anti-capitaliste, anti-nucléaire et anti-utilitariste – qui tient sur Mediapart un blog étincelant de curiosité et de malice -, poète excessif et baroque, comme un Ellul black-bloc, une Simone Weil pyromane ou un Erri de Luca guéri d’études bibliques et rapatrié des cîmes.
Leroy n’aime par exemple pas l’outillage numérique qui, sur nous, prend les corps pour des choses, et, hors de nous, les choses pour des corps. Il n’aime pas que des créatures artificielles (aussi exactement « intelligentes » que la moyenne de leurs concepteurs et programmeurs) court-circuitent nos initiatives, même artisanales ou maladroites. On le voit mal céder un jour, dans sa voiture « autonome », sa place de chauffard rangé au central inclus de détection-décision instantanée des conduites, nous suggérant ses coups de coeur et esquivant nos fantaisies. C’est un homme qui pourrait, c’est clair, – comme d’autres poètes un peu expéditifs comme Olivier Deschizeaux ou Hervé Piekarski -, liquider les champions avisés du culturel vendeur, du remplissage divertissant, s’il ne les jugeait déjà morts (à eux-mêmes comme au meilleur des autres).
C’est aussi (et surtout) un critique (un interprète particulièrement libre et instruit) d’oeuvres littéraires ou de sciences humaines, qui « bavarde » (fraternellement, ardemment et subtilement) sur les contemporains qu’il se reconnaît (Joël Vernet, Laurent Albarracin, Jacques Josse, Serge Núňez Tolin, Georges Drano, Marc Dugardin, Lionel Bourg …).
Et c’est, donc, un poète. J’ignore comment, sa lucidité souffrant d’une telle nausée, et son ardeur exprimant un tel venin, il peut garder de quoi construire ainsi, à la voix, un monde digne d’être habité et reçu; mais il y réussit. Sa farouche vigilance publique garde, dans l’intime, quelque chose de menaçant peut-être (« Nous ne prions pas sans y mettre la main » … p.56), mais d’une grande beauté, comme en trois thèmes abordés par ce recueil.
Le plus émouvant est le très discret, très précautionneux et pudique, élan d’amour – le voeu indestructible d’une authenticité à deux. Pour dire « tu m’aimes », il écrit : »tu ne te défends plus de moi », et pour dire « je t’aime » : « peau à peau tu me défais » (p.73). On peut traduire : tu te portes garant(e) de moi quand, par probité, par urgence aussi, ma conscience entre dans l’impersonnel. Tu restes mon moi d’appoint, ou de secours, et forcément désintéressé, puisque c’est un moi que tu es sans l’avoir. C’est le monde, dit étonnamment la page 70, « où baigne le respect du verbe être ». C’est comme un chamane confiant, le temps de se risquer à aller visiter les esprits, les clés de chez lui à quelqu’un voulant bien garder la prosaïque baraque du moi envolé. Réciproque gardiennage terrestre des coeurs ! Sans cocooning excessif, toutefois ! :
« les sentiments chargés de feu
les coïts évanouis
corps crachés par les pores
peau découpée en lambeaux
à l’heure de toutefois saisir
le cerveau par les cornes » (p.25)
L’autre avancée remarquable, c’est l’affirmation d’une jeunesse conservée par douleur, ou fidélité au douloureux. « Mon chagrin ne vieillit pas » dit Leroy. Ce n’est évidemment pas masochisme, mais constat d’avoir survécu à une exceptionnelle intensité de vie qui aurait pu (ou dû) le tuer. On sent l’homme très imaginatif, qui a toujours en même temps combattu en lui l’imagination menteuse et combleuse de vide dont parle S.Weil – lourd prix à payer pour que sa raison puisse survivre :
« ayant perdu la vue, me restait le délire
ce que jadis je voyais
peut-être que déjà je l’inventais
aujourd’hui d’un accident à l’autre
je perds pied, à coup sûr » (p.67)
Et puis on sent une intelligence qui n’a peur de rien (ni des spéculations osées d’un Jean-Pierre Petit en astrophysique, ni de solutions de la géo-ingenierie pour lutter contre le réchauffement climatique, ni même d’une possible présence extra-terrestre symbolisant, à tort ou à raison, l’ouverture forcée de la technoscience humaine à ce qu’elle n’est pas !). Cette intelligence, qui, historico-politique, frappait tant dans « La vie brûle » (Lunatique, 2020) touche ici par sa constante recherche d’une justesse hors de l’entertainment généralisé :
« tandis que ça continue à étouffer le moindre son de parole
Rome Deguergue, La part des femmes suivi de &Ros(e) Noir(e), l’Harmattan, 2021
De prime abord le titre de ce roman nous intrigue par sa graphie toute particulière qui nous renvoie à un double sens.
Ce roman s’inscrit dans un cadre pluridisciplinaire, riche en références en tous genres : littéraires, théâtrales, socio-philosophiques, musicales, picturales etc. Belle preuve d’érudition et d’innovation. Rome Deguergue ne cède pas à la facilité en nous faisant cette offrande, elle nous entraîne plutôt à un véritable remue-méninge pour comprendre les méandres de ses pensées et découvrir La substantifique moelle de ses écrits, pour parler à la Rabelais
Dans le premier chapitre l’autrice table sur un ensemble de considérations relatives à l’acte d’écrire. Aussi se pose-t-elle les questions suivantes : Où commence la littérature ? où s’achève-t-elle ? Dans « Qu’est-ce que Lalittérature ? » Sartre nous convainc qu’ « écrire est un métier qui exige un apprentissage, un travail soutenu, de la conscience professionnelle et le sens desresponsabilités », alors pourquoi écrit-on ?
On n’écrit pas pour écrire mais on écrit parce qu’on a quelque chose à dire, parce qu’on a un lectorat à toucher donc à convaincre.
Ecrire est une commande de l’esprit à laquelle on répond en y mettant sa sensibilité, son savoir, son vécu personnel ou impersonnel et son imagination, et c’est ce que Rome Deguergue semble faire à juste titre.
La part des Femmes répond sans doute à une motivation nettement féminine et féministe car quand on est femme on se sent concernée par la problématique de la femme en tant qu’être humain vivant dans une société faite par et pour les hommes. Et &ros(e) noir(e) dans tout cela ?
Eros peut être le mâle dominant qui transforme la femme en rose noire (fanée). Ainsi une idylle qui a bien commencé peut virer au cauchemar, par voie de conséquence on sombre dans le noir.
Aussi nous présente-elle des femmes plurielles aux prises à des situations différentes et dans des lieux différents. Elles sont tantôt actrices de leur vie donc responsables, rêvant d’émancipation et « guidées par une force immanente » et tantôt victimes comme la fille du Vésuve chez les Napolitains. C’est l’histoire qui se répète :« Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en ont été agacées? » dirait-on. C’est le fait de la psycho-généalogie qui, bien évidemment, nous apprend que les histoires se répètent sur quatre générations. La romancière présente ces femmes telles qu’elles sont : ondoyantes et diverses comme dirait Montaigne.
L’écriture est une nécessité, un cri, une libération et c’est ce que Rome Deguergue a voulu nous montrer en arpentant les coins et recoins de l’ âme humaine avec son flair de poète et romancière pour finalement consigner dans ce livre ces tranches d’histoires diverses et variées, d’une plume intelligente et habile. Aussi convient-elle avec Blaise Pascal : « Il faut parfois crier ». Et elle a poussé un cri en écrivant « La part des femmes suivi de &Ros(e) Noir(e) », à lire et à relire.
Layli Long Soldier, WHEREAS/ATTENDU QUE –Traduction Béatrice Machet – Editions Isabelle Sauvage 2020
Maintenant
faire de la place dans la bouche
pour lesherbeslesherbeslesherbes
Ce tercet plante le décor. Layli Long Soldier se donne pour objectif de s’ouvrir, de se désencombrer, de parler avec d’autres mots pour faire advenir l’originel et cette injonction est immédiatement suivie par l’évocation de cavaliers et de chevaux dont on imagine que ce sont ceux de l’envahisseur.
Ce recueil est divisé en deux parties. La première reflète les préoccupations de l’auteure dont la plus importante, sans nul doute, est de voir, de regarder autour et en amont de la langue pour retrouver les mots originels. S’ensuit un va-et-vient entre la langue de son peuple – Layli Long Soldier est une jeune poète et artiste sioux Lakota Oglala – et la langue de l’envahisseur. Car c’est bien comme cela qu’on doit le nommer.
Layli nous dit tout au long de ce cheminement de langue à langue que les mots, l’écriture sont vitaux. Les mots, peut-être pas ceux qu’il aurait fallu employer car il y a un fossé entre les deux cultures, une brèche à colmater ; il y a elle puis elle : regardes-tu comment je suis devenue deux ?
L’écriture est au centre de cette partie du livre. Tous les moyens sont bons pour nous obliger à regarder sur la page, regarder/lire des mots jetés avec leur contenu d’abominations, ces mots qui changent à partir du moment où l’on en parle au passé et pourtant cela a bien eu lieu… :
il fut traîné ou bien ils le traînèrent le long de la route… et cela commence avec sa tête sur le sol et ses cheveux dénoués.
Tous les moyens sont bons. Layli avance en écriture avec brusquerie. Elle scande plus qu’elle ne chante à moins que ce ne soit le chant scandé de ses ancêtres qui remonte du plus profond :
mots biffés ou encore texte – pour nous laisser entrevoir des drames absolus comme la bataille de Little Bighorn – emprunté et partiellement tronqué : métaphore de tous ces braves qui sont tombés au combat et dont on retient que ce fut un massacre gratuit et qu’ils voulaient vivre en paix.
Ou encore ce travail vertigineux sur la langue dans le poème intitulé « 38 » qui raconte la pendaison de trente-huit hommes dakotas sous les ordres du président Lincoln alors qu’il avait signé la proclamation d’émancipation. Et ce poème commence par « Here, the sentence will be respected, I will compose each sentence with care, by minding what the rules of writing dictate.” Le mot « sentence » en anglais a la double signification de « sentence » mais aussi de « phrase » et Layli promet que la phrase sera respectée… qu’elle composera chaque phrase avec soin, en ayant à l’esprit les règles qu’écrire édicte. Écriture sous auto-surveillance comme si les faits rapportés étaient si dramatiquement importants qu’il faille justifier qu’ils le sont dans une écriture exemplaire.
Faut-il comprendre que les faits pourraient être réfutés sous prétexte que mal écrits ?
Et cette suspicion que l’auteure s’auto inflige nous pouvons la comprendre quand elle rappelle les traités qui dépossédèrent progressivement les Sioux Dakotas de leur terre, traités dont le contenu était (volontairement ?) si obscur qu’ils ne pouvaient être compris. Tout se trouve dans le langage que nous utilisons, nous dit Layli.
Un mot chargé de significations et d’images ouvre la porte aux analogies et à l’imaginaire. Le fait qu’il soit entendu dans les deux langues double cette capacité à nourrir l’écriture ou à l’inverse à la scléroser. Mais c’est une traduction débordante pour comment je ne réussis pas à dire ce que j’ai à l’esprit virgule la douleur méta-locutoire d’être « pauvre en langue ».
Parce que je dois l’écrire pour le voir virgule je supplie le dictionnaire d’apprendre un mot pour « pauvre » virgule dans un langage que j’ose appeler « mon » langage virgule qui suis-je [… ] parce que je me sens wahpániča je me sens seule.
Ensuite, il y a ce besoin de liberté chez Layli qui se traduit par un rapport corporel à l’écriture : Étrange comme allongée sur le côté ça fonctionne. Et quand ça fonctionne, elle reçoit des cadeaux-mots qu’elle accueille et elle le confesse, un mot peut être un poème, croyez-le, un mot peut détruire un poème. Un mot, c’est sérieux, écrire, c’est pour que je me souvienne, nous dit-elle.
Toute expérience est faite à travers le corps lui a dit quelqu’un, mais elle n’a pas senti.
Drames passés, drames présents, l’auteure avance en totale confiance avec son lecteur jusqu’au drame intime qui est vécu et revécu par l’écriture : Quand ai-je ? Où ai-je ? Perdu bébé.
Dans la deuxième partie, Layli Long Soldier cite, commente et dénonce de façon détournée, les déclarations du Congrès d’avril 2009 qui visait à présenter des excuses aux peuples premiers d’Amérique.
Le « je » s’installe dans ces « Attendus » pour remémorer la petite enfance, son lot d’humiliations et de craintes parce qu’une vie entière les yeux baissés/parce que des siècles dans la désolation. Et il fallait serrer les dents et avancer quand même et cette volonté de ne pas se plaindre se transmet de génération en génération : le frisson de ma fille n’est pas nouveau nous dit l’auteure, c’est une vieille pratique profondément ancrée qu’elle a apprise de moi en m’observant.
Et alors, le rire nerveux remplace les larmes face à l’hypocrisie des déclarations : L’arrivée des Européens en Amérique du Nord a ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire des peuples premiers.
Layli commente chacune d’entre elle avec la violence contenue de celle qui n’accepte pas ces soi-disant excuses mais elle avoue aussi qu’elle se lasse de son effort à faire coïncider l’effort de la déclaration avec dirons-nous la réalité des faits. Je suis lila bluǧo, je suis vraiment fatiguée nous dit la poète, quand je grimpe sur le dos des langues, les chevauche et les conduis jusqu’à l’épuisement.
On pourrait être étonné de constater que persiste encore et peut-être plus que jamais, ce que Layli appelle « le vide indien », ce malaise qui l’étreint dans toutes les circonstances de la vie et pas seulement en écriture – et ce mot « indien » est obsolète si l’on en croit le dictionnaire ; il faut le remplacer par « indien d’Amérique ».
Si le langage de la race est véritablement attaché au vide quel qu’il soit je ressens maintenant la coque me pénétrer, tête genoux pieds, si j’ose dire, en position fœtale… nous dit-elle.
Dans le chapitre « résolutions » de cette deuxième partie Laly Long Soldier insère ses propres résolutions et elle le fait dans une liberté d’écriture dont on peut penser qu’elle est un vertige, une façon désespérée de dire et de se faire entendre. Vertige mais pas chaos, désespoir mais volonté extrême de résister, face à ce et ceux qui occupe(nt) non seulement le pays mais la langue.
Nous retiendrons de ce recueil sa composition maîtrisée qui court avec une grande subtilité de mise en page entre poésie expérimentale, poème visuel, prose, histoire, réflexion juridique et qui plus est entre deux langues.
Et pour terminer je reprendrai son introduction à la deuxième partie du livre :
“I am a citizen of the United States and an enrolled member of the Oglala Sioux Tribe, meaning I am a citizen of the Oglala Lakota Nation — and in this dual citizenship, I must work, I must eat, I must art, I must mother, I must friend, I must listen, I must observe, constantly I must live.”
“Je suis citoyenne des États-Unis et membre de la tribu Sioux Oglala, ce qui signifie que je suis aussi citoyenne de la nation Lakota Oglala : c’est au sein de cette double citoyenneté que je dois travailler, que je dois manger, que je dois œuvrer, que je dois materner, que je dois lier amitié, que je dois écouter, que je dois observer et que constamment je dois vivre.”
« Lakota » signifie « allié » mais aussi « ami »
Ce recueil est traduit de façon exemplaire par Béatrice Machet qui s’est faite la spécialiste de la poésie amérindienne et dont le travail de passeur entre la francophonie et les peuples premiers des États Unis est plus que précieux.
Benoît Duteurtre, Ma vie extraordinaire, Gallimard ; (20€ – 325 pages) ; Février 2021.
Avant de commencer la lecture de ce roman, il faut avoir en mémoire les trois enchantements de Benoît Duteurtre, qui lui sont prodigués par : « l’eau, la forêt, la prairie sur la montagne ». Le chapitre d’ouverture est à la fois une véritable déclaration d’amour à cette montagne vosgienne qu’il vénère depuis l’enfance et un coup de gueule contre les choppers en colère à qui on pourrait interdire la route des crêtes qu’ils envahissent « dans un monstrueux tintamarre ».
Il égrène donc ses réminiscences juvéniles, ressuscitant le grand-oncle et la tatie, à la source de cette passion indéfectible, chez qui il passait avec sa soeur les grandes vacances estivales. Les séjours au Moulin, c’était la parenthèse enchantée. Et en même temps il embarque le lecteur dans la voiture de Jean-Sébastien, son compagnon, dans un road trip découverte de la vallée des lacs vosgiens. Tous ceux qui connaissent la région des lacs, les randonneurs, n’auront pas à se laisser convaincre, ils savent contempler la beauté de cette nature et la respectent.
Pas étonnant que l’auteur s’insurge et dévoile sa part animale quand la sérénité de son coin de paradis est polluée par les nuisances sonores des motards ! « Rengaine » connue des lecteurs du conte philosophique En marche qui dans un chapitre oppose ces envahisseurs (« semant le bruit, le danger et confondant les petites routes européennes avec les étendues américaines d’Easy Rider ») et les villageoises leur faisant barrage: « Les murs tremblent quand vous passez comme des sauvages ». Si beaucoup s’indignent du saccage de Paris, le Vosgien d’adoption fulmine devant le saccage de la nature qu’il compare à « un tableau romantique allemand ».
Pour l’auteur, il reste à faire aimer ce décor à son ami comédien. Il le décrit avec des termes dithyrambiques :magie du lieu, délice d’un bain, lac féerique, éblouissement. Il décline et détaille ses enchantements liés à la nature : « l’eau, la forêt et la prairie sur la montagne », que l’on appelle ici des ballons. Il se délecte à admirer une libellule aux ailes transparentes faire du surplace !
L’écrivain se fait conteur et tisse en trois chapitres prenants, l’histoire du loup de Belbriette, du projet de Crazy Park et de ce monde nouveau d’anticipation qui mène à 2070, nous tenant en haleine d’un épisode à l’autre. On suit le rêve utopique de Denis, « rockeur urbain » devenu un musicien à succès éphémère, qui, depuis ses quinze ans s’imagine construire une maison de verre dans cette clairière, comme Lloyd Wright. Mais ce site ne serait-il pas une zone nature protégée ?
On s’y déplace d’ailleurs en tricyles à biopropulsion, pour respecter le plan : « Save our Planet ».
La musique est omniprésente dans ce récit. Dès l’enfance Benoît apprend le piano, le travaille chez Rosemonde qui lui a enseigné les rudiments du solfège ainsi que les gammes ; il retrouve trace au Moulin de partitions illustrées de la Belle Époque. Contrairement aux ambitions des parents qui voyaient des études de médecine, c’est en musicologie qu’il s’inscrit. Rappelons que l’auteur est mélomane, critique musical et anime une émission hebdomadaire de radio, consacrée aux musiques légères (1). Ne vous fiez pas à internet qui est pour lui, « le miroir déformant d’une vie, avec des photos flatteuses ou ratées qui ne lui ressemblent guère ».
Dans la partie 2, un nombre intrigue : 14 600 jours, il correspond au bilan de sa vie de 20 à 60 ans.
Sylvain Prudhomme s’est aussi amusé à calculer les jours vécus lors de ses quarante ans. (2)
Dans la troisième partie, Benoît Duteurtre rend hommage aux vieilles dames dont la comédienne et chanteuse Suzy Delair, ce qui n’est pas sans rappeler Les Dames de coeur de Jean Chalon. (3)
Dans ce récit, une série de portraits se tissent, et nous faisons tour à tour plus ample connaissance avec les protagonistes. L’ange, stoïque au volant, à qui l’auteur consacre un chapitre entier, dévoilant les circonstances de leur rencontre. Jean-Sébastien incarne le personnage de Victor dans Livre pour adultes. L’écrivain salue son travail de webmaster pour la création du site de son œuvre.
Quant à lui, la bête, il reconnaît son côté animal, son « instinct primaire » capable de fulminer, de bouillonner, mais se définit comme « un hédoniste, gouverné par la mesure et la raison »…
Le narrateur, hanté par la déliquescence du corps (presbytie), par la mort, confie ses craintes quant à cet amour fusionnel : « Nous redoutons de nous perdre ». Parmi les obsessions de Benoît Duteurtre, on compte les chaussettes orphelines (un cauchemar), les clés et les lunettes fugueuses ! Autre « embarras de sa vie » : ses archives qui s’empilent, remplissent des armoires. Ceux qui gardent tout depuis des lustres comprennent aisément l’encombrement, parfois le capharnaüm que cela crée, toutes ces correspondances, les press-books ! Sa vocation précoce d’écrivain l’a conduit à donner priorité à installer son bureau devant une fenêtre. Il décline aussi sa géographie sentimentale, son goût des lieux (Étretat, New-York), plus que pour les humains. Il évoque ses jobs alimentaires, ses différents domiciles, son quotidien (courses avec caddie, sans honte), ses addictions, ses amours, ses fréquentations, ses relations (Houellebecq, Sempé…).
Un portrait sans complaisance avec autodérision et sincérité. Délicatesse, pudeur et tendresse.
Dans le chapitre « littérature », l’écrivain dresse un panorama de ses publications et revient sur ses débuts difficiles pour percer. C’est en marchant que ses idées s’organisent et que ses romans s’élaborent. Le journaliste recense aussi son impressionnante pléthore de contributions à des revues.
Il rend un hommage touchant à ses disparus dont sa professeure de musicologie de l’université de Rouen (qui lui avait offert l’hospitalité dans sa maison de Fécamp), son cousin, le couple sans enfant, Rosemonde et Albert, le grand-oncle dentiste, résistant, fervent gaulliste, (Kabert, le héros de son enfance, qui avait construit une cafourotte, une cabane pour les jeux). 20 ans d’écart. Leur généalogie est déroulée ainsi que leur rencontre, leurs études, leur mariage, se précisent les liens avec le Président Coty et leur installation au Moulin, où une phrase d’Alphonse Daudet avait été inscrite dans le vestibule par Rosemonde. On devine son affection pour ce couple qui le considérait comme un fils, lui offrait des vacances studieuses mais aussi théâtrales d’où le retour au Havre plus difficile, où à la liberté « allait se substituer l’ordre familial ». L’autorité du père, une mère à cheval sur les principes. Il se remémore ses séjours en compagnie d’un cousin, « biologiste dans l’âme » avec qui il se livrait à de multiples expériences ainsi que leurs sorties, dont celle à La Moineaudière. Quand on a soi-même connu ce lieu, on comprend combien les jeunes pouvaient être impressionnés par la lumière noire et les minéraux exposés. Il se souvient des parties de belote, des galettes de pomme de terre et des pots de confitures. Pour y avoir séjourné depuis longtemps, il a été le témoin « du déclin de l’agriculture montagnarde, de la disparition des bidons de lait au bord des routes », des routes élargies, et de la ruée des touristes ! Mais il a nourri « sa besace affective », de moments doux et réconfortants auxquels se rattacher. Son viatique : « s’efforcer de goûter chaque instant ».
Hélas, il a fallu pour la veuve quitter le Moulin, vendu en viager. Toutefois le narrateur a pu profiter de la générosité d’amis pour y revenir, « épisodes à la vertu curative », car il ne cache pas qu’à 20 ans il a mené une « vie parisienne dissolue » qui a viré à la catastrophe. Puis, ses parents ont acquis une maison, dotée « d’un panorama merveilleux », devenue son sweet home vosgien actuel.
C’est avec « une intensité redoublée », qu’il a ainsi retrouvé le paradis de son enfance.
Benoît Duteurtre signe un roman enraciné au coeur des Vosges, bruissant de sons (symphonie liquide), exhalant de multiples odeurs (foin coupé, résine, bois, fougères au parfum anisé…) , aux accents autobiographiques, dans lequel on retrouve la verve du contempteur impitoyable de son époque. En vrai ambassadeur, il réussit avec talent à nous donner l’envie de nous évader, de nous oxygéner sur les crêtes, de retrouver son éden. Le roman d’une vie à la fois « extraordinaire » dans des lieux inspirants mais aussi « infernale » qui prend une valeur testamentaire !
2) Nouvelle : Dans le ventre de la baleine de Sylvain Prudhomme- La nouvelle revue française.
« Il y a 40 ans que le temps m’érode, m’use, me consume. Je viens de faire le calcul : 14 610 jours et 14 610 nuits que sans y penser je fais l’expérience du temps. » No 638 , septembre 2019.
3) Dames de coeur et d’ailleurs de Jean Chalon, éditions La Coopérative.