Parme Ceriset, Le Serment de l’espoir, Que la vie souffle encore demain, Roman, L’Harmattan, février 2021, 238 pages, 22,50€

Chronique de Lieven Callant

Parme Ceriset, Le Serment de l’espoir, Que la vie souffle encore demain, Roman, L’Harmattan, février 2021, 238 pages, 22,50€


Rose est atteinte d’une maladie grave des poumons qui la condamne à moyen terme. Ce livre raconte son difficile parcours, un combat de chaque instant pour la vie. Il ouvre nos yeux sur le quotidien des personnes atteintes de maladies incurables qui vivent avec cette sentence de mort comme une épée de Damoclès au dessus de leur tête. Lorsque la greffe d’organe devient l’unique chance de survie comme cela devient le cas pour Rose, ce livre nous confronte à la grande difficulté des décisions à prendre, aux dilemmes qu’impose chaque choix. Même lorsque les décisions les plus difficiles sont prises, il faut pouvoir assumer les conséquences sur le plan tant physique que moral et affectif.

Son récit se fait en trois parties, en trois renaissances empruntant parfois aux rêves, aux contes la description des êtres qui accompagnent Rose tout au long de son combat. Ils deviennent des héros. Héros du quotidien, de l’amour inconditionnel au service d’une seule chose: la vie. 

Rose est une battante et est capable de relever bien des défis, aidée par une famille unie et aimante. Son père est médecin et pour lui, homme de convictions « le sens de la vie est de vivre ». Sa mère est artiste et magicienne des formules et des idées pour lutter contre une fatalité mortifère. Contre l’éventualité d’une greffe, elle trouve: « c’est dans tellement longtemps que c’est comme si c’était jamais ». L’éventualité d’une mort précoce est balayée par cette formule: « Fais comme si c’était jamais ». C’est de cette injonction que nait le Serment de l’espoir. Il consiste à gouter le présent comme s’il avait le goût de l’éternité, la vie dans la moindre de ses petites manifestations naturelles. La famille, la tribu de Rose se rassemble autour de ce serment, ce choix de vivre. Très vite on devine que l’atout majeur pour lutter contre le destin c’est l’amour, la confiance, la connivence et la possibilité de créer des liens indestructibles. 

« Je connais un arbre bronchique très particulier, osais-je, un arbre atteint d’une maladie incurable, dont les feuilles se dessèchent progressivement pour ensuite tomber et sédimenter au fond des alvéoles » c’est de cette manière que Rose décrit sa maladie à Adrien qui sera, son ami, son mari, son compagnon de route. Rose peut aussi compter sur la complicité de son frère cadet Edmond et de sa compagne, sur la fidèle amitié de sa chienne Ajax. Sur la compétence d’une équipe médicale dévouée dont la passion est de sauver des vies, d’améliorer la qualité de vie de leurs patients.

L’autre atout majeur réside sans doute dans cette faculté à sortir du temps par la création. La création poétique naturellement soeur des songes et des souvenirs, la création picturale qui font de quelques- unes des pages de ce livre des tableaux tout en couleur. La force est dans la reconnaissance de ses faiblesses, l’astuce est dans la résilience. La force des choses, la force de l’être résident dans l’acceptation et non dans le renoncement. Accepter c’est aimer chaque petite particule de vie, c’est gagner du temps en s’agrippant au présent et à tout ce qu’il offre de dérisoire pour certains, d’essentiel pour d’autres. 

« Dès mon plus jeune âge, j’avais compris que la vie serait loin d’être une évidence acquise, qu’elle représenterait un combat permanent, de chaque jour, de chaque instant. Mais ce combat que je menais depuis si longtemps n’était pas dirigé contre ma maladie, puisqu’elle était indissociable de mon être, mais seulement contre son côté destructeur. Un combat pour la vie, en somme. Cette prise de conscience précoce de ma finitude m’avait au moins ouvert les portes d’une existence intense et palpitante. » P83

Naturellement, on ne sort pas indemne d’un tel livre parce qu’il nous ramène aux questions essentielles, celles de la vie et de la mort. Il me confronte parce qu’il s’agit aussi d’un récit autobiographique à la réalité de la souffrance de l’autre, à ce qu’elle a d’injuste et d’irrémédiable. Le destin n’est plus vraiment entre nos mains. iI n’est rien que l’on puisse changer pour empêcher ceux que l’on aime de souffrir, de tomber malade, de mourrir. Régulièrement évoqué dans le livre, il y a l’un de mes poèmes préférés: Le dormeur du val d’Arthur Rimbaud. La mort diffère du sommeil par un tout petit détail: deux trous rouges au côté droit. Autrement dit, par les blessures que nous laisse la vie. 

© Lieven Callant

Lyliane Mosca, Le jardin secret de Violette – (20€ -313 pages) ; Les presses de la Cité, Collection Terres de France – Mars 2021

Chronique de Nadine Doyen

Lyliane Mosca, Le jardin secret de Violette – (20€ -313 pages) ; Les presses de la Cité, Collection Terres de France – Mars 2021


Avez-vous entendu parler de ces femmes originaires du Morvan qui  montaient à la capitale pour aller « en nourriture » en 1885-1886 ?  

Lyliane Mosca revisite ce fait historique et relate le destin de Violette.

Au début du récit, Violette,18 ans, enceinte de sept mois, vit telle une Pénélope : elle espère le retour de son mari Bertin, qui se loue comme galvacher pour faire bouillir la marmite. Un homme porté sur la bouteille, qui ne veut plus trimer ainsi, et caresse une idée pour sa femme, toute jeune maman. Celle-ci devine ses intentions, ose répondre non et pourtant elle va bien être obligée de se lancer dans cette aventure, pleine de remords de laisser sa fille « pour allaiter un autre enfant ». On peut deviner le sacrifice, l’abnégation que cela demande.

Un roman qui oppose deux milieux sociaux : celui de Violette dont la masure laisse passer la bise lors des hivers rigoureux de l’époque, des siens qui vivent chichement et ceux des bourgeois comme la famille qui la reçoit et où elle découvre le luxe du cabinet de toilette, d’un lit immense.

L’écrivaine montre le poids de la tradition : les cheveux cachés sous une coiffe de batiste, alors que Violette rêve de sortir « en cheveux »comme les Parisiennes.

Contraste également entre la vie rurale du Morvan, « région sauvage, repliée sur elle-même », « pays vert au climat rude », à Bazoches, à Lormes et celle de la capitale traversée par les calèches et fiacres où Violette fréquente les grands magasins afin de s’habiller de façon raffinée selon le désir de sa patronne.

Cette dernière est intriguée et s’interroge, qui est cet homme qui  envoie des fleurs à la nourrice du train ?

Violette s’intègre vite dans le microcosme des employés au point de préférer prendre les repas avec eux plutôt que seule dans sa chambre. Adoptée par ce groupe de domestiques, elle est même conviée à l’anniversaire de Francine, la cuisinière. Ne va-t-elle prendre goût à son quotidien douillet, aux mets raffinés ?

Sa curiosité sera éveillée par une chambre fermée, mais elle a compris qu’un secret y était associé. C’est Lambert de Brissac qui le lèvera, ayant besoin doublement de nounou, lors des vacances à La Baule.

Mais elle panique quand Pierre refuse de boire son lait, prend l’initiative (en l’absence des parents) de faire appel à cet homme providentiel, croisé dans le train, le médecin Zacharie Mayer.

Tous deux sont troublés de se revoir dans ces circonstances. Le hasard les fera se rencontrer de nouveau lorsque la nounou promène Pierre, Zacharie fréquentant une librairie devant laquelle elle passe régulièrement. Nouvelle confusion de sentiments d’autant qu’elle accepte l’invitation du médecin, dans la quarantaine alors qu’elle n’a que 19 ans. Leur culture ne paraît pas un fossé, Violette est une jeune femme qui lit, désireuse d’apprendre, qui est sensible à la musique jouée par sa patronne, même si elle ignore tout sur Chopin. Violette espère secrètement une prochaine rencontre après 3 mois de silence. Elle est habitée par cet homme si délicat à l’opposé de son rustre mari, au point d’y songer la nuit, de convoquer sa voix, son visage, son sourire et pourtant elle se morigène.

Une amitié amoureuse se tisse au fil de leurs rencontres, Violette avoue être heureuse aux côtés de Zacharie, qui voit en elle « une sensibilité de poète ». Mais la gouvernante, au coeur sec, jalouse de la nourrice lui fait du tort. Cette dernière victime de ragots, accumule et encaisse humiliations et déceptions.

D’autre part, elle a « l’impression que ses sentiments pour son conjoint se fanent au rythme de ses lettres sans âme », courrier que ses maîtres lisent avant.

Ne dévoilons pas comment cet amour courtois va évoluer d’autant que Violette renonce à une rencontre, pensant/subodorant avoir été trahie. Mais pour venir en aide à son amie Clémence qui risque une infection, elle se résout à joindre  le médecin du train,« celui qui est une lumière dans son jardin secret ».

Les nouvelles de Bertin sont rares et hélas parfois porteuses de malheur, comme l’annonce de la  disparition de la mère de Violette, celle-ci peine à cacher sa douleur, mais fait bonne figure devant les Brissac. Elle est en plus taraudée à l’idée de prolonger de 6 mois son emploi, craignant que sa fille chérie Alexine la rejette et déçue du peu de reconnaissance de son mari malgré les mandats envoyés.

Lyliane Mosca explore le lien de la sororité, montrant que « le malheur réunit parfois plus que le bonheur », lors du drame qui s’abat sur leur famille (décès accidentel de son beau-frère). « Il n’existe pas de mots pour exprimer sa compassion ». Confier le bébé à sa sœur Célie, pour Violette,  cela avait nécessité une totale confiance, mais elle avait espéré que le sourire de sa fille mettrait du soleil dans le coeur de la jeune veuve éplorée. Elle aura de quoi déchanter à son retour, surtout que les potins sont vite colportés entre lavandières.

Après la révélation de la langue de vipère au lavoir, les soupçons qui habitaient la nounou morvandelle deviennent réalité. La voir confrontée à tant de tourments, d’épreuves, et enfin de trahisons, elle qui a fait montre de droiture, de loyauté, de perspicacité et de bon sens, qui a économisé,  bouleverse profondément  le lecteur et force l’admiration.

A travers Colombe, la nièce autiste de Madame Brissac, est abordé le thème de la différence. Grâce à sa finesse Violette a su débusquer la sensibilité artistique, l’oreille musicale de l’adolescente orpheline que sa famille a longtemps cachée.

L’écrivaine décrypte le maelstrom qui taraude Violette, cette culpabilité qui la ronge, pensant à sa fille Alexine, (qui va certainement trop s’attacher à sa sœur), s’inquiétant (à tort!) pour son époux car le métier de flotteur est épuisant.

En filigrane, la journaliste auboise rappelle d’ailleurs cette activité florissante depuis le seizième siècle et qui a employé les maris des deux soeurs : le flottage du bois jusqu’au quai de Bercy pour assurer le chauffage des Parisiens.

La littérature et la musique sont mises à l’honneur : Violette lit Maupassant, Sand, reçoit des livres et se fera lectrice auprès de son dernier employeur.

Lyliane Mosca signe un roman prenant et émouvant, à l’écriture fluide,qui met en scène une héroïne écartelée entre deux amours, un vrai dilemme qui chamboule son destin. N’a-t-elle pas droit enfin à une vie sereine, apaisée après tous ses tourments ? 

L’épilogue nous le laisse heureusement subodorer. Après avoir été témoin de cette lutte intérieure entre raison et coeur, on aurait envie de partager ce précieux message de  Susanna Tamaro :« Va où ton coeur te porte »

© Nadine Doyen

Thierry Radière, Abécédaire poétique, Gros textes, 2021,104 pages, 7€.

Chronique de Lieven Callant

Thierry Radière, Abécédaire poétique, Gros textes, 2021,104 pages, 7€.


Avez-vous déjà essayé de répondre à la question de savoir quel et unique livre vous emporteriez avec vous sur une île déserte? ou essayé d’établir un classement de genre, de spécificités parmi tous vos souvenirs? Peut-on les classer de manière alphabétique pour ensuite faire plus facilement appel à eux quand cela s’avère nécessaire?

Je suis incapable de répondre à la première question car tous les livres de ma bibliothèque m’importent et me sont absolument indispensables et il m’est nécessaire de toujours réévaluer la place qu’ils occupent. Les poèmes existent à l’instar des rêves mêlant réalités présentes et passées, souvenirs modifiables et modifiés chaque fois qu’on les invoque.

Thierry Radière a mis de l’ordre dans une partie de sa bibliothèque poétique, a tout relu et a par la même occasion résumé par une formule toujours semblable, les univers multiples qui l’imprègnent, le nourrissent, l’abreuvent: « Il suffit que relise quelques vers de ….» 

L’émotion perçue, le changement provoqué par la lecture ou au contraire ce qu’elle conforte, les apprentissages, les découvertes, les retours sur soi, les projections, les rencontres se font sur le ton de l’amitié, de l’affection, du respect. En chaque relecture est pointée la particularité première du poète lu pour le fervent lecteur-poète qu’est Thierry Radière. Ce sont des saluts amicaux plutôt que des hommages grandiloquents et finalement vidés de sens. Thierry Radière fait de chacun des livres de sa bibliothèque un ingrédient indispensable à la vie, sa vie de tous les jours. De ce fait, il désacralise la poésie, la dépoussière en lui attribuant la place qu’elle mérite à nos côtés.

Lecteur ou poète on se plairait à jouer le même jeu, le jeu de quelques mots pour décrire ce qui à mon sens est aussi complexe et indéterminable que sont les sensations provoquées par un poème. Résumer en quelques lignes ce qui occupe tellement de place n’est sans doute pas aussi facile qu’il y parait. C’est pourtant ce que réussit ici Thierry Radière. 

Sur 96 poètes présents dans la bibliothèque de Thierry Radière, 18 ont été publiés par Traversées. 19 si on comptabilise Thierry Radière lui-même. 

© Lieven Callant

Gilles Lades, Ouvrière durée, éditions Le Silence qui roule, 99 p, mars 2021.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Gilles Lades, Ouvrière durée, éditions Le Silence qui roule, 99 p, mars 2021.


La durée, second mot du recueil. Le titre frappe d’abord par son étrangeté. Il fait signe par l’étymologie oubliée du mot « ouvrière » vers opera-œuvre et prend sens dans cette belle image qui en redouble l’origine : 

« tu visites seul

l’œuvre en cours du monde

et de la parole en toi ».

Un être vieillissant chemine, seul, « en une brassée de chemins », selon le titre d’une des cinq parties du livre. Il est beaucoup question dans le recueil de chemins, réels ou spirituels -tel celui montré par la mère du poète- spatiaux ou temporels. La saisie du monde se fait indissociablement présence au temps. Une voix s’interroge, se souvient, se parle à elle-même. Tantôt Tu tantôt Je, elle dit ce qui demeure en elle du passage du temps. Elle invite à se fondre complètement dans la beauté du paysage réel et des saisons et à prêter attention aux choses les plus simples qu’il faut désormais apprendre à perdre :

« Il faudra laisser l’art du bûcheron

l’arbre qui tombe

après être resté un moment

blessé à mort »

Il s’agit de faire resurgir le passé familier de ce monde du poète ancré dans sa terre, peuplé de souvenirs d’enfance, de paysages aimés -ceux du Quercy sans qu’ils ne soient jamais nommés. Collines, vignes, châteaux, murets de pierres, lieux souvent désertés qui semblent par contrecoup des miroirs intemporels où se lit notre précaire condition. Gilles Lades est en symbiose avec eux et entretient un rapport électif élémentaire. Le sentiment authentique d’une nostalgie : « où sont les voix amies / capturées par l’écho des barques ? ». 

L’âge de la vieillesse est là, c’est celui de la perte, inéluctable. Celle des proches, des amis :  « le malheur vaste comme un ciel / déguerpis les amis / annulés les beaux jours ». Perte aussi vécu dans le corps qui fait l’expérience du négatif, de la « force » qui déserte, de l’« abandon » et de la « vigueur usée ». 

L’agencement verbal déroule les réminiscences d’hier, les impressions sensorielles d’aujourd’hui en un mouvement intérieur tramé de plusieurs durées. « L’arôme brusque d’une menthe », est-ce hier ou aujourd’hui ? C’est un regard éminemment mélancolique qui est porté dans ce jeu subtil des temps de verbe, l’imparfait donnant un rythme à certaines pages du recueil et notamment aux poèmes consacrés à l’enfance :

« Tu étais attentif au doux fracas des âmes en travail »

Le temps du passé alterne avec le présent de la pérennité de la nature :

« Les chemins les champs et les bois

ont le même âge »

L’écriture se fait promesse sensitive autant que méditative, mais toujours sans grands mots, : 

« Printemps

profusion douce

de feuilles en gésine »

La durée est ressentie comme ambivalente, passage du temps et dégradation mais également  épaisseur de vie donnée, « oeuvrant » avec le matériau des souvenirs, des rêves, des évocations du présent. Le regard qui se retourne sur la vie près de s’achever s’enserre dans plus grand que soi. Dans la filiation des aïeux qui, de poème en poème, accompagnent. Dans la transmission portée par le geste symbolique si poignant de la mère confiant une feuille au vent pour le fils. La fugacité de l’existence relie ainsi paradoxalement à une autre dimension, donne accès à un autre temps. L’« ouvrière durée » s’illumine de ce qui passe et de ce qui reste, de ce qui meurt et de ce qui dure. Ainsi se mêlent en un même flux le « pâle brouillon » retrouvé de l’aïeul, le souvenir du bruit de ses sabots, le jardin devenu « friche », l’écriture d’un poème, l’absence de l’épouse au jardin, la promenade au village. Cette profondeur de champ temporelle chez Gilles Lades donne à son poème une lumière intérieure inattendue.

À ce temps qui commence à manquer, Gilles Lades choisit d’opposer « le goût de vivre », soutenu par l’enfant en lui qui ne désarme pas :

« demeure l’écolier

de l’ombre et de la lumière […]

redeviens l’enfant »

C’est cette tension entre le sentiment de perte liée au vieillissement et le désir de vivre qui traverse de façon remarquable ce recueil. Comme si la dualité au cœur du recueil entre vie/mort, vie qui s’achève/ vie qui dure, présent/passé était source d’un regain malgré cette entrée dans l’hiver de la vie. La partie du recueil intitulée « Personnes » présente une suite de figures simplement désignées du terme « l’homme », qui atteignent à l’universelle dimension de ce qui nous attend. 

Reste, sur ce dernier chemin, l’écriture comme ultime planche de salut, permettant de conserver par-delà les « paroles usées » « le germe étrange qui nous sauve ». « il n’est qu’un chemin / celui du mot ».  Une analogie s’établit entre « l’œuvre en cours du monde » et le « labeur » des mots dans le carnet où se prépare le poème, à son rythme. Cette image intérieure du plus ténu d’une vie nourrit en profondeur le chant de lucidité tendre et triste qui est la marque de ce beau livre.

©Marie-Hélène Prouteau

Jean-Pierre Siméon, À l’intérieur de la nuit,  Cheyne éditeur, images de Yann Bagot, 2021, 68 pages, 17 €.

Chronique de Béatrice Libert

Jean-Pierre Siméon, À l’intérieur de la nuit,  Cheyne éditeur, images de Yann Bagot, 2021, 68 pages, 17 €.

On grandit étrangement à l’intérieur 

De la nuit.

C’est sur ces mots donnant naissance au titre, que s’élance Jean-Pierre Siméon. Et l’ouvrage se clôt sur C’est en effet la nuit, seulement dans la nuit, ou dans ce qui lui ressemble, le poème, par exemple, que l’âme remonte à la surface.

Entre temps, le poète a retourné l’envers du jour sous toutes ses coutures lui faisant avouer, paradoxe inhérent, ses sources de clartés par bonheur/Invisible[s].

Lieu d’amour, de marche, de mort, la nuit allonge notre souffle, notre soif d’eau pure comme de silence. Nuit longue en bouche, dit Siméon comme s’il parlait d’un grand vin. En adéquation avec la justesse d’une parole, d’une phrase, d’un sentiment. À son écoute, l’auteur de Sermons joyeux déploie ses antennes à l’adresse de cette bergère des ombres, riche de substances, dépositaire de tant d’aveux, d’instants à graver comme à gravir. Dans cette relation nocturne et intime, le « noctamphile » la voit en couleur tant son œil intérieur capte ses mille et une vibrations dans une vision à la fois panoramique (La nuit est ronde) et verticale (socle).

L’amour semble l’élément constitutif de Nyx / Mère des mille songes, car Siméon écarte la violence qui peut la traverser ici et là. De fait, Il y a bien sûr /Une nuit négative, mais telle n’est pas sa vraie nature, c’est celle de l’homme qui la travestit. 

Ce livre se révèle donc une déclaration d’amour à cet espace-temps éminemment poétique qui nous restaure et nous reconstitue intimement…

Comme à son habitude, Jean-Pierre Siméon fait preuve d’une belle langue simple et polie comme un caillou lunaire, sans brillant ni obscurité ni effet à la mode. Méditation révélant, outre les beautés nocturnes, le lait dont Nyx nous nourrit, sorte de viatique d’avant sommeil à emporter jusqu’en nos rêves les plus beaux.

Quand on marche dans la nuit

On entend son pas

Les murs en sont plus silencieux

Les arbres eux

S’émeuvent

Mais moins que notre cœur

Qui soudain

Se connaît

Ce livre apaisera plus d’un lecteur. La beauté même de l’ouvrage, dont on doit les superbes images de lunes bleues et argentées à Yann Bagot, alternant page claire et sombre, en fait un judicieux cadeau pour tous les noctambules, mais aussi les insomniaques.

©Béatrice Libert, 5 juillet 2021.