Pierre MIRONER, ENCORE UNE COUCHE, Poésie, Ed. Menu Fretin.


Par ce titre à connotation humoristique, l’auteur coupe court à tout lyrisme d’emblée qui pourrait banaliser le sujet du recueil. En effet, lorsqu’il est question de neige, il y a danger! Il est si facile de glisser vers la description. Il suffit d’aligner les poncifs de blancheur et de pureté traditionnelles, et de glissade en glissade, la chute d’attention par défaut d’intérêt en devient inévitable. Mais ici : aucun danger de  »déjà vu » !.

En séjour de santé dans les Vosges, Pierre MIRONER, gagné par la beauté et la force du site enneigé, entame ce que l’on peut appeler un journal, puisqu’il nous annonce, dans son Avant-propos,  »avoir noté jour après jour les variations du paysage neigeux ». Tout en regrettant les effets néfastes de  »la haute technologie et le déferlement des machines », il se propose de nous extraire  »quelques mots susurrés à lui par Dame Nature, comme s’il s’agissait du message sibyllin d’un autre monde »

Un simple tableau, un croquis, pour commencer de la part d’un poète qui a un bon coup de crayon,

                                                         Soleil et neige

                                                           couple idéal

                                                          portail ancien

                                                         chien qui aboie(P.6)

et puis des signes positifs pour quelqu’un venu rétablir sa santé:

                                              La force de la neige sur les sapins

                                              la force de l’eau ruisselant sous la glace

                                              la force de l’eau courante en montagne

                                              cette vie qui ranime les linceuls blancs !(P.7)

 Il s’agira aussi de regretter, en forêt domaniale de Haute Meurthe, l’intrusion du progrès : ici, les trop nombreuses et bruyantes automobiles heurtent la sensibilité du poète qui est aussi musicien :

Ces machines me tuent l’esprit / me ravissent ma vie et ravivent / toutes les douleurs, tous les chagrins.

Pierre MIRONER qui aime l’art et qui dessine, décrit ce qu’il voit de façon précise :

L’hiver transforme les sapins en arêtes de poissons,/ pourtant, même à basse altitude, la terre entretient ses fourrures…(P.9)

Plus loin en page 11, il s’agira du bruit des eaux de la Petite Meurthe : 

 »Ce discret mais essentiel grondement

m’a toujours fait penser à des applaudissements nourris

et unanimes, dans une salle à grand spectacle…

Et le poète de soliloquer :

et pourquoi à l’odeur un feu de cheminée

m’apparaît-il soudain si bon pour la santé

tandis que la carbonisation lente de l’espèce humaine

se poursuit au hasard du passage des bolides ?

Et puis de comparer la vie magique de la neige à celle de l’homme :

Mais la neige avant de mourir

se permet des instants de mystère,

des sculptures inouïes qu’elle nous demanderait

 presque de lécher…(….)

car elle seule est capable

de transparences qui justifient l’union

du verre avec son eau ( P.19)

Nul homme n’a réussi quelle que soit son intelligence à faire coïncider le contenant et le contenu humain ; l’apparence physique et la vie intérieure, comme le fait la neige devenue glace :  »l’union du verre avec son eau »

Mais la sensation de trésor fragile est là :

Mille reflets évanescents de bijouterie

Oh combien de carats illusoires

en chaque pas broyant un paquet de biscottes( P.22)

Et plus loin, se rappelle à l’auteur une originale image de fête :

La tranche fraîche de l’arbre tronçonné

claire comme du beurre,

ou la crème des bûches de fêtes….

Retour empressé

par les sentes

de douce meringue (P.24)

L’ambiance hivernale où la neige transforme tout, réveille les dons de peintre du poète à l’oeil exercé : vous avez dit : blanche, la neige ?

La surabondance de nivosité produit des noirs

des gris et verts que je n’obtiens pas sur ma palette( P.29)

On le voit, ce recueil d’une soixantaine de pages est un voyage attentif de reconnaissance où Pierre MIRONER note ce qu’aucun œil, aucune oreille avant lui n’a noté avec autant de personnalité, de justesse, de poésie et de finesse. De nombreuses pages abritent cette grandeur de vue éloignée de toute description vieillote habituelle consacrée au paysage enneigé :

 » Les Danaïdes déversant sur nos têtes / deux mille ans de débris d’hosties… un bon mètre de noblesse sous le pied . »( P.45)

Il sera alors bien temps, d’autre part, de se désoler avec l’auteur, conscient des changements du climat, à l’heure où les neiges éternelles fondent :

On ne te regarde plus, Dame Neige

on ne tient plus compte assez de toi

qui recule, t’atrophie, te tasse, te cimente

et te dérobe jusqu’à disparaître( P.61)

Et puis une réflexion positive sur la vie et sur la nature malgré tous les dangers :

 »Mais pour ces jours « comptés », comment

ne pas m’extasier devant la prise de pouvoir

en noir et blanc du climat (P.46)

ENCORE UNE COUCHE ! Voilà que ce beau recueil, riche encore de tant de fines observations à la fois musicales, artistiques et poétiques, sans compter les craintes prémonitoires qui sont plus que des allusions quant au changement climatique, justifie amplement son titre :

Encore une couche… de poésie fine sur les sommets ! On en redemande !


Christine Hervé, Dernier émoi, Éditions Traversées, juin 2023, 114 pages, 20€

Une chronique de Patryck Froissart
originellement parue sur le site de La cause Littéraire

Christine Hervé, Dernier émoi, Editions Traversées, juin 2023, 114 pages, 20 €

Réjouissons-nous ! La poésie, la vraie, la belle, la puissante, qui émeut, n’est pas morte. Les Éditions Traversées, comme, c’est fort heureux, quelques autres maisons indépendantes, nous la font vivre, nous la font lire, nous la font aimer. Les Editions Traversées sont wallonnes…

Les ouvrages publiés sont de beaux livres, d’élégante facture, visuellement attirants, tactilement agréables. C’est important. L’esthétique physique du volume incite à découvrir l’esthétique artistique de l’œuvre dont il est l’écrin. Les Editions Traversées ont le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qu’il faut remercier pour leur implication dans cette riche démarche culturelle.

A noter : Les Editions Traversées publient, à raison de trois numéros par an, une revue littéraire fort appréciée.

L’opus de Christine Hervé, le vingt-troisième, déjà, de la collection, est constitué de quatre corpus de longueur inégale :

Promesses de l’absence

Le plus long ensemble de textes du volume se présente sous la forme de segments de prose poétique, très courts, répartis un à un sur cinquante pages, centrés sur le thème obsédant de l’absence, ou plutôt sur celui de la présence obsessionnelle de l’absent.

De page en page, l’esprit, quasi fantomatique, de la délaissée rêvasse, erre tel un songe en action parmi les lieux, le passé, les objets familiers les plus triviaux, les traces, les souvenirs du fantôme de l’absent, qui revit par une succession de visions évocatrices dont la chère et douloureuse acuité est sobrement exprimée en versets, comme autant de flashes, et de flash-backs, brefs, concis, à quoi le caractère volontairement monocorde de l’expression confère paradoxalement une pesante et forte impressivité, dégageant la poignante atmosphère de mélancolie d’un quotidien qui reste continûment, physiquement, « réellement » partagé par le couple imaginaire, indissocié, que constituent toujours, par-delà la séparation, l’absent et sa partenaire.

On fait avec l’absent une drôle de paire on se vautre dans son vide on sent son impossible étreinte on entend ses paroles rassurantes ou tranchantes ange destructeur ou étoile filante dans le néant de nos voix.

Tourbière

Six poèmes de facture plus habituelle, compositions de distiques mettant en scène une femme marchant sous la pluie, dans le vent, vers l’océan, s’éloignant de la maison familiale, portant en elle le fruit d’une union qu’on devine méjugée, ou mal vécue, ou qui s’est mal terminée. Le personnage paraît animé par le désir de rompre avec ce qu’il laisse derrière lui. Le décor, triste, chagrin, froid, est en concordance avec l’action, le titre, « tourbière » donnant le ton. Ce qui est à venir, ce vers quoi elle va, s’exprime toutefois en opposition avec le présumé désastre du passé immédiat. Par-delà la brume ambiante, et en dépit de la tourbière qui pourrait embourber, la course se fait de plus en plus légère, et apparaît vers la mer régénératrice comme le halo d’un possible bonheur à retrouver :

Ce n’est pas la honte

qui la fait fuir

mais la croyance

d’une aube nouvelle

pour celui qu’elle porte

sainte d’innocence

d’amour perdu

en une nuit

forte d’espérance

Une ferme noire

Personnage principal : la fermière, qui apprend l’advenue d’un cancer. Personnages adjuvants :

le fermier, qui souffre et pleure en cachette de la souffrance de sa femme,

les vaches.

Les détails poético-actantiels s’enchaînent ici sous une forme différente, en paragraphes compacts, mais le procédé narratif est le même : des flashes, des moments pris sur le vif, des instantanés, courts, décisifs, qui, dans un autre genre, pourraient être développés en autant de chapitres d’un roman. La brièveté des termes du récit, le choix de la segmentation séquentielle créent ici encore une atmosphère lourde, saisissante, forçant l’empathie, le lecteur prenant toute sa part de l’angoisse qu’éprouve le couple, contrastant avec la placidité des vaches exprimée récurremment par ce propos constatif :

Les vaches au champ la regardent passer. Paisibles.

De nouveau le poème s’achève, résolument optimiste, sur le refus, le déni de ce qui semble pourtant inéluctable :

Pleine d’espoir. Des cloches dans la tête. Quand l’herbe verdira elle conduira de nouveau les vaches au champ, sous les aboiements des chiens.

Dernier émoi

Cette quatrième partie présente sur chacune de ses trente pages un poème minimaliste. L’expression, syncopée, fragmentée, faite de ruptures syntaxiques, d’ellipses, est devenue plus ésotérique, bien que le lecteur soit à même d’appréhender la thématique globale qui semble tourner autour de l’envol libératoire, de la fin légère de l’histoire, du but de la trajectoire poétique, du dénouement des histoires évoquées dans les parties précédentes, comme si l’auteure s’était débarrassée tout au cours de l’écriture du fardeau de ses propres angoisses en jetant précédemment sur le papier les mots  exprimant celles de ses personnages. Le personnage, se fondant en ceux des trois premières parties, en effet, est alors la narratrice elle-même, alias l’auteure. Fin du discours plus ou moins narratif. Les phrases tronquées, les syntagmes isolés, les mots solitaires s’envolent et se dispersent en un souffle final, en un « dernier émoi ».

Personnage

de ta propre histoire

jamais écrite

et qui peine à vivre

[…]

Je lance mes mots

au ciel

ils retombent

en pluie d’or

Christine Hervé nous offre un ouvrage original dans la forme et le fond, dont la force est idéalement propre à provoquer chez le lecteur l’émotion poétique.


Philippe Jaffeux, De l’abeille au zèbre, Atelier de l’agneau, 26 pages, 14€


De l’abeille au zèbre anime la présentation de 499 noms d’animaux sur 26 pages.

Pas de numérotation des pages, pas de ponctuation mais à la place des espaces blancs suivis de majuscule pour rythmer le texte ou signaler la fin d’une phrase. Pas de paragraphes, le texte en un seul bloc occupe les pages impaires. Le nom de l’animal présenté est en gras.

On retrouve en ce livre, plusieurs éléments et références que l’auteur affectionne et interroge différemment malgré des contraintes fixées à l’avance comme les règles d’un jeu. Ces éléments sont les lettres comme plus petits éléments visibles de la construction de la phrase, particules inébranlables du système, noyaux du mot. On les ordonne comme les éléments chimiques dans le tableau de Mendelïev. Derrière la place que la lettre occupe, il y a un nombre non pas atomique mais celui qui correspond à sa position par rapport à celle qu’on lui a attribué de manière arbitraire sans doute dans l’alphabet. 

À ce rangement des lettres, correspond un agencement des mots et par extension celui des noms et des choses aux quelles ils se réfèrent.

L’abécédaire pour nous apprendre à lire et donc aussi à déchiffrer le monde assure une présence dans les livres que nous propose Philippe Jaffeux. Il y est volontiers fait allusion à l’apprentissage d’une langue, au décryptage de celle-ci, à ses traductions possibles, à ses miroitements.

À côté de cela et puisqu’il est question d’animaux, on songera aussi aux bestiaires du Moyen-Âge où l’animal passe souvent pour être inférieur à l’homme et porte en lui une symbolique au service de la foi chrétienne. Naturellement, De L’abeille au Zèbre donne un coup de pied dans la fourmilière.

« En littérature, un bestiaire désigne un manuscrit du Moyen Âge regroupant des fables et des moralités sur les « bêtes », animaux réels ou imaginaires. 1 « 

En écrivant ce mot « fourmilière » et en songeant aux bouleversements qu’introduit le livre de Jaffeux, me revient cette réflexion de Yukio Mishima dans « le soleil et l’acier » lue il y a plus de dix ans mais qui me marque encore toujours profondément lorsqu’il est question d’écriture:

« D’habitude, vient en premier le pilier de bois cru, puis les fourmis blanches qui s’en nourrissent. Mais en ce qui me concerne, les fourmis blanches étaient dès les commencements et le pilier de bois cru apparut sur le tard, déjà à demi rongé.

Que le lecteur ne m’en veuille pas de comparer mon métier à la fourmi blanche. En soi, tout art qui repose sur des mots utilise leur pouvoir de ronger – leur capacité corrosive – tout comme l’eau-forte dépend du pouvoir corosif de l’acide nitrique. Encore cette image n’est-elle pas tout à fait juste ; car le cuivre et l’acide nitrique qu’on emploie dans l’eau-forte sont à égalité, l’un et l’autre tirés de la nature, tandis que le rapport des mots à la réalité n’est pas celui de l’acide à la plaque. Ces mots sont le moyen de réduire la réalité en abstraction afin de la transmettre à notre raison, et leur pouvoir d’attaquer la réalité dissimule inéluctablement le danger latent que les mots soient eux aussi attaqués.« 

Divers abécédaires typiques : à gauche, un ancien, au milieu, un hornbook anglais plus tardif ; à droite un battledore en carton – Public domain, via Wikimedia Commons

Que dit Jaffeux? Quelque chose de similaire…

« Une fourmilière labyrinthique enterre l’agitation d’une ville désorientée Une colonie de fourmis ouvrières libère une terre occupée par des exploiteurs

plus loin

« Des termites administrent l’essence du bois avec la matière d’une destruction »

Les phrases présentent presque toujours une structure simple, les informations qu’elles portent en elles semblent univoques et accessibles. Les 499 phrases se rapportent chacune à un animal parfois imaginaire ou mythologique comme par exemple le chupacabra, le garuda, le griffon, éteint comme le dodo ou le diplodocus

L’animal est parfois une représentation de nous-même, de nos peurs, de nos comportements. Qu’est-ce qui distingue l’hominidé du primate? Ici aussi, l’auteur semble plaider pour une porosité des frontières. 

« Une veillée funèbre réunit des geais autour du cadavre d’un de leur semblable »

« La trace d’un hominidé conserve la nudité d’un primate dans un aveu de la neige »

Les textes qu’obtient Jaffeux grâce à une mystérieuse alchimie sont toujours à la limite des genres non seulement littéraires (poésie, aphorisme, axiome, adage) mais aussi artistiques comme si finalement, il ne s’agissait que d’une accumulation de signes, d’hiéroglyphes, le bloc texte devient une image et face à cette image s’impose le silence d’une page blanche. Comment faut-il lire? Que faut-il regarder de plus près?

La répétition des rythmes, la prolifération de repères qu’impose la liste des règles du jeu de l’écriture produit un effet presque hypnotique. Les phrases ne sont guère liées entre elles par une histoire, une seule, à raconter. Le texte est-il simplement une succession de propositions?

La lecture comme une mécanique qui reproduirait des évidences, qui impliquerait des allusions automatiques devient au contraire un un acte de conscience. Le lecteur se doit de participer activement sous peine de se laisser hypnotiser par la succession des phrases. Lire et écrire se rejoignent dans un jeu de reflets, deux miroirs se font face et se renvoient leurs images dans un espace qui se restreint tout en se reproduisant à l’infini. 

Face à l’arbitraire d’un monde normé, celui de l’écriture-lecture, Philippe Jaffeux oppose un autre monde tout aussi normé et en apparence tout aussi austère et calculé mais qui en réalité instaure failles et fissures. C’est dans ces décalages mesurés que se glisse l’impromptu. Le hasard magique de la poésie, celui de l’art. Finalement, je découvre que les livres de Jaffeux sont des manuels de liberté, Quelles que soient les restrictions que la vie nous impose, aussi dures et arbitraires soient-elles, on peut parfois trouver une parade et s’en libérer. 

Voici quelques unes des phrases du livre où incessamment les mots multiplient les sens imagés tout en référant strictement à l’aspect matériel, à la réalité tangible. Les mots comme petits cailloux blancs nous guidant au coeur des phrases, au coeur d’un creux.  On remarquera l’absence de pronoms personnels et allusion faite au Dadaïsme. 

« Philippe bride son étymologie avec un dada dompté par un cheval avant-gardiste »

 » Dada connaît notamment une rapide diffusion internationale. Il met en avant un esprit mutin et caustique, un jeu avec les convenances et les conventions, son rejet de la raison et de la logique, et il marque, avec son extravagance notoire, sa dérision pour les traditions et son art très engagé. » (…) « Les artistes Dada cherchaient à atteindre la plus grande liberté d’expression, en utilisant tout matériau et support possible. Ils avaient pour but de provoquer et d’amener le spectateur à réfléchir sur les fondements de la société.  «  1

Il y a dans les phrases de Jaffeux comme un goût de ready made. Elles semblent êtres des objets manufacturés derrière lesquels se cache l’artiste, sa volonté, sa puissante pensée contestataire.

« Le vide se retire d’une coquille choisie par la discrétion d’un bernard l’hermite »

« Un boa s’enroule autour d’un cou étouffé par une comparaison frivole »

« La voie lactée guide une constellation de bousiers qui nettoie une planète perdue »

« Le corps d’un cafard communie avec les idées noires de la sorcellerie »

« L’innocence divine d’une coccinelle métamorphose le bon dieu en une bête »

« La disparition d’un cougar augure celle d’une humanité dégénérée »

« Une menace flottante attache le noeud d’un tronc d’arbre à l’oeil d’un crocodile »

« L’élégance d’un signe joue avec une danse qui rend grâce au chant d’un cygne »

« Le dragon de Komodo terrasse chaque démon avec se véracité monstrueuse »

« Les bois d’un élan cachent les arbres emportés par le lieu d’une homonymie »


Georges DRANO, Le poème que je t’écris, La Rumeur libre, juillet 2023, 104 pages, 14€

(Nicole Drano-Stamberg, née en 1937, d’un père occitan et d’une mère autrichienne réfugiée dans le Sud de la France, était poète. Elle a partagé toute la vie de Georges Drano (1936), lui-même poète, vie ouverte et heureuse, marquée pourtant par la disparition précoce de leur fils, l’artiste Georges-Antoine Drano, en 1994. Après le décès de Nicole, à 86 ans, en juin 2023 – lié à un très rapide affaiblissement de son esprit – Georges publie cet hommage-récit de leurs dernières années)

Le poème que je t’écris
c’est un aller simple
Que dit-il à ma place
Que fait-il à la tienne  (p.51)

Quand on s’adresse à une morte (même avec plus de soixante ans de vie commune, une activité poétique et civile partagée, d’immenses efforts et peines toujours pacifiquement répartis), il n’y a, bien sûr, pas de retour. Ce qu’on lui écrit ne rejoindra personne; mais justement : le poème (au contraire de son auteur), lui non plus en un sens, ne vit pas, il est assez à côté de la vie pour dire quelque chose à celle qui est hors de la vie. Ce poème pourrait être celui d’un mort (d’ailleurs, il le sera bientôt), il irait pareil (et nous savons tous, ayant lu des poèmes d’auteurs morts, qu’ils n’ont pas besoin de vivre pour faire vivre quelque chose; ils s’y prennent autrement). C’est ce que dit ce « que fait-il à la tienne ?« . Un poème rejoint ce qui, en nous ou de nous, a pris la place de la vie; et il peut aller faire vivre quelque chose que sa destinataire ne peut plus directement entreprendre. Écrire ne fait pas lire les morts, ne les rend pas lecteurs, mais ne les rend pas seulement autrement lisibles ; il « fait » quelque chose « à la place » des morts. L’élégie est comme une initiative posthume, un retour à l’emploi des cendres : les esprits retravaillent, se tenant à nouveau les uns aux autres.

Tout passe sous le ciel transparent
Les ressemblances, les distinctions,
Les couronnes et les perles
Les longs récits les grands discours (p.79)

Mai 2023 : dernière visite à Frontignan (en présence de Gwenaëlle, Fannie, et bien sûr Georges). Nicole me regardait, ne me reconnaissait plus; ou plutôt, je lui étais familier, mais sans nom. Son regard bleu, à la fois intense et sans pression, semblait dire : »mon passé, lui, te connaît sûrement; mais je ne parcours plus bien, ou plus du tout, mon passé« . Son excuse allait sans dire, et c’est : « j’ai perdu la mémoire, non de toi en particulier – il n’y a d’ailleurs plus grand-monde de « particulier » pour moi – mais la mémoire du temps entier où je connaissais des gens« . C’est qu’à la fin, quand l’esprit ferme, on conçoit comme le nourrisson perçoit : sans sous-titres, à l’arrache, sans les bords, dans un feu d’artifice tiède où les personnes (et même les choses peut-être) vont à dos d’événements, dans une musique indistincte qui ne traverse plus le monde, mais qui est le seul monde. Le poète a alors été le familier de cet égarement, et comme le confident de ce silence

Entend-elle marcher derrière la porte
Elle écoute des pas et des appels
où elle ne peut s’appuyer
Le rideau écarté elle cherche
à prendre appui sur un paysage
qui s’éloigne où tant de mots jouent
leur envol sur les pages (p. 78

La nuit dans l’invisible
elle écoute le bruit des trains
poussant leur souffle contre le mur
Redoutant l’arrêt brutal
qui la hante (p.33)

Derrière la porte elle se retourne
pour savoir si ce sont
des pleurs ou des chants
qui l’ont arrêtée (p.96)

Sa désorientation d’alors la remettait-elle en cause ? (p.89). Non – ce que nous ne sommes plus conscients de faire appartient-il encore à quelqu’un ? Qui donc peut répondre de ce que nous ne comprenons plus être ou provoquer ? Les « proches », les proches seuls, qui respectent un esprit mort de son vivant, parce qu’ils respectent toutes les morts. On ne peut certes plus « s’appuyer » sur les arbres d’un oasis, ni bénéficier des ombres de son mirage, mais le réel est confié à d’autres mains, organisé par d’autres tempes. Le vivable qu’on ne peut plus créer nous est gracieusement offert (comme une pension d’après-conscience). Et l’invivable qu’on ne peut plus écarter, les proches aussi en font leur affaire. Un proche sait respecter notre porte béante, morte ou vive; c’est ce que devine le cerveau malade : l’offrande d’une vigilance par procuration, qui l’apaise, et peut, malgré tout, faire qu’

Elle prend sa place
sur le chemin de ronde
Elle avance avec
ce qui ne peut attendre
Elle se tient prête
à toute désobéissance  (p.17)

Que devient-on, s’interroge le poète, quand on ne fait plus que tomber, quand le monde même penche plus fort que nous,  est tout à sa pente ? L’irréversible reste, à sa façon, explorable; le chemin inconnu (constamment inconnu) se montre, à sa façon, accueillant (il a ses entrées en nous, peut-être pas toutes douloureuses ou ingrates); dans le non-sens croissant, un sens, peut-être, « remonte » à proportion (« Pas à pas tu remontes/ l’invisible trajet des mots dans les mots« ). Le temps où notre chant pouvait s’ouvrir en livre (p.30) revient dans le poème qu’on nous écrit. Cette « écriture » (comme c’est là sa fonction) habitue la parole au silence, comme la peinture habitue le regard à l’arrêt (bientôt) du film (du monde). Écrire, bien sûr, (p.32) séchera comme toute « encre », tombera comme toute « plume », se périmera comme tout « brouillon », mais, tant qu’on écrit, l’oeuvre en cours garde son avance sur la vie; même si celle-ci fond peu à peu, il y a encore de la présence, alors, devant ce qui a disparu ! Même pour les disparus, cette présence vaut et compte !

Il est possible qu’on se déplace
avec les mots qui nous projettent
en avant de nous-mêmes (p.53)

Alors, en tout cas autant qu’on peut « vivre en même/ temps que sa parole/ pour s’approcher/ de son éclat naturel » (p.99), la présence reprend du service :

Chaque jour c’est toi
qui apparais dans le vivant
désordre d’un paysage inconnu
Nous lui appartenons
quand l’escalier nous soulève
dans un tremblement de feuillages
À quoi voulons-nous échapper
alors que la porte prend la mesure
de nos bras ouverts (p.90)

La présence, même toute de douleur, « tente une sortie par notre voix » (p.83). Et la résolue et fière fidélité saura, en quelques mouvements exacts et denses, rejoindre la nature, s’infiltrer en son pays (Arboras, dans l’Hérault) et s’y disperser,  pour « réapparaître dans un poème » (p.38) :

« Construire un passage
avec une rambarde
au bord de l’abîme
Lever un clair de lune
où dorment les chiens
Cacher le poème
entre les pierres« 

Oui, dit cet admirable recueil, la femme aimée va mourir bientôt; mais tout le monde ira mourir bientôt. Et qu’elle ne puisse jamais lire ce poème importe moins que l’impossibilité bénie, qu’il a vécue, de l’écrire sans elle.

Carolyne Cannella, Obscur éclat, poèmes, éditions Unicité.


Le récent ouvrage – Obscur éclat –  de la poétesse et musicienne Carolyne Cannella nous révèle une personnalité fragile et attachante, « graine jetée au vent », qui cherche sa place dans un monde particulièrement difficile à déchiffrer mais dont elle se sent irrémédiablement proche, décidée à en découvrir toutes les beautés pour le rendre acceptable mais aussi et surtout, pour trouver l’accès aux mystères dont il s’est habillement revêtu.

Cette entreprise poétique, Carolyne Cannella la construit avec des mots simples qui sont, eux aussi, habillés de mystère. Il s’agit de discerner les choses les plus universelles à travers le prisme de la vie ordinaire, parfois la plus intime, et ainsi d’accéder aux valeurs authentiques de l’existence.

                      L’âme scintille, sourire dans les ténèbres

Parmi ces valeurs, la plus volatile, mais la plus essentielle à un heureux équilibre, c’est la liberté qui autorise l’errance de la pensée, le droit à la rêverie, à butiner les plus belles fleurs. C’est cette liberté que l’on retrouve ici dans les mots et leur délicieux vagabondage ainsi que dans le jaillissement des images dont le vol incontrôlable et caressant sème une poésie envoûtante tout au long de ce recueil.

La poésie de Carolyne Cannella est bien une alchimie secrète entre les mots et le mystère du monde.