Christian Tămaș, Le protecteur maudit, Ars Longa, 2023


Un nouveau roman de Christian Tămaș vient de sortir aux éditions Ars Longa, Le protecteur maudit. Son titre oxymorique suffit pour susciter la curiosité du lecteur. L’incipit nous fait découvrir le thème de prédilection de l’auteur celui du voyage, avec une nuance inhabituelle puisqu’il s’agit de découvrir après le choc d’un accident, le mental d’un personnage. Les glissements du réel dans l’irréel et dans le fantastique onirique donnent au récit une structure de labyrinthe.

En effet, il est question d’un voyage de nuit en voiture de deux amis,Georges et Pierre vers Paris. De l’aventure et du mystère, l’auteur en offre pleinement au lecteur. Le voyage réel n’est qu’un prétexte pour nous porter ailleurs, dans le dédale mental d’un personnage traumatisé, plongé dans le coma. 

Le lecteur est  mis en face d’un récit compliqué, difficile à démêler, car l’auteur y  superpose temps, personnages, identités, leur vécu. On découvre graduellement  les aïeuls de Georges, un architecte qui remonte vers Paris, après une soirée passée chez madame Delmar. Celle-ci avait fait l’arbre généalogique de son nom, Lamotte, remontant au temps des croisades et lui en avait parlé sans être prise au sérieux.

Le voyage est brusquement interrompu par une collision avec un motard qui fait sortir la voiture de l’autoroute.  C’est l’instant où les deux voyageurs  plongent dans l’irréel, se retrouvent dans une forêt bizarre, immobile, où le temps s’arrête, le moteur de la voiture aussi, Pierre disparaît sans traces et Georges a un nouvel accident. À la suite d’une brusque chute dans un bois irréel par son aspect, son corps semble se disloquer de sa tête et il est entraîné dans les plus bizarres aventures par des personnages tout aussi étranges. C’est comme un voyage de rêve en rêve, dans le temps et dans l’espace où il rencontre des gens qui lui semblent connus, qui lui donne un sentiment de déjà-vu, mais sans se rappeler leur identité. 

Le lecteur est emporté dans d’autres époques où Georges rencontre l’esprit de ses ancêtres et vit une séquence de leur vie, celle où chacun avait subi le choc d’un accident : le comte de La Motte, une chute de cheval a causé sa mort, le colonel de La Motte a été décapité par la lame d’un sabre, le baron de la Motte etc.

Plus on avance dans le récit, plus on comprend qu’il s’agit d’une régression dans le temps, d’un délire onirique du personnage. Se mélangent des séquences  du passé et du présent, avec de brefs instants de réveil et de lucidité pour succomber ensuite dans l’inconscient. La chute, l’accident, le choc, la mort des personnages relient les séquences irréelles vécues par Georges, spectateur des morts violentes de ses ancêtres  pendant l’hypnose à laquelle il est soumis par son psychiatre. 

En effet, plusieurs accidents ont lieu en des temps et des lieux apparemment différents: la chute de Georges dans la forêt, la chute de cheval du compte de La Motte dans la même forêt mais à une autre époque, la chute du colonel de La Motte lors d’une bataille d’un autre siècle, l’accident de moto responsable de la mort de sa  bien-aimée Margo quand Georges était adolescent. À chaque fois, le personnage se retrouve dans un lieu étrange, rencontre des personnages bizarres, confond les réalités superposées et est terrorisé par un regard perçant, inhumain, invisible au début, mais qui le glace comme le froid de la mort. Une voix de l’intérieur de son cerveau le pousse à avancer vers les espaces clos de vieux châteaux, à l’aspect de caveau, à voir des scènes violentes de batailles médiévales, décrites en détail, comme prises sur le vif par le romancier, à sentir chaque fois la terreur et la mort le pénétrer. Il est partout, au milieu des paysages et des événements effrayants, voit et sent comme dans un film en 3D, dans un délire onirique que seul le docteur commence à démêler.

Sa douleur affreuse à la tête, la pression sur le crâne, la sensation de vertige et d’être aspiré par un tourbillon dans un gouffre noir, le jet de lumière brillante qui jaillit et s’éteint dans son cerveau, son sommeil prolongé, la voix vibrante de sa tête, ses confusions aux brefs réveils font comprendre que le personnage a subi une commotion pendant la chute, qu’il est plongé dans le délire de ses visions, transporté dans  l’irréel. 

Le lecteur se trouve en face d’un  récit  compliqué, suit le personnage dans son labyrinthe mental, assiste à des scènes invraisemblables qui semblent si réelles sous le pinceau descriptif du romancier. Quand on essaie d’éclaircir le mélange d’images, de démêler le réel de l’irréel, on devine peu à peu la cause de la mort des ancêtres du protagoniste: un bijou de famille étrange, porté par chacun à l’instant fatal, un talisman à tête de dragon, aux yeux pénétrants. 

Le psychiatre qui soigne le malade inconscient n’est pas à son premier cas de ce genre. Il tente une expérience dangereuse pour lui, similaire dans les autres romans de Christian Tămaș Le chevalier noir (2019) et Un nom sur le sable (2021). Il veut découvrir la racine du mal causé par le talisman maléfique à ceux qui le portaient. Il tente de pénétrer dans le cerveau de son patient, le suivre dans sa régression dans le temps, voir avec lui son passé le plus éloigné pour comprendre le rôle du talisman dans la mort des personnages au fil des siècles. Une fois la cause du mal identifiée, il tentera de l’éliminer pour sauver la vie de son patient. Mais le transfert de personnalité sous l’hypnose risque de faire périr docteur et patient. Pour sauver Georges, le psychiatre a besoin du talisman, trouvé par sa femme, Hélène, parmi ses objets après son accident. Elle lui révèle la malédiction supposée de cet objet porteur de malheur sur la famille de son mari. 

La présence du bizarre talisman sur son bureau provoque au docteur des hallucinations pareilles à celles de son patient. C’est ainsi qu’il assiste à un étrange jeu de cartes dans un vieux château. Autour d’une table sont réunis les esprits des personnages décédés à cause du bijou fatal à la tête de dragon. Ils revivent chacun l’épisode de leur mort sous les yeux effrayés de Georges obligé à y participer. Le lecteur découvre le rôle paradoxal du talisman dans la vision d’un effrayant événement historique qui s’est produit au 13-e siècle dans  le château forteresse de Montségur: la résistance des cathares sous le siège de l’armée du roi qui voulait les obliger à abandonner leur foi pour passer au catholicisme, leur  trahison par le baron de La Motte, un aïeul de Georges de Lamotte, la mort atroce des cathares survivants brûlés vifs sur le bûcher, le vol du talisman protecteur à la tête de dragon porté par leur prêtre Jean d’Albi, la malédiction proférée par celui-ci sur le baron voleur et traître et sur ses successeurs. 

Le psychiatre découvre le secret du talisman: il était protecteur avant l’horreur de Montségur, mais il sera investi de malheur par Jean d’Albi pendant sa mort terrifiante dans les flammes du bûcher sur le baron, sa famille et ceux qui le porteront. On comprend à ce moment que le regard perçant qui hante Georges dans son délire onirique et la voix de sa tête le poussant vers des visions effrayantes appartiennent à ce personnage historique, dont le spectre l’accompagne dans sa régression temporelle avec son frisson glacial de la mort. Ce sont lui et le talisman la clé vers la guérison de son patient par un retour en arrière dans ce temps-là.               

Le romancier réussit à merveille à faire comprendre au lecteur un cas compliqué de psychiatrie sans faire appel à des termes de médecine, uniquement par la narration, évidemment difficile à démêler à cause de la superposition de temps, lieux, identités dans l’exploration du labyrinthe mental de son protagoniste. Il réunit avec un talent narratif à envier des connaissances historiques, psychologiques, psychiatriques, mythologiques dans un récit épais, fragmenté, syncopé, hallucinatoire. L’auteur conduit graduellement, à main de maître vers la fin, tout en gardant le mystère tout au long de sa ténébreuse histoire. Il sème partout des indices afin de mettre le lecteur à l’épreuve dans son aventure d’éclairage de la trame habilement imaginée et rendue dans un langage adéquat aux épisodes historiques évoqués, avec une prédilection évidente pour les batailles et la description des châteaux médiévaux et de leurs parages.

Philippe VEYRUNES, «AFFAIRES DE FAMILLE», Nouvelles – Ed. Les Presses Littéraires- Prix 20 euros


                                   

Un règlement de compte sur relents de nazisme; des parricides croisés de petits commerçants frustrés à l’éducation stricte; des transports amoureux en montgolfière; l’héritage d’un malfrat notoire, »oncle d’Amérique » corse; un jeune appelé qui échappe au S.T.O. mais pas à la foire aux bestiaux; sans compter un grand questionnement au sujet des colonies françaises avec des conclusions claires qui tiennent vraiment lieu de principe:  »L’enfer, c’est d’avoir perdu l’espoir…ou de ne plus pouvoir se regarder en face dans le miroir » Huit histoires détaillées, précises, menées tambour battant vers leur chute inattendue.

L’ensemble de l’oeuvre baigne dans un milieu plutôt bourgeois ( bien illustré par les deux reproductions de peinture en couverture: »Portrait de famille » par Peder  Severin Kroyer, et  »La famille Bellelli » d’Edgard Degas; et partout des repères nombreux nous rappelant la Provence, entre Hérault et Gard, ce qui n’empêche pas une sorte de proximité de vue avec nos classiques de la comédie humaine plus parisienne de Balzac, et parfois l’ambiance des Rougon-Macquart de Zola. Tous deux excellents peintres de types marqués, conteurs de drames, archéologues d’intérieur, enregistreurs du bien et du mal, le tout peint avec sobriété et force.

Philippe Veyrunes excelle dans la description précise et rapide tant des lieux que des personnages:

 »La secrétaire, une trentenaire rousse au maquillage outrancier…( p.94: Mon oncle d’Amérique)

-Saperlipopette! S’exclame le gros homme avec une moue de dégoût qui accentua ses bajoues »(p.51: Question de régime)

 »des yeux durs, des sourcils épais et des lèvres fines habillaient de sévérité son visage rond »( p.13: Un héros encombrant)

Originalité du thème de chaque nouvelle, présentation soignée des héros et des situations, narration nette et précise qui n’exclut pas la poésie, sans lyrisme, mais avec un fort pouvoir de partage:

 »La tramontane avait lavé le ciel et les étoiles s’aiguisaient au froid de décembre ( p.171)

 Rappelons que l’auteur est Prix de Poésie Paul Verlaine 2001 de l’Académie Française pour son recueil :  »Les voleurs d’arc en ciel ‘‘ 

On le voit, « AFFAIRES DE FAMILLES » est un livre riche, vivant, qui nous concerne par sa précision psychologique et son fort pouvoir de mimétisme réveillant des souvenirs personnels dont la chute demeure inattendue… à l’image de la vie.


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Marc GUTLERNER – Poésies – & Carine GUTLERNER – Dessins – Editions L’Harmattan – aga –  format 21×29,7- nombre de pages 60 – 4 -ème trimestre 2023   


Voici quelques années déjà que je connais Carine Gutlerner. C’est au cours d’un récital en l’église Saint Merry que j’ai croisé son chemin. Signe prédestiné, le hasard n’existant pas ! À ce propos je me souviens d’une interprétation magistrale d’une certaine « Appassionata » de Beethoven, qui me laissa pantois. Je fus littéralement transporté, jusqu’aux larmes.

Au terme de ce récital je voulu absolument me procurer un ou plusieurs CD de Carine Gutlerner cette pianiste virtuose. Je n’ai pas résisté de lui dire combien son récital m’avait bouleversé et combien son jeu musical la métamorphosait, comme une sorte d’extase rayonnante, une transcendance, une illumination.

Pour connaitre la merveilleuse pianiste je ne connaissais pas la dessinatrice et plasticienne, car Carine Gutlerner est très discrète à ce propos..

Puis un jour je fus invité chez elle, véritable ilot de paix et de création. Ancienne maison de Django Reinhardt.  Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir une œuvre graphique allant du format raisin au très grand format. L’œuvre était digne des meilleurs plasticiens. Puis j’ai découvert aussi son livre d’art où était représenté un certain nombre de ses œuvres.

Face à une semblable œuvre j’ai pris l’initiative de constituer un dossier pour le présenter au Cénacle européen des Arts et des lettres fondé par Léopold Sédar Senghor dont je suis vice-président, pour le prix Botticelli, qui lui a été attribué à la majorité. Mais revenons à notre recueil.

Je connaissais donc la pianiste, la compositrice, mais pas la dessinatrice, ce qui fut une révélation. Le trait puissant, précis, révèle toute la force intérieure de ses sujets qui sont le plus souvent des éléments humains en majorité des portraits, l’art de saisir l’âme et l’esprit subtil. Traduire l’indicible.

Ne vous attendez pas à des portraits de complaisance, ni des portraits mondains, mais plus précisément à des portraits de l’intime estompé, cri de l’intérieur poignant de vérité. Toutes les douleurs, tous les cris de l’humanité sont là, puissants comme le cri terrifiant d’Edvard Munch.

Mais le cri plus bouleversant encore, celui du silence de Zoran Music rescapé in extremis des camps de la mort. Cri mémoire, pour ceux qui comme Zoran Music le disait avec clairvoyance : « Nous ne sommes pas les derniers » car en effet, triste est de constater que l’histoire n’a pas de mémoire.

L’œuvre de Carine Gutlerner se veut témoignage, pas un plaidoyer, moins encore une litanie, mais simplement un rappel au bon sens, à l’humain, à la sagesse, comme pour dire : « Non ! Il ne faut pas que ça recommence, halte à l’infamie. »  

Au regard des circonstances actuelles, des bruits de bottes et du grognement des chars, il me semble qu’aujourd’hui cette précaution soit des plus judicieuses et des plus incertaines.

Attention prudence, lorsque l’obscurantisme revient, l’anéantissement n’est pas loin ! Les pogromes non plus. Un peuple faisant l’autodafé de ses livres, est un peuple en voie de disparition.

Cet ouvrage jumelé de Carine Gutlerner et de Marc Gutlerner est celui de deux artistes oscillant entre fusion et confrontation, opposition et confession. Deux esprits acérés, deux « flammes jumelles. »  

Nous sommes les témoins d’une fratrie des plus talentueuses où l’art, l’expression et la sensibilité sont à tous les degrés.

Bien que ne se considérant pas pour un poète, Marc Gutlerner avait une noble conception de la poésie qu’il portait en ses plus hautes cimes, tel un acte incarné ou sacralisé.

La poésie est pour lui une véritable incantation, dont nous n’aurions pas pu trouver mieux pour l’illustrer que les remarquables encres de chine de Carine Gutlerner s’offrant au monde bras ouverts dans l’accueil le plus intense du verbe. Signe imparable de la force absolue de ce duo lié dans la fraternité.

La vie est un grand spectacle, la commedia dell’arte, une foire aux vanités permanente, une insondable bouffonnerie dont Marc Gutlerner avait parfaitement conscience, lui dont l’esprit était tendu comme une corde de violon. Poète de l’extrême, artiste torturé : « qui pour l’art pourrait crever. » et pour qui : « chaque syllabe est un murmure du cœur. »      

Puisse ce jumelage graphique et poétique, vous faire prendre conscience que l’art c’est avant tout revendiquer son besoin d’amour, d’humanisme, c’est respecter la vie sous toutes ses facettes, c’est oser encore croire en l’homme, c’est tendre vers son devenir lumineux, loin des aveuglements sectaires, des régressions radicalisées et des ignorances obscurantistes.

« La poésie c’est ne plus subir l’hypocrisie. » Tel est le crédo de Carine et de Marc.

Gérard Le Goff, Les chercheurs d’or Hommages «À la manière de», Ed. Stellamaris, 155 p., 4e trim. 2023, ISBN 2-36868-828-1

Gérard Le Goff, Les chercheurs d’or Hommages «À la manière de», Ed. Stellamaris, 155 p., 4e trim. 2023, ISBN 2-36868-828-1


Simple amusette ? Variations sur un thème, à l’instar de celles que pratiquent parfois les compositeurs ? Le Goff demande d’emblée pardon au lecteur, aux grands lettrés qui pourraient se montrer sourcilleux face à sa démarche. C’est que son livre est pour le moins original : écriture « à la manière de » pour une bonne cinquantaine d’auteurs français ou francophones des XIXe et XXe siècle. Tous disparus car je ne souhaite pas déranger les vivants, sachant toutefois combien la parole des morts nous permet souvent d’exister. Prudence et fascination devant l’écrit, de la part de l’auteur ! Nous passons de Charles Baudelaire à Henri Michaux, d’Arthur Rimbaud à Andrée Chédid, de Blaise Cendrars à Georges Perros. Le portrait de chacun est tout d’abord habilement dessiné par Le Goff et flanqué d’une vraie citation.

Rassurons-nous : on sent en tous points l’amour de la littérature, l’admiration pour ces auteurs majeurs, le respect. Les textes originaux de Le Goff, miment de gré à gré le style de ces seigneurs du Verbe. Affirmation enjouée mais discrète de la culture face à l’inculture rampante actuelle. Les formes sont diverses. Tour à tour un savoureux poème de Maurice Fombeure, une soi-disant lettre d’Antonin Artaud à son psychiatre, une pseudo-interview avec Louis Aragon ou René Char, une rencontre putative avec Yves Bonnefois, une missive que Philippe Jaccottet ne recevra jamais.

Le ton est amusé, avec un zeste d’humour, la relation est amicale mais humble face aux éléphants. On admire l’éclectisme de l’auteur, son agilité d’esprit, sa faculté de changer de style pour mimer les grands écrivains. Un exemple pour l’incontournable et ombrageux Victor Hugo :

L’orage accourt depuis l’horizon de l’autre monde,

Bouscule ses cohortes démentes, ses démons immondes

Qui prirent forme dans les amas de nuages gris (…)

On est effectivement dans le style du maître romantique…

Ou bien Valéry Larbaud dans un Orient-Express plus vrai que nature :

Emmène-moi,

Avec pour seul titre de transport mon rêve,

Ô Compagnie Internationale des Wagons-Lits !

Je sais les plafonds en cuir de Cordoue,

Le velours italien tendu aux embrasures

Les luminaires et la pâte de verre bleutée de Lalique (…)

Et, devant les châteaux imprenables qui passent, imperturbables devant les fenêtres du train :

Ces forteresses aux serres de pierre

Crispées sur les crêtes, hérissées,

Qui semblent défier les nuages (…)

Nous reconnaissons Gérard Le Goff poète dans l’âme. Le classement de cet ensemble de textes « à la » n’est ni chronologique, ni thématique et ne suit pas la logique alphabétique des patronymes. L’ensemble n’est ni une supercherie littéraire, ni une compilation présomptueuse. Le Goff s’amuse et nous amuse. L’on sent que l’auteur a une réelle proximité avec ses aînés, les chercheurs d’or (joli concept en référence à l’épitaphe inscrite sur la tombe d’André Breton), les chercheurs de mots et d’idées de la littérature française. À l’unisson, tous ont les mains dans la rivière, les pieds dans la glaise, à l’affût de pépites.

Et si Gérard Le Goff était, à l’instar de ses pères spirituels, lui-même un orpailleur ?

Patrick Hellin, Terres levées, poésies, Éditions Traversées, 67 pages, 20€


« Terres levées » pourrait être une allusion comme l’auteur nous le suggère p 29, à la pâte à pain qu’on fait lever avant de la reprendre, de la pétrir à nouveau et de l’enfourner. « Terres levées » matière mole, malléable de laquelle on tire poteries. « Terres levées » paysages qui se révoltent. 

Terres labourées, récoltes terminées, mort de toutes les saisons sauf de l’hiver. Les premiers quatrains en quatre mouvements seraient comme les quatre saisons mais l’on sent qu’à travers les vers de Patrick Hellin, le temps ne passe pas, l’été brille de quelques éclats, le printemps remue à peine l’espoir. L’automne pluvieux et l’hiver s’éternisent.

Seul vers la plaine nue
Les mots n’ont plus d’écorce
C’est un sel froid
D’une sève morte s’élève un chant

L’humeur humaine a ses saisons et je sais combien les champs bruineux, vidés, visités par les cris de quelques volatiles noirs peuvent révéler à l’homme sa solitude, sa finitude, l’absurdité de sa vie. Les terres levées bouchent l’horizon. La dépression cette folie inversée gagne par capillarité l’être entier. Pour s’en sortir, il faut accéder à la lucidité, s’agripper au réel. C’est ce à quoi nous invitent les textes de Patrick Hellin.

Tu observes sa fuite
Son échappée, la route
De tes pas, ton allure
Tu te cramponnes à ses ravins 

C’est un espace affranchi d’ombres et de lumières
Il y brûle des soleils factices
Un noeud de lisières, de rameaux et d’oranges
On y sème les sources qui avalent le ciel

On aura compris que le chemin sera difficile, jalonné d’obstacles qu’on contourne ou affronte avec obstination. 

Les saisons sont étroites
Celle où je vis
En équilibre sur le rétréci
Et l’éveil se vêt de sommeil

À quoi se rattacher?
Écoute le silence des mots
L’écho de l’instant

La poésie, l’écriture a-t-elle un rôle à jouer dans notre quête à être?

Dans tes yeux qui s’affament d’oubli
Le geste du sourcier
Qui cherche le néant
Et ce qui en sa cendre lui survit

À cette « cendre » répond à la page suivante comme en un miroir le mot « pollen »

Ce sont des ombres ailées
Le pollen de demain
Et la poussière des choses

Valerius De Saedeleer- Vóór de lente-olieverf op doek-tussen 1905 en 1941

La poésie de Patrick Hellin fait grand usage des métaphores se rapportant à la nature, aux saisons, à la terre. Les tableaux proposés ressemblent à ceux qui ont bercés mon enfance. Je pense aux paysages hivernaux de Valerius De Saedeleer  ou ceux d’Albert Saverijs. Je regardais les tableaux sans trop comprendre ce qu’ils avaient de sombre et d’éclairant à la fois, ces paysages hivernaux, ces champs d’automne. Plus tard, j’ai compris comment cette grisaille, cette lumière de reflets et d’éclats de miroir caractérisent une position intermédiaire, faite de compromis, jalonnée de quêtes contre l’extrême noirceur. Position d’équilibre. Rien ne semble acquis pour toujours, il faut sans cesse vouloir reconstruire sans pour autant partir de rien.

Albert Saverys (1886-1964)
Paysage hivernal sur la Lys Huile sur toile Signée en bas à gauche H_63 cm L_78 cm

Sur la crête sombre
Figé à la limite
Des ombres et de la lumière
Ce solitaire est nu

L’immobilité tombe du ciel, étreint la terre
Le gel encore a saisi les labours
Un peu de givre accompagne
Leur houle

Dans le ciel mat, l’écho d’un oiseau noir
L’attente et le suspens se couvrent
De nuit. Une vague de terre court vers
Le ciel, ombres et lumières figées

Elle est solitude, monodie du temps
Ce qui parle en costume d’infini
Immobile aussi
Dans les cercles du soir

Où le ciel est un creux que les mots ne peuvent combler

Voilà  le poème que j’ai choisi comme étant le plus représentatif de ce très beau livre des éditions Traversées. En couverture, on admira l’illustration « Le messager » signée Jean Dutour. La mise en page raffinée due à Patrice Breno assure une belle lisibilité à l’ensemble des textes.