Mouztic d’Emmanuelle Eeckhout, Ed. École des Loisirs, collection Pastel, mars 2013. 28 pages, 10 €.

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  • Mouztic d’Emmanuelle Eeckhout, Ed. École des Loisirs, collection Pastel, mars 2013. 28 pages, 10 €.

 

 

Voilà un album plein de tendresse et de malice qui fleure bon le printemps avec ses couleurs vives. L’auteur en est également l’illustratrice. Mouztic est une petite moustique d’un beau vert pomme, qui a beaucoup d’imagination car elle lit beaucoup de livres et tout le monde sait que lire beaucoup de livres, non seulement ça rend beau et intelligent, mais ça ouvre aussi et surtout, les grands tiroirs de l’imaginaire que chacun a dans sa tête. Seulement voilà, si les livres nourrissent bien le cœur et la tête, le ventre lui a besoin de nourriture un peu plus terrestre, et la petite Mouztic va devoir quitter le cœur d’une superbe et confortable fleur pour aller chercher pitance. Prêts pour l’envol ? Nous suivons Mouztic, dont les lunettes lui donnent un air d’intellectuelle aviatrice, jusqu’au pied, c’est le cas de le dire, de merveilleux ronds et à croquer petits gros orteils, qui semblent somnoler à côté d’un joli ballon. Voilà un déélizieux repas en perspective quand zoudain une énooooorme main très effrayante se précipite, doigt en avant, sur la minuscule Mouztic ! Va-t-elle ze faire ratatiner ? Mais non, rappelez-vous, Mouztic a beaucoup d’imazination, cela dit on ne va pas tout vous dire, pour connaître la zuite, il faut lire ce zoli petit livre, drôle et rigolo, zi, zi, avec des zillustrations vraiment très, très zolies de fleur bien rouge, d’herbe bien verte et d’un petit garçon qui pour une fois est le géant de l’histoire. Grâce à ce livre, les enfants apprendront que l’on peut s’amuser avec la langue, inventer celle des moustiques, juste en changeant quelques lettres et comprendre tout aussi bien ce qui nous est raconté. Cela peut donner des idées pour inventer d’autres langues, par exemple celle du ssssssssssssserpent ou du chmiaouuu ou du ro-bo-t, bref, avoir comme la petite Mouztic beaucoup, beaucoup d’imazination !

 

©Cathy Garcia

 

 

Emmanuelle Eeckhout

Emmanuelle Eeckhout

 


Emmanuelle Eeckhout, née en 1976 à Charleroi, en Belgique, dessine depuis toute petite sur le moindre morceau de papier trouvé. Après des études d’illustration à l’Institut Saint-Luc de Bruxelles, elle travaille dans une bibliothèque publique, section jeunesse, ce qui lui permet de regarder un nombre impressionnant d’ouvrages. Emmanuelle Eeckhout a reçu le prix SCAM Illustration/ Littérature jeunesse 2009 à la Foire du livre de Bruxelles.

Sérénade/André Doms ; postface de Pierre Tréfois ; peintures d’Irène Philips ; Paris : L’herbe qui tremble, 2013.

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  • Sérénade/André Doms ; postface de Pierre Tréfois ; peintures d’Irène Philips ; Paris : L’herbe qui tremble, 2013.

Dans ce recueil composé de quatre chants (Ur, Frontières, Fétiches, Eloge), Doms s’ouvre aux risques du temps recomposé et travaille à une désaffectation du moi dans le but de faire un avec un monde authentique parce que rendu à ses structures originelles. Glorifiant une vie primitive en harmonie avec les exigences de la nature (une nature gouvernée par ses propres lois et dénuée d’artifices), il se sert des mots du poème pour s’ouvrir à la vie et se prolonger dans tous les sens et à tous les temps…

Ai-je vécu en retard ? Lent à parler, à aimer, même à recenser le voyage. Si j’ai fui mes chances, va savoir, ou failli à ma statue ! Un rythme, temps, contretemps, m’a mûri à sa guise, à son heure le cœur me dicte avec qui m’accomplir. Et je ressens aussitôt que le solstice inverse le sang, m’inonde l’œil de lumière étale. Autre lieu non lieu natal. Insaisissable lisière.

Car pour le poète, être limité, « fini » ne veut pas dire s’interdire toute expansion ; certes, il subsiste des bornes infranchissables mais il y en a qu’il est possible et parfois légitime d’outrepasser (sans engagement existentiel, la liberté n’est rien). Ainsi, faisant l’éloge de tout ce qui passe et sans nom demeure, le poète « décroche » tant avec les vérités universelles qui dictent nos conduites qu’avec tout ce qui saccage la vie. Mieux, il n’hésite pas à fustiger ceux qui s’enferment dans la peur, la haine voire la bêtise de leur réalité seconde et ne se réconcilient jamais avec leur réalité première, avec ce monde qui vit en eux, qui est leur vie même (mais si loin des modes et tapages médiatiques !)…

D’une certaine manière, on peut affirmer qu’André Doms comme Irène Philips, s’emploient ici à vaincre l’image au profit de la richesse du réel ; l’enjeu étant pour eux de permettre aux yeux de toucher aux sens et au sens de la vie ; l’enjeu étant pour eux de donner du volume mental à l’insaisissable vérité de l’être ; l’enjeu étant pour eux de glisser, malgré tout, dans la joie d’une vie où crépite l’impatience d’aimer.

Indissociables, voyeurs et voyageurs, ensemble en l’amour friable des choses, en leurs saveurs. Mais l’œil n’est pas le seul qui secoue, suscite la transhumance, d’alpage en aval d’être. Bonheur à se surprendre, à tâcher moins d’engranger que d’affiner senteurs et cadences. Changer d’angle, un peu, l’ombre de ton visage m’illumine mieux. Je ne voyage ainsi qu’en nos yeux.

©Chronique de Pierre Schroven

A l’heure grise : Poèmes/Jean-Louis Bernard ; illustrations de Anne Vocanson ; Saint Haon-le-Châtel : Atelier de reliure Paysage Nuage Voyage, 2013(sous les bons auspices de l’Ecritoire d’Estieugues).

 

  • A l’heure grise :Poèmes/Jean-Louis Bernard; illustrations de Anne Vocanson ; Saint Haon-le-Châtel : Atelier de reliure Paysage Nuage Voyage, 2013(sous les bons auspices de l’Ecritoire d’Estieugues).

Dans ce livre, Jean-Louis Bernard médite la liberté et cherche à donner des ailes à une vie qui ne va pas de soi. Ici, chaque poème est un lieu de questionnement susceptible de piéger les vérités universelles qui formatent nos vies ; ici, chaque poème semble colporter la nouvelle de notre mutation constante et être en quête d’un temps où s’arrimerait « hors vue » le lieu de l’Etre.

J’écris un lai d’aube et de sel

pour qu’aux marches de souvenance

demeure l’innommé du signe

et du temps…

Né à Biarritz mais résidant à Grenoble, Jean-Louis Bernard est un de ces poètes chez qui vie et poésie se confondent (la poésie est l’absolu réel, qui existe indépendamment de toutes conditions/Novalis) ; pour lui, c’est dans l’instant que réside la clé permettant d’ouvrir les portes d’un regard susceptible de donner du jeu au possible d’un monde en représentation (Ce qui passe pour réel ne devient poésie que par la force brisante du regard) et de laisser pénétrer dans nos yeux, la promesse d’un devenir autre.

Bref, dans ce livre « porté » par les remarquables illustrations d’Anne Vocanson, le poète développe une force d’énigme susceptible de nous aider à fuir les évidences qui nous sont offertes et à approcher le monde dans sa dimension merveilleuse et secrète.

A tous les silences

que nous ne savons pas

je lègue

des chemins distordus

des étreintes anciennes

merci

aux brindilles et aux pierres

aux fantômes qui nous invoquent

et aussi à l’océan

demeure impavide

le mystère

il y aura toujours

ce tremblement d’oubli

dans la nuit incertaine

l’horizon narrera

le même rêve

déchiré aux épines de l’aube

peu importe les augures

tout se tient là

sur le chemin des chansons grises

©Chronique de Pierre Schroven

 

Nicole Caligaris, Pierre Le Pillouër, « L’Expérience D », L’arbre à Paroles, Maison de La Poésie, Amay (Belgique), 10 €, 76 pages.

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  • Nicole Caligaris, Pierre Le Pillouër, « L’Expérience D« , L’arbre à Paroles, Maison de La Poésie, Amay (Belgique), 10 €, 76 pages.

« L’Expérience D » est une expérience réciproque, amoebée. Les deux auteurs en un pacte d’alliance ouvrent l’individualité de leur écriture à l’altérité. Les textes s’imbriquent, s’enveloppent l’un l’autre pour mieux se développer. Un auteur écrit parce que l’autre vient de lui proposer une « adresse ». Il s’agit alors de répondre à son attente loin de toute pose. Par cet entretien particulier chaque auteur remise son ego.

« Amené très bas

là où luit le dessus rond de son trésor ».

Il fait quelques pas dans les mots de son alter-ego ou si l’on préfère et comme l’écrit Pierre Le Pillouer : Il « fait quelques passages au milieu de (cette) danse ». Cela ressemble à un tango verbal. Tout y est permis puisque dès la page d’ouverture les deux auteurs se sont accordés sur la conduite à tenir.

On peut la définir comme une expérience de la périphérie de l’amour. Elle se nourrit non seulement des sentiments éprouvés mais de l’émotion suscitée par la lecture de Lautréamont et de Claudel, l’écoute de Bach ou de Monk. Dans cette communion hérétique une hostie mystérieuse se met parfois à saigner comme dans certains dessins du Moyen-âge. A cela une raison très simple : suivant l’injonction de Nicole Caligaris le « Nolo. Renoncer à la motricité » est remplacé par le « Volo. Epouser le bon vouloir du temps ». Si bien que le je solo inhérent à la poésie trouve par ce transport poétique une entrée différente : lorsqu’une des voix comme Phénix meurt, l’autre renaît dans la parole provisoirement abandonnée.

©Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Les semelles rouges, roman de Nicole Hardouin. Ed. L’Harmattan, 2013

  • Les semelles rouges, roman de Nicole Hardouin. Ed. L’Harmattan, 2013

Décrocher les masques. Voilà bien le parcours que Nicole Hardouin nous propose pour un roman à la fois poétique par sa plume et psychologique par son contenu.

Roman poétique : l’expression est-elle appropriée ? Ne pensez pas au Roman de la Rose. Et surtout pas à un roman à l’eau de rose, vous seriez à l’opposé de la réalité. Car, au fond, quelle est la différence entre un roman de gare, genre Série rose et des ouvrages en prose serrée, tels Les Misérables d’Hugo, Madame Bovary de Flaubert ou Le nœud de vipères de Mauriac ? La force de l’intrigue, la puissance des personnages, certes, mais surtout leur style : c’est bien la qualité, la densité de l’écriture, le cisèlement de la phrase qui donnent force à telle ou telle écriture. Comme on détecte du Caravage, du Cézanne ou du Dali, l’on identifie à chaque page la patte d’un Zola ou celle d’un Camus. Voilà pour les génies. Or, ce chaudron des mots où se retrouvent images et silences, métaphores, syncopes, symboles, raccourcis, oxymores et autres outils du forgeron, ce foyer où se retrouve en flammes et en cendres la substance même de ce que l’on appelle littérature, ce langage à l’intérieur du langage n’est-il précisément de nature intimement artistique, je veux dire poétique ? On clame ici et là que la poésie est morte. Ouvrons les yeux : elle se cache, entre autres, dans toute prose de qualité, car c’est elle-même qui en donne l’épaisseur, le relief, le fumet, la saveur, la signature, j’allais dire la génétique. De fait, ces Semelles rouges sont brûlot, condensé de secrets, douloureuse alchimie, verbe mariné dans l’alcool de la passion, en un mot, écriture poétique.

Roman psychologique : depuis Tristan et Iseut, a-t-on inventé quelque chose ? Toute histoire n’est-elle peu ou prou celle d’un amour ? Eros et Thanatos. Vie et mort, attirance et rejet, mouvement centripète et centrifuge, électron perdu et noyau (familial) retrouvé, sensualité égarée, jalousie, affections illégitimes, inceste, solitude, éternelle recherche de l’autre, de soi-même, finalement. Telle est l’humaine condition que partagent même les êtres de l’Olympe et ceux de la Bible, d’ailleurs. Avec une maîtrise rare, Nicole Hardouin mène le lecteur par la main, l’égare, lui révèle des lueurs au gré d’une intrigue peu commune, d’une action réaliste, parfois cruelle. Brûlure d’être pour Hermine et Crécy, détestation de ce Dérac, célèbre spécialiste de Proust mais finalement homme en loques. Attirance et fascination. Oui, l’écrivain bourguignon aurait pu être psychiatre : elle est devenue femme de lettres, chercheur, papillon redessinant la flamme ; elle aurait pu être psychanalyste, cachée derrière un divan : elle a pris le risque d’écrire, de révéler ces personnages : mais n’écrit-on, au bord du chaudron onirique, sans se faire éclabousser par son propre inconscient ?

Lire Les semelles rouges, c’est décrocher son masque de tous les jours, perdre un peu de son propre sang, ou, en tout cas, quelques écailles de son vernis (voir l’œuvre de Hughes de la Taille en première de couverture). C’est emprunter le burin du poète mais également le vol de Psyché : en d’autres termes, se risquer au bord du mot, au bord du rêve, aussi. Quête artistique, quête existentielle ? N’est pas lecteur d’Hardouin qui veut.

Chronique de Claude Luezior©