Philippe Jaenada – Plage de Manaccora, 16h 30 – roman

Philippe Jaenada - Plage de Manaccora, 16h 30

  • Philippe Jaenada – Plage de Manaccora, 16h 30 – roman – Points   ( 223 pages – 6,50€ )

A la lecture du titre, on pense «  sea, sex and sun ».

Mais comme dans le roman L’écrivain national de Serge Joncour, « ce séjour promettait d’être calme » et Voltaire n’imaginait pas une seconde que ses vacances en Italie, avec sa famille, dans ce cadre idyllique de Nido Verde, puisse virer au cauchemar dès le troisième jour. De plus parler un « anglais charcutier », maîtriser « l’italien comme une vache le saut en hauteur » ou « comme un cochon d’Inde chante Wagner », cela rend les choses plus délicates quand il est question de survie.

Nous voici donc au coeur de la débâcle. Ces petits bruits insignifiants suivis d’explosions annonçaient l’ arrivée au galop du feu, telle une bête traquée. L’auteur excelle à installer un environnement toujours plus sombre, angoissant jusqu’à devenir apocalyptique : « paysage martyrisé », « cimetière d’arbres », « panneau carbonisé ».

Que sauver dans la précipitation de la fuite? Leur kit de survie ? Le mythique sac matelot, des livres. L’auteur montre qu’une telle épreuve ramène à l’essentiel, les objets divers , la voiture, passent au second plan, dans « ce décor pétrifié ».

L’auteur nous relate minute par minute la progression de cette colonne humaine, cosmopolite, fuyant l’inferno, croquant au passage quelques vacanciers atypiques.

L’occasion de faire ressortir le comportement des français, et leur manque d’empathie. On croise une vraie galerie de personnages, une « foule hétéroclite »: « la grosse blonde pleine de saucisses », « l’ami des loutres », « Jésus caramel en short rose » ( devenu leur « phare », leur « berger »), Ana Upla, « femme extraordinaire », portant toujours des « chaussures rouges ». Oum, la « longiligne et légère », « maniaque » épouse du narrateur qu’il aime « comme l’huile aime le vinaigre », lui inspire des pages sensuelles, quand un touriste se rince l’oeil sur son anatomie intime.

Il manie l’humour noir avec brio pour enrober le tragique de cet exode flamboyant ou quand il récapitule toutes les fois où il a flirté avec la mort. Cette fois vont-ils être la proie de cette bête insatiable? Pour « donner du fil à retordre au feu », il ferme « la porte à double tour ». A quel saint se vouer? A la Vierge, « l’adolescente fautive »?

A « Chmoudonne » ?, fée providentielle, au dieu Râ ?

Pourquoi ce silence dans le ciel ? Pas d’hélicoptères, pas de canadairs en vue ?

On s’étonne. Que font les secours, les pompiers ?

Philippe Jaenada rend la lecture haletante. On transpire, on tremble, on suffoque, on étouffe, on panique comme tous ces prisonniers du feu. On les suit dans leurs atermoiements. Quelle direction prendre ? A qui faire confiance ? Vont-ils s’en sortir, vu la violence du feu ? L’air se fait âcre, des cendres, des flammèches volent.

A qui, à quoi pense-t-on quand on croit sa dernière heure arriver ? s’interroge Voltaire,

en déclinant la liste de ses envies et drapant d’amour sa femme et Géo. Que répondre à son fils , sa fierté, qui ne cesse de demander s’ils sont sauvés ?

Philippe Jaenada nous régale par sa propension à distiller pléthore d’apartés( « De près, elle n’a vraiment rien d’un sac », confie-t-il en parlant de sa femme) et à digresser, se remémorant des souvenirs marquants:l’émotion à la naissance de son fils Géo (« Il était, pour nous, la terre, le monde. »), la scène au restaurant où Oum fond en larmes devant un plateau de fruits de mer. Autres situations cocasses : ses efforts désespérés pour se faire entendre (hululant) ou comprendre, sa tristesse à la mort de « la crevette du Sénégal » ou encore son traumatisme d’enfance en nourrice.

Ses comparaisons font florès, certaines se référant à un animal. Le narrateur se compare à «un dindon boiteux devant une licorne » ou se qualifie de « truffe des truffes ». Untel « tremblait comme un hamster épileptique ».

L’auteur relate avec réalisme et beaucoup d’autodérision cette parenthèse estivale, à la veine autobiographique, qui se mua en « un marathon chaotique » et hystérique, en une plongée dans l’enfer des flammes.

Cette échappée belle, donne les frissons, force l’admiration de ces naufragés de la fournaise pour leur sang froid et d’un père pour son héros de fils, si brave.

Son conseil ? «  Savoir dire au secours en toutes les langues ».

Pires vacances pour les protagonistes et meilleurs moments pour les lecteurs.

©Nadine Doyen

Les lectures de Georges Cathalo

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Christian Degoutte : « Sous les feuilles »

Avec Christian Degoutte, le lecteur est invité à pénétrer dans d’étranges territoires où la progression peut paraître délicate. Pourtant, c’est à ce prix que se gagne le bonheur de « trouver la paix avoir une vie toujours neuve cristalline », en échappant à « la meute des événements ». Cette recherche permanente crée un trouble qui brouille les frontières si tant est qu’elles existent ici entre d’improbables contrées. Beaucoup de poèmes présentés en italiques sont adressés ou murmurés à partir d’évocations suggestives (« expiration lente du tissu / sur tes cuisses tes jambes »), de situations rêvées (« retroussée comme une ballerine / tu joues à t’envoler ») ou de contacts amoureux (« mes lèvres poursuivent / le goulot de ta voix »). Ces instants privilégiés cristallisent des images qui sont des « feuilles mortes à la surface » que l’on frôle et qui nous quittent. Quant à « l’écran de la vie des autres », il renvoie à de minuscules fragments d’existence sur lesquels ricochent les regards comme sur de froides vitrines. Il faut lire ce livre lentement pour en apprécier davantage les vertus « sous la surface des regards » mais aussi des apparences.

(Christian Degoutte : « Sous les feuilles » (p.i.sage intérieur éd., 2013),

64 pages, 8 euros – 11 rue Molière – 21000 Dijon ou contact@p-i-sageinterieur.fr)

lf-54_SeguraJosette Segura : « Dans la main du jour »

Dans sa « modeste collection d’éclaircies », Josette Segura à pris un soin particulier à noter ce qui survient d’imperceptible et d’inattendu, à « noter pour que quelque chose reste, se dépose ». C’est parce que « les mots nous entraînent où ils veulent » qu’il faut redoubler de vigilance en s’efforçant de demeurer dans la lumière du jour, ne pas se laisser absorber par « la forêt de nos ombres ». On retrouve dans ce beau livre une évidente filiation avec l’oeuvre de Gaston Puel en tant qu’allié substantiel. Au jour le jour, au gré des sorties, les découvertes se précisent et s’affinent ; des lieux sont évoqués, nommés, des lieux à l’écart des circuits touristiques, des lieux habités par une invisible présence : forêt des Landes, halle de Thil, col du Tourmalet ou paysage des Baronnies. Là, comme partout, pour qui sait voir, « la journée est simple et belle » et il faut « continuer sur notre chemin » aux antipodes du monde trépidant qui nous est imposé. Il devient urgent de réapprendre la patience et la lenteur quand « la pensée nous aide à toucher la lumière » et que l’émotion « nous rend à nous-mêmes, nous arrache à l’état de possédés ». Etre à l’écoute des autres, c’est ce que fait Josette Segura car « quand quelqu’un a parlé juste / comment ne pas entendre ». Alors, nous-aussi, écoutons-la et lisons-la.

(Josette Segura : « Dans la main du jour » (Editinter éd., 2013), 86 pages, 14 euros –

BP 15 – 91450 Soisy-sur-Seine ou contact@editinter.fr)

christien-temps-mortsMarie-Josée Christien : «Temps morts» et «Petites notes d’amertume»

Il y a, chez Marie-Josée Christien, une force de caractère hors du commun que l’on ressent à travers la lecture de ses diverses publications. Si elle «laisse aux mots / le soin de veiller», elle n’hésite pas à prendre les choses en main pour avancer, aller toujours plus loin, car «le chemin seul /importe» et «la destination est perdue / dans la poussière du futur». Se tenir debout dans l’instant présent semble être le point majeur pour ne pas s’abandonner à d’illusoires résolutions. On conseillera de lire tout d’abord ces poèmes solides et apaisés et de ne lire qu’ensuite la délicate préface de Pierre Maubé.

christien-notes-amertumeDans le second ouvrage, on découvre des aphorismes et des réflexions, «minuscules monolithes» comme les nomme Claire Fourier dans sa préface. Certains propos sont de véritables invitations à poursuivre une voie poétique singulière. Parfois, au détour d’une page, on devine un aveu ou une confidence mais c’est pour mieux s’effacer derrière les mots, ce qui est loin d’être le cas de certains poètes qu’elle évoque sans les nommer, «poètes aux écrits interchangeables».

On lira d’un seul trait ces deux livres complémentaires parus aux éditions associatives Sauvages. On les lira comme l’on ouvrirait les deux battants d’une fenêtre donnant sur un horizon breton, tonique et vivifiant.

(Marie-Josée Christien : « Temps morts ». Sauvages éd., 2014. 54 pages, 12 euros et « Petites notes d’amertume ». Sauvages éd., 2014. 66 pages, 12 euros –

Ti ar Vro, Place des Droits de l’Homme – 29270 Carhaix)

lf56_RavelChantal Ravel et Evelyne Rogniat : « Est-ce que cela a existé? »

Si ce beau livre se singularise par une impeccable présentation au format carré (20X20), il se distingue des publications ordinaires par un riche va-et-vient entre les poèmes de Chantal Ravel et les photographies d’Evelyne Rogniat. Ces deux « productions artistiques » se répondent parfaitement et l’on ne parvient pas à savoir où se trouve le point de départ et ce qui fait écho de l’une à l’autre. Dans son patient travail d’orpailleuse du passé, Chantal Ravel s’oblige à « une humilité de chercheur d’étoiles ». Ces images venues d’un passé que l’on devine riche et mystérieux, elle les aborde de front au point où l’on se demande si ces choses-là ne sont pas imaginaires. Ces souvenirs éclatés d’une enfance rurale, demeurent à l’état de puzzle, « pour s’approcher de l’absence / du naïf sentiment de la perte ». Si « l’enfance est le lieu de l’éternité », la maturité peut l’être aussi lorsqu’il s’agit d’affronter le réel sous tous ses aspects, « faire avec / l’angle mort / le hors champ / l’image inaccessible/ les trous de l’histoire ». Les deux pages finales de présentation des deux artistes fournissent quelques clés pour « tenter de renouer avec les fils de l’histoire ».

Chantal Ravel : Est-ce que cela a existé? (Jacques André éd., 2013),

avec des photographies d’Evelyne Rogniat,

58 pages, 17 euros – 5 rue Bugeaud – 69006 Lyon

lf57_Mathe_Jean-François Mathé : « La vie atteinte »

En bon artisan du verbe poétique, Jean-François Mathé poursuit humblement un parcours entamé depuis plus de 40 ans. Il y a, dans ces nouveaux poèmes, un ton et une allure qui dépaysent le lecteur en créant une sorte d’envoûtement. Confession intime, aveu à peine formulé, simple constat : un peu de tout cela et le mystère demeure car « Il y a longtemps que nous amassons/ des pierres et de la nuit ». Avec l’âge (?), l’auteur ose davantage s’aventurer sur les sables mouvants d’un « je » encore hésitant et puis, assez vite, c’est le « nous » qui revient à la charge avec le devoir de témoigner : « Nous ne disons rien, de peur de trouver/ pire que la monotonie du silence,/de peur de trouver/ le couteau caché dans les mots ». Survient alors ce qui sépare, ce qui tranche et disloque, ce qui menace. Raison de plus pour nous de poursuivre : « Fragiles obstinés, nous avançons/ tant que chaque horizon en promet un autre ». Et si finalement la clé de ce recueil se trouvait dans la longue citation finale de Jules Supervielle ? Ne faut-il pas voir là un pont entre ces deux poètes intimistes évoluant dans un univers où se croisent les ombres et les lumières?

(Jean-François Mathé : « La vie atteinte » (Rougerie éd., 2014), 82 pages, 13 euros –

tirage à 450 exemplaires sur bouffant – Rougerie éd. – 87330 Mortemart)

lf58_HoudaerFrédérick Houdaer : « No parking no business »

Avec Frédérick Houdaer, on est dans le court-circuit permanent et cela dès l’exergue de ce livre où voisinent deux citations, l’une de Witold Gombrowicz et l’autre de … Walt Disney ! Un peu plus loin dans le recueil, le journal L’Equipe est en balance avec le dernier recueil de poèmes de l’un de ses amis. Disons que c’est peut-être à cela que l’on reconnaît vraiment un poète affranchi des règles de bienséance dictées par le poétiquement correct. Mais tout cela ne doit pas masquer l’originalité de cette parole actuelle qui ose faire bouger les lignes tout en témoignant de menus faits d’une existence déchirée. Il s’interroge sur le pouvoir que peuvent avoir les poètes face aux situations complexes. « A quoi servent les poètes? » s’interroge-t-il, et lui, parmi les autres, doutant, observant ses semblables lors de rencontres poétiques ou dans une file d’attente à la CAF, s’interrogeant depuis 44 ans comme il le signale dans l’émouvant dernier poème du livre. Et même si Houdaer déclare « n’écrire que pour quelques-uns », sa poésie est très ancrée dans le réel et pas seulement à la Croix-Rousse à Lyon où plane le fantôme ricaneur de Pierre Autin-Grenier pour qui l’éternité est toujours inutile.

(Frédérick Houdaer : « No parking no business ». Gros Textes éd., 2014,

78 pages, 8 euros – Fontfourane – 05380 Châteauroux-les-Alpes)

©Georges Cathalo

Un instant appuyé contre le vent, Lionel Jung-Allégret, éditions Al Manar.

Un instant appuyé contre le vent, Lionel Jung-Allégret,  éditions Al Manar, 2014

  • Un instant appuyé contre le vent, Lionel Jung-Allégret, éditions Al Manar, 2014

Le dernier volet de la trilogie de Lionel Jung-Allégret, Un instant appuyé contre le vent, est un long poème où alternent des versets et des vers libres qui permettent au lecteur d’unir son souffle à celui du poète.

Dès le début, en effet, des tirets signalent un dialogue. Mais ne s’agit-il pas plutôt d’un entretien avec soi-même au cours duquel le sujet énonce ses certitudes dans le bien comme dans le mal, dans la vie comme la mort :

 » Je sais que le soleil meurt aussi dans l’écriture infinie de la cendre

Je sais

Plus loin que nous

Ce qui reste de la flamme d’un chemin « 

Il mêle ce dont il est sûr au doute qui se trouve être son seul  » repos « . Cette dépersonnalisation conjointe à l’évocation de l’absurde ne peut qu’aboutir au silence,  » la seule mémoire du monde.

Mais l’ultime décision, même s’il n’y a rien au bout, est bien celle d’  » avancer  » dans l’instant de la nature, avec les mots et les cris nécessaires. Même si la route aussi est entravée par nos mensonges car une partie des choses  » nous échappe « . Tout, à vrai dire, est compliqué et l’oxymore sature parfois l’expression :  » la pureté terrifiante d’un pays de cendre qui brûle  » ou s’ouvre, dans une chute, par un espoir :  » Je parle…/ De la route qui retourne à l’aube naissante  » puisque dans la contradiction se fait un éternel retour des choses jusqu’ à la lumière  » éclatante et douce  » de la fin de l’opus.

En attendant, il s’agit de constater que le corps, le grand privilégié ici, l’emporte et son importance – il est  » cette éternité inaccessible  » – est récurrente dans tout le texte. Celle-ci prédomine face à la cruelle réalité du narrateur inquiet et seul depuis la mort du père qu’il généralise à d’autres  » visages « , à d’autres  » lèvres  » et jusqu’à la parole  » qui meurt  » elle aussi. C’est alors que la grande question se pose au mitan du recueil puisque est mystérieuse l’identité du détenteur des mots :  » A l’heure inhabitée, qui viendra dans le trouble du soir parler la langue funèbre ?  »

L’expression du deuil interrompt ainsi au fur et à mesure du texte l’évocation de sentiments, de sensations ou même de souvenirs prégnants. Ceux-ci s’expriment à l’aide d’images étranges ou hallucinées :  » fourmis suffocantes « , têtes d’oiseaux / des traînées sanglantes  » que côtoient les notations les plus simples comme :  » Une femme plie les draps blancs, les bras levés jusques au ciel « , ou bien  » L’infini au matin, / posé au bout d’une épine. »

Grâce à ses dons – ces images sont embellies par un travail sur les sons – le poète, comme Phoenix, se ressaisit pour parler des rites mortuaires ancestraux :

 » Je connais la beauté que l’on boit à l’aurore et l’odeur funéraire de l’huile frottée sur des torses froids.  » Et, à l’inverse, il procède aux rites de la vie en posant ses lèvres et en tendant ses mains. En effet il  » cherche des secrets « , malgré le silence, grâce à un amour de la vie et du monde qui l’  » habite et  » l’efface « .

Le poète continue donc à  » avancer « . Il le fait jusqu’au bout du recueil et c’est un combat à partir d’  » un ordre qui l’ordonne « . L’important est alors de bouger, brûler, et de se souvenir même si cette marche se fait dans une ignorance et une solitude sans espoir et qu’il faut accepter de boire la lie jusqu’au bout. Aussi peut-on lire à côté du vers :  » l’éternité est une violence qui ne propose rien  » ce vers de la page suivante :  » Aller au bout de cette vie vacillante clouée dans la vieillesse « . Un lien fusionnel, avec la nature,  » presque tellurique « , d’après Lionel Jung-Allégret lui-même, a permis à l’écrivain inspiré d’affirmer malgré ses doutes :  » Je veux écrire le mot terre dans la terre avec ma peur… « 

C’est cette force puisée dans la nature qui lui donne un certain pouvoir et laisse sa voix pallier l’angoisse de la mort présente. Pour finir, l’homme, dont on a compris le désespoir, trouve ici sa rédemption dans une écriture clairvoyante et tournée vers la lumière.

©France Burghelle Rey

Nadine Fievet, l’enfiévrée

Nadine Fievet Artiste Peintre Artistes Peintres Artiste de La Communaute Francaise de Belgique 6

Nadine Fievet, l’enfiévrée

 

La vie exulte dans l’œuvre de l’artiste du Hainaut. La peinture se moque des séjours, des repères. Elle peint à l’étouffée comme au souffle incendiaire sans chercher à mater les soulèvements de l’enfer ou du paradis. Et ce depuis longtemps (sa première exposition date de 1973).  Il existe en elle une jeune fille et une femme qui donne à l’éternité (toujours provisoire de la peinture) l’écorce de l’éphémère: L’immuable est parfois pour elle  le cercle en ciment au milieu duquel le tronc du magnolia s’élève jusqu’à la fenêtre de son atelier. Des fleurs blanches viennent  à la rencontre du regard de celle qui en son faux plat pays voit le blanc de l’hiver et les couchers dorés de l’été. Leur juxtaposition apparaît dans ses toiles faites d’émotions. Elles donnent à la peinture des  mélanges de temps, de formes et de couleurs. Leurs arrangements sont toujours à reprendre en un inaccomplissement fructueux. C’est pourquoi la peinture de Nadine est  le rythme de la vie. Un rythme qui dépasse la mesure comme le cadre de la toile.

 

Plus elle avance dans le temps plus l’artiste obéit à l’énergie. Le corps ne reste pas blotti derrière le cœur. D’une toile à l’autre dans le jardin de la création l’herbe est sans cesse renaissante par la force de la pulsion. L’artiste impose  sa loi se privant de repères. Elle semble  faire abstraction de la technique tant son acte est une force qui va. On se demande parfois où elle va chercher un tel élan. Sans doute son recul face au néant lui fait envahir la toile, impose un état de « déroutation », de soulèvements. Surgit contre les Satan et les dieux la dimension de l’inconnu mais ici bas, ici même et un sentiment extatique, rupestre, conjurant. Un désir aussi qui s’il connaît l’angoisse ignore la mélancolie. L’œuvre la nie comme elle biffe le rien appelant au désir. Toujours.

 

©JP Gavard-Perret

 

Démolition de Jean-Christophe Belleveaux, illustrations d’ Yves Budin – Ed. Les Carnets du Dessert de Lune, 2013.

Démolition de Jean-Christophe Belleveaux, illustrations de’Yves Budin - Ed. Les Carnets du Dessert de Lune, 2013. 78 pages, 11 euros.

  • Démolition de Jean-Christophe Belleveaux, illustrations d’Yves Budin – Ed. Les Carnets du Dessert de Lune, 2013. 78 pages, 11 euros.

Démolition de Jean-Christophe Belleveaux se lit une fois puis se relit, en espérant cette fois en ressortir moins essoufflé. Démolition aurait pu aussi bien s’intituler débordements et suffocation, car il s’agit principalement ici d’évacuer un trop-plein, comme annoncé dans la première phrase du recueil, en italique, comme l’auteur se citant lui-même :

Le monde est trop plein, ma poitrine en déborde

Pas de majuscule, on y entre de plein pied ou comme un de ces pavés dans la mare et les retours à la ligne n’ont rien de convenu, mais donnent le ton saccadé qui nous place d’emblée dans la tête de l’auteur, comme à bord d’un véhicule à embarquement immédiat. Nous voilà secoués, soubresautés, subissant des embardées avec toutefois quelques moments où le trajet semble s‘apaiser mais pas pour longtemps. Le chemin n’a rien d’une autoroute, mais bien plutôt un de ces chemins de terre, pleins de trous et de bosses, qui mènent on ne sait où, l’idée même d’une destination étant hors de propos.

faire bonne figure, s’accommoder

d’infinitifs qui ont le style

d’une serpillière

je suis fatigué

comme tout le monde

tout le monde trop-plein

de trop de choses

Et la plume de l’auteur contredit sa fatigue en étant ici pareille à un moteur qui s’emballe et qui chercherait à se faire taire lui-même. Des sentiments de vanité et désenchantement prennent le lecteur à la gorge et lui donnent envie à lui aussi, de recracher le trop-plein, la dégueulasserie qui frôle souvent le dégoût de soi.

je ne vais pas continuer à écrire

« les vaches se tiennent debout sous la pluie »

par exemple

je ne vais pas non plus

sortir sous la pluie

ni me taire ni mourir tout de suite

Il y a au départ de l’écriture une plaie, impossible à refermer. Les mots en guise de cautérisation, autant verser de l’eau dans un trou de sable.

Je lèche ma plaie

J’écris avec ma langue

Celui qui écrit ne peut que continuer à écrire, dans une vertigineuse mise en abîme, une toile dont on finit par voir la trame à force de l’user, écrire même pour dire rien.

mais plus pur que le rien

pourquoi en voudrais-je

de cette baudruche

pureté brûle, viole,

met des fils de fer barbelés

Pour interroger le silence. Deux mots déjà, deux mots de trop. À devenir fou. Les mots sont à la fois le fond où l’auteur se noie et le radeau qui le sauve.

seulement voilà

ça s’effrite dedans, ça craque

et l’écriture jette ses oiseaux noirs

sur la page étale

(…)

je ne peux plus compter

sur le mauvais ficelage

de ce radeau

Les mots, filet balancé au néant, pour y pêcher quoi ?

Donnez-moi de l’amour

à cause de mes phrases

beaucoup d’amour anonyme

non prononcé

(…)

j’aligne les mots les signes

les hameçons

Qui ne pêchent rien

j’aligne

(…)

c’est un tango absurde avec le manque

une posture à foutre en l’air

à coups de revolver

Et puis il y a tous ces voyages, ces échappées dont les images restent gravées, des mots encore et cette atroce certitude qu’ils ne réparent rien, que les mots ne résolvent rien, ne ressuscitent rien.

je me suis bagarré avec tout ça, j’ai fait du doute un habit à peu près supportable

la grande fatigue, elle, me jette au bord de l’impudeur : tout déballer, faire le tri ou alors foutre le feu tout de suite à l’entière baraque

Démolition, c’est le poète qui se débat avec sa solitude.

sommes-nous

l’ange et moi

symétrique aussi

sommes-nous

l’ange de l’autre

(…)

puis–je étrangler

au nœud coulant de mon blabla

ma solitude

Car celui qui se construit de mots en vient à douter de sa propre consistance.

et puis ça se fissure

on ne sait pas bien

on n’a plus

qu’une vapeur d’âme

un crachin

(…)

RIEN

Se débrouille pour me dissoudre

Reste à rire de soi, que ce soi de maux soit de mots, soit ! Le pied de nez de celui qui ne saurait vivre sans eux, même s’il est tenté de les démolir, comme un taulard voudrait casser les briques des murs qui l’enserrent.

et pas de pioche encore

pour les briques du mur

mais ça viendra

ça va casser futur proche

ça s’éboulera langue et sourire

boomerang.

Et le lecteur en reprendra bien encore une fois.

A noter aussi, les superbes illustrations d’Yves Budin.

©Cathy Garcia

 Jean-Christophe BelleveauxJean-Christophe Belleveaux naît par hasard en 1958 à Nevers-en-France. Se prolonge par faiblesse, notamment dans la vaine animation d’une revue de poésie, « Comme ça et autrement » durant sept années, dans de vagues études de Lettres et de langue thaï, en résidence d’écriture et lectures publiques, dans de tenaces errances à travers les fuseaux horaires et le labyrinthe existentiel. Mourra par rencontre, comme tout un chacun.