Jacques Viesvil, l’homme qui souffle sur les braises.

    Jacques Viesvil, l’homme qui souffle sur les braises.

  • Jacques Viesvil, l’homme qui souffle sur les braises.

«  Quand tu reconnaîtras ce souffle, tu ne feras qu’un avec la vie. » J.V

S’il est un homme qui souffle sur les braises pour réveiller les consciences endormies, voire conditionnées, formatées aux exigences stériles d’un siècle lobotomisé aux normes d’une pensée unique, c’est bien le poète et visionnaire Jacques Viesvil.

Jacques Viesvil est un poète au sens premier et étymologique du terme.

Au sens où les grecs anciens l’entendaient, c’est-à-dire « faire, créer », le poète est ainsi assimilé au créateur, au premier architecte.

Notre poète est aussi un sage quelque peu nuancé de prophétie qui construit :

« Des cathédrales, toutes blanches dans le soleil pour élever ta conscience. »

Il est bien celui qui pressent, décrypte avant les autres les prédications du souffle universel.

En lisant ce remarquable ouvrage : « L’Homme qui souffle sur les braises » je ne peux situer Jacques Viesvil que sur un plan similaire à celui d’un Novalis, d’un Khalil Gibran, d’un Rabindranath Tagore, etc. Poètes aux voix à la portée universelle.

Pour être des plus poétiques et paré de merveilleuses images et métaphores, le Verbe de notre ami se veut aussi initiatique et symbolique

Il est le reflet d’une profonde expérience intérieure, forte et fragile à la fois, tout en demeurant aux sources de l’étonnement. Quête éternelle de l’unité et de l’harmonie, dans l’infiniment grand et l’infiniment petit.

« Mets la transparence à l’intérieur de tes intentions. »

Mais la question demeure en suspend, l’homme ne serait-il pas un exilé permanent ?

Nous cheminons entre la force et la vulnérabilité de l’amour.

Pour Jacques Viesvil chacun de nous, porte en lui tout l’amour du monde, le défit étant de savoir le partager et lui permettre de transcender.

L’acte d’écriture génère ici le principe de transmission.

Tout en prenant conscience et en demeurant dans la prudence des mots, Jacques Viesvil sait que pour combattre les haines ou fanatismes aveugles il faut faire en sorte de les ignorer et de croire encore en la sagesse de l’amour. Pas aussi simple cependant ! La bête humaine retrouve trop souvent ses instincts primaires et morbides.

Et pour reprendre les propos de notre poète, il souligne que :

« Nous sommes faits ainsi d’oppositions. De noir et de blanc. De plein et de vide. D’égoïsme et de générosité. Les colères, la jalousie, la brutalité font partie de l’ombre. La paix, la compassion, l’amour sont dans la lumière. »

Mais une chose est certaine, Jacques Viesvil à conscience que la poésie est peut-être encore l’ultime voie d’espérance offerte à l’homme. Utopie allez-vous rétorquer ! Alors n’oubliez pas que ce sont sur des utopies que l’on érige les plus beaux édifices de la vie.

Michel Bénard.

Lauréat de l’Académie française.

Chevalier dans l’Ordre des Arts & des Lettres.

Ouvrage : « L’Homme qui souffle sur les braises. » collection spiritualité – éditions ABM.

Pia Petersen – Mon nom est Dieu – Plon ( 26e pages – 18€)

  • Pia Petersen – Mon nom est Dieu – Plon ( 26e pages – 18€)

    Pia Petersen – Mon nom est Dieu – Plon ( 26e pages – 18€)

Le titre interpelle. Qui peut avoir l’aplomb de se prendre pour Dieu ?

Le chapitre d’ouverture déroute car on se demande qui est cette protagoniste désignée par « Elle » dont la mission est de rédiger la biographie de celui qui se prétend Dieu.

Qui est cet imposteur rencontré lors d’une soirée VIP, organisée par Disney ?

Son injonction lui déplaît, mais refuser déclenche la furie des éléments.

Une coïncidence bien mystérieuse, qui sème le trouble chez cette écrivaine, terrifiée.

Pétrie de doutes, elle se ravise et accepte,alors curieusement tout se calme.

Voilà de quoi intriguer, d’autant que de telles situations vont se multiplier.

Pia Petersen nous transporte à L.A , distillant des descriptions de cette ville en mutation, où l’on fait connaissance de Morgane Latour, journaliste pigiste et de celui qu’elle ne cesse de croiser. Ces rencontres fortuites ne sont pas sans étonner Morgane et le lecteur. Sont-elles un pur hasard ? Ou Morgane serait – elle épiée ?

Si Dora convoquait L’écrivain national ( dans le dernier roman de Serge Joncour), chez Pia Petersen , c’est « ce clochard » , à la barbe hirsute, qui exerce un pouvoir magnétique sur Morgane au point de l’ héberger, malgré les mises en garde de son ami Dorian. Agit-elle par altruisme, par amour pour son prochain ? Ou voit-elle l’occasion de se rapprocher de Jansen, sur lequel elle veut enquêter quant au financement occulte de son église ?

L’auteure sait créer du suspense en ponctuant le récit de cette phrase récurrente : «Morgane craint le pire ».

Dans quelle galère est-elle en train de se fourvoyer ? Pense-t-on.

Comment vont-ils pouvoir cohabiter, d’autant que Dieu arbore souvent une humeur

maussade, un air grincheux ? Morgane ne risque -t-elle pas de succomber au syndrome de Stockholm, vu qu’elle va jusqu’à trouver cet usurpateur « séduisant » ?

Par contre Shakespeare, le chat de Morgane, incarne la voix de la sagesse, de la lucidité et manifeste son désaccord en snobant cet intrus, en crachant. On plonge dans ses pensées. Pour lui, « l’homme est absurde » mais l’observer le divertit.

Le récit prend un tournant loufoque quand Dieu décide de vivre parmi les hommes, comme eux, afin de mieux les comprendre, ne supportant plus cette haine, ce rejet que certains affichent ostensiblement. Son premier désir :voir des femmes, le métamorphose. La nudité des femmes sur la plage de Santa Monica le trouble, tout comme le postérieur de Livia. Ce qui n’est pas sans générer la jalousie de Morgane, sa biographe, qui finit par l’installer dans un studio indépendant.

Le comportement de Dieu laisse perplexe, si opposé à ces commandements qu’il est censé avoir dictés. En plus d’être susceptible, ne pouvant accepter, lui l’unique, d’ avoir autant de doubles ( « Allah/Yahvé…),il se révèle kleptomane, colérique.

On le voit se dépraver, en compagnie de jeunes drogués.

Les liens avec Morgane vont se compliquer quand Dieu se laisse embobiner par Jansen, à la tête d’une église nouvelle, qui voit en lui l’homme providentiel, « une figure de proue », son « logo ». Quant à la méthode de Jansen pour guérir ses patients, elle relève du charlatanisme, semble-t-il. Morgane réussira-t-elle à sauver Dieu, à l’extraire des griffes de cet escroc en déjouant les vigiles ?

L’auteur approfondit le portrait de celui qui se prend pour Dieu. Pour certains, il est fou, pour Dorian, il est le « paumé », « bizarre » pour le vendeur de bondieuseries, pour d’autres il est en déprime. Dieu découvre la célébrité, thème déjà abordé dans Un écrivain, un vrai.Mais comment va-t-il réagir quand il ne verra pas son étoile sur le Boulevard des célébrités ? Que penser quand il rayonne après avoir avalé une boîte d’ antidépresseurs? Son comportement génère des scènes irrésistibles de drôlerie et suscite chez Morgane de multiples réactions. Tantôt sidérée, abasourdie, tantôt pétrifiée, elle oscille de la réalité, son « univers connu » à ce qui tient du mirage, par exemple « coincée entre deux murs ». Que signifie ce « serpent qui s’enroulait autour d’elle » ? Serait-elle victime d’hallucinations, de phénomènes paranormaux ?

Le lecteur assiste médusé à la panique qui s’empare des clients du café, confrontés à « un phénomène inexplicable, une espèce d’ombre noire qui tournoyait ». Et si c’était un tremblement de terre? Car à L.A, ils font « partie du quotidien », rappelle l’auteur.

Ce roman soulève la question de la foi et de l’existence de Dieu. D’un côté Morgane qui se revendique athée, de l’autre les disciples de Jansen qui vénèrent leur dieu, ayant besoin de repères dans ce monde en crise . L’auteur souligne comment les personnes crédules , cherchant leur voie, peuvent être d’autant plus facilement manipulées que la peur de la fin du monde les taraude. Morgane ne reconnaît-elle pas qu’ «elle aurait pu trouver la foi rien qu’en écoutant la musique » ? Elle dénonce les pratiques relevant plutôt de gourous, de sectes, capables d’extorquer des sommes d’argent inimaginables et de s’enrichir. Elle déplore « la bêtise humaine ».

Pia Petersen signe un roman troublant, mettant en scène un être bien singulier, énigmatique, empreint de mystère avec ses dons miraculeux qui déstabilisent les témoins et le lecteur. Ses tribulations sur terre sont sources de situations cocasses.

En agnostique, l’auteur déroule une réflexion sur la vérité et l’identité et soulève des interrogations, comme les philosophes l’ont fait auparavant, à savoir :« Peut-on se passer de Dieu » ? A chacun de trouver sa boussole.

En outre, en campant ses protagonistes à L.A, toujours sous la menace du Big One, la romancière nous offre une fresque de la société américaine actuelle.

Attendons le tome 2, puisque pour Pia Petersen «  Dieu est une invention littéraire », donc un sujet intarissable.

©Nadine DOYEN

Xavier Bordes, Quand le poète montre la lune… suivi de Imaginer la tour Eiffel dans la brume… , Les sept soleils de poésie & La disparition des images. – Essais poésie & philosophie – éditions De Corlevour, 2002.

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  • Xavier Bordes, Quand le poète montre la lune… suivi de Imaginer la tour Eiffel dans la brume… , Les sept soleils de poésie & La disparition des images. – Essais poésie & philosophie – éditions De Corlevour, 2002.

Les textes de Xavier Bordes dans ce livre d’essais, à l’instar de sa poésie multiple, sont denses, parfois d’une clarté époustouflante, parfois hermétiques et inaccessibles. C’est que l’écriture de Xavier Bordes emprunte bien des pistes inexplorées, de hautes altitudes où les extrêmes, soleils et obscurités, se frôlent dans le but toujours épuré de ne jamais leurrer ses lecteurs. Chaque effort de lecture est récompensé par un moment de lucidité qu’inlassablement le poète s’efforce de partager.

Quand le poète montre la lune, nous invite-t-il à repérer le reflet opalin de la lumière solaire du poème ? Comme si son écriture, sa transformation était une blessure, une folie ? Nous invite-t-il à nous regarder dans ce qui sert de miroir aux pensées de l’humanité ?

Dans la première partie du livre, Xavier Bordes déploie les chevelures dorées de ces deux sœurs que sont la poésie et la philosophie. Il nous parle de leurs naissances au fil des temps. La poésie n’implique pas uniquement pour son auteur et son lecteur la recherche d’une certaine harmonie au sein du langage, au cœur de l’homme, elle suppose aussi son travail méticuleux, incompatible avec ce que je nommerais le conformisme. Le chaos est au cœur du poème comme une révolte.

« Le poète serait ainsi un pré-philosophe alors que le philosophe serait un post-poète. Quelquefois les deux cohabitent dans la même personne, si bien que la part de l’un devient indissociable de celle de l’autre : la parole qui s’invente se convertit « dans la foulée », par une sorte de catalyseur critique, en parole analysée, et il s’ensuit une écriture biface qui agace à la fois les poètes-poètes et les philosophes-philosophes, sans parler des citoyens lambda qui se sentent incapables de suivre la gymnastique mentale que de tels écrits leur imposent ! »

C’est avec cette phrase que le propos de Xavier Bordes dans la première partie du livre se résume le mieux :

« Ce que les rapports entre poésie et philosophie nous apprennent dans l’occident contemporain, avec cette sorte de disproportion entre rien et tout, c’est que le couple que ces liens entretiennent n’est autre que celui qui conditionne notre survie. Et c’est en quoi la philosophie avec son exigence de pensée, tout en rejetant la poésie dans ce peu qu’elle est, en lui ôtant tout ce qu’elle pouvait ou aurait pu être d’autre, la maintient à sa vraie et essentielle place, dont l’inconfort est une caractéristique inévitable. »

Dans « Imaginer la tour Eiffel dans la brume… » Le portrait de la poésie, notre poésie, se complète.

Xavier Bordes oppose la tradition du poème long, dont les influences sont issues du Proche-Orient et de l’Inde, à une tradition laconique que l’on rencontre dans la poésie chinoise, coréenne ou japonaise où la calligraphie en échiquier permet de multiples lectures et correspondances, qu’il compare à l’essor plus récent d’une poésie désossée et appauvrie. Xavier Bordes plaide pour une poésie « dotée de fluidité, de nouveauté, d’une faculté d’apparition » qui ne la soumet pas. Contraire à toute forme « fasciste », le poème se place à l’opposé de la poésie aphoristique d’adjudant qui « use de la violence, vise à une tentative d’emprise autoritaire sur l’esprit du lecteur ». Le poème long, c-à-d. le poème généreux, placé sous « le charme de l’instant », « l’instant du désir érotique, le coup de foudre amoureux », qui dans sa structure secrète son propre espace culturel, « semblable à une sculpture spirituelle », le poème long ancêtre du roman s’oppose au poème sec, sans relief, à ces « plates suites sujet-verbe-complément ». Xavier Bordes s’exprime en faveur des « multiplicités de rythmes enchevêtrés » pour un poème qui contribue à « l’enrichissement de la conscience des peuples ».

Pour Xavier Bordes, le poète est un « explorateur-aventurier » qui « fabrique du signifiant avec de l’insignifiant », le philosophe est « cartographe » qui « transforme ce signifiant en signifié ». Le poète fait acte de création, invente des concepts poétiques incarnant « la liberté, voire l’irrespect à l’égard de tous signifiés homologués », c’est « un fauteur d’incertitudes, de non-communication technique et d’énoncés plurivoques, sibyllins ou pythiques. »

Dès lors, on comprend et apprécie d’autant plus les défis relevés par la poésie de Xavier Bordes et de la constellation de poètes actuels auxquels il fait référence : Elytis, Joë Bousquet, Michel Deguy pour ne citer qu’eux dans un monde où l’on ne prend plus ni le temps ni la peine de « superposer les connotations ».

Dans « Les sept soleil de poésie » (Vagabondages autour de la genèse rêvée d’Apollon…) Xavier Bordes expose ce qui constitue le matériau le plus évocateur et puissant de sa poésie, de celle surtout D’Elytis. Avant de développer ici ce que la lecture de ce texte évoque pour moi, je citerai ce qui illustre avec le plus de clarté les propos de cet essai, soit un poème D’Elytis tel que :

DELOS

Comment plongeant il ouvrait grand les yeux sous l’eau pour amener au contact de sa peau ce vif-argent de la mémoire qui l’obsédait (après quelques lignes lues de Platon)

Directement dans le cœur du soleil glissait sur sa lancée et entendait se dresser un poitrail de pierre et rugir cet innocent de soi qui là-haut domine les houles

Et quand il crevait à nouveau la surface il avait à la faveur de la fraîcheur eu le temps d’expulser de ses entrailles quelque mal incurable parmi les algues er autres merveilles que l’abîme roule

Si bien qu’il pouvait enfin irradier au sein du j’aime comme irradiait le feu divin dans les larmes du nouveau né

C’est sur quoi justement affabulait la mer.

(trad. Bordes-Longueville)

« Sous sa simplicité délienne et d’une seule coulée syntaxique,[le poème grec] dissimule une masse d’évocations extraordinaires, un enchevêtrement d’allusions à l’amour, à la lumière, à l’eau, à la parole fabuleuse ou philosophique, au mal et la guérison »… commente le traducteur-poète.

Chez Xavier Bordes, le premier soleil est celui du souvenir de sa Provence natale, mêlant odeur de lavande, air bleu et chaleur. Chaleur d’un visage, celui de la grand-mère offrant ce réconfort mais aussi la rigueur qui permet au poète d’explorer l’espace (poétique) que la lumière solaire et celui bienveillant d’un visage, éclairent.

Le deuxième soleil « ressemble à une immense toile d’or au centre de laquelle serait tapie une araignée d’une beauté insoutenable, ailée de feu dans toutes les directions » . La force de cette image retrouvée dans un texte de Joë Bousquet a poussé l’auteur à étudier son œuvre, elle condense pour moi l’énergie investie dans et par la poésie lorsque Xavier Bordes plaide pour le poème long évoqué plus haut dans cette recension. « Le soleil est ce qui n’a de limites qu’au dedans de soi ».

Le troisième soleil est celui d’une apparition de l’aube, « d’une naissance à la pointe de ma flûte  – la flûte des Incas : ces « fils du Soleil » – »

« Articuler une sensation brute (issue d’un phénomène complexe de la réalité) et de la saisir dans l’instantané de sa découverte » « Produire de nouvelles formulations de notre réel par une articulation génitivante », voilà deux concepts présents dans la poésie de Xavier Bordes.

Le quatrième soleil et sa lumière d’un midi de juin sont vécus comme les vecteur du désir, de l’amour (Éros) et de la beauté qui resplendit à travers le corps aimé/amoureux.

Le cinquième soleil est un « soleil couchant d’Ostende », un soleil noir, mélancolique qui vibre comme les cordes de la viole d’Amour pour emprunter cette image à Xavier Bordes.

Le sixième soleil est celui qui boucle doucement sur le front du fils, du bébé et qui brille à la fois dans le rire et les yeux de l’enfant comme dans ceux du poète.

Le septième soleil est celui porté par le rêve jusqu’à l’extase qui procure une conscience-en-rêve, ultra-lucidité apporté par l’écriture du poème en lui-même, par la pratique poétique qui tend à croiser le poème des poèmes.

Autour de ces sept soleils principaux autour desquels gravitent d’autres soleils (images mentales) s’articule la vie de Xavier Bordes.

Soleil marin, soleil méditerranéen (culture du bassin méditerranéen), soleil œil du jour, soleil lumière/Eros dont la luminosité et la clarté traverse toute l’oeuvre d’Elytis et dont la lune se fait la messagère rêvée, soleil nourricier du monde végétal incluant un rapport de l’esprit et du corps.

«Le verbe solaire d’Elytis, comme il se doit de toute parole poétique, est ainsi sans cesse imbibé d’un travail de mise en signifiance, en lumière, en apparition, par une sorte de matrice lumineuse, le soleil d’où elle jaillit. Elle est ce qu’elle doit être : illuminée. »

Dans La disparition des images, Xavier Bordes interroge ensuite les rapports que nous entretenons avec les images et pas seulement celles dont la surabondance nous a fait perdre de vue la valeur et avec elle le sens, mais aussi celles «  du non-dit du monde, ce monde d’avant la signifiance » que Xavier Bordes nomme chaos et que la poésie cherche à éclairer.

Ce ne sont pas les images qui disparaissent mais leur valeur « sacrée » d’apparition, par un nivellement général dans un cosmos de simulacres où les images sont des reproductions de reproductions. Ce déluge d’images tend à faire perdre à l’humanité son sens.

Ce livre d’essais comporte une soixantaine de pages mais leur densité m’a porté à penser que ce livre en contient beaucoup plus. Dense et profond donc, il implique plusieurs niveaux de lecture ouvrant à leur tour de nouvelle portes. Les riches analyses de Xavier Bordes sont toujours d’une actualité brûlante et méritent d’être rappelées à la lecture de chaque poète. Parce qu’elles nous révèlent des perspectives dont les conséquences risqueraient de noyer l’humanité en évidant la conscience, en remplaçant la liberté de l’individu par un simulacre, en muselant la parole poétique par la mise au rabais de l’acte créateur. Ce livre éclaire à sa manière l’œuvre poétique de Xavier Bordes et nous invite à la redécouvrir celles des poètes qui lui sont chers : Joë Bousquet, Elytis, Michel Deguy.

Tous les passages cités entre guillemets sont issus du livre et sont de Xavier Bordes.

Xavier Bordes a aussi écrit :

Le sans-père à plume, Loess, 1982.

L’Argyronef, Belin, Poésie, 1984.

La pierre amour, Gallimard, 1987.

Elégie de Sannois, Revue NRF, juillet-août, 1988.

Le masque d’or, Loess, 1988.

Rêve profond réel, Recueil, Champvallon, 1991.

Onze poèmes tirés d’une conque, Recueil, Champvallon, 1998.

Le grand cirque Argos, Robert et Lydie Dutrou, 1993.

Je parle d’un pays inconnu, Le Cri et Jacques Darras, Bruxelles, 1995.

Comme un bruit de source, Gallimard, 1998 (prix Max Jacob 1999).

L’étrange clarté de nos rêves, Editions Associative Clapas, 1999.

A jamais la lumière, Gallimard, 2000.(Prix de l’Académie française, Marie Havez-Planque)

 

On peut également le lire sur son site, ici, et sur Calaméo

Traductions :

D’Odysseus Elytis (grec, prix nobel 1979) :

Marie des Brumes, La Découverte, 1984.

To axion esti, Gallimard, 1987.

Avant tout, Cahier de l’Egaré, Le Revest, 1988. Réed. 1998.

Axion Esti, suivi de l’Arbre lucide, et de Journal d’un invisible avril, Gallimard ,1996.

Le Monogramme, Revue NRF, Gallimard, 1998.

de Manolis Anagnostakis :

Les poèmes (1941- 1971)Ed. Le cri/In’hui, Bruxelles, 1994.

27 poètes grecs, Ed. Le Cri & J. Darras, Bruxelles, 1995.

D’Épicure : Lettre sur le bonheur, Mille et Une Nuits, 1993.

D’Ovide : Remèdes à l’amour, Mille et Une Nuits, 1993.

De Sénèque : De la brièveté de la vie, Mille et Une Nuits, 1993.

De Théophraste : Les Caractères, Mille et Une Nuits, 1994.

De D. Davvetas :

Soleil immatériel , Galilée, 1989.

La chanson de Pénélope, roman, Galilée, 1989.

Le Manteau de Laocoon, Galilée, 1990.

Le miroir d’Orphée, Centre culturel, Marseille, 2014.

La maison des horloges/Claire-Anne Magnès ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

    La maison des horloges/Claire-Anne Magnès ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

  • La maison des horloges/Claire-Anne Magnès ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

Le recueil est constitué de 5 suites de poèmes en vers ou en prose qui s’échelonnent sur une trentaine d’années. L’auteure y évoque des lieux qui lui sont chers et ont su faire battre son cœur au rythme de l’ombre et de la lumière (La nuit gagne le jardin/à l’ouest le ciel est rouge/il fera beau demain/je te le dirai dans l’herbe).Par ailleurs, ce livre réveille aussi en nous les gestes simples propres à l’enfance et nous invite à un retour vers l’essentiel ; à savoir, les éléments naturels, les émotions subtiles et l’éternité un instant suspendue…

Si peu de jours/ Et telle résonance/ L’ampleur d’un chant que j’écoute grandir : musique de la joie à la courbe des hanches

Ici, à l’image de l’eau(l’écriture est une main tendue avec des mots dans la paume comme une eau à partager par-delà l’aridité du monde/Michel A.Thérien), la vie s’écoule fluide, heureuse, et tisse à foison une joie de plusieurs mondes. Et même si un parfum de nostalgie plane sur l’ensemble du recueil, l’auteure n’a de cesse d’approcher le monde dans sa dimension merveilleuse et secrète et nous dit en substance, qu’il n’y a que l’amour qui la fasse respirer un peu.

Les yeux fermés je te retrouve/ Et dérive avec toi dans l’espace du temps

Bref, ces poèmes tendres et délicats célèbrent avec ferveur notre présence au monde et construisent une ligne d’évasion qui, à force de sursaut, s’éloigne de l’ombre des secondes ; en effet, chaque texte semble ici remonter vers la source d’une vérité qui ne s’approche que par une transe et ne tire son plein épanouissement que de l’amour ; mieux, chaque texte semble incarner une vie qui n’aime que dans la joie juvénile et ne fait que rire dans un jardin allumé d’averses fraîches, de rires enfantins et d’un printemps jamais éteint. Après 30 ans de silence poétique, Claire-Anne Magnès signe ici un recueil admirable qui porte haut le réflexe de vivre à tout rompre voire de fabriquer contre la mort des morceaux de temps encore vivants.

Elle dit/je veux laver la maison/Que l’eau danse sur les dalles/que le vent balaie/moisissures et poisons/que le feu tire la langue/irrespectueux/des regrets empoussiérés/Elle parle je l’écoute/aux siens je mêle mes mots/Que le terreau noir/offre son haleine/vivante et profonde/aux bulbes que j’ai plantés/Femme obscure femme claire/devant la fenêtre/à s’emplir/de ciel transparent

©Pierre Schroven

Puisque l’aube est défaite/Aurélien Dony ; préface de Jean Loubry ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

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  • Puisque l’aube est défaite/Aurélien Dony ; préface de Jean Loubry ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

Parolier et chanteur du groupe ECHO, Aurélien Dony publie dans le cas présent son second recueil(le poète avait publié Il n’y a plus d’hiver chez Memory press en 2011). Dans ce livre, chaque poème semble vouloir nous séparer de ce qui fait de nous des gens raisonnables et tend ses drapeaux ivres au centre d’une espérance d’où jaillissent toutes les étoiles du possible(l’homme ne peut pas vivre sans feu et on ne fait pas de feu sans brûler quelque chose/Octavio Paz) ; mieux, chaque poème semble être en consonance avec l’espace, le cœur, le désir et le vent…

Loin, loin au devant de ton propre projet/ Si loin que le temps n’a plus prise/Sur ta marche et ta force/Loin…/Te réinventer

Dans ce livre, ce jeune natif de Dinant, évoque avec une lucidité confondante les dérives du monde comme il va et nous invite à « décrocher » avec une réalité trop souvent soumise aux lois de l’organisation sociale et au joug de l’utilitaire ; par ailleurs, il s’interroge devant la fuite d’un temps qui lui rappelle chaque jour l’urgence de vivre à feu et à sang.

Mourir n’est pas grand-chose pour l’homme qui a vu/Bougé, senti, marché : celui qui a vécu !/Mais c’est une autre affaire, à l’heure où tout se courbe/Pour moi qui n’ait connu que l’odeur de sa tourbe

A travers ce recueil, très justement récompensé par le prix Georges Lockem 2014, le poète est en quête d’un nouveau rapport à un monde qui ne trouve plus sa source que dans un déterminisme extérieur de nature économique, politique voire stratégique. Avec Dony, la poésie s’apparente à une recherche à la fois de l’ici et l’ailleurs en ce sens qu’elle va bien au-delà du temps, de la géographie, de tous les espaces et de l’opinion ; avec Dony, enfin, la poésie ne s’apparente plus à un gentil divertissement qui ne dérange personne mais constitue, deux fois plutôt qu’une, un espace de liberté(et de révolte) où la vie est sans cesse réinventée.

J’ai marché nu

Dans le froid des torrents

Sans geindre et sans pleurer.

Un pendu balancé

Par des vents solidaires

Me tend sa mort comme un cadeau.

Refuser n’est plus de mise,

Et je me donne enfin

Au contre-courant…

©Pierre Schroven