Bernard Grasset, Les hommes tissent le chemin – Voyage 2 – 2000-2008 ; peintures de Jean Kerinvel ; éditions Soc & Foc, 2014, np.

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  • Bernard Grasset, Les hommes tissent le chemin – Voyage 2 – 2000-2008 ; peintures de Jean Kerinvel ; éditions Soc & Foc, 2014, np.

Un ouvrage bien construit, où les peintures de Jean Kerinvel apportent de la dimension et de la couleur à la poésie de Bernard Grasset.

Le regard de Bernard « contemple les volutes du mystère » qui plane autour de chaque lieu qui l’interpelle, une fontaine, un jardin, un clocher, la Loire, les vignes…, tous des endroits où la mémoire s’incruste et ne décolle pas.

Les hommes tissent le chemin, au détour des rues, au retour de l’océan ; ils « écoutent la lumière » qui les illumine et les éblouit tout à la fois.

C’est à chaque fois l’éloignement (le train ; le bateau : « partir encore vers le large »), l’errance (« marcher encore, gravir ») mais aussi le retour sur soi, vers son pays ; mais il faut revenir par le « chemin dans les ruelles » tout tracé pour découvrir encore et encore d’autres lieux, d’autres liens.

Si Bernard Grasset recherche la liberté, la lumière, l’évasion, il est aussi le poète du retour, de la « résistance ». Son cheminement ne s’arrête jamais : « L’écho des années/Prolonge l’aventure ».

L’auteur voyage sans arrêt et alterne entre partance et revenance, à la recherche du Jardin oublié.

Jean Kerinvel, grâce à ses peintures, développe une abstraction aérée et vive, où l’on discerne sa volonté de casser une géométrie trop stricte, un agencement trop étriqué vers un espace surdimensionné, qui s’ouvre sur des horizons de découverte et de liberté.

Une association entre peinture et poésie qui a sa raison d’être.

Un ouvrage passionnant à découvrir.

©Patrice BRENO

Rose-Marie François, Trèfle incarnat, Préface de Philippe Jones, Le Cormier, 64 pages, 16 € , 2014.

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  • Rose-Marie François, Trèfle incarnat, Préface de Philippe Jones, Le Cormier, 64 pages, 16 € , 2014.

 

Dans vingt poèmes d’une longueur fixe de dix-sept vers, Trèfle incarnat propose une dérive inspirée par les œuvres de Francis Bacon et de Paul Klee. Elle renvoie pour chacun d’eux à des œuvres spécifiques des deux artistes. Néanmoins il ne s’agit en aucun cas de descriptions mais de l’évocation de sensations : l’expression poétique ramène à la picturale afin d’en révéler la puissance et nous familiariser avec la complexité des peintures.

 

L’espace poétique créé par Rose-Marie François ouvre bien des interrogations et suggère comment formes et couleurs libèrent ce qui semble s’étendre librement en un espace strict. Tout joue dans cette problématique sur le décalage. La poétesse saisit la puissance de l’artifice de Klee, de l’organique chez Bacon. Trèfle incarnat reste sur une ligne de crête : imaginaire et réel, abstraction et figuration, artifice et fait de nature créent par la poésie même des lieux étranges entre l’image et le monde proposés par les deux peintres.

 

A travers de tels poèmes, l’émission des formes et des couleurs traduit et détourne un état du réel ou une peau physique. Rose-Marie François montre combien les travaux de Bacon et Klee sont animés par un imaginaire en labyrinthe qu’elle, en tant que poétesse, reprend à son compte. Elle sait que ce qui « va de soi »,  masque ce qui est. Il faut aller au plus profond. Ce déplacement impose un complet dépassement. Il fait surgir l’autre et le monde en soi dans sa complexité.

 

Trop souvent le réel avale. La poétesse comme « ses » deux artistes le digère. Ou si l’on préfère elle métamorphose deux œuvres où une insatisfaction perpétuelle crée des trous à combler dans les corps. La créatrice rassemble une sorte de faire absolu qui chaque fois pousse les œuvres un peu plus loin. Ce qu’elle évoque  fait évoluer des œuvres que l’on croit connaître et prouve qu’en elles il existe  toujours une autre vague à estamper ou à endiguer, une autre paroi à creuser.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Robert Walser, Vie de poète, préface de Philippe Delerm, Editions Zoë, Editions points, Signatures, 2010, 175 pages, 8,30€

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  • Robert Walser, Vie de poète, préface de Philippe Delerm, Editions Zoë, Editions points, Signatures, 2010, 175 pages, 8,30€

Dans la préface, Philippe Delerm dit de Walser qu’il est une chanson, sans doute parce que les différentes nouvelles reprises ici sous un seul titre impriment à la lecture différents rythmes auxquels on ne peut qu’adhérer comme s’il s’agissait de chansons.

La vie du poète est une vie de nomade. Une vie qui se laisse guider par les chemins avec pour ultime but la recherche d’une liberté. Une liberté certes mais pas n’importe laquelle, pas celle qui mène à l’oisiveté détachée de toute réalité mais celle exigeante qui le rapproche de la nature, de ses convictions d’être humain, de la conscience qui le révèle à lui-même. Car le poète, Robert Walser au gré de cette mosaïque qu’on devine presque autobiographique a totalement compris les conséquences directes et les exigences liées à d’une telle vie: intégrité, rigueur, solitude, mise en marge de la société qui ne peut supporter qu’on questionne ses fondements. Car un des rôles du poète est justement la remise en question perpétuelle des structures, des idiomes et des lois de la société établie et bourgeoise qui au contraire du poète ne voyage pas, ne découvre pas, ne rêve pas et n’invente rien.

Chaque nouvelle surprend par son rythme, ses évocations sublimes de la nature telle que le marcheur la rencontre, ses tournures amusées, ses légères ironies joyeuses. Si des thèmes reviennent et harmonisent entre elles les nouvelles, Robert Walser leur rajoute à chacune l’ingrédient magique et souvent original qui fait basculer le lecteur au-delà d’une réalité tout en simplicité et pureté vers une recherche plus profonde d’une autre réalité. Réalité poétique, réalité excentrique à porté d’âme.

Ce livre est intéressant pour les aspects que je viens d’évoquer mais aussi

pour rappeler aux auteurs trop vaniteux et empressés de se voir récompensés par la critique et les prix que le poète est avant tout un homme démuni, humble, pauvre, sauvage dans le sens où rien ne le domestique, rien ne le rend satisfait. Car il a conscience que jamais, il ne sera en mesure de posséder comme on possède un trésor ce à quoi il consacre sa vie loin des sentiers battus. Il se place en porte-à-faux. Il avance parmi des hommes qui ne le reconnaissent pas et ne veulent pas entendre parler du futur qu’il annonce. La conscience et la lucidité acquises au gré des errances du poète Robert Walser consacrent la vie dans ce qu’elle a de plus instantané, de plus pur et de plus naturel mais aussi la fragilisent car elles le font souffrir à cet endroit rendu sensible qu’il partage avec le restant des hommes dans les confins impossibles et inaccessibles à l’existence. Un questionnement ultime reste sans solution, sans réponse, en suspens. La promenade comme le poème et le cosmos qu’il contient ne se trouve pas de fin.

©Lieven Callant

Ovide, « Remèdes à l’amour », traduit du latin par Xavier Bordes, éditions des Mille et une nuits, 1992

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  • Ovide, « Remèdes à l’amour », traduit du latin par Xavier Bordes, éditions des Mille et une nuits, 1992. prix 2,80€ (en seconde-main 0,30€)

Dehors, il pleut, le ciel est sombre, la lumière apocalyptique et moi, je suis là à l’abri parmi des milliers de livres dont certains sont à eux seuls capables d’éclairer les nuits de pleines journées et de calmer les pires intempéries automnales. Un bouquiniste récolte pour le plaisir de nombreux habitués des perles, écrits oubliés, écrits médiatisés, écrits éternels. Reliures précieuses, reliures décousues d’avoir tellement servi, livres devenus vieux et pourtant encore vierges, aucune lame n’a encore défait les pages des cahiers, on trouve là dans ce nid hétéroclite, l’aiguille dans la botte de paille.

Ovide. Je le retrouve dans une traduction de Xavier Bordes. Lu des années avant alors que j’étudiais non sans peine le latin, j’étais adolescente. Ovide et je retrouve une sensation chatoyante, une langue savoureuse, raffinée. Ovide et la poésie comme je la rêve car on ne la trouve plus. Elle ne se fabrique plus et pourtant elle me laisse un goût étourdissant, jamais nostalgique, grinçant, ou poussiéreux. Je ne lis pas ses vers pour partager le message qu’Ovide adressait à ses contemporains car beaucoup de références m’échappent. Je lis Ovide pour la langue qu’il invente. Là, réside tout l’intérêt de ma lecture. Rien ne me semble terni, surfait.

Remèdes à l’Amour devrait nous apprendre (ou apprendre aux lecteurs contemporains d’Ovide) à désaimer. La recette formulée par le moyen de la poésie m’apprend finalement que l’Amour ne doit pas être « monothéiste », ravageur, intransigeant, fanatique mais au contraire ouvert, assertif, ne mordant ni notre propre liberté, ni celle de l’autre, de l’aimée. On vainc l’amour malade, honteux, jaloux monstrueusement possessif par l’amour consenti avec conscience et confiance, nuancé, suave comme un poème bien agencé.

Un agréable texte écrit par Xavier Bordes éclaire astucieusement la lecture en contextualisant les écrits d’Ovide. Une biographie retrace les éléments importants de la vie de l’auteur. Une bibliographie nous incite à poursuivre nos lectures. Un seul bémol, j’aurais aimé retrouver juxtaposé à la très bonne traduction le texte original.

©Lieven Callant

Rome Deguergue, À bout de rouge, Fasano – Paris, Schena – Alain Baudry et Cie, 2014, « Biblioteca della Ricerca », section « Écritures »

  • Rome Deguergue, À bout de rouge, Fasano – Paris, Schena – Alain Baudry et Cie, 2014, « Biblioteca della Ricerca », section « Écritures », n. 8, 2014, 40 p.

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À bout de rouge, autant dire à bout portant ! Ce titre est-il une énigme à résoudre ? Polysémique, il renverrait au peintre russe Nikifor évoqué dans le texte et qui peindrait, à bout de rouge. Doit-on entendre d’un communisme moribond ? Ou bien encore comme une manière de remettre en scène « la parole rouge » via la voix off ou bien encore via celle du personnage central, ce M. Loyal improbable qui délie la puissance sibylline de mots utiles à stigmatiser les maux issus de plus grandes folies humaines, trop humaines...

Quatre relectures plus tard, nous nous mettons à rentrer ou tout du moins penser être un peu rentré dans ce texte œuf brouillé et pelote de laine, empreint de dérision, de dérisoire. Was ist DADA ? On fait l’effort de penser dada, donc ce qui équivaut à ne pas penser du tout et se laisser porter par un texte baroque, véhiculé par des personnages clownesques, hors jeu, hors norme, hors temps, hors tout.

Les personnages principaux forment le trio « RYX » en vraie / fausse recherche, plutôt pommé sous « l’arbre de la connaissance » qui se dresse sur la scène, une balançoire accrochée à l’une de ses branches, et nous rappellent que les mots sont mensongers, qu’il faut se méfier du langage qui peut tuer. Ainsi en est-il après l’indigestion de mots, éprouvée par le personnage « R ». Pas simple ce trio (triangle) : « R » sorte de M. Loyal évanescent, omniscient, peut-être plus abruti que les deux autres « Y » et « X ». Grotesques ces deux-là, mais comme les fous ou bouffons régaliens, très lucides et pertinents, malgré les apparences.

Nous nous prenons encore à réfléchir nos pensées en Marcel Duchamp, Tristan Tzara, Franz Kafka, Max Ernst etc. Mais nous butons encore sur ce texte. Et ne parvenons pas à trouver l’unité, un sens logique. Tout simplement parce qu’il n’y a aucune logique, aucun sens réel, sinon celui de souligner une fois de plus l’absurde de notre monde en errance et perdition via le regard élargi et la volonté de l’auteure. Regard donc dématérialisé, voire intemporel. Ironie, jeux de mots inappropriés ou justement appropriés jalonnent ce texte pressenti pour être joué sur scène.

Tout ici souligne le ridicule, la vanité de notre société capitaliste, libérale, réactionnaire, bobo, bourgeoise, conditionnée, formatée, aseptisée. Et Rome Deguergue – mine de rien, vient mettre un grand coup de pied dans cette fourmilière d’individus asservis et moralisateurs telle une dénonciation mais aussi une consolation face à la noirceur des âmes humaines.

L’irruption de la peinture, la danse, l’écriture, la poésie, bref les arts pluriels, ainsi que certaines paroles de compagnons de route et autres littérateurs, stigmatisent sans doute ici quelque tentative destinée à faire rempart à la bêtise, l’égoïsme, la cruauté ambiantes. Dérision de l’uniforme, des médailles en chocolat, des illusions grotesques, apologie de la bêtise. Rien n’y manque.

Pourtant, au fil de la énième lecture nous sommes toujours bousculés, désaxés, décalés, en marge, sans être forcément marginalisés. Nous subissons une purge et nous nous trouvons en pleine incohérence destructive. En rupture de ban. Et l’on aime certaines tirades comme celle-ci : « Je rêve d’une musique d’ameublement pour HABITER le présent & les espaces vides de Giorgio de CHIRICO ». Ou bien encore celle-ci, qu’en pleine réflexion / travail, il vaut mieux : « Ne pas faire l’amour. Épuisant pour les neurones ! Dévastateur ! ». On se prend à hocher la tête, car la Thora qui dit le contraire via ses scribes nous raconte souvent des inepties comme la majorité des religions et heureusement, tel que le rapporte le poète grec, Odysseus Elitys, que : « La poésie corrige les erreurs de dieu ». Ou bien encore pour ironiser un peu que « Dieu est l’asile de l’ignorance ». Merci, Spinoza !

Alors, afin de visualiser l’aspect scénique et dramaturgique, dont on n’a pas toujours le mode d’emploi, malgré les deux proposés par le personnage « R », nous nous mettons en mode absurde et là tout semble se décomplexifier. Nous discernons mieux à quoi peuvent servir les ruptures de rythmes, la musicalité dissonante, les jeux de l’inversion, les expressions déjantées, les dialogues farfelus et l’acidité espiègle en matière de mise en scène et en espace.

Nous pouvons ainsi reconnaitre dans ce livret, comme une invitation, une carte blanche possible à l’adresse de l’éventuel (elle) metteur en scène qui oserait prendre le risque de créer la pièce. Un pari osé, n’ayons pas peur de le dire, mais un pari qui peut être transformé, si le dit, la dite, metteur en scène joue d’une sorte de supra absurde avec virtuosité et nonchalance à la fois. À contre-courant des arcanes sociétaux. Société aliénante / aliénée qui se prend tellement au sérieux et plonge lamentablement vers un échec programmé, ce qui rend les efforts en quête de points de repères et de véritables valeurs – encore plus pathétiques.

Pourrait-on classer ce livret dans une expression d’écriture « intuitiste » ?

©Michel Bénard.

Lauréat de l’Académie française.

Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.