Depuis qu’elle est morte elle va beaucoup mieux, Franz Bartelt ; Les éditions du sonneur (1) ; Collection ce que la vie signifie pour moi (72 pages – 12€)

Chronique de Nadine Doyen

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Depuis qu’elle est morte elle va beaucoup mieux, Franz Bartelt ; Les éditions du sonneur (1) ; Collection ce que la vie signifie pour moi (72 pages – 12€)

Un titre ubuesque qui interroge. Qui est ce « elle » pour le narrateur ?

Martine Laval, dans sa préface, brosse un élogieux portrait de Franz Bartelt. (1)

Elle définit ce « philosophe Ardennais » comme « un expert des solitudes » et « de vies minuscules à la Pierre Michon ».

L’auteur nous plonge d’emblée au cœur de la pestilence, de la souffrance et de la mort, par son regard lucide et tendre qui embrasse tous ces êtres qui peuplent les départements de gériatrie, tributaires de « l’administration suprême ». Il dépeint « l’horreur banale de l’existence », la dégradation physique, la souffrance psychique, les maladies diverses, folie, Alzheimer. Un calvaire pour les proches.

Quoi de plus désespérant que ces dialogues de sourds où il ne sert à rien de tenter de raisonner le malade ? Impuissant, on est confronté chaque jour à des situations invraisemblables, à leurs divagations, leurs délires, leurs méprises, lubies (envie de champagne). Sans compter les fugues, le chantage au suicide, les chutes.

Ce déclin, le narrateur l’observe chez sa propre mère : « Elle s’éloigne de sa tête ». Elle vit immergée dans ses souvenirs et convoque souvent sa propre mère, qui « depuis qu’elle est morte va beaucoup mieux ». Et pourtant, elle l’attend.

Ne dit-on pas que l’on devient le parent alors que l’aîné retombe en enfance ? Les confusions dans les repères temporels se multiplient. Puis ce sont les siens que l’on confond. Comment ne pas dérailler quand on entend les mêmes litanies, rengaines, comme un disque rayé ? Et Franz Bartelt de réaliser qu’il se répète par mimétisme.

Les journées défilent monotones, l’ennui s’installe même si des animations ponctuent la semaine ou des visites. Ne fête-t-on pas les anniversaires, les centenaires, Noël ? L’anecdote de l’essayage du cadeau est attendrissante.

Pour distraire ces vieillards, certains hospices acceptent les animaux, d’autres les font venir pour une après-midi. Sinon les peluches offrent cette douceur au contact.

Franz Bartelt a le don à la fois de nous tirer une larme et de nous faire rire.

On imagine l’indignation de cette mère qui croit avoir mangé « le chat » alors que ce sont des friandises « Chamallow » dont elle s’est gavée. Si elle raffole des « têtes de nègre », l’auteur soucieux du mot exact rappelle que l’on doit dire « tête d’homme de couleur » et se montre soulagé de ne pas la voir « traînée devant les tribunaux ».

Les plus valides, comme « ces deux petits vieux », aiment se rendre utiles. On devine qu’ils doivent guetter ce visiteur qui leur distribue des cigares chaque soir.

Advient le moment où le résident n’est plus qu’une épave grabataire condamnée à son lit. A travers les mots : «  tristesse, pitié, pas gai » affleure le désarroi de l’auteur.

Franz Bartelt aborde ce difficile dilemme de prendre la décision de placer un proche en maison de retraite quand il perd son autonomie, avec ce sentiment de culpabilité.

Pas facile de la leur imposer. L’auteur évoque deux films traitant de ce sujet, j’ajouterai Les souvenirs de David Foenkinos où la scène de la persuasion du fils est hilarante par le côté exagéré.

L’auteur souligne le dévouement, l’abnégation et le mérite du personnel soignant confronté quotidiennement à la déliquescence des corps mais qui essaye d’être positif, bienveillant, aimant, souriant.

Quant aux accompagnants, l’écrivain ne cache pas qu’il faut être blindé pour ne pas déprimer. Comment accepter de voir la déchéance inéluctable d’un parent ?

La fin est brutale, la camarde a sonné le clap létal. Pour Woody Allen : « Le côté positif de la mort, c’est que l’on peut l’être en restant couché ».

Commence, pour ceux qui restent, la période de résilience et de mémoire « Pour eux (les disparus), nous ne sommes plus rien. Pour nous, ils sont encore beaucoup ».

Franz Bartelt offre un touchant et vibrant tombeau de papier à cette mère qui lui apprit à lire. En abordant ce sujet tabou de la finitude, douloureusement universel, l’auteur souligne les carences de la législation française sur la fin de vie, l’euthanasie, contrairement à La Suisse. Il explore avec réalisme les multiples facettes de la décrépitude humaine. Il pose un regard implacable sur les institutions gériatriques et brocarde les failles de ces hospices où la nourriture laisse parfois à désirer.

Être drôle et vif en parlant de vieillesse, « rien de moins qu’une prison », c’est le pari euclidien de Franz Bartelt. L’humour et la démesure restent une manière élégante pour exorciser par le haut la tristesse du réel que suscite l’absurdité de la condition humaine. Un récit témoignage grave, profond, frappé sous le sceau de la délicatesse, qui ne peut laisser indifférent, car il fait aimer la vie doublement.

On retrouve avec plaisir le poète qui décline la liste de ses désirs : « Désirer le bleuité des matins dans le jardin, quand la rumeur des fleurs épouse la clameur des oiseaux » et le styliste, usant d’oxymores : « J’en arrive à me dire que les malheurs que nous subissons contiennent encore tout ce qui fait le bonheur ».

Pourquoi ne pas suivre le viatique dont l’auteur se dit adepte ?

A savoir : « le vin, le tabac, les promenades dans les bois, la lecture, l’écriture, la musique à fond les biscottes… ». Abusons donc de sa gouaille, de ses livres.

Il ne reste plus qu’à attendre de Franz Bartelt «  cette littérature du contournement, de la périphrase, du décalage » dont il se dit partisan.

©Nadine Doyen


 

  1. Voir l’article de Martine Laval sur Franz Bartelt :

Le tour de Franz en 70 livres – Télérama no 2915 – 23 novembre 2005.

Robinson dans les villes, photographies Nathan R. Grison, textes Laurent Grison, Atelier BAIE, novembre 2013, 96 pages, 20€

Chronique de Lieven Callant

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Robinson dans les villes, photographies Nathan R. Grison, textes Laurent Grison, Atelier BAIE, novembre 2013, 96 pages, 20€

Ce livre propose quelques 93 photographies en noir et blanc de différentes villes d’Europe et d’ailleurs. À chaque image s’associe une expérience poétique. Des révolutions sous forme de questions toujours à taille humaine, d’attente, de course contre le temps vers la cité idéale.

À chaque image se superposent des fictions, des apparitions ou au contraire des disparitions. Le jeu des mots, des sons et de leur disposition sur la page d’écriture répond au jeu des lignes de force, des surfaces, des matières, des ombres et de la lumière des images photographiques.

Deux formes d’écriture avec la lumière se retrouvent et deux regards se rejoignent dans celui de Robinson. Les villes, le poème s’appréhendent comme des îles et pour les apprivoiser ou se laisser apprivoiser par leur singularité, il faut du temps. Il faut poser et non pas reposer son regard, partir à la découverte sans cesse, quitter ses zones de confort. Parfois, on se sent impuissant, éternellement étranger aux mondes qu’on observe. Le photographe comme le poète ne se résignent pas à figurer au même titre que les ombres anonymes qui habitent le décor des villes et ne font que passer. Ils tentent au contraire par les questions qu’ils soulèvent de repositionner l’humain au centre du jeu. Ils dénoncent l’aliénation, la perte d’une véritable vision sociale et architecturale à long terme. Ils se font les témoins critiques d’une société aux dysfonctionnements aberrants tant elle a perdu toute notion de mesure à échelle humaine.

En se joignant l’une à l’autre, la photographie et l’écriture poétique ne perdent rien de leurs spécificités. Dans les images du fils on lit en filigrane de subtiles allusions aux grands noms de la photographie qui ont su poser au début et tout au long de son histoire un regard innovant, révolutionnaire. Je pense à Alfred Stieglitz, Paul Stand, le constructiviste Alexandre Rodtchenko mais encore Bérénice Abbott. Les références picturales sont multiples. Les images frôlent par moments l’abstraction lorsqu’elles révèlent les architectures de fenêtres des façades ou déploient de grandes constructions métalliques. Lorsqu’elles s’arrêtent sur des détails, on rencontre Miro, Mondrian, Kandinsky, Fernand léger.

Dans les textes du père, on repère les mêmes révolutions mais on découvre aussi de nouveaux questionnements. Ce qui change perpétuellement, c’est le regard, le point de vue qu’on acquiert peu à peu sur l’Histoire à force de la lire et relire dans les oeuvres illustres des poètes. Dans la mémoire, les vestiges nous enseignent l’avenir. Des failles, des plaies, des blessures on tire finalement l’enseignement nécessaire pour redevenir humain, pour le rester.

L’homme-oeil fait bien plus que regarder, il écrit, il participe à la construction d’un monde fait de « brique et de broque », il est une fenêtre ouverte, l’oeuvre d’art en train de se révéler à l’intérieur de son cadre. Laquelle des deux est « le port amarré au ciel » la poésie ou sa photographie? « L’envers du monde est un nuage » apprend-on. « Quand l’être devient lettres errantes, l’homme retrouve son âme en morceaux. » L’ascension de l’arbre reste malgré tout toujours possible, irais-je m’asseoir près des miens dont les pieds pendent dans le vide à quelques mètres du sol, irais-je planter mes regards dans le ciel bleu des coupoles où poudroient les sens comme des étoiles ou comme les flocons de neige?

Ce très beau livre-ville vous rendra  amoureux des villes comme le sont d’ailleurs les auteurs. Qu’elles soient réelles, fictives, sorties des griffes de l’Histoire ou tout au contraire abandonnées aux frontières de l’oubli comme les derniers témoins d’un passé douloureux qu’on cherche à étouffer ou comme les éclaireurs d’un futur où l’ennui risque bien d’être noir.

©Lieven Callant


Laurent Grison  fait partie des auteurs qui ont été publiés par Traversées

Retrouvez Laurent Grison ici  et

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Philippe Jaenada, La petite femelle ; Julliard (714 pages – 22 €)

Chronique de Nadine Doyen

9782260021339Philippe Jaenada, La petite femelle ; Julliard (714 pages – 22 €)

Après Sulak, biographie romancée d’un braqueur plein de panache, Philippe Jaenada affiche une fascination pour les faits divers et ces êtres qui ont défrayé la presse, les médias, au point d’en faire à nouveau son personnage central.

Un titre qui impose un éclairage. Qui est Pauline Dubuisson (11/10/27 – 22/09/1963), figure marquante qui a inspiré d’autres écrivains précédemment ?

N’a-t-elle pas aussi impressionné l’adolescent Patrick Modiano quand il la croisa ?

Dans le prologue, l’auteur justifie sa gigantesque entreprise : rétablir la vérité, puisque ce qu’il a lu, entendu est « plus faux que faux », a été déformé.

Coup double, en réhabilitant quelque peu sa figure centrale, intelligente, cultivée, et belle, qualifiée par Alphonse Boudard de « surdouée sauvage ».

L’auteur retrace l’enfance de Pauline, son éducation aux côtés de son pygmalion de père. Vient sa métamorphose en une bombe « sexuelle ». La traversée de la guerre a engendré sa vocation de soigner, puis de devenir médecin. Étude reprise en 1941,bac en poche, dans un contexte peu favorable (les bombardements anglais s’intensifient ; elle est victime de la rumeur d’avoir couché avec les boches, d’un viol collectif), sans compter les déménagements successifs. Les innombrables adjectifs attribués à Pauline, titres de chapitres, sont édifiants, résumant les facettes sous lesquelles elle est perçue : de « légère, perverse, souillée, hystérique, tondue… » à « cérébrale, comédienne, simulatrice, traquée… » et même « sans coeur et méchante », tant sa vie a été chaotique. Le portrait de Pauline, « la pin-up de la fac », se complexifie de façon chorale. Sa logeuse, Eva Gérard, relate, en la trahissant, ses relations amoureuses dont celle avec le plus beau parti de la fac : « Félix Bailly ». L’auteur autopsie cette idylle et nous laisse deviner une tension croissante entre Paulette (comme elle se fait appeler) et Félix. Dévergondée, « la petite femelle » ou « plus cérébrale que sensuelle » ? Imprévisible, surtout et difficile à cerner.

Le récit se focalise sur cette liaison tumultueuse et son délitement. Félix, qui avait occulté les mises en garde de ses parents et amis va commencer à ouvrir les yeux et voir en Paulette « une demi-folle », « un démon », « une ravageuse » et même « une cinglée ». En résumé, une femme qui ne peut lui convenir « comme un couvercle à un pot ».

La tension atteint son paroxysme après la lettre de rupture envoyée par Félix et la révélation de l’existence de Monique, cachée au début. Les réactions de Pauline, son achat d’un pistolet, le flacon de cyanure, laissent préfigurer le pire. Suspense encore étant donné sa traque de Félix et les menaces proférées à son encontre.

Devenue « une épave », va-t-elle se suicider ? Est-elle capable d’éliminer son ex-amant? Ou au contraire rebondir en s’investissant plus dans son travail ? Peut-elle éradiquer son passé sulfureux avec des Allemands, son humiliation d’avoir été tondue, cause de son maelstrom intérieur, de ses non-dits ? Sa rencontre avec Bernard Legens marque un tournant dans sa vie amoureuse. Beaucoup de lettres exaltées échangées, avant de réaliser qu’elle ne l’aime pas.

Le narrateur continue à nous maintenir dans la rétention d’information. Toutefois, les mots « crime, procès » retiennent l’attention du lecteur et aiguisent sa curiosité. Puis sa logeuse, Eva Gérard fait allusion au « drame ».

Au chapitre 31, les coups de feu résonnent, Félix s’écroule. Le destin de Pauline bascule et la propulse à la case prison. Si le procès retentissant, qui débute le 18 novembre 1953, a enflammé la France, il passionne aussi le lecteur. Elle aura sauvé sa tête, mais se voit « condamnée aux travaux forcés à perpétuité ». Durant son incarcération, Pauline montre un nouveau visage : « noblesse de sentiments ».

En s’exilant au Maroc, en changeant d’identité, réussira-t-elle sa renaissance ?

N’est-elle pas « attentionnée, douce » pour les patients ? Plus attachante ?

Le récit se ramifie, Philippe Jaenada s’intéressant aux conséquences pour les parents de l’assassiné et de la meurtrière et également aux compagnes croisées en prison.

L’auteur brosse un tableau de la prison d’Haguenau où sévit « une discipline drastique ». Ce qui force l’admiration envers cette protagoniste, c’est son opiniâtreté à décrocher son diplôme de médecin, sa réussite à d’autres examens.

A travers son héroïne, l’auteur explore la passion destructrice, les intrigues de coeur, gangrenées par le mensonge, l’hypocrisie, et le statut de la femme libre qui ne veut pas être cantonnée à la cuisine. Les étudiants donnent des portraits d’elle diamétralement opposés, tout comme les nombreux témoignages recueillis pour le procès. La voilà considérée comme « une hyène », accusée d’avoir commis « un carnage de bonheur ». Serait-elle incapable d’aimer et d’être aimée ?

Philippe Jaenada, «  tapir enragé » nous livre ses constatations, ses hypothèses, ses déductions, résume les points essentiels après avoir passé au crible la presse qui a divulgué le fait divers, parfois brodé autour pour doper les ventes. Il pointe également le manque d’exactitude historique d’ouvrages antérieurs qui prétendent offrir « un récit fidèle ». Il commente le journal intime de Pauline. Les extraits des journaux d’un prêtre , d’un résistant témoignent de la violence, des exactions.

Il nous fait partager son « work in progress », ses surprises grâce à internet, « un truc dingue » lui permettant de retrouver des traces des personnages cités dans les rapports, susceptibles d’avoir connu Pauline. Il recueille les témoignages de Lucette, sa « voisine du bistrot d’en bas » qui a vu des femmes subir la tonte.

Philippe Jaenada déroule en parallèle la vie de Pauline et le contexte historique : occupation allemande, le mur de l’Atlantique, les bombardements alliés.

C’est ainsi qu’il fait allusion au tragique destin de Charlotte Salomon, en octobre 43, peintre méconnue que David Foenkinos a sortie de l’oubli avec Charlotte.( 1)

Lire Philippe Jaenada, c’est s’accommoder de sa propension aux digressions, de ses anecdotes sur sa vie (souvenirs de ses premiers émois amoureux, de son Prix de Flore, d’une réservation de table à NewYork), de ses parenthèses, distillant son point de vue ou se dévoilant : « on n’est pas de bois ». Ainsi il fait un détour par Troyes, où fut créée « la culotte Petit Bateau ». Il décline la vision des femmes chez Nietzsche, auteur qui a laissé son empreinte chez Pauline. Il livre une réflexion sur le French kiss. Il veille à glisser une note d’humour dans ses apartés pour plus de légèreté.

En bonus, un brin d’exotisme, en évoquant Essaouira, où Andrée fait son internat et d’où Julien Blanc-Gras, écrivain voyageur (3) écrit à Philippe Jaenada que « le vent de l’Atlantique nettoie ton âme pour la peindre dans le bleu de l’océan ».

Les dates, qui ponctuent le récit, renvoient parfois l’auteur à ses propres souvenirs ou à des événements du moment comme la naissance de Janis Joplin en 1943, 15 mars 1954, la publication de Bonjour tristesse, juillet 59, le décès de Billie Holiday.

Il apostrophe son lecteur tissant un rapport de complicité, sorte de « marché secret, à l’insu des personnages » pour Amos Oz. Il est inattendu de se voir proposer du coca ou une anisette, souhaiter bon appétit ou de croiser le frère de Laure Manaudou. Brigitte Bardot est mentionnée car elle a incarné une héroïne, qui emprunte des pans de la vie de Pauline, dans La vérité de Clouzot. On aurait envie de demander à l’auteur : A quand le « court traité de comparaison raisonnée entre les pâtes et l’amour » ? A quand « Le Manuel de sagesse et de tolérance de tonton Philippe » ?

Lire Philippe Jaenada, c’est découvrir un langage fleuri, des tournures inattendues : «  La malédiction se frottait les pattes », « c’est une autre paire de bas », « se brosser l’hermine ». Des comparaisons singulières : « plus triste qu’un parpaing », « mobile comme une armoire à glace », « La malédiction se frottait les pattes ».

On ne pourra pas qualifier ce roman de « flou (à la David Hamilton) », mais au contraire de foisonnant. La table des matières est une aide précieuse. D’une histoire « ordinaire » Philippe Jaenada en fait un récit extraordinairement réussi, précis, aussi captivant que Sulak, Prix d’une vie 2015 et Prix des Lycéennes de ELLE 2014.

Saluons le travail colossal, fouillé, effectué pour réunir toutes les informations contenues dans cet ouvrage de fort tonnage. La copieuse bibliographie en atteste. Quant à l’auteur, se ferait-il « l’avocat de la diablesse », en plus de nous émouvoir ?

Ne dénonce-t-il pas la misogynie de l’époque ? Au lecteur d’en juger.

Philippe Jaenada signe une excellente étude qui nous plonge, en quarante-six chapitres, au coeur de la vie de Pauline Dubuisson jusqu’à sa destinée pathétique, au Maroc, avec en toile de fond l’occupation allemande, puis la libération de Dunkerque.

Une enquête époustouflante à la hauteur de la vie cabossée de Pauline Dubuisson.

 

©Nadine DOYEN

(1)de David Foenkinos : Charlotte avec des gouaches de Charlotte Salomon, sorti en octobre 2015, collection Beaux livres, Gallimard. (296 pages – 29€)

… et aussi le roman de David Foenkinos, Charlotte, Gallimard (221 pages – 18,50€)

(2)Vie ou théâtre ? De Charlotte Salomon, Le Tripode-(840 pages – 95€)

(3) Julien Blanc-Gras, auteur de Touriste, In utero, Au diable Vauvert (192 p – 15€)

Thierry Radière, Poèmes géographiques, Le pédalo ivre, collection poésie, octobre 2015, 98 pages, 10€.

Thierry Radière, Poèmes géographiques, Le pédalo ivre, collection poésie, octobre 2015, 98 pages, 10€.

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Poèmes géographiques, au pluriel. Pourtant ma lecture m’a laissé l’impression d’un unique et long poème se lisant dans un seul et même puissant élan. Aucune virgule, seuls quelques points ponctuent le rythme de l’histoire, des histoires, vies qui se nouent et se dénouent entre les Ardennes et les Landes, entre passés et présents.

Thierry Radière grâce à la fluidité de ses textes, au naturel et à la sincérité de son style partage avec son lecteur ses géographies, ces endroits où le souvenir s’arrête pour interpeller parfois de questions insolubles la personne qu’incessamment nous tentons de construire.

Au fur et à mesure, à la manière des flux et des ondes qui font et défont une rivière, les phrases inventent leurs propres temps de pause. Nids dans lesquels la vie couve notre âme, points de repères nécessaires à la progression. Au milieu de la phrase, entre les mots liés les uns aux autres surgit un temps d’arrêt infime. Là où on ne l’attend pas, la respiration du poète et celle du lecteur s’installent le temps d’une étincelle. Subtilement, le poème instaure les lieux de vérité. Le poème se démultiplie sous l’effet des voyages dans le temps, dans l’espace que rendent toujours possible nos facultés aux rêves, à l’écriture.

Penser c’est voyager, c’est visiter ces lieux multiples qui finissent par ne plus exister que dans nos souvenirs, dans notre esprit avec la même ferveur qu’une réalité tangible et quotidienne. Les poèmes géographiques comme autant d’étapes intermédiaires dans une vie permettent la progression. L’écriture de notre vie ne passe pas que par l’abandon et l’oubli bien au contraire elle se construit grâce à la belle et sensible acceptation de ce qui nous arrive. La poésie en ses multiples lieux et aussi ceux de nos enfances, grâce à ses géographies, ses différents visages nous permet d’exister. D’être là quelque part finalement pas si loin que ça de l’enfant, de l’adolescent que nous n’avons peut-être jamais cessé d’être.

Voici quelques fragments choisis au fil de ma lecture, je ne résiste pas au plaisir de les partager afin susciter d’autres lectures des Poèmes géographiques de Thierry Radière.

« Un jour quand ils seront partis

ou que le temps aura effacé

les routes du passé dans ton coeur

alors tu pourras y revenir

sans craindre de tomber nez à nez

avec les monstres bien pensants. »

·

« nous nous reconnaissons

dans les mêmes mots qui nous vont si bien »

·

« Nous sentions notre existence

sortir de la terre et s’exposer

au soleil(…) »

·

« nos coeurs comme des chatons

abandonnés donnaient de gentils

coups de pattes au moindre

mouvement de feuille devant leurs yeux.

Dans les Landes on aurait envie

de revenir avec la mer dans son lit

et de laisser les vagues faire leur travail

avec nos rêves juste le temps d’une soirée. »

·

Thierry Radière fait partie des auteurs de Traversées puisque ses textes paraîtront dans le numéro de décembre.

Le pédalo ivre, collection poésie, Maison d’édition.

©Lieven Callant

Gérard Cléry, Roman de l’île, D’autres univers

Chronique de Francis Chenot

clery

Gérard Cléry, Roman de l’île, D’autres univers, avril 2014, 14,5 x 20,5 cm, 64 pages.

Quatre parties dans ce recueil au titre insolite, du moins en apparence, comme autant de chapitres d’un roman qui n’aurait d’autre mesure d’unité que le lieu mais serait d’abord poésie, et de haute volée.

Une île. En Bretagne où vit aujourd’hui Gérard Cléry ? Au large de l’Espagne comme pourraient le suggérer des bouts de phrases en castillan ? Ou cet exergue de Blas de Otero,

« Aqui ne se salva ni dios, lo asesinaron » : « Ici même dieu ne se sauve, on l’a assassiné ».

Mais qu’importe. Une île avec ses gens, ses

« pêcheurs n’aimant rien tant que le silence », les femmes, les enfants…

Une île où

« le paysage s’enroue nul sous l’impérieux balai de la pluie ».

Une île où

« l’angoisse de la mort pose des pierres sur l’horizon / édifie l’autre rivage » : « Ici l’espace déchiré perd l’espace se délite dans la page »

du poème. Dans cette île où

« margelle du refus // insonore village // sous l’aisselle des voiles / le vent se coagule » : « il avait plu dans la journée // sans doute était-ce le signal // mais qui s’en souvenait ».

Et pour en terminer, provisoirement sans doute,

« un jour quelqu’un se souviendra / qu’ils allumaient leur cigarette / aux étoiles ».