LE PEINTRE NIQUILLE, OMBRE LUMINEUSE

Chronique de Nicole Hardouin

LE PEINTRE NIQUILLE, OMBRE LUMINEUSE

0Claude LUEZIOR : ARMAND NIQUILLE, artiste-peintre au cœur des cicatrices ; Éditions de l’Hèbe, 2015

Dans cette biographie romancée de Armand Niquille, l’écrivain Claude Luezior fait vivre de manière passionnante le parcours singulier de ce peintre hors cadres mais aussi celui de ses ancêtres et leurs implications dans l’Histoire de France. Biographie car tous les éléments et références se veulent exactes, romancée de part certains dialogues imaginaires tracés dans le respect de la personnalité de l’artiste-peintre que Luezior a personnellement connu.

Dès sa prime enfance, Niquille, Petit Chose torturé se pose de lancinantes questions ; « suis-je vraiment le fils d’un conducteur de trams ? Pourquoi ma mère a-t-elle louée une petite épicerie au lieu de rester lingère au château ? » Le doute reste momentanément sans réponse : là, explique C. Luezior, se trouve le ferment de sa souffrance, la racine de son œuvre riche de plus de mille toiles.

L’enfant entend dans l’épicerie maternelle des allusions émises par de charitables commères, les interrogations persistent face au mutisme de sa mère jusqu’au jour où, dans une exposition de peinture, il va rencontrer une sorte de dandy qui lui-même s’essaie à l’art. Face à face, âme contre âme, ils se découvrent ; « même regard, même maintien altier, ils sont semblables. » Niquille a vingt ans, il comprend. Intuitivement ils se sont reconnus, Fred de Diesbach, le fils du comte Raoul est son demi-frère dont il deviendra l’ami. Il fera des visites au château dans l’atelier du peintre, sans jamais croiser le regard de l’aigle Raoul : le puissant comte de Diesbach, son père. A de multiples reprises, ils peindront l’allée du château, les arbres de Niquille seront noueux, torturés, ceux du fils légitime, bien droits. Le Banni Magnifique, selon l’expression du critique J.P Gavard-Perret, signera parfois ses toiles Nihil (rien).

Jamais Niquille ne revendiquera quoique ce soit. Malgré ses cicatrices, il veut rester grand et puissant par la magie de sa peinture.

L’ouvrage rédigé d’une plume enlevée a plusieurs facettes dont un large pan historique : en effet, parmi les ascendants de l’homme au béret on trouve Nicolas de Diesbach, chambellan à la cour du roi Louis XI. A la tête des bernois, alors puissance militaire majeure, Nicolas s’allia à d’autres troupes pour battre le puissant duc de Bourgogne : Charles. le Téméraire qui fut défait aux batailles de Grandson, Morat et Nancy : le très habile Louis XI récupéra ainsi la Grande Bourgogne.

Autre volet historique important lié à Niquile ; nous sommes pendant la seconde guerre mondiale : censure et cruel manque de papier à Paris. Claudel, Mauriac, P. Emmanuel, P. Jean Jouve et d’autres écrivains se retrouvent à Fribourg où ils vont faire éditer plusieurs de leurs manuscrits. Déambulent également dans ce creuset Giacometti et Balthus. Armand, malgré sa nature sauvage baigne dans ce milieu. Il se lie d’amitié avec Balthus.

Malgré ces influences, Niquille reste un solitaire, trace son sillon quasi-monacal dans son atelier. Là il enchaîne ses cathédrales comme Monet pour celle de Rouen, il la peindra cent fois, met en perspective vierges et anges, arbres toujours noueux, taillés à l’instar de sa propre souffrance, s’attarde sur Fribourg. Il crucifie son âme sur de multiples Golgotha.

Niquille est un humaniste, un mystique, il baigne dans une lumière crucifère, toujours en recherche de la verticalité, de la transcendance. Fuyant les coteries, les petits fours, il reste à Fribourg à la recherche de l’essentiel, humble à l’extrême : je ne suis qu’un artisan au pied de la croix. Ce retrait volontaire l’a empêché d’avoir une dimension internationale.

Pendant tout ce temps à Paris, une jeune femme se pose curieusement les mêmes interrogations que Niquille : enfant, sa grand-mère était aussi lingère au château, quarante années les séparent. Elle ne comprend pas : Fribourg, le couvent parisien, le jardinier pervers, les religieuses silencieuses… mais nous laissons au lecteur le soin de découvrir sa quête si bien restituée par C. Luezior.

Dans ce roman écrit avec une plume talentueuse, on retrouve la passion de Luezior pour l’histoire franco-suisse et l’empathie pour cet homme ordonné artiste par un chartreux. Là, se mêlent rigueur et foisonnement, or et sang, avec au centre Niquille, géant de l’ombre, peintre et poète, byzantin et flamand.

Roman à lire avec intérêt et bonheur.

©Nicole Hardouin

Fondation Armand Niquille

Armand Niquille

Lire l’interview de Claude Luezior :LA GRUYERE p 6 29 oct

voir et écoutez Claude Luezior:

Le démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo, traduit du japonais par Miyako Slocombe, couverture de Suehiro Maruo, Wombat édition, Coll. « Iwazaru » nº6, 5 mai 2015. 320 pages, 23 €.

Chronique de Cathy Garcia

Le démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo, traduit du japonais par Miyako Slocombe, couverture de Suehiro Maruo, Wombat édition, Coll. « Iwazaru » nº6, 5 mai 2015. 320 pages, 23 €.

couv_T6Un vrai régal ce roman, vraiment surprenant, un polar frisson d’une grande classe, au style limpide et très agréable à lire, qui parut d’abord en feuilleton dans les années 1929-1930 et qui n’a pas pris une ride, grâce peut-être aussi à une excellente traduction. On se laisse en tout cas très facilement happé par un suspense en tension permanente, avec un plaisir d’enfant, chaque énigme résolue ouvrant la porte à de nouveaux mystères. Minoura, le narrateur, est entraîné malgré lui dans cette histoire rocambolesque qui fera de lui un détective autodidacte, en tombant follement amoureux de celle qui sera la première victime d’un tueur énigmatique et ceci dans une chambre close, rappelant Le mystère de la chambre jaune.

Enquête, aventure, chasse au trésor et épouvante, le démon de l’île solitaire est un subtil mélange d’ambiances noires et romantiques, qui rappellent effectivement tout à la fois Conan Doyle, l’île du Docteur Moreau et Edgard Poe, le tout à la sauce japonaise. C’est tout à fait volontaire de la part de l’auteur, de son vrai nom Tarô Hirai, dont le pseudonyme fait référence justement à Edgard Poe. L’auteur aborde ici des sujets sensibles centrés sur le corps, comme la monstruosité, l’handicap physique, le rejet et l’homosexualité.

C’est un classique de la littérature japonaise, considéré comme le chef d’œuvre d’Edogawa Ranpo, qui est traduit ici en Français pour la première fois, et vraiment ça serait dommage de passer à côté !

©Cathy Garcia

Rampo_Edogawa_02 Edogawa Ranpo, nom de plume de Tarô Hirai (1894-1965) choisi en hommage à Edgar Allan Poe, est le maître de la littérature policière et fantastique japonaise des années 1920 à 1960. Inventeur en 1925 du personnage de détective Kogorô Akechi, il popularise la littérature policière au Japon et créera en 1955 le premier prix décerné à ce genre, qui porte toujours son nom. Tout en assumant ses influences occidentales (Edgar Poe, H. G. Wells, Conan Doyle, Gaston Leroux…), Ranpo insuffle à ses récits un ton unique, mêlant érotisme, perversion, grotesque et macabre, dans des novellas noires comme La Chenille, La Bête aveugle ou Le Lézard noir (adapté au théâtre par Yukio Mishima) devenus des classiques de la littérature japonaise. Père du mouvement « ero guro nansensu », son influence marquera aussi durablement le cinéma (de La Bête aveugle de Yasuzô Masumura à Inju de Barbet Schroeder) comme le manga (Suehiro Maruo).

Anamnèse, Claude Bardinet, Editions Librairie-Galerie Racine – Paris – (54 pages).

Chronique de Michel Bénard

cb-couverture-anamnese-2014Anamnèse, Claude Bardinet, Editions Librairie-Galerie Racine – Paris – (54 pages). 

« Entre l’Anamnèse, la sérendipité et le doute la poésie construit son nid. »  MB.

Allez, encore un pas, osez, ça y est vous êtes au seuil des arcanes poïétiques de Claude Bardinet. Entrez !

Les dés sont jetés et jamais ils n’aboliront le hasard.

Il n’y a d’ailleurs pas de hasard, mais phénomène de convergence si « Anamnèse » se présente à vous sous le sceau de l’hermétisme pondéré, mais désiré !

Claude Bardinet répand ses mots, ses bribes verbales, ses signes ludiques ou symboliques sur le pupitre de son scriptorium. Où peu à peu en bon compagnon ébéniste du verbe, il compose sa marqueterie poétique.

Notre poète joue avec les lettres, les expressions, les métaphores, afin de mieux se risquer à l’imprévu des jeux de mots, il compose ses textes comme il réalise ses graphismes en ne laissant apparaître que juste l’essentiel d’un trait. Sorte de minimalisme.

Il laisse ici et là des clés, à vous d’en trouver les bonnes serrures.

A ce jeu, la poésie a pris un peu de distance pour laisser place aux effets troublions, elle s’est mise en retrait, parfois même jusqu’à la déliquescence, afin de mieux nous surprendre et se ressaisir.

A l’angle du labyrinthe, quelques fleurs délicates percent de-ci de-là, dispensant lumière et couleur en touches de bonheur et d’amour.

Ce ne saurait nous déplaire, il arrive à Claude Bardinet de se faire un tantinet coquin en jouant avec : « Des beaux nichons…/… » Pardon de jolis seins !

Il arrive que le texte soit volontairement destructeur, comme pour mieux provoquer. Sous une couverture de fantaisies se cache un iconoclaste.

« En Poète iconoclaste

Je dévoile mon arsenal…/… »

Voilà ! Le mot est lâché, Claude Bardinet revêt sa tenue de poète provocateur et iconoclaste.

Si l’idée veut dominer, la poésie est à ses pieds.

Peut-être Léo Ferré aurait-il trouvé son compte, lorsqu’à juste titre notre poète se veut quelque peu anarchiste. A quoi, à qui peut-on encore croire face à cette effroyable corruption, à cette inacceptable falsification d’une société humaine exsangue, à bout de souffle.

« L’Europe dissoute en clearstream

Nos institutions c’est d’la frime…/.. »

Claude Bardinet se veut lucide sur l’absurdité de ce monde et particulièrement de ceux qui sont censés le gouverner, mais contre vents et marées il demeure optimiste.

Ce cap de Bonne Esperance passé ou surpassé, les textes d’« Anamnèse » se mettent en réflexion, ils philosophent même, pour le plus grand bonheur d’Erasme ce chantre de la folie ordinaire.

Sans être dans l’éloge, nous sommes cependant dans l’interrogation de la démence de toute une société contaminée par le virus hypertrophié de la pandémie spéculative libérale.

Claude Bardinet voudrait-il se rendre obscur, impénétrable ou presque afin de mieux provoquer, voire de faire se retrancher son lecteur dans le questionnement.

Pour conclusion, ici je vous laisserai suspendus dans la réflexion.

« Naitra un monde en perdition

Tous nos calculs sont artifices

Ephémères sont nos bénéfices. »

« L’art survit à tout

Même aux fossoyeurs

Nos rêves les plus fous

Survivront ailleurs. »

Si nous nous référons à notre poète tous les espoirs sont permis.

©Michel Bénard

Pour visiter le site de Claude Bardinet cliquez ici ou sur l’image du livre

Trilogie, Claude Luezior, Éditions l’Harmattan, collection Poésie(s)

Chronique de Michel Bénard

 

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Trilogie, Claude LUEZIOR, Editions l’Harmattan, collection Poésie (s) 2015.

Volume no I: Fragment. (87 pages)

Volume no II: D’un seul geste. (89 pages) 

Volume no III: La couleur d’un silence. (97 pages) 

Au fil des décennies, c’est au rythme de l’orfèvre que Claude Luezior cisèle son œuvre, romans, essais, ouvrages d’art et poésie, avec un égal bonheur, jusqu’à parfois tutoyer ou égratigner le ciel.

Remarquable et incontestable parcours littéraire et poétique que celui de Claude Luezior.

Il pérégrine au balancement régulier du métronome, rien qui ne puisse arrêter l’élaboration passionnée et éclectique de son œuvre.

Sa dernière « Trilogie » – I –Fragment – II – D’un seul geste –  et – III – La couleur du silence – appartient à cette mouvance.

Patiemment, pareil à un bon compagnon artisan, il ajuste, peaufine ses mots sur un établi encombré de lettres, signes, songes, et il annonce la couleur dans cette nouvelle « Trilogie »

Il fragmente !

« Ces poèmes sans rime, naissent dans un incubateur d’étoiles. »

Claude Luezior ressent une nécessité de retour à l’originel, à la pureté initiatique, à l’heure des moissons et de l’engagement.

Au travers de ce besoin de dépouillement le verbe devient rédempteur.

Ce dernier nous forge toujours de brèves, mais remarquables formules.

« …/…le charbonnier

a cloué ses absences

aux portes de la foi. » 

Une foi des plus discrètes vibre au fond de lui-même. Foi ? Ou plus précisément le questionnement d’un retour au sacré, à la symbolique initiale. Page après page nous cheminons dans la sacralisation et son parfait contraire se manifestant par une espèce de provocation.

Les vers qui se dévident entre les pages de cette « Trilogie » sont brefs, très courts, incisifs, ils vont à l’essentiel, semblables parfois à la manière des haïkus.

Il jongle avec de magnifiques autant que surprenantes métaphores, chaque strophe est en elle-même un poème. De fulgurantes images y fourmillent.

« …/…ouvre

les entrailles

du miracle

par ton geste

sacré…/… »

La vie parfois s’embrouille, les chemins s’emmêlent sur le grand labyrinthe, mais pourtant la poésie est toujours présente pour réconforter nos incertitudes.

Les textes de cette fulgurante « Trilogie » se veulent libres, sans rime, sans ponctuation, la poésie ici n’existe qu’au prix de cette liberté effrénée autant qu’échevelée. Nous y ressentons la volonté de sobriété, le frissonnement mystique, l’épurement à la manière cistercienne en forme de chant grégorien.

Sans oser prétendre faire un comparatif élémentaire, je retrouve au fil des pages une résonance qui n’est pas sans rappeler un peu : « La montée du Carmel » de Saint Jean de la Croix.

« …/…au bout 

d’une alchimie

de songes

et d’ave

toucher

le stigmate

et renaître

par la Croix…/… »

Claude Luezior perçoit souvent dans l’existence, une grande hallucination, une déferlante d’angoisse, d’étranges mouvances paranoïaques, les démences qui spolient et mettent l’homme à nu. Qui le place face à lui-même et à son insignifiance.

Nous sommes ici confrontés à une remarquable poésie épurée confondue à une profonde réflexion existentielle. Parfois il nous est même possible de nous égarer en quelques espaces ésotériques, en d’énigmatiques cryptes mythiques.

L’ouvrage est fragmenté de subtils aphorismes et sentences qui nous resituent face à nous même en nous abîmant dans une sorte de contemplation.

Il arrive aussi à Claude Luezior de se faire quelquefois iconoclaste ! Il fait l’autodafé des clichés, des idées reçues, des pensées formatées. Il «mécréante » gentiment, il « anticléricalise » avec lucidité, toutes les religions prennent une estocade au passage.

La purification touche même la ponctuation qui est réduite à sa plus simple expression.

Par l’effet d’un seul geste, Claude Luezior nous invite à changer de regard. Il est un mystique animiste, un prince de la liberté.

Ce geste alphabétisé est tout l’acte révélateur de la poésie. Nous y croisons quelquefois des échos nietzschéens à l’esprit chamanique.

« …/… intemporelles

partitions

pour druides

qui parachèvent 

les fantasmes

d’un cosmos

intime.//… »

Il nous arrive également de décrypter des scènes rappelant Jean-François Millet, des tintements d’angélus sur les terres pacifiées du soir.

Effleurement de temps à autre sur la pointe des pieds de l’hermétisme, où notre poète avertit par des voies détournées que l’amour peut conduire jusqu’à l’implacable loi de l’anéantissement tel le mythe de Prométhée.

La vie est une sorte de turbulence, de folie brodée de désespérances, de stigmatisations festonnées d’aveugles insouciances, d’infantiles démesures noyées par des rires crédules. La chute et son déclin sont inévitables, alors autant sombrer dans le fol oubli du grand carnaval final, protégés que nous serons par le masque de l’anonymat.

Un temps pour tout, vie, amour, frénésie, larmes, beuveries des oublis.

Le poète fait en sorte de s’égarer, de se perdre un peu sur l’océan de l’existence, alors il quitte son port sans boussole, sans sextant, ni astrolabe, mais il sait encore lire dans les étoiles.

Claude Luezior le confesse, il a joué au poète plutôt que de porter le glaive, il a préféré et grand bien lui en a pris, agiter un calame effarouché.

A choisir je préfère l’image de Claude Luezior en poète ébloui, plutôt qu’en mercenaire !

En touche finale il ne reste plus qu’à faire l’amer constat des heures vulgaires, de la perte d’un certain sens du beau.

« …/… à quoi bon ces lignes en perdition

que l’on nomme esthétisantes

alors que des gens, dits de lettres

ont perdu jusqu’au sens du beau ?…/… »

Claude Luezior se situe plus que jamais dans le questionnement de la grande confusion de ce début de siècle, il s’indigne du grand mensonge libéral mondialisé au détriment des peuples et à l’aliénation des nations.

Sous la bannière du doute, le poète se réfugie dans les alphabets de l’amour et tourne son regard vers une éternité nouvelle colorée de silence.

Une belle et longue route à cette « Trilogie » qui laisse flotter autour de nous, l’instant d’un rêve l’étonnement d’un voyage intemporel.

©Michel BÉNARD