Sylvie Vauclair, Claude-Samuel Lévine, La Nouvelle Musique des Sphères, À l’écoute des étoiles, Odile Jacob, 2013, 179 p, 22,90€

Chronique de Lieven Callant

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Sylvie Vauclair, Claude-Samuel Lévine, La Nouvelle Musique des Sphères, À l’écoute des étoiles, Odile Jacob, 2013, 179 p, 22,90€


Sylvie Vauclair, astrophysicienne à l’institut de recherche en astrophysique et en planétologie à Toulouse, commence par retracer l’histoire et l’évolution des connaissances en astrophysique depuis l’antiquité jusqu’à aujourd’hui, en marquant quelques étapes importantes.

Les philosophes de l’antiquité ne connaissaient du ciel étoilé et de l’espace que ce qu’on pouvait observer à l’œil nu. Pour les anciens grecs, le monde céleste ne semblait comporter que des sphères. La terre était fixe et au centre du monde, sept planètes tournaient autour d’elle et compte tenu de leur distance à la terre étaient rangées dans l’ordre suivant: Lune, Mercure, Vénus, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne ( ordre repris pour les sept jours de la semaine).

La musique englobait tous les arts des muses ainsi que les sciences et avait donc un sens bien plus large qu’aujourd’hui.
« Tout était unifié. L’art des sons et l’harmonie céleste pouvaient se comprendre et s’interpréter ensemble, en symbiose d’une manière mathématique.  Une étude approfondie des intervalles musicaux permettait de les classer d’une manière particulière selon un schéma parallèle à l’ordre des astres qui tournaient autour de la terre. C’était magique! Il suffisait d’attribuer à chacune des sphères célestes une note de musique et le ciel devenait le siège d’un concert perpétuel dans l’harmonie du monde. La musique des sphères étaient née et s’est enracinée, à un tel point que toute perfection est devenue un dogme chez de nombreux philosophes. » p9

« La musique et le cosmos représentaient conjointement l’élévation de l’âme humaine, dans un monde réglé de manière parfaite par l’arithmétique et la théorie des nombres » p40

« La tradition ancienne de musique des sphères avait pour but la description de la perfection du monde. Perfection du cosmos, selon un ordre immuable et harmonieux, et perfection de la musique, selon l’organisation des sons fondamentaux le long du corde vibrante. Cette perfection s’organisait selon la théorie des nombres, élaborée par Pythagore et les pythagoriciens supposée rendre compte de l’univers. » p41

La réalité se moque bien du souci de perfection des hommes. Cela n’avait sans doute pas échappé aux anciens grecs.

Nous savons que la musique n’est pas un phénomène mathématique comme le pensaient les anciens grecs, la musique est un phénomène physique, c’est une onde qui contrairement à la lumière ne peut se déplacer dans le vide.

Par conséquent, aucun son provenant des astres ne peut nous atteindre. Pourtant, nous savons que les étoiles vibrent et sont de véritables caisses de résonance. Les astronomes n’écoutent pas le ciel, ils observent les ondes électromagnétiques qui arrivent des étoiles ou des autres objets célestes. Ce sont des ondes qui voyagent à la vitesse de la lumière et n’ont donc rien à voir avec les ondes sonores.

« Il n’y a donc aucune relation entre cette vraie  musique des sphères et celle bien connue de l’Antiquité, généralement attribuée aux pythagoriciens, et reprise ensuite par de nombreux philosophes. » P22.

« La grosse sphère gazeuse que nous appelons « Soleil » est soumise à des ondes acoustiques internes, c-à-d des ondes sonores exactement comme les caisses de résonances de nos instruments de musique. Les ondes sonores ne peuvent se propager et restent donc piégées à l’intérieur de la sphère en se réfléchissant sur la limite de leur zone de propagation. Cette limite, qui correspond à l’atmosphère solaire subit en conséquence des oscillations régulières que les astronomes ont la possibilité d’observer en utilisant des techniques appropriées. » P112

« La résonance individuelle des grosses sphères gazeuses est une réalité physique. Il s’agit pour les astrophysiciens, d’une dimension nouvelle dans l’étude des étoiles, donnant accès à une très grande précision sur leur masse, leur âge, leur composition chimique, etc. (…) Il est tout à fait possible de transposer les harmoniques stellaires observées pour composer de la musique audible. c’est ainsi, par transposition rigoureuse utilisant un nombres d’octaves suffisant que nous pouvons reconnaître la résonance en sol dièse de notre soleil ». p 23.

Voilà, brièvement expliqué tout le propos de ce livre qui nous plonge au centre de recherches et d’observations passionnantes concernant les astres.

L’intérêt de ce livre est qu’il donne matière aux rêves que je ne peux m’empêcher de faire lorsque comme mes ancêtres j’observe le ciel étoilé à l’œil nu. Il rappelle les théories qui ont effleurées l’esprit humain pour tenter d’expliquer le cosmos et chercher une réponse à cette question: Quelle est ma place au sein d’un univers qui n’a pas de centre et qui est en continuelle expansion?

La découverte et l’étude récente des exoplanètes confirment qu’il existe une infinité de planètes semblables à la nôtre. Depuis toujours l’observation du ciel permet à l’homme de remettre en question le poids de son existence, d’élaborer des théories qui répondent à ses besoins et l’invitent continuellement à entrevoir les sources incontrôlables qui ont donné naissance à la poésie.

Entreprendre ce voyage à la fois musical, et scientifique ne peut être que bénéfique à ceux qui questionnent les arts, leurs propres pratiques poétiques. Les natures changeantes et les conceptions esthétisantes ne se basent pas forcément sur la réalité physique du monde dans lequel les œuvres prennent pieds. Entre cette réalité et celle que notre imagination forge,on devine qu’il reste une faille. On devine que toujours quelque chose nous échappe, n’est pas perçu, n’est pas encore découvert. La nature réelle n’a rien de parfait. Pourtant, les désirs de l’homme tendent inévitablement vers la perfection. Mais quelle est-elle cette perfection?
Écrire n’est peut-être finalement qu’une exploration au cœur même de l’imperfection et de la réalité? Cet impossible statut que je confère à la poésie en lui attribuant des lois, des fonctions ne serait là que pour me rassurer et penser que ma quête n’est pas qu’absurde et inutile.
Parfois je me dis que non seulement pour pouvoir continuer à écrire, il me faut lire ce que d’autres poètes écrivent mais il est tout aussi indispensable que je me tienne au courant des découvertes majeures de la science afin de pouvoir construire une réalité poétique qui puisse jouir d’une quelconque légitimité. Serais-je ainsi plus juste, plus lucide?

Heureusement, il existe des chercheurs et des artistes qui rendent compte avec précision et clarté des travaux parfois très complexes à la pointe des connaissances scientifiques actuelles. Sylvie Vauclair et Claude-Samuel Lévine font partie de ceux là.

On peut podcaster l’émission de France Culture consacré à ce thème ici

©Lieven Callant

YU XIANG – D’autres choses – (Editions Caractères, 2016) poèmes traduits du chinois par : Chantal Chen-Andro (édition bilingue)

Chronique de Marc Wetzel

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YU XIANG – D’autres choses – (Editions Caractères, 2016)
poèmes traduits du chinois par : Chantal Chen-Andro  (édition bilingue)


Voilà le premier recueil de poèmes de Yu Xiang (née en 1970) traduits en français. L’intense intelligence et la fraternelle âpreté du propos, surprennent, à la fois enthousiasment et inquiètent .
Si par exemple, accueillant son lecteur, elle recense nombre de magiques raisons d’entrer chez elle  (une mèche de cheveux glissée dans un livre attend d’être lavée ; elle a une chaise qui parfois disparaît, mais réapparaîtra dans ses yeux pour l’hôte sincère ; le véritable mur de livres du corridor se divise en auteurs morts et en auteurs trop vieux pour s’acquitter de leur écot de danger), elle sait pourtant que les autres ne s’inviteront qu’avec leurs raisons.

« Telle est ma maison. Si
par hasard tu y entres, ce ne sera sûrement pas pour
tout cela que je me plais à ressasser.
Toi et ma maison
rien ne vous lie, tu ne fais
que venir chez moi »  (p. 17)

Cette poésie est exceptionnelle d’abord parce que son auteur est une femme singulière, aux ressorts et réflexes de vie rares et audacieux. Elle ne veut d’abord séduire que par son authenticité – quitte à faire fuir tous les pleutres, les confortables, les non-Martiens qui fréquentent usuellement sa planète – , car, confie-t-elle,

« j’ai des cigarettes pour noircir mes poumons, jaunir mes doigts (…)
j’ai du courant, une décharge et tu seras heureux (…)
j’ai des contraceptifs et des somnifères
j’ai un téléphone, rouge comme le désir
j’ai la manie de former les numéros… »  (p. 65)

mais cette hygiène dissuasive est préméditée, car

« je suis crasseuse, j’ai les pieds sales et une écharpe bon marché
ce qui fait de mon homme un homme véritable
le rend heureux, courageux, se mettant soudain à aimer la vie »  (id)

Car il y a au moins trois espèces de bizarreries providentielles, de sortes de lubies ontologiques chez cette poétesse :
d’abord, une ambivalence ouverte, assumée, et comme univoque : son âme est comme ça, en même temps dégoûtée et enivrée, admirative et méprisante, indulgente et cruelle, bien sûr pour les mêmes objets, parce que les affects en lutte sont en elle d’une égale ancienneté, et qu’elle se veut comme fidèle à de très vieilles jouissances et souffrances qui furent, à la source, simultanées. Et pourtant, on le sent et l’entend, elle ne ment jamais. Cette ambivalente-née s’interdit radicalement l’ambiguïté ; mais c’est pour une raison elle-même terriblement authentique (!) : elle ne trompe personne parce qu’elle ne s’adresse à personne, comme dans une stratégie désespérée où, pour éviter les cauchemars, on ne dormirait plus. Comme le dit quelque part Comte-Sponville, l’ambiguïté est un halo de sens, qui naît de la lumière sans pouvoir en tenir lieu. Notre amie, à l’évidence, préfère la complète nuit à toute lueur embrouillée !
Ensuite, cette négligée croit en la beauté et ne nie pas « rêver de se tourner du côté de la pureté ». Cette dernière formule dit tout : la pureté n’est elle-même, après tout, qu’un « côté » de l’affaire de vivre. Stratégiquement, le rêve de pureté ne porte pas sur une improbable homogénéité, une inerte indistinction, mais simplement sur un refus des mélanges faciles, des spécificités qui vous arrangent le coup. Ce soin maniaque à ne pas cultiver la différence agressive, mesquine, complaisante, à ne pas tirer parti ni privilège de ses incomparables médiocrités,   témoigne d’une sorte de rebelle noblesse : se préférer quelconque mais désintéressée à singulière, mais revancharde et cupide. Et il y a aussi comme un « noblesse oblige » de l’irréductible beauté féminine :

« une belle femme reste un miracle vivant,
elle épuise la vie comme on use de la couleur » (p. 29)

Cette farouche formule est à l’opposé de tout « éternel féminin », car le travail d’entretien de soi (y compris spirituel) est comme un enfer d’intégrité, un bagne de lucidité. « Miracle » signifie exception durable (et résistance consistante) aux compromis et contraintes dans lesquels ordinairement le réel s’obtient de ses propres états. Pour tout surnaturel, on a ici une sorte d’initiative de Jouvence jaillissante, par laquelle la chair paraît s’exempter de sa loi d’évolution. Dans la parole en tout cas, Yu Xiang paraît savoir jouer de toute causalité qui se jouait d’elle, comme si, réellement, quelque chose de la source descendait, à la fois dans le courant et séparé de lui, jusqu’à l’embouchure. Et très souvent, dans ses écrits, des poèmes traînent dans ses poches, comme d’insubmersibles notices de vie !
On croit avoir saisi chez cet écrivain une ambivalente sans honte, une puriste sans illusions, mais je la crois d’abord une contemporaine formidablement ponctuelle, une actualiste sans fard ni vitrine.  En toutes choses, en effet, elle cherche la présence directe, la réalisation en cours de l’existence, la lame à une face de l’instant véritable. Tout ce qui se redouble, se diffère, se délègue, lui paraît traître et bavard. Quelques exemples extraordinaires :
Devant le miroir, elle moque et tue le dédoublement (et cette caractérisation du narcissisme comme auto-commérage mélancolique est géniale) :

« la personne dans le miroir souffre plus que moi
sa souffrance entière est liée à moi
on la dirait née pour me critiquer
telles ces bonnes femmes fouinant dans les vies privées » (p. 49)

Tout le passage est cinglant, et difficile, mais la leçon est claire : notre reflet est bien placé, lui, pour ne pas croire aux images ; ce que son image même pourrait penser de Narcisse le dégriserait s’il … y pensait un peu !
Autre magnifique intuition de Yu Xiang :  la lumière fait ce qu’elle peut (et nous devrions la prendre en modèle), car elle ne manifeste les aspects des choses qu’à la condition de ne pas approfondir, c’est à dire de ne pas prétendre les traverser. Où seraient en effet les reflets si la lumière transperçait les supports ? Ils ne se formeraient pas plus que des échos si le son traversait les falaises ! Quand elle fait autrement, comme d’indiscrets rayons X ou Gamma, c’est précisément qu’elle n’est déjà plus lumière visible. La lumière n’est là que pour servir ce qui se manifeste, épauler ce qui a besoin de se rendre visible. Elle

« éclaire l’enfant qui pleure mais elle ne peut éclairer
l’enfance d’un être »  (p. 53)

A l’inverse, – autre passage énigmatique et superbe – , en l’absence de toute lumière, dans la complète obscurité, remarque Yu Xiang,

« bien des choses dans le noir sont comme des êtres humains
être assis debout à plat ventre à croupetons en position foetale
s’élever et s’abaisser marcher autant de postures affichées par les humains
dans le noir toute chose imite l’apparence humaine » (p. 63),

puisque les choses y deviennent aussi inobservables que nos états de conscience, et que leur insensible motricité !
Les choses, justement donnent son titre à ce vif, mystérieux et franc recueil. « D’autres choses », énonce celui-ci. Autres choses, non, certes, à saisir ni à juger.  A contempler ! Mais dans une considération modeste, vérace (ne pas romancer la perception, semble exiger l’auteure !), locale (il faut que l’attention aille se dissoudre dans les tensions présentes du réel, et non penser les dépasser en s’efforçant vainement de les dissoudre), et au fond plus laborieusement fiable que folâtrement confiante ! Pourquoi rêver ainsi d’autres choses ?  C’est que les mêmes choses, on n’a pas besoin de les demander, et d’autres personnes, on n’ose pas ! Les choses sont des stabilités sans tempérament, des durées sans cheminement, elles sont comme les miettes d’une immense anonyme diaspora, et notre curiosité y va comme en pèlerinage objectal : les morceaux de présence que sont les choses ont chacune un prix, mais aucune une dignité qui leur rendrait humiliant notre recensement.  Mais enfin pourquoi d’autres choses ? Leur visite poétique, par impossible, ne supprimerait l’ennui que si elles étaient toujours aussi choses autres, et n’ôterait l’angoisse que si elles ne l’étaient jamais.
Je ne connais pas de poétesse faisant moins de manières :

« Je suis tombée amoureuse d’un Tibétain, ses longs cheveux emmêlés étaient pleins de lentes de poux et d’écriture, alors que les véhicules de cross-country étaient tombés en panne au fleuve Ya. En pensant à cela, j’étais assise devant une échoppe de raviolis, j’avais dans la bouche une cuiller à soupe léchée par la réalité » (p. 111)

L’intensité de son être sème certes un néant qu’elle regrette :

« J’aimais mon chien, mais il est mort. Les petits chiens que j’élève meurent tous les uns après les autres, c’est mon petit rien de froid »  (p. 113)

Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que, chez la formidable Yu Xiang, la pulsion de destructivité et de mort a trouvé à se transfigurer avec les seuls moyens du bord (sans illusoires bouées du large !), et dans une contagieuse honnêteté :

« Je suis pratiquement faite de cicatrices. Ainsi, dans les tournants, je scintille de tout mon corps (…) Ma vie a besoin de malheurs, de malheurs pour adoucir les malheurs. A besoin de ma poésie »  (p. 111)

Lire cette auteure exigeante et douce-amère, c’est entendre quelque chose comme : ne viens pas chez moi pour ce chez moi, viens pour moi. Et tel, en effet, on se sent arriver.

©Marc WETZEL

Les éclopés du rêve, histoires courtes de Nicole Hardouin, Préface de Jean-Paul Gavard-Perret, Les impliqués Éditeur, Paris, 2016

Chronique de Claude Luezior

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Les éclopés du rêve, histoires courtes de Nicole Hardouin, Préface de Jean-Paul Gavard-Perret, Les impliqués Éditeur, Paris, 2016

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Ascèse ébréchée, silence qui s’effrite… Par sa prose poétique, Nicole Hardouin nous propose une brassée de contes fantastiques issus d’un monde onirique. Le magnifique tableau de l’artiste-peintre Gil Pottier reflète bien, sur la première de couverture, une manière d’inquiétude, voire de désespérance que l’on perçoit à la fin de chacun de ces textes courts. Toutefois, le corps du texte  n’est pas triste. On y perçoit un humour acidulé, un tableau balsacien de la société, des caractères attachants jetés sur papier comme autant d’esquisses. Bien entendu, l’ironie ne va pas sans tendresse, voire un zeste d’érotisme. Univers contrasté, tantôt à la Chagall, tantôt à la Munch : l’être vole ou se déchire, se joue d’une apesanteur colorée ou hurle en sa solitude démesurée.
Dans sa préface , l’écrivain et critique Jean-Paul Gavard-Perret souligne à juste titre cette traversée des temps. Au pluriel, car chaque personnage a sa propre équation temporelle, son rythme singulier. Ces légendes empruntent d’ailleurs leurs références tout autant à la civilisation grecque (Midias, par exemple) qu’au Moyen Âge (allusions à Villon), à la vie romaine qu’à un tableau de Soulages, à telle réception mondaine qu’à la taïga russe et ses immensités peuplées de loups (bien particuliers, d’ailleurs). Tour à tour, le lecteur est entraîné  sous des arcatures mauresques ou dans l’ombre démesurée de l’église de Larchant. Frottements intimes entre diamants orientaux et salles capitulaires.
Chaque fois, Hardouin recrée en quelques lignes une atmosphère qu’elle ne clôt surtout pas de manière définitive car toute chute du conte, bien que grave, laisse place au rêve : songe ébréché aux connotations tragiques mais dont l’intemporalité laisse une manière d’espoir.
Revenons au style particulier de cet auteur qui s’est déjà affirmé dans nombre de  recueils poétiques reconnus par ses pairs. Avant tout, Nicole Hardouin a le sens inné de la rencontre des mots. Création instinctive, j’allais dire volcanique d’images : Dans le square encore fermé, le brouillard du matin, architecte fantasque, s’amuse à mille facéties. Il accroche ici et là des touffes de brume, habille les chênes d’un fourreau mœlleux, estompe les impatiences pour les transformer en émergences ouateuses.
Par leurs dialogues syncopés et leurs tourments, ces éclopés de la vie ont peuplé nos rêves, le temps d’une lecture émerveillée.

©Claude Luezior

Entretien avec Jérôme Attal, à l’occasion de la parution de son roman : Les jonquilles de Green Park, Robert Laffont

Jérôme Attal

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Entretien avec Jérôme Attal, à l’occasion de la parution de son roman : Les jonquilles de Green Park, Robert Laffont

Propos recueillis par Nadine Doyen

ND : Dans ce roman transparaît votre attachement à Londres et votre connaissance des traditions britanniques. D’où vient ce lien amoureux avec Londres ?
La musique en serait-elle le déclic ?
JA : Je suis un amoureux de Londres, j’aime son architecture, ses parcs et ses écureuils, la singularité des gens et l’air vivifiant des rues. Green Park en particulier est l’un de ces rares lieux magiques où je me sens bien, à ma place. Vous savez, ça a dû vous arriver aussi, à un moment de votre vie vous arrivez dans un lieu et quelque chose de magique se produit, vous avez la sensation de connaître cet endroit depuis toujours, vous vous y sentez bien naturellement, c’est ce qui s’est produit pour moi avec Green Park. Après, il est vrai que je suis British dans mes goûts : j’ai été élevé avec les Beatles, je ne bois quasiment que du thé, j’adore les sandwichs au concombre, Churchill et Oscar Wilde sont mes héros, je voudrais être enfermé une journée entière chez Fortnum & Mason ou chez Liberty, et je trouve que Jane Birkin, Keira Knightley, Kate Moss, Charlotte Rampling sont parmi les plus jolies filles de la Terre, ce genre de trucs quoi !
Vous nous faîtes déambuler dans la capitale, depuis Waterloo jusqu’à Regent’s Park, Hyde Park, Green Park.
Combien de séjours avez-vous fait durant l’écriture du roman ? De quelle durée ?
Avez-vous écrit des chapitres sur place à Londres ou une fois de retour en France ?
J’ai écrit le roman à Deauville, donc de l’autre côté de la mer. Mais je connais suffisamment Londres pour y faire de fréquents séjours. Avec l’Eurostar, c’est assez facile. Et puis je suis allé plusieurs fois à South Kensington dédicacer mes romans dans une librairie adorable : The French BookShop qui malheureusement n’existe plus depuis décembre dernier.
Vous faîtes allusion à un théâtre de l’époque élisabéthaine, s’agit-il du Globe ?
Non, mais c’est un théâtre dans ce style. Du côté de Soho, dans mon roman. Je me suis documenté sur le Blitz et ai lu que pas mal de théâtres avaient été éventrés par des bombes. Ce qui me plaisait dans ce passage c’est que mon jeune héros, Tommy Bratford, n’aime pas spécialement le théâtre, il est même associé pour lui à des souvenirs pénibles d’un ennui profond. Seulement, quand il voit qu’un théâtre où il est allé, même pour s’y ennuyer, a totalement été détruit par les nazis, ça le met en pétard ! Il serait capable d’apprendre par cœur tout le théâtre élisabéthain si cela pouvait éradiquer de la planète les nazis jusqu’au dernier.
Vous évoquez un tableau vu à la National Gallery, pouvez-vous préciser duquel il s’agit ?
Je ne me souviens plus de cette évocation, mais à la National Gallery tous les tableaux valent la peine d’être vus !
Préférez-vous comme votre narrateur le cinéma au théâtre ?
Oui sans aucun doute ! Au théâtre je vois toujours davantage le temps passer. Et puis, comme je suis artiste dans l’âme, s’il y a une scène devant moi, j’ai envie de monter dessus !
On se souvient de votre opus : L’ histoire de France racontée aux extra-terrestres, comment est né votre intérêt pour l’histoire ? Avez-vous une préférence pour une période en particulier ?
J’ai fait des études d’histoire de l’art. Dans l’histoire de France racontée aux extra-terrestres, l’idée était de prendre l’histoire de France comme un immense terrain de jeu. Cruel et poétique. Drôle aussi, dans l’esprit des Monty Python. Et littéraire j’espère, notamment quand je décris une soirée parisienne comme si c’était une guerre de tranchées.
J’ai noté des passages très poétiques, dont le poème Home écrit par votre grand-mère maternelle : Maria Collas-Piraprez, comme vous l’indiquez dans vos remerciements. Quels poètes lisez-vous ?
J’ai une prédilection pour la poésie américaine en prose : Carver, Bukowski, Brautigan. Mais j’aime aussi beaucoup la poésie anglaise : Yeats, Brontë, Wordsworth et son magnifique poème sur les jonquilles. Chez les Français, difficile d’échapper à la beauté de Baudelaire, de Rimbaud, et d’Apollinaire.
Vous développez une réflexion philosophique autour du bonheur ?
Partagez-vous celle de votre narrateur ?
Oh oui, écrire pour moi c’est quand même le plus possible se tenir à sa vision ou à sa version du monde. Alors, je partage à mille pour cent les réflexions de mon narrateur. Voir un de ses livres paraître reste quand même exceptionnel, alors je n’aimerais pas qu’on ne m’y retrouve pas. Il y aurait erreur, et sur la marchandise, et sur la personne.
Votre narrateur s’efforce de positiver, en consignant dans son cahier la colonne de + et de – . Tenez-vous votre journal de cette façon ?
Je tiens mon Journal sur internet depuis 1998, mais j’ai quand même la sensation que ce travail est un peu plus élaboré qu’une colonne des + et des -. En fait, j’ai toujours été un grand lecteur du Journal en tant que genre littéraire, je trouve que ça a un côté très boostant à lire. Mon préféré est celui de Jean-René Huguenin.
Qu’aimeriez-vous qu’on retienne de votre roman ?
Qu’on l’a aimé. Qu’on a pu s’y faire une place, un refuge, un temps à soi le temps de la lecture. Qu’on y a trouvé des correspondances entre ce qu’on est et les réflexions de Tommy. C’est ce que dit Jean Cocteau, on écrit pour retrouver des frères dispersés, comme les branches d’une étoile qui seraient dispersées. Je trouve ça très beau.
Magnifique, en effet.

Jérôme Attal, Les jonquilles de Green Park (215 pages – 17,50€).

Chronique de Nadine Doyen

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Jérôme Attal, Les jonquilles de Green Park (215 pages – 17,50€).

Jérôme Attal nous transporte Outre-Manche, au cœur de la capitale londonienne à l’époque du blitz, période noire qui contraste avec l’image lumineuse du bandeau.
Toutefois la bombe qui domine Big Ben laisse craindre le pire.
L’exergue de Francis Scott Fitzgerald focalise notre attention sur cette tranche de l’existence des teenagers, incarnée par le narrateur Tommy, âgé de treize ans.
Mais qui est Mila, à qui le roman est dédié ?
On suit en particulier la vie de la famille Bradford dont les journées, les nuits sont ponctuées par les alertes des sirènes et les descentes aux abris. Qui sont-ils ?
Le narrateur Tommy, revisite son enfance, égrène ses souvenirs. Son ambition ? Devenir écrivain, car pour lui, « L’écriture, c’est un peu le bonbon magique de l’existence ». Il se remémore les excentricités de son père.
Sa sœur Jenny s’engage comme infirmière au Saint Thomas’ Hospital.
La mère qui trime dans une usine, où le « never explain never complain » est de rigueur, affiche  sa gaîté en chantant. Les paroles de la mère, empreintes de sagesse et de  lucidité, aident sa famille à voir le trottoir ensoleillé : « La vie n’est qu’un court séjour, et il faut se réjouir de chaque instant ».
Le job du père est plus mystérieux. Ce dernier tient à  entretenir le culte de ses disparus, et en particulier parler à Tommy de sa granny Rose, poétesse.
Le narrateur nous fait découvrir son talent avec le poème « Home » sweet home.
Cet attachement à son foyer, Maria Rigoni Stern le traduit ainsi : « L’endroit où l’on a passé une période sereine demeure dans la mémoire et dans le cœur toute la vie, mais ce souvenir devient encore plus cher si, à cette période heureuse, ont succédé d’autres temps excessivement durs et douloureux ».
Comment fêter Noël dans cet état de guerre ? Pour le père de Tommy, en anticipant.
Ainsi, si selon la tradition britannique, le Boxing day (jour d’ouverture des cadeaux) a toujours lieu le 26 décembre, les Bradford opte pour le soir du réveillon.
Tommy attend beaucoup de ce moment d’apothéose, guettant la réaction de sa mère devant le cadeau «  home made » fabriqué par son père et lui.
Ce cadeau, le lecteur en a suivi sa construction et noté la connivence du père et du fils pour offrir à la mère l’objet rêvé, preuve de l’amour.
Jérôme Attal montre cette fébrilité de l’impatience, la bonne humeur puis la course effrénée de toute la famille aux abris. Une célébration interrompue va se poursuivre de façon souterraine, les Londoniens n’ayant pas la chance de connaître cette trêve  passagère qui permit, en 1914, aux soldats ennemis de se souhaiter un « Merry Christmas » dans les tranchées, comme dans le film Joyeux Noël.
Toutefois l’ambiance reste festive grâce à Lord Papoum, « fringant sexagénaire ».
Et « l’atmosphère irréelle ». Tommy reste ébloui d’avoir côtoyé Mila, tel un mirage.
Cette vie, toujours menacée, renforce la solidarité et on découvre la générosité de Tommy pour son copain Oscar, à qui il offre son dessert. Lui dont le cadeau de Noël se résume à un paquet de Corn Flakes, comme autrefois le luxe d’une orange.
Ce récit raconté à la hauteur d’un garçon de 13 ans, truffé d’anecdotes et de scènes entre copains (bataille de polochons, leur vol à l’étalage) rappelle des épisodes du Petit Nicolas de Sempé ou de la guerre des boutons de Pergaud. Les conversations se déroulent dans un style peu châtié : « ferme ta gueule », « connard ».
Leur insouciance, leur besoin de jouer, de s’émanciper leur permettent de tromper la dure réalité sur le terrain. Jérôme Attal insère une intrigue avec ce message d’Oscar transmis par Mila à Tommy. Pourquoi ce rendez-vous à Hyde Park ?
Y aurait-il un lien avec la police venue chez les parents d’Oscar ?
Toutefois, le récit s’accélère avec l’imminence du danger, contraignant Tommy à une course effrénée. L’angoisse va crescendo d’autant que chacun des membres de cette famille unie se trouve à ce moment-là dispersée. Cette « menace, pressante », même les écureuils et les oiseaux dans leur comportement l’anticipaient.
Comme chez Guy Goffette, dans Une enfance lingère, ce sont les tantes qui initient aux premiers émois amoureux. Ou cet oncle d’Oscar « toujours à cheval » !
Un éveil à la sensualité s’amorce chez ces adolescents qui ne sont pas insensibles aux charmes des femmes. Mais « l’amour est toujours une affaire plus compliquée ».
Les cœurs battent pour les protagonistes terrifiés par cette guerre et les sifflements, les détonations. Mais aussi d’amour. Que penser de Lord Papoum « qui en pince » pour la mère de Tommy ? L’évier qui déborde chez Tante Pretty n’est-il pas la preuve qu’elle est amoureuse ? Tommy n’a-t-il pas « le cœur en feu », aimanté par la magnétique Mila, depuis cette soirée autour de la piscine souterraine ? Mila, au « sourire magnifique et mystérieux » que l’on imaginerait volontiers sublimée par le couple d’artistes Pierre et Gilles.
Les aficionados de Jérôme Attal ne seront pas surpris par ses nombreuses comparaisons imagées : « un ventre à la forme d’un Jelly Belly Bean »      ou ses formules insolites : « le fantôme de mes espérances », « un bonbon de solitude », « un trop plein d’ice-cream d’amertume », « la valise à regrets ». L’auteur ne manque pas de digresser (sur ses  hobbies : les timbres, les comics books) et de distiller des apartés à l’adresse de son lecteur.
Dans ce roman, on devine le parolier quand l’auteur évoque le pouvoir d’une chanson ou décline des musiques de références : Bing Crosby, Louis Armstrong, Vera Lynn.
C’est un amoureux de Londres, un connaisseur des coutumes anglo-saxonnes (crackers de Noël), qui distille son « British touch » (mots en anglais : « Honey, pea and ham, le proverbe : une pomme par jour, sandwich au concombre, les chocolats Cadbury, les chansons patriotiques), le tout mâtiné d’humour.
Jérôme Attal, en campant son récit à l’époque du conflit de la seconde guerre mondiale, évoque les responsables au gouvernement de cette période : Churchill, Premier ministre. Il nous entretient des différents abris qui l’on construit.
Ces pages décrivant un paysage urbain dévasté, « Londres, réduite à un chantier de démolition » sous « le feu nourri de la Lutwaffe », ravagée par les bombes résonnent avec les conflits actuels. « London is burning », « rues éventrées, redessinées aux shrapnels », « monceaux de gravats ». On imagine l’hécatombe, les voitures pulvérisées, l’ « horreur indicible », l’effroi. L’auteur souligne la résilience de ses protagonistes, leurs atermoiements (rester à Londres ou se réfugier à la campagne ?) comment ils se raccrochent au moindre espoir et ne comptent que les heures heureuses. La famille Bratford va-t-elle échapper au carnage ?
Jérôme Attal évoque la tragédie des orphelins : « C’est quoi la suite quand tu perds tes deux parents en une fraction de seconde et que t’es même pas assez grand pour t’assumer tout seul ? ». Voici l’âge bête « enjambé », les adolescents ont cessé leurs « conneries », la guerre les a fait mûrir. Une jeunesse « grignotée par les bombes ».
Le récit, où rayonne le sourire de Mila, se clôt en avril 1942, dans la lumière des parterres de jonquilles, « belles. Solides au vent », celles que Tommy et Mila espèrent aller admirer dans Green Park, la paix revenue. Leur pacte secret pourra-t-il être tenu ? Laissons le suspense. On quitte Tommy, confiant en l’avenir, en Churchill. N’est-il pas représenté en superman sur le bandeau ?
« We shall overcome », pourrait devenir leur viatique.
Gageons que ce roman invite chaque lecteur à exhumer de ses journées les petits riens qui permettent de positiver et de compter les heures heureuses, comme le moment de la lecture des Jonquilles de Green Park, roman profond et touchant.

©Nadine Doyen