L’Intranquille n°8, revue de littérature, printemps/été 2015, Atelier de l’Agneau Éditeur, avril 2015, 84 pages, 15€

Chronique de Lieven Callant

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L’Intranquille n°8, revue de littérature, printemps/été 2015, Atelier de l’Agneau Éditeur, avril 2015, 84 pages, 15€

La revue de l’Atelier de l’agneau, dont le nom l’intranquille fait référence au Livre de l’Intranquilité de Fernando Pessoa propose dans son n°8 traductions, créations poétiques, textes critiques et dossiers réservés à des auteurs tels que Rabah Belamri et Ford Madox Ford.
La revue l’intranquille doit probablement aussi son nom au désir de proposer aux lecteurs un aperçu varié d’œuvres qui prônent la curiosité, la nouveauté, la recherche de toujours redéfinir les frontières de l’écriture poétique.
On appréciera la qualité d’impression et le format qui permettent d’organiser une mise en page originale où textes et images se correspondent parfaitement. La poésie est une exploration, un jeu qui questionne l’auteur et le lecteur pas seulement grâce à ses constructions/déconstructions mentales mais aussi grâce à son occupation physique de la page et sa représentation graphique. De cette manière, il devient illusoire d’établir des frontières nettes et précises entre tous les arts. Une des caractéristiques de ce numéro est aussi de présenter quelques lithographies de Cendres Lavy.
Le n°8 s’ouvre sur un premier extrait de Lisboa Song, un roman de José Vidal Valicourt traduit de l’espagnol par Gilles Couatarmanac’h. Le texte présenté sans distinction des paragraphes occupe sur plusieurs pages tout l’espace d’impression disponible. Le texte ressemble à un mur de mots et de phrases qu’il m’a fallu escalader. Peu à peu, au fil de la lecture, j’ai compris que chaque phrase participe à l’élaboration d’une tapisserie complexe que sera le livre dans son entièreté. Il ne me faut plus gravir et franchir mais au contraire apprendre à repérer les enchainements, les enchevêtrements des différents niveaux d’écriture, des multiples temps de l’histoire. Ce jeu subtil entre l’écrivain et son lecteur est d’une habileté peu commune, d’une adresse rarement atteinte dans ce genre d’exercices qui consiste à déconstruire nos habitudes de lectures en nous invitant à écrire l’histoire à partir d’un niveau similaire à l’auteur. José Vidal Valicourt et son traducteur redessinent les frontières entre auteur et lecteur, entre écriture et lecture.
Des poèmes qui suivent, j’ai surtout retenu ceux de Perrine Le Querrec et d’ Eric Chassefière.
Bohémiens et gitans est le thème des textes de Carla Bertola, Gabrielle Jarzynski, Élisabeth Morcellet, Rabah Belamri, Carole Naggar, Gustave Flaubert et Georges Sand. Thème qui tout en faisant référence à la poésie de Lorca a pour mérite de réveiller l’actualité sous un nouveau jour interrogateur et de rappeler le véritable statut du poète. Étrange et étranger, voyageur insoumis, exilé, il est hostile à toute emprise sur sa liberté d’aller où bon lui semble.
Domaine critique propose une analyse de 84. Laurent Fourcaut, En attendant la fin du moi. Sonnets, éd. Bérénice, coll. « Élan », Paris, septembre 2010. par Jean-Pierre Bobillot. L’excessive utilisation des parenthèses, des guillemets et de phrases dont il me faut trouver les différents éléments de coordinations avant de chercher à en comprendre le sens m’a empêché de lire l’entièreté de l’article. Je ne peux donc me prononcer sur la qualité et la pertinence de l’analyse. Par contre, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire les analyses suivantes de Marie Cazenave: (Newton &Milo, Polder (Décharge), D’un éclair, Passage d’encres) et Françoise Favretto.
Le très intéressant dossier consacré à Rabah Belamri ravive l’intérêt pour cette voix singulière contrainte à l’exil pour jouir d’une liberté qui nous apparait soudain si fragile et précaire. Rabah Bekamri est aussi la voix « d’un univers de villageois analphabète ou de la grande culture arabe, bafoué par le fanatisme et les principes d’un socialisme d’État hâtif et inadapté à la réalité algérienne. »
« Il y a chez Rabah Belamri (…) une capacité de communiquer à la fois dans la limpidité et la simplicité avec le mystère contradictoire du langage onirique et fantastique qui caractérise la poésie et les contes arabes. »
Pour clôturer ce numéro 8 de l’Intranquille, Histoire Littéraire s’intéresse à l’œuvre de Ford Madox Ford. Dans le triptyque England and the English, Ford Madox développe une poétique originale. « L’art poétique n’est pas inné. Il est le fruit d’un travail que le poète effectue en explorant son univers mental. Et ce labeur l’absorbe au point qu’il réussit à oublier la ronde implacable des saisons et des ans, et même la vieillesse et sa condition de « pauvre mortel ».

Car la saison du poète ne connaît ni le bien ni le mal (…) le poète s’adapte à un nouveau contexte et fonctionne par analogie. Les méandres de sa pensée privilégient les impressions plutôt que les faits. Et sa démarche n’est pas chronologique: elle suit des « trains d’associations d’idées ». À la ligne droite, il préfère les chemins sinueux voire labyrinthiques, plein de mystère et à la spécialisation à outrance, des talents plus larges. » P77

Fabienne Couécou termine ce deuxième volet consacré à Ford Madox Ford en écrivant ceci: « Notre qualité d’être humain réside dans notre créativité et dans notre aptitude à communiquer, qui nous aide à vivre et nous permet de connaître l’amour et la joie ».
Ford Madox Ford nous rappelle: « On ne peut être poète si on ne ressent aucune sympathie pour ses semblables et si l’on est incapable de générosité ».
Je ne peux que vivement conseiller cette surprenante et intelligente revue.

L’intranquille peut être commandée via le site de l’éditeur : http://atelierdelagneau.com/5-l-intranquille

ou en téléchargeant le bulletin de commande suivant:bulletin d'abonnement L'intranquille

 

TINO VILLANUEVA – Anthologie de poèmes choisis, (trad. O. Boutry et O. Caro – Ed. L’Harmattan. 126 pp. Edition bilingue.)

Une chronique de Xavier Bordes

 

TINO VILLANUEVA – Anthologie de poèmes choisis, (trad. O. Boutry et O. Caro – Ed. L’Harmattan. 126 pp. Edition bilingue.)

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Tino Villanueva est né en 1941 au Texas, a fait à la force du poignet une brillante carrière universitaire, et écrit six recueils de poèmes très particuliers, souvent d’une émotion extrême, dont les thèmes sont liés à son sort de descendant de « chicanos », issus du « barrio » mexicain, aux USA. Ce sont des poèmes – le premier recueil surtout – en partie spontanés d’un autodidacte, promis à devenir plus tard professeur dans plusieurs universités, dont celle de Boston où il sera spécialiste notamment des idiomes issus de mixages culturels. Cette poésie très directe et intense offre un climat à la fois déroutant, dans certains cas, et plein d’humanité, que les deux traductrices ont su rendre avec une simplicité que j’ai trouvée élégante et très efficace. De plus chaque poème comporte son original en regard., ce qui devrait être la règle de ce genre d’éditions, même si cela double le volume du livre… L’arrière-plan de cette œuvre, bien connue aux USA, est celui d’une ascension vers la culture et la poésie, mue par un espoir violent et obstiné, à partir du « bas de l’échelle sociale ». Toute une philosophie de la destinée humains y est sous-jacente. Il y aurait tellement de commentaires à faire sur ce poète, sur la mixité des langues qui l’intéresse, sur son rapport au temps, à la destinée, sur sa confrontation à la société contemporaine, que j’invite les lecteurs éventuels qui m’accordent un peu de sens poétique à se pencher sur ce premier livre en français de la poésie d’un auteur jamais traduit, à la personnalité passionnante, et qui reflète tellement profondément le sort de tant de personnes de notre temps qui ont vécu, ou qui descendent de personnes qui ont vécu, l’aventure de l’immigration à partir de pays en difficulté, vers des sociétés occidentales de plus haut niveau. Par de simple trait surgissent les problèmes de l’acclimatation à une culture très différente, plus exigeante et plus compétitive que la société d’origine. Il y a de longs poèmes, mais aussi de petits poèmes qui en disent long et je ne puis me retenir d’en citer un sur lequel je finis cette note :

NE PAS SAVOIR, À AZTLÀN

La façon dont ils te regardent
les maîtres d’école
la façon dont ils te regardent
les ronds de cuir de mairie
la façon dont ils te regardent
les flics
la police à l’aéroport
tu ne sais pas si c’est pour quelque chose que tu as fait
ou pour ce que tu es

À mon sens, on entre ainsi de plain-pied dans la poésie de Tino Villanueva, écrivant son XXIème siècle, de fait celui de tous !

 © Xavier BORDES

Marc DUGARDIN, Table simple, Rougerie, 2015.

Chronique de Marc Wetzel

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Marc DUGARDIN, Table simple, Rougerie, 2015.

« sur la table simple
le pain n’est à personne
ni le père ni la mère

et la honte non plus » (p. 27)

et

« simplement, table
table simple

mots qui insistent ; appelés par
le silence des lettres qui les
mettent au monde ; où ils s’
achèvent sans fin

table venue d’un rêve, posée,
flottant dans un rêve ;
table emmurée –
à moins que la maison soit
dans l’ignorance des murs ? » (p. 71)

Je ne sais pas, Marc Dugardin, de quelle table vous parlez,
(je ne suis pas belge, je connais mal votre œuvre ; j’ignore si vous assemblez ainsi des planches pour tenir des comptes, réunir des affamés et assoiffés ou former dessous des tunnels domestiques pour chats et pour marmots)

mais je sais quelle simplicité vous fait parler,
(une table simple est réduite à elle-même, elle ne s’occupe pas de ce qui la cause ; ni ne prétend choisir sa nappe. Elle a le convive facile d’emploi ; elle ne feint pas d’être dalle de dolmen, elle ne joue pas la barricade redressée)

en français, en anglais, en allemand, son nom commence par « t » (une dentale sourde) : « table », c’est dîner doux, c’est durée définie, c’est tout qui tente (bien), qui tinte (juste), qui volontiers tangue (avec les buveurs, les braillards) – dans les « d » et « t », comme on se sent les dire, la langue vient aimablement presser, pousser les dents dehors, comme, dit quelque part Dugardin, « une chance qui court à sa perte »

à cette tablée pure, unitaire, accessible, les plats sont là où on les pose, les assiettes sont sans double ni calcul, on se serre à mesure qu’on arrive (couverts et hôtes), et l’on accepte d’avance – comme conseillait Epictète – d’être bientôt desservis !

Cette convivialité sobre, d’un seul tenant, aussi rectangulaire que son bois vu du ciel, et que sa forme ne quitte pas plus qu’un horizon, n’exclut pas la vie, les remuements et empêchements atroces dehors (et même sur le seuil, dès le couloir de la cuisine, dès l’entrée des toilettes), puisque tout est là – rien d’utile n’y manque, rien d’agréable n’y est de trop – même le génocide des voisins (Marc Dugardin nous écrit de Kigali) – qui est comme l’arbre à une branche de la tragédie.

« jusqu’au fond
(celui que l’on n’a
pas encore touché) »  (p. 27)

Ce sont convives sincères qui s’entretuent ; car peut-on autrement purifier les papilles du camarade  qu’en lui forant le menton et arrachant la langue ? Ce n’est pas tant lui qui gêne, qui insupporte, c’est son goût à la vie. Et l’on ne voudrait pas d’une extermination « soutenue », au style orné ; on préfère « ramener l’enfance à coup de gifles » (p. 21), trouver la mort avant de l’avoir cherchée, et en une fois (on la perd en tentant de la retrouver). Mais alors bien sûr,

« le paysage se tait
d’un silence
qu’on ne lui connaissait pas » (p. 12)

et il y a intérêt à être sur soi aussi propre et juste que ce qu’on rapporte ! :

« la pirogue était vieille
sur le lac Kivu

sûrement qu’il fallait
écoper de temps à autre
l’eau qui stagnait
dans le fond

de sa voix
(peut-on dire qu’il chantait?)
l’homme écopait
quelque chose
en lui aussi sans doute »  (p. 19)

Cet homme qui si singulièrement « s’écope » m’a beaucoup touché, Marc Dugardin : c’est que vieillir est comme prendre l’eau du temps, perdre étanchéité : on a la peau, la chair, l’âme même, plus perméables, davantage cosmodégradables : le monde vous érode de plus en plus près, vient vous remanger le relief. D’un coup, en plein menu, on se sent être devenu soi-même « la cuillère en fer blanc au rebut » (dont parle, dites-vous, Janos Pilinszky, p. 21)

Votre table est de mots, est de gestes parlants, et votre simplicité de table est innocence et pureté, quand vous évoquez « la confiance » qui « tremble en se déshabillant » (p. 28)

Votre simplicité de table est irrémédiabilité aussi, comme « agonie de l’homme/ cloué au mur de la chambre » (id)

Elle est aussi douceur, comme on peut rengainer son dard, comme on remet l’insulte et le blasphème dans les bras de leur mère silencieuse,
« amadou
ce mot venu se déposer sur la page …

amas, d’où ? …

murmure, cri amadoué …

ama- doudou
ma mie douce
comme vie qui serait douce un peu à mâcher

amadouvier …

comme rêve à recoudre
comme grain à remoudre
amadou
mot prêté à la douceur …

tu es cet homme
amadouci » (p. 31-36)

Il y a, Marc Dugardin, un passage de votre recueil « L’écoute infiniment », qui trouble et touche si fort, si près, qu’on vous remercie (bien que ne vous ayant jamais vu ni entendu) de l’avoir, comme à la collation du temps, formé et gravi pour tous, et c’est ceci :

« gémir petite sœur
et bientôt nous reconnaîtrons
le seau où l’eau tremble

nos mains sur la margelle
nos soifs silencieusement
et toi qui fus vivante

de la dette il ne faut
rien dire ni des larmes
petite soeur

seulement écouter le murmure
l’énigme qui demeure
lorsque les lèvres sont soudées »

J’aime infiniment ce moment, où vous notez que si rien parfois n’est plus lourd à porter qu’un seau, rien pourtant n’est plus simple qu’en marchant s’y pencher voir l’eau trembler ; comme un peu plus haut, vous disiez que si le monde est le plus effrayant des vides et le plus complexe des chaos, rien n’est pourtant plus simple que de laisser sur lui notre fenêtre ouverte. Ou que si nous arpentons toujours en « orphelins », en « pèlerins démunis » les allées des cimetières, il est pourtant toujours aisé de tourner son poème « vers le silence que font les morts quand ils écoutent ».

Votre table simple m’a intrigué (beaucoup) et ému. Vous ne prétendez évidemment pas, Marc Dugardin, que la simplicité a réponse à tout ; mais vous montrez qu’elle peut accompagner, justement, toutes les réponses, aussi amères, embrouillées et instables qu’elles doivent l’être. Et aussi, et surtout, qu’on peut voir, à force d’honnête et solidaire attention, de telles tables partout ; même voir une table fluide dans la brume humble ou dans l’orage qui vient :

« non pas les étoiles
la hauteur usée
malmenée des étoiles
leur piétinement

mais eux, les nuages

l’homme qui vieillit
et les regarde
pour ce qu’ils sont

flottants
indéterminés

précis comme les trous
d’un rêve dans la mémoire » (p. 63-4)

©Marc Wetzel

Philippe Besson, Les passants de Lisbonne, Roman, Julliard ; (192 pages – 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Philippe Besson, Les passants de Lisbonne, Roman, Julliard ; (192 pages – 18€)

En exergue du roman, Philippe Besson a choisi une phrase de Pessoa, « le plus grand penseur de l’âme portugaise », évoquant le cycle des saisons, la fragilité des êtres, la marche inéluctable du temps et a construit son récit au diapason de cette citation.
Pour Martin Melkonian , « il n’y a pas de hasard mais des coïncidences », pour Paul Eluard  «  il n’y a que des rendez-vous », c’est ce que les deux protagonistes, cabossés par la vie, ont peut-être pensé rétrospectivement, en se croisant dans cet hôtel où ils séjournent. Rencontre improbable dans le luxuriant jardin intérieur, sorte d’oasis et havre de fraîcheur, à l’écart des rumeurs de Lisbonne écrasée de soleil.
Philippe Besson entrelace, par touches sensibles, le destin de ces deux êtres blessés, dévastés, en souffrance et nous relate les circonstances de leur anéantissement.
Hélène, « enkystée dans le malheur », se livre assez vite. La détresse qui se lit sur son visage a convoqué Mathieu. Ils s’apprivoisent, s’épanchent, se décryptent, après s’être épiés discrètement. Aurait-elle en mémoire ce passage de La maison Atlantique qui nous encourage à « s’attacher davantage aux gens qu’on rencontre, prendre en charge un peu de leur vie, les écouter, écouter même leurs silences »?
Mathieu tarde à confier ce qui le mine, la raison de sa présence. Aurait-il peur de choquer Hélène ? Il avoue « faire confiance au hasard », mais pense que « c’est la magie de la ville qui a tout organisé ». Il décline « son attachement sentimental » pour la ville  où il a été heureux. Si Mathieu peut encore caresser un soupçon d’espoir, Hélène, veuve toute récente, flotte « dans cet entre-deux ». Ils se reconnaissent une accointance « une familiarité » : «Nos hommes nous manquent. Abominablement », reconnaît-elle. Chacun d’eux brosse un portrait touchant de l’absent.
Hélène surprend, nous interpelle par sa remarque quant au choix de cette capitale, conseillée à condition de ne pas craindre « d’approcher la mort ».
Nous voici embarqués à travers Lisbonne, cette « ville-labyrinthe », à déambuler bras dessus bras dessous, avec les deux protagonistes, mais aussi par flashback à San Francisco. Le point commun de ces deux villes ? Les séismes, le narrateur rappelant celui du 29 janvier, qu’il décrit avec un tel réalisme, que les images insoutenables du chaos surgissent et l’onde sismique nous ébranle, nous tétanise.
Si les deux compagnons d’infortune, « reclus dans la triste litanie de leurs souvenirs », se suffisent à eux-mêmes, vivent comme dans une bulle de douceur, occultent le décor qui les environne, le lecteur, lui, sait contempler « les fines mosaïques sur les murs », humer « les odeurs de sardine et d’espadon grillés ».
Par contre, Hélène remarque les regards aimantés, « les œillades appuyées » que des jeunes gens échangent avec Mathieu, aux mains fines, « à la beauté vénéneuse » avec « quelque chose de féminin », et le désir qui « déboule, irrépressible ».
Le lecteur les suit  également dans leur errance nocturne, Hélène étant curieuse de connaître la faune que Mathieu fréquente. Il ne lui a pas échappé que Mathieu est rentré un matin, bien escorté. Il s’étourdit dans de multiples « instants d’abandon » qui se traduisent par des pages sensuelles de « corps qui se rejoignent », de « baisers carnivores », « des nuits blanches », « une dérive à deux » dans le sillage de Guibert.
L’auteur évoque la corrosion du couple et soulève la question de la deuxième chance.
La musique bessonienne a des accents de saudade, de fado, mais aussi de Céline Dion.
Philippe Besson montre un sens acéré de l’observation des atmosphères, des êtres et une parfaite connaissance de la ville de Lisbonne. Il offre à ses « égarés » le décor suranné et intimiste d’un bar d’hôtel qui rappelle Hopper, ou l’ambiance feutrée d’un restaurant. Il leur fait goûter à la quiétude d’un cimetière anglais d’où ils sortent avec une certaine paix dans l’âme, « la mine calme ». Il les installe dans L’Electrico bondé
pour une traversée de « Lisboa », des « quartiers légendaires ». « Un parcours sinueux et accidenté » avec « des vues imprenables ».
Le réchauffement climatique qui s’est invité dans les pages est palpable :torpeur, moiteur, soleil éreintant, « violent, brutal », « chaleur accablante », « intenable ».
La correspondance joue un rôle important dans ce roman.
Philippe Besson aime écrire des lettres, ses personnages aussi. Il y a cette lettre de Vincent, qui frappe de stupeur Hélène, la terrasse. Puis les lettres d’Hélène aux amis, les mots pour se délester de la douleur. Mathieu n’a-t-il pas songé à écrire à Diego ?
Le narrateur sait nous tenir en haleine. Qu’a donc à faire Hélène, de si crucial, une fois ses lettres écrites ? Suspense, l’épilogue nous apporte la réponse dans une mise en scène théâtrale. De timides sourires s’esquissent, des regards appuyés s’échangent.
D’un livre à l’autre, un fil rouge se déroule. La chaleur rappelle De là, on voit  la mer.
Voyager pour oublier, pour « se couper du quotidien », panser sa peine de coeur, faire le vide, c’est ce que Louise avait aussi entrepris dans Se résoudre aux adieux. Mais le salut peut-il venir d’un tel exil, quand on est « amputé » de sa moitié ?
On retrouve les invariants : un port, la mer. La mer, « assassine », source de tragédie, Hélène la fuit. Et ce style particulier basé sur les contrastes et le questionnement.
Philippe Besson se livre à une introspection de ses « éclopés », ses « mutilés », ses « naufragés » plongés dans les ténèbres de leur tristesse, de leur solitude, de leur chagrin et les conduit vers la lumière. Sur leur parcours, une bouée de sauvetage.
Comme l’affirme Paul Eluard, « La nuit n’est jamais complète. Il y a toujours au bout du tunnel un coeur généreux, une main tendue, des yeux attentifs. La vie, une vie à se partager ». C’est ainsi qu’Hélène offre à son compagnon d’infortune la plus belle preuve d’amitié, de fraternité. Le vrai bonheur ne consiste-t-il pas à rendre les gens heureux ? Ayant « accompli ce qu’elle devait accomplir », Hélène, la bienfaisante, la fée providentielle, peut songer à regagner Paris. Elle se sent reboostée, « d’attaque » et confiante en l’avenir, avec un roman de Pessoa comme talisman.
Comme Philippe Besson le confie dans La maison atlantique : « La chose la plus difficile est d’apprendre  à vivre avec ses disparus. Mais quand on a appris, alors on est imbattable ». Mais peut-on aimer une nouvelle fois sans trahir, s’interroge Hélène ? Mathieu ne lui souffle-t-il pas le conseil idoine : « se débarrasser de certains oripeaux » ? Leurs adieux à l’aéroport de Portela sont empreints d’une indicible « émotion », de gaucherie et de tendresse.
Dans Les passants de Lisbonne, Philippe Besson renoue avec son univers de l’intime et explore ses thèmes de prédilection : l’abandon, « le frôlement de deux solitudes », l’attente, la perte, le manque, le deuil. Un roman qui résonne d’autant que les catastrophes   naturelles récentes ont causé une litanie de victimes, généré beaucoup de panique, d’effroi et de compassion, à l’échelle du malheur collectif. L’auteur souligne le calvaire de « vivre dans l’expectative ». Il montre comment Hélène et Mathieu, si brisés, fragilisés, vont rebondir après leurs épreuves, et où ils ont puisé leur force de résilience pour conjurer le vide, « cette vacance ».
Philippe Besson reste un expert dans l’art de fouiller les âmes et les cœurs dans ce récit empathique et cinématographique, de la renaissance, teinté de mélancolie, qui en touchera plus d’un.

©Nadine Doyen

Jan Bardeau & compagnie, mgv2>publishing, illustration Seb Russo, août 2015. 40 pages, 5€

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Jan Bardeau & compagnie, mgv2>publishing, illustration Seb Russo, août 2015. 40 pages, 5€ (plus frais de port).

Jan Bardeau s’empare des mots, les triture, les malaxe, les lance contre les murs, d’où ils rebondissent, l’écho parfois est effrayant, car ce jeu faussement léger, non exempt de plus ici d’autocontraintes, c’est pour révoquer le vide, la solitude crasse, « la hideur abrupte », le dur « qui courbe & brise & broie, bousille le beau » et gripper les mécanismes froids et déshumanisants d’un système entonnoir qui se gave de lui-même.

Jan Bardeau & compagnie, c’est un duo : Jan Bardeau et Seb Russo. Jan avec ses mots, Seb avec ses dessins, ses corps d’encre qui se tordent, se vident, se déforment, dégoulinent, étirés, vrillés, enchaînés. Et le poète est comme ce clodo au nez de clown. Clodo ou ouvrier ? C’est un peu du pareil au même non ? Un pas de trop et hop, à la casse.

« petites mains jusqu’à ce qu’ils les prennent sur leur tronche, les petites mains »

Nous sommes tellement nombreux à être des clowns plus ou moins fatigués. Nous amusons parfois la galerie des portraits poudrés, cette basse haute-cour où « les uns parlent d’importance, les autres s’imprègnent de l’art de picorer » et « s’évertuant à favoriser la guerre de chacun contre tous ».

Et chacun « se toise, arrondit le jarret sans arrêt ».

Nous sommes nés, nous petites gens, comiques muets accrochés à nos barreaux à l’image de ce Buster Keaton qui nous interpelle en couverture et surtout en quatrième, derrière, là où on range les oubliés et où on peut lire :

« Gerber le nœud qui me suffoque, abandonner toute réalisation, m’épargner l’uniformité des lendemains, m’extraire du passé stratifié, enfin choisir, choisir enfin, puisque le limon des possibles s’assèche, que ne demeure que l’attente. »

Alors Jan Bardeau choisit des mots (c’est ce qu’il nous reste non ?), et sous un air nonchalant, l’air de ne pas y toucher, il en fait des tableaux, des trouées dans la ville. L’insatisfaction chronique peut aussi être un bon lubrifiant pour le moteur, les sens restent en alerte, et « les vaches, queue en balancier ponctuent la rondeur des collines. »

Insatisfaction, c’est la moindre des choses non, vous avez vu la gueule du monde où « les caddies s’agglomèrent » ?

« Cette civilisation va clamser sous ses déchets, d’avoir becqueté comme une truie insatiable. »

Alors l’ouvrier résigné, complice malgré lui, produit toujours plus et encore ce qui le dépossède et de son verbe de poète retourne le quotidien, ce « somnambulisme insane »  comme un gant, on en voit alors battre les veines et le cœur à nu qui s’emballe pour un rien, car « seuls nos cuirs durcissent & se racornissent ».

« Je me gorge et regorge de lyrisme, dégorge le cynisme, mes crocs réclament la viande du concret pour emplir le vide qui ravine un univers édifié sur la carence. »

Le poète est un pauvre comme les autres, mais il respire encore, et ce trop clairvoyant, ce trop respirant, offre à qui veut les fruits de ce souffle, il tend ses mots à ses alter-egos et se demande « comment pulvériser les cailloux incrustés sous leurs paupières. » ? Cependant le poète est un solitaire aussi, pas forcément par goût, mais plutôt de l’autodéfense.

« Sollicités à l’entr’aide par la nécessité, sans doute désapprendrions-nous nos balivernes & nous guiderions-nous mutuellement vers la bonté, sans doute, mais je crains mon semblable, ce salopard, & le déteste. »

©Cathy Garcia

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« Il lui a demandé d’écrire les biographies des deux auteurs qui nous occupent ci-devant, ceux-là, oui, Russo, Bardeau, Barreau, Dusso, voilà, eux, lui il veut bien écrire des biographies, qu’il lui a répondu, mais il ignore s’il en est capable et il ne connaît pas forcément si bien leurs vies, aux deux, là, oui, ceux-là, alors tant pis il s’y colle quand même mais qu’il ne se plaigne pas si c’est loupé. Le premier, là, lui, est un anglo-berrychon, et l’autre issu de l’immigration ritalienne de Sicilie, du sud, en bas, toc, pile vers la mer, boum ; lui, il écrit des trucs mais souvent plus souvent il ne les écrit pas, et c’est plutôt mieux comme ça, lui, par contre, il dessine des trucs, et souvent il les dessine, et bon, bof, des fois c’est bien, des fois c’est pas bien. ». Jan Bardeau a commis aussi Nocturne intra-neural (UPNT n° 6, mai 1998), et plus récemment Jardin de poussières (non signé) et une plaquette avec son complice Seb Russo encore, Le voyage somnambule. Patrice Maltaverne en parle ici : http://poesiechroniquetamalle.centerblog.net/rub-jan-bardeau-.html. Le site de Seb Russo, c’est ici : http://www.seb-russo.com/seb-graphiste/.