Le mystère Henri Pick, David Foenkinos ; nrf Gallimard (288 pages – 19, 50 €)

Chronique de Nadine Doyen

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Le mystère Henri Pick, David Foenkinos ; nrf Gallimard (288 pages – 19, 50 €)


Après le succès planétaire de Charlotte, David Foenkinos explore le milieu littéraire et dissèque l’avènement d’un best-seller, les maillons indispensables, tout en montrant comment un livre peut changer la vie d’un individu, voire fissurer sa vie privée.
On a tous en mémoire des titres qui ont cartonné, mais est-ce le hasard, le coup médiatique d’un éditorialiste  ou la fine intuition de l’éditeur ou éditrice ?
Pour les Foenkinophiles, lire un roman de l’auteur c’est d’abord partir à la traque de ses constantes. La série d’items devenue la marque infaillible de David Foenkinos est-elle toujours présente ?

Au lecteur de  tester s’il retrouve les références à deux Polonais, aux cheveux, à Ikéa, l’Allemagne, Berlin, le jus d’abricot» et les notes en bas de page. Doit-on voir un clin d’œil à la Suède et à Katerina Mazetti quand deux  protagonistes se rencontrent au cimetière ?
Brautigan, auteur américain dont un fan eut l’idée de reprendre son concept d’une « bibliothèque des livres refusés », des « unwanted books » est le point de départ du roman. Un émule Jean- Pierre Gourvec installe un espace similaire « un tombeau contre l’oubli » dans la bibliothèque de la ville de Crouzon, en Bretagne. Son objectif est de valoriser des pépites laissées pour compte par le comité de lecture.
Son assistante Magali va poursuivre cette sauvegarde, accueillant les dépositaires.
Sa rencontre avec Jérémie réveille sa libido au point de mentir à son mari quant à son retard. Dans ce passage, on retrouve la sensualité du potentiel érotique de ma femme.
C’est alors que Delphine Despero, éditrice parisienne, « future papesse de l’édition », débusque un texte bouleversant relatant : « l’histoire d’un blocage, l’impossibilité de vivre une histoire d’amour », anticipant même l’adaptation au cinéma.
Avec la découverte de ce manuscrit signé Henri Pick, exhumé après la mort de l’auteur, on cherche à savoir qui est cet auteur inconnu, à joindre sa famille.
On assiste à des rencontres entre la veuve et des journalistes ainsi qu’avec l’éditrice qui a débusqué une affaire juteuse. Celle -ci y voit un livre porteur et s’investit à fond au point de négliger son compagnon Frédéric qui n’a pas connu cette chance et encaisse mal le flop de son  propre roman. On devine qu’il nourrit de l’amertume.
Mais est-ce vraiment l’œuvre de ce Monsieur Pick, pizzaïolo breton ? Comment s’en assurer ? Commence une incroyable manipulation au point de persuader Madame Pick que son mari est indubitablement l’auteur de : Les Dernières Heures d’une histoire d’amour. Voici Madeleine en train de ranimer le souvenir de son mari. On plonge dans le maelström qui la taraude, dans le séisme qui l’ébranle.
Le buzz commence, et on pense au roman de Serge Joncour : L’idole, à la façon dont les médias s’emparent de ce scoop, et font de Madeleine leur proie. David Foenkinos souligne les dérives de la notoriété qui s’abat sur vous, à votre insu, surtout après un passage  à la télévision. Quand  François Busnel s’avise de tourner une séquence de son émission chez Madeleine, celle-ci fustige tout ce cirque.
Le narrateur met la focale sur la fille Joséphine, qui elle accepterait volontiers son quart d’heure de célébrité, elle dont la vie est si lisse depuis son divorce.
David Foenkinos montre l’impact d’un passage à la télé sur les ventes, rappelant le roman de Jessica L.Nelson Tandis que je me dénude, mais pointe le besoin des lecteurs « quand on aime un livre, on veut en savoir davantage », d’où cette « traque incessante de l’intime dans la littérature ».
De même un bandeau apposé sur un livre avec une accroche, comme « Un roman refusé 32 fois » devient prescripteur à la grande stupéfaction de l’intéressé, qui soudain croit voir son talent récompensé. Mais le milieu littéraire génère aussi les désillusions, mieux vaut en être informé pour un auteur.
Le film La délicatesse, adapté du roman éponyme a initié le circuit d’Amélie Poulain. Les habitants de Crouzon voient naître le pèlerinage Pick, depuis le cimetière, la crêperie, ex pizzeria, et la bibliothèque des refusés.
Mais un journaliste, plus intuitif, plus professionnel, au vu des incohérences subodore un autre scénario et  fait sa propre enquête. Va-t-il résoudre l’énigme ?
Pas facile quand on trouve la bibliothèque fermée pour durée indéterminée.
Y aurait-il anguille sous roche pour Rouche qui « se laisse porter par l’intuition » ?
Magali n’aurait-elle pas filé à l’anglaise avec son protégé ?
David Foenkinos sait distiller le suspense, une note en bas de page précisant que Jean-Michel Rouche « aura une importance capitale dans cette histoire ».
Quelle est cette « découverte cruciale » détenue par Joséphine ?
Voici le lecteur tenu en haleine. Et si l’auteur nous menait sur une fausse piste ?
En effet les révélations de Jean-Pierre Rouche sont sidérantes et contribuent au rebondissement de ce roman. Une autre protagoniste entre alors en scène : Marina. Quel lien aurait-elle eu avec Gourvec, le bibliothécaire de Crozon, « pourvu d’une dose minimale de sociabilité » mais doté du pouvoir magique de « trouver le livre qui vous correspond » d’après votre « apparence physique » ?
Comment l’éditrice si sûre de son coup va-t-elle réagir à cette découverte, d’autant qu’elle a briefé tous les représentants sur ce scoop ? Ne risque-t-elle pas de perdre sa légitimité et voir  les chiffres de son édition chuter ?
Ce qui est extraordinaire, c’est  la puissance de la manipulation psychologique, c’est de voir se détricoter tous les arguments qui avaient réussi à convaincre Madame Pick. Mais comme des vases communicants, voilà Marina, à son tour, convaincue que Gourvec l’a aimée en secret et a écrit ce roman pour elle. Mais pourquoi aurait-il signé en usurpant le nom de M. Pick ? Le mystère reste entier pour le lecteur aussi.
Qui croire ? Qui détient la vérité ?
Le lecteur perdu, embrouillé par toutes ces hypothèses n’a plus de repères.
Quant au pacte secret de Delphine et Frédéric que cacherait-t-il ?
Va-t-on savoir la vérité ou être embobiné comme les protagonistes, induit en erreur ?
Cette mystérieuse publication conduit David Foenkinos à s’interroger sur l’intérêt de certains artistes à ne pas chercher à entrer dans la lumière de leur vivant, prenant comme exemple la photographe Vivian Maier. Mais il dénonce aussi cette emprise que des journalistes peuvent avoir sur des personnes fragiles, crédules.
Comme il y a eu le salon des refusés en peinture, l’auteur nous rappelle que « le refus ne peut en aucun cas être une valeur qualitative », citant les cas « emblématiques » de Proust (victime d’une lecture superficielle) et John Kennedy Toole.
Si David Foenkinos fait partie de ceux qui vendent le plus de livres, il a conscience que la vente des livres subit aussi la crise, qu’il « faut batailler » et ne permet pas, pour beaucoup d’écrivains d’en vivre. Il souligne également le statut précaire de certains journalistes littéraires, dépendant de la ligne éditorialiste du patron de presse et que l’on débauche quand ils vitupèrent contre leurs contempteurs. Rouche, « prince d’un royaume éphémère », puis « pestiféré » pour avoir vilipendé « les postures et les écrivains surestimés », incarne cet aphorisme de Churchill, retweeté par David Foenkinos : « Le succès, c’est d’aller d’échecs en échecs ».
Le narrateur nous immerge dans un raout littéraire où naissent les rumeurs, les fuites, vite colportées sur les réseaux, nous laisse entrevoir le lien éditrice/représentant (pression subie).Le coup d’éclat de Maroutou retentit comme un pavé dans la mare. On entend les voix d’Augustin Trapenard, de Bernard Lehut, de Frédéric Beigbeder, expert de la Russie mais aussi en marketing, connu pour épingler ses pairs.
David Foenkinos met en exergue le rapport éditrice/auteur, tâche ingrate mais déterminante, primordiale et aborde l’angoisse pour l’auteur de rester « dans  l’anonymat le plus complet ». Il développe également une réflexion sur le lieu d’écriture (Les écrivains ont-ils besoin d’une atmosphère déprimante ?) et la création.
Coup de théâtre final : l’annonce d’une naissance qui devrait révolutionner le couple, mais pourquoi Delphine menace-t-elle d’avorter ? Juste un rappel du roman de Brautigan « Abortion » dont on apprend le destin pathétique ? Un rappel de la comparaison de son agonie à la fin d’un amour, thème du mystérieux manuscrit ?
Ce récit, comme on peut le constater, cause une vraie onde de choc , un effet domino parmi tous les couples croisés, plus ou moins en lien avec l’auteur présumé.
David Foenkinos sonde les intermittences du coeur : incompatibilité (« Leur cohabitation devenait le théâtre de deux forces antagoniques », usure, tentative de rabibochage, adultère, humiliation, trahison, scènes de ménage (« Même une dispute, tu me la refuses ».), indifférence à l’autre. « Quelques mots peuvent changer un destin » alors que le silence peut éloigner. Pour Marina, ce fut un télégramme.
Le mystère nous est dévoilé au final dans L’homme qui dit la vérité. Mais ce dernier roman ne risque-t-il pas d’être censuré, retiré du rayonnage, puisque le pot aux roses y est démasqué ? Ce nouvel opus prouve que chacun a ses secrets.
Doit-on voir un scoop en filigrane quand on lit que Roman Polinski serait en train de tourner un film sur « une jeune peintre allemande, morte à Auschwitz » ?
Ancré dans l’univers littéraire contemporain, David Foenkinos pratique copieusement le name dropping (Jaenada, Roth). On ne sera donc pas étonné qu’il convoque les auteurs de Soumission, de Merci pour ce moment ou son cinéaste de prédilection : Woody Allen. Dans ses interviews, David Foenkinos confie vouloir payer sa dette aux auteurs fondateurs comme Borges, Cioran, Gracq, Kundera, Kafka, Kerouac, Pouchkine, Bolano, Dostoïevski, Walser et décline ainsi son amour de  la littérature.
C’est avec plaisir qu’on se délecte, se gave des fulgurances de l’auteur : « une sorte de falaise affective », « service après-vente de la rupture », « économe de la tendresse », « un Fitzgerald de la pizza », « Le silence demeure le meilleur antidote aux désaccords », une poignée de main « à l’énergie d’un mollusque neurasthénique ».
Beaucoup d’ironie, d’humour (« Je suis donc un inventaire. », de comique de situations, de fantaisie, de tendresse et de délicatesse, dans ce roman difficilement « résumable », complexe aux nombreuses ramifications qui nous plongent dans les coulisses du lancement d’un livre et de ses retombées, dans la fabrique d’un best-seller. Mais aussi dans des relations amoureuses qui se sont délitées ou dans les prémices d’une nouvelle vie. David Foenkinos livre une impressionnante ode aux livres, truffée de références cinématographiques, musicales (Barbara) et littéraires, autant de pistes pour éveiller la curiosité du lecteur.
Après avoir été « Charlottisé », laissez-vous prendre dans les rets d’Henri Pick.
Si « écrivain est le seul métier qui permette de rester sous la couette en disant :Je travaille », le lecteur peut s’offrir le luxe de lire sous la couette cette comédie, aux allures de polar, rythmée par le suspense, brillamment orchestrée par David Foenkinos, d’autant que dans chaque livre, il y a toujours un mot qui nous est destiné. « On cherche inconsciemment ce qui nous parle. »
Faut-il se méfier des écrivains ( « Les écrivains sont dingues, tout le monde le sait. ») ou de ceux qui lisent ? Peut -être !, mot préféré de David Foenkinos.
Selon Giorgo Manganelli : « Ceux qui aiment ardemment les livres constituent sans qu’ils le sachent une société secrète. Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves. » Et l’auteur, conscient du constat alarmant que les gens lisent moins, signe un vibrant et convaincant plaidoyer pour la lecture.
A noter : Au théatre Hebertot, du 14 au 22 mai, la pièce de David Foenkinos :
Le plus beau jour , mise en scène par Anne Bourgeois.

 

©Nadine Doyen

Un livre

La Multiple Spendeur

Il m’arrive de choisir les livres en ne me fiant qu’à la beauté de leur couverture et celui pouvait se vanter d’en avoir une particulièrement réussie. Reliure ancienne et soignée, joli papier marbré, le nom de l’auteur et le titre de l’ouvrage avaient été effacés. J’ai alors songé à ces périodes où la signature de l’artiste en dessous de l’œuvre n’existait pas et j’ai commencé à lire le livre en omettant soigneusement les pages de garde. Le papier était jauni mais j’avais l’impression que personne encore avant moi n’avait franchi le seuil de la couverture. On avait pris soin de ce livre, on avait veillé à ce qu’il dure.

Voici les vers que j’ai particulièrement appréciés:

Les eaux, les bois, les monts se sentirent légers
Sous les souffles marins, sous les vents bocagers;
Les flots semblaient danser et s’envoler les branches,
Les rocs vibraient sous les baisers de sources blanches,

P20
Ils dévoraient comme une immense proie
La joie

P34
L’Olympe étincelant, sous sa gloire première,
Serre, autour de ses rocs, sa guirlande de dieux.

Tout appartient à la Sagesse et l’Art; tout sert
En cet universel et suprême concert
A rendre, aux yeux de tous, plus belle et plus profonde
L’idée en or que les hommes se font du monde.

P41
L’infini tout entier transparaît sous les voiles
Que lui tissent les doigts des hivers radieux
Et la forêt obscure et profonde des cieux
Laisse tomber vers nous son feuillages d’étoiles.

La mer ailée, avec ses flots d’ombre et de moire,
Parcourt, sous les feux d’or, sa pâle immensité;
La lune est claire, et ses rayons diamantés
Baignent tranquillement le front des promontoires.

S’en vont, là-bas, faisant et défaisant leurs noeuds,
Les grands fleuves d’argent, par la nuit translucide;
Et l’on croit voir briller de merveilleux acides
Dans la coupe que tend le lac, vers les monts bleus.

La lumière, partout, éclate en floraisons
Que le rivage fixe ou que le flot balance;
Les îles sont des nids où s’endort le silence,
et des nimbes ardents flottent aux horizons.

(….)

Ces flux et reflux de monde vers des mondes,
Dans un balancement de toujours à jamais!

Je pourrais ainsi continuer jusqu’à la fin du livre mais je vais terminer de le citer ainsi :

Ils ne changeront rien à ce qui fut toujours:
L’humanité n’a soif que de son propre amour;
Elle est rude, complexe, ardente; elle est retorse;
La joie et la bonté sont les fleurs de sa force.

Ce livre a été achevé d’imprimer le vingt-huit septembre mil neuf cent six. Sur la page de garde écrit fébrilement au crayon: Xmas 1922 from Mamma. Ce livre a voyagé et pas seulement dans le temps. Émile Verhaeren dédie La Multiple Splendeur au cher et grand Eugène Carrière.

Emile Verhaeren, La Multiple Splendeur, poèmes, Paris, Mercure de France, 1906.  

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Émile Verhaeren par Theo van Rysselberghe, 1892

La Multiple Splendeur, Émile Verhaeren sur wikisource

Mais aussi disponible ici

Sylvie Vauclair, Claude-Samuel Lévine, La Nouvelle Musique des Sphères, À l’écoute des étoiles, Odile Jacob, 2013, 179 p, 22,90€

Chronique de Lieven Callant

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Sylvie Vauclair, Claude-Samuel Lévine, La Nouvelle Musique des Sphères, À l’écoute des étoiles, Odile Jacob, 2013, 179 p, 22,90€


Sylvie Vauclair, astrophysicienne à l’institut de recherche en astrophysique et en planétologie à Toulouse, commence par retracer l’histoire et l’évolution des connaissances en astrophysique depuis l’antiquité jusqu’à aujourd’hui, en marquant quelques étapes importantes.

Les philosophes de l’antiquité ne connaissaient du ciel étoilé et de l’espace que ce qu’on pouvait observer à l’œil nu. Pour les anciens grecs, le monde céleste ne semblait comporter que des sphères. La terre était fixe et au centre du monde, sept planètes tournaient autour d’elle et compte tenu de leur distance à la terre étaient rangées dans l’ordre suivant: Lune, Mercure, Vénus, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne ( ordre repris pour les sept jours de la semaine).

La musique englobait tous les arts des muses ainsi que les sciences et avait donc un sens bien plus large qu’aujourd’hui.
« Tout était unifié. L’art des sons et l’harmonie céleste pouvaient se comprendre et s’interpréter ensemble, en symbiose d’une manière mathématique.  Une étude approfondie des intervalles musicaux permettait de les classer d’une manière particulière selon un schéma parallèle à l’ordre des astres qui tournaient autour de la terre. C’était magique! Il suffisait d’attribuer à chacune des sphères célestes une note de musique et le ciel devenait le siège d’un concert perpétuel dans l’harmonie du monde. La musique des sphères étaient née et s’est enracinée, à un tel point que toute perfection est devenue un dogme chez de nombreux philosophes. » p9

« La musique et le cosmos représentaient conjointement l’élévation de l’âme humaine, dans un monde réglé de manière parfaite par l’arithmétique et la théorie des nombres » p40

« La tradition ancienne de musique des sphères avait pour but la description de la perfection du monde. Perfection du cosmos, selon un ordre immuable et harmonieux, et perfection de la musique, selon l’organisation des sons fondamentaux le long du corde vibrante. Cette perfection s’organisait selon la théorie des nombres, élaborée par Pythagore et les pythagoriciens supposée rendre compte de l’univers. » p41

La réalité se moque bien du souci de perfection des hommes. Cela n’avait sans doute pas échappé aux anciens grecs.

Nous savons que la musique n’est pas un phénomène mathématique comme le pensaient les anciens grecs, la musique est un phénomène physique, c’est une onde qui contrairement à la lumière ne peut se déplacer dans le vide.

Par conséquent, aucun son provenant des astres ne peut nous atteindre. Pourtant, nous savons que les étoiles vibrent et sont de véritables caisses de résonance. Les astronomes n’écoutent pas le ciel, ils observent les ondes électromagnétiques qui arrivent des étoiles ou des autres objets célestes. Ce sont des ondes qui voyagent à la vitesse de la lumière et n’ont donc rien à voir avec les ondes sonores.

« Il n’y a donc aucune relation entre cette vraie  musique des sphères et celle bien connue de l’Antiquité, généralement attribuée aux pythagoriciens, et reprise ensuite par de nombreux philosophes. » P22.

« La grosse sphère gazeuse que nous appelons « Soleil » est soumise à des ondes acoustiques internes, c-à-d des ondes sonores exactement comme les caisses de résonances de nos instruments de musique. Les ondes sonores ne peuvent se propager et restent donc piégées à l’intérieur de la sphère en se réfléchissant sur la limite de leur zone de propagation. Cette limite, qui correspond à l’atmosphère solaire subit en conséquence des oscillations régulières que les astronomes ont la possibilité d’observer en utilisant des techniques appropriées. » P112

« La résonance individuelle des grosses sphères gazeuses est une réalité physique. Il s’agit pour les astrophysiciens, d’une dimension nouvelle dans l’étude des étoiles, donnant accès à une très grande précision sur leur masse, leur âge, leur composition chimique, etc. (…) Il est tout à fait possible de transposer les harmoniques stellaires observées pour composer de la musique audible. c’est ainsi, par transposition rigoureuse utilisant un nombres d’octaves suffisant que nous pouvons reconnaître la résonance en sol dièse de notre soleil ». p 23.

Voilà, brièvement expliqué tout le propos de ce livre qui nous plonge au centre de recherches et d’observations passionnantes concernant les astres.

L’intérêt de ce livre est qu’il donne matière aux rêves que je ne peux m’empêcher de faire lorsque comme mes ancêtres j’observe le ciel étoilé à l’œil nu. Il rappelle les théories qui ont effleurées l’esprit humain pour tenter d’expliquer le cosmos et chercher une réponse à cette question: Quelle est ma place au sein d’un univers qui n’a pas de centre et qui est en continuelle expansion?

La découverte et l’étude récente des exoplanètes confirment qu’il existe une infinité de planètes semblables à la nôtre. Depuis toujours l’observation du ciel permet à l’homme de remettre en question le poids de son existence, d’élaborer des théories qui répondent à ses besoins et l’invitent continuellement à entrevoir les sources incontrôlables qui ont donné naissance à la poésie.

Entreprendre ce voyage à la fois musical, et scientifique ne peut être que bénéfique à ceux qui questionnent les arts, leurs propres pratiques poétiques. Les natures changeantes et les conceptions esthétisantes ne se basent pas forcément sur la réalité physique du monde dans lequel les œuvres prennent pieds. Entre cette réalité et celle que notre imagination forge,on devine qu’il reste une faille. On devine que toujours quelque chose nous échappe, n’est pas perçu, n’est pas encore découvert. La nature réelle n’a rien de parfait. Pourtant, les désirs de l’homme tendent inévitablement vers la perfection. Mais quelle est-elle cette perfection?
Écrire n’est peut-être finalement qu’une exploration au cœur même de l’imperfection et de la réalité? Cet impossible statut que je confère à la poésie en lui attribuant des lois, des fonctions ne serait là que pour me rassurer et penser que ma quête n’est pas qu’absurde et inutile.
Parfois je me dis que non seulement pour pouvoir continuer à écrire, il me faut lire ce que d’autres poètes écrivent mais il est tout aussi indispensable que je me tienne au courant des découvertes majeures de la science afin de pouvoir construire une réalité poétique qui puisse jouir d’une quelconque légitimité. Serais-je ainsi plus juste, plus lucide?

Heureusement, il existe des chercheurs et des artistes qui rendent compte avec précision et clarté des travaux parfois très complexes à la pointe des connaissances scientifiques actuelles. Sylvie Vauclair et Claude-Samuel Lévine font partie de ceux là.

On peut podcaster l’émission de France Culture consacré à ce thème ici

©Lieven Callant

YU XIANG – D’autres choses – (Editions Caractères, 2016) poèmes traduits du chinois par : Chantal Chen-Andro (édition bilingue)

Chronique de Marc Wetzel

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YU XIANG – D’autres choses – (Editions Caractères, 2016)
poèmes traduits du chinois par : Chantal Chen-Andro  (édition bilingue)


Voilà le premier recueil de poèmes de Yu Xiang (née en 1970) traduits en français. L’intense intelligence et la fraternelle âpreté du propos, surprennent, à la fois enthousiasment et inquiètent .
Si par exemple, accueillant son lecteur, elle recense nombre de magiques raisons d’entrer chez elle  (une mèche de cheveux glissée dans un livre attend d’être lavée ; elle a une chaise qui parfois disparaît, mais réapparaîtra dans ses yeux pour l’hôte sincère ; le véritable mur de livres du corridor se divise en auteurs morts et en auteurs trop vieux pour s’acquitter de leur écot de danger), elle sait pourtant que les autres ne s’inviteront qu’avec leurs raisons.

« Telle est ma maison. Si
par hasard tu y entres, ce ne sera sûrement pas pour
tout cela que je me plais à ressasser.
Toi et ma maison
rien ne vous lie, tu ne fais
que venir chez moi »  (p. 17)

Cette poésie est exceptionnelle d’abord parce que son auteur est une femme singulière, aux ressorts et réflexes de vie rares et audacieux. Elle ne veut d’abord séduire que par son authenticité – quitte à faire fuir tous les pleutres, les confortables, les non-Martiens qui fréquentent usuellement sa planète – , car, confie-t-elle,

« j’ai des cigarettes pour noircir mes poumons, jaunir mes doigts (…)
j’ai du courant, une décharge et tu seras heureux (…)
j’ai des contraceptifs et des somnifères
j’ai un téléphone, rouge comme le désir
j’ai la manie de former les numéros… »  (p. 65)

mais cette hygiène dissuasive est préméditée, car

« je suis crasseuse, j’ai les pieds sales et une écharpe bon marché
ce qui fait de mon homme un homme véritable
le rend heureux, courageux, se mettant soudain à aimer la vie »  (id)

Car il y a au moins trois espèces de bizarreries providentielles, de sortes de lubies ontologiques chez cette poétesse :
d’abord, une ambivalence ouverte, assumée, et comme univoque : son âme est comme ça, en même temps dégoûtée et enivrée, admirative et méprisante, indulgente et cruelle, bien sûr pour les mêmes objets, parce que les affects en lutte sont en elle d’une égale ancienneté, et qu’elle se veut comme fidèle à de très vieilles jouissances et souffrances qui furent, à la source, simultanées. Et pourtant, on le sent et l’entend, elle ne ment jamais. Cette ambivalente-née s’interdit radicalement l’ambiguïté ; mais c’est pour une raison elle-même terriblement authentique (!) : elle ne trompe personne parce qu’elle ne s’adresse à personne, comme dans une stratégie désespérée où, pour éviter les cauchemars, on ne dormirait plus. Comme le dit quelque part Comte-Sponville, l’ambiguïté est un halo de sens, qui naît de la lumière sans pouvoir en tenir lieu. Notre amie, à l’évidence, préfère la complète nuit à toute lueur embrouillée !
Ensuite, cette négligée croit en la beauté et ne nie pas « rêver de se tourner du côté de la pureté ». Cette dernière formule dit tout : la pureté n’est elle-même, après tout, qu’un « côté » de l’affaire de vivre. Stratégiquement, le rêve de pureté ne porte pas sur une improbable homogénéité, une inerte indistinction, mais simplement sur un refus des mélanges faciles, des spécificités qui vous arrangent le coup. Ce soin maniaque à ne pas cultiver la différence agressive, mesquine, complaisante, à ne pas tirer parti ni privilège de ses incomparables médiocrités,   témoigne d’une sorte de rebelle noblesse : se préférer quelconque mais désintéressée à singulière, mais revancharde et cupide. Et il y a aussi comme un « noblesse oblige » de l’irréductible beauté féminine :

« une belle femme reste un miracle vivant,
elle épuise la vie comme on use de la couleur » (p. 29)

Cette farouche formule est à l’opposé de tout « éternel féminin », car le travail d’entretien de soi (y compris spirituel) est comme un enfer d’intégrité, un bagne de lucidité. « Miracle » signifie exception durable (et résistance consistante) aux compromis et contraintes dans lesquels ordinairement le réel s’obtient de ses propres états. Pour tout surnaturel, on a ici une sorte d’initiative de Jouvence jaillissante, par laquelle la chair paraît s’exempter de sa loi d’évolution. Dans la parole en tout cas, Yu Xiang paraît savoir jouer de toute causalité qui se jouait d’elle, comme si, réellement, quelque chose de la source descendait, à la fois dans le courant et séparé de lui, jusqu’à l’embouchure. Et très souvent, dans ses écrits, des poèmes traînent dans ses poches, comme d’insubmersibles notices de vie !
On croit avoir saisi chez cet écrivain une ambivalente sans honte, une puriste sans illusions, mais je la crois d’abord une contemporaine formidablement ponctuelle, une actualiste sans fard ni vitrine.  En toutes choses, en effet, elle cherche la présence directe, la réalisation en cours de l’existence, la lame à une face de l’instant véritable. Tout ce qui se redouble, se diffère, se délègue, lui paraît traître et bavard. Quelques exemples extraordinaires :
Devant le miroir, elle moque et tue le dédoublement (et cette caractérisation du narcissisme comme auto-commérage mélancolique est géniale) :

« la personne dans le miroir souffre plus que moi
sa souffrance entière est liée à moi
on la dirait née pour me critiquer
telles ces bonnes femmes fouinant dans les vies privées » (p. 49)

Tout le passage est cinglant, et difficile, mais la leçon est claire : notre reflet est bien placé, lui, pour ne pas croire aux images ; ce que son image même pourrait penser de Narcisse le dégriserait s’il … y pensait un peu !
Autre magnifique intuition de Yu Xiang :  la lumière fait ce qu’elle peut (et nous devrions la prendre en modèle), car elle ne manifeste les aspects des choses qu’à la condition de ne pas approfondir, c’est à dire de ne pas prétendre les traverser. Où seraient en effet les reflets si la lumière transperçait les supports ? Ils ne se formeraient pas plus que des échos si le son traversait les falaises ! Quand elle fait autrement, comme d’indiscrets rayons X ou Gamma, c’est précisément qu’elle n’est déjà plus lumière visible. La lumière n’est là que pour servir ce qui se manifeste, épauler ce qui a besoin de se rendre visible. Elle

« éclaire l’enfant qui pleure mais elle ne peut éclairer
l’enfance d’un être »  (p. 53)

A l’inverse, – autre passage énigmatique et superbe – , en l’absence de toute lumière, dans la complète obscurité, remarque Yu Xiang,

« bien des choses dans le noir sont comme des êtres humains
être assis debout à plat ventre à croupetons en position foetale
s’élever et s’abaisser marcher autant de postures affichées par les humains
dans le noir toute chose imite l’apparence humaine » (p. 63),

puisque les choses y deviennent aussi inobservables que nos états de conscience, et que leur insensible motricité !
Les choses, justement donnent son titre à ce vif, mystérieux et franc recueil. « D’autres choses », énonce celui-ci. Autres choses, non, certes, à saisir ni à juger.  A contempler ! Mais dans une considération modeste, vérace (ne pas romancer la perception, semble exiger l’auteure !), locale (il faut que l’attention aille se dissoudre dans les tensions présentes du réel, et non penser les dépasser en s’efforçant vainement de les dissoudre), et au fond plus laborieusement fiable que folâtrement confiante ! Pourquoi rêver ainsi d’autres choses ?  C’est que les mêmes choses, on n’a pas besoin de les demander, et d’autres personnes, on n’ose pas ! Les choses sont des stabilités sans tempérament, des durées sans cheminement, elles sont comme les miettes d’une immense anonyme diaspora, et notre curiosité y va comme en pèlerinage objectal : les morceaux de présence que sont les choses ont chacune un prix, mais aucune une dignité qui leur rendrait humiliant notre recensement.  Mais enfin pourquoi d’autres choses ? Leur visite poétique, par impossible, ne supprimerait l’ennui que si elles étaient toujours aussi choses autres, et n’ôterait l’angoisse que si elles ne l’étaient jamais.
Je ne connais pas de poétesse faisant moins de manières :

« Je suis tombée amoureuse d’un Tibétain, ses longs cheveux emmêlés étaient pleins de lentes de poux et d’écriture, alors que les véhicules de cross-country étaient tombés en panne au fleuve Ya. En pensant à cela, j’étais assise devant une échoppe de raviolis, j’avais dans la bouche une cuiller à soupe léchée par la réalité » (p. 111)

L’intensité de son être sème certes un néant qu’elle regrette :

« J’aimais mon chien, mais il est mort. Les petits chiens que j’élève meurent tous les uns après les autres, c’est mon petit rien de froid »  (p. 113)

Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que, chez la formidable Yu Xiang, la pulsion de destructivité et de mort a trouvé à se transfigurer avec les seuls moyens du bord (sans illusoires bouées du large !), et dans une contagieuse honnêteté :

« Je suis pratiquement faite de cicatrices. Ainsi, dans les tournants, je scintille de tout mon corps (…) Ma vie a besoin de malheurs, de malheurs pour adoucir les malheurs. A besoin de ma poésie »  (p. 111)

Lire cette auteure exigeante et douce-amère, c’est entendre quelque chose comme : ne viens pas chez moi pour ce chez moi, viens pour moi. Et tel, en effet, on se sent arriver.

©Marc WETZEL

Les éclopés du rêve, histoires courtes de Nicole Hardouin, Préface de Jean-Paul Gavard-Perret, Les impliqués Éditeur, Paris, 2016

Chronique de Claude Luezior

9782343080802r
Les éclopés du rêve, histoires courtes de Nicole Hardouin, Préface de Jean-Paul Gavard-Perret, Les impliqués Éditeur, Paris, 2016

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Ascèse ébréchée, silence qui s’effrite… Par sa prose poétique, Nicole Hardouin nous propose une brassée de contes fantastiques issus d’un monde onirique. Le magnifique tableau de l’artiste-peintre Gil Pottier reflète bien, sur la première de couverture, une manière d’inquiétude, voire de désespérance que l’on perçoit à la fin de chacun de ces textes courts. Toutefois, le corps du texte  n’est pas triste. On y perçoit un humour acidulé, un tableau balsacien de la société, des caractères attachants jetés sur papier comme autant d’esquisses. Bien entendu, l’ironie ne va pas sans tendresse, voire un zeste d’érotisme. Univers contrasté, tantôt à la Chagall, tantôt à la Munch : l’être vole ou se déchire, se joue d’une apesanteur colorée ou hurle en sa solitude démesurée.
Dans sa préface , l’écrivain et critique Jean-Paul Gavard-Perret souligne à juste titre cette traversée des temps. Au pluriel, car chaque personnage a sa propre équation temporelle, son rythme singulier. Ces légendes empruntent d’ailleurs leurs références tout autant à la civilisation grecque (Midias, par exemple) qu’au Moyen Âge (allusions à Villon), à la vie romaine qu’à un tableau de Soulages, à telle réception mondaine qu’à la taïga russe et ses immensités peuplées de loups (bien particuliers, d’ailleurs). Tour à tour, le lecteur est entraîné  sous des arcatures mauresques ou dans l’ombre démesurée de l’église de Larchant. Frottements intimes entre diamants orientaux et salles capitulaires.
Chaque fois, Hardouin recrée en quelques lignes une atmosphère qu’elle ne clôt surtout pas de manière définitive car toute chute du conte, bien que grave, laisse place au rêve : songe ébréché aux connotations tragiques mais dont l’intemporalité laisse une manière d’espoir.
Revenons au style particulier de cet auteur qui s’est déjà affirmé dans nombre de  recueils poétiques reconnus par ses pairs. Avant tout, Nicole Hardouin a le sens inné de la rencontre des mots. Création instinctive, j’allais dire volcanique d’images : Dans le square encore fermé, le brouillard du matin, architecte fantasque, s’amuse à mille facéties. Il accroche ici et là des touffes de brume, habille les chênes d’un fourreau mœlleux, estompe les impatiences pour les transformer en émergences ouateuses.
Par leurs dialogues syncopés et leurs tourments, ces éclopés de la vie ont peuplé nos rêves, le temps d’une lecture émerveillée.

©Claude Luezior