Hellade, Bernard Grasset, éditions Le Lavoir Saint-Martin, 2015, 119 pages, 15 €.

Chronique de Patrice Breno

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Hellade, Bernard Grasset, éditions Le Lavoir Saint-Martin, 2015, 119 pages, 15 €.


Bernard Grasset traduit régulièrement l’hébreu et le grec. Son oeuvre est constituée de recueils de poésie, d’essais et de livres d’art. Ses livres sont à recommander. Pour mémoire, je retiendrai Chemin de feu, paru aux éditions Le Lavoir Saint-Martin en 2013, ainsi que les deux recueils de traduction des œuvres de Rachel Blaustein, essentielles dans la poésie hébraïque : Regain (2006), et
De loin, suivi de Nébo (2013), tous deux parus chez Arfuyen.
Récit de voyage, d’aventures et de mémoire, Hellade retrace la recherche par un homme (Bernard Grasset) et un enfant (son fils) de la Toison d’or, ce qui prend valeur d’initiation.
Par ce livre, l’auteur nous invite à revisiter toute la Grèce, son histoire, sa culture, sa géographie et ses arts. Notre civilisation occidentale doit tant à la civilisation grecque, berceau intellectuel de l’humanité. Nous assistons ici à un retour aux origines d’un père qui souhaite offrir à son fils les émotions qu’il a lui-même rencontrées in illo tempore.
Ces textes en prose relèvent d’une poésie et d’une sensibilité à fleur de peau.
Les références à la fin de chaque chapitre sont nombreuses : Pindare y côtoie Platon et Euripide et tant d’autres. Des anciens et des modernes aussi : Jeanne Tsatsos et Olga Votsi, par exemple.
Quel plaisir de lecture ! Il me semble revenir à chaque page à mes études gréco-latines où, avec mes camarades, je savourais thèmes et versions, anabases, paraboles et autres philosophies de temps anciens qui finalement restent toujours d’actualité…
De la Vendée à la Grèce, en train, bateau et car, BG nous apprend à prendre le temps de déguster chaque instant et nous dévoile les lieux qu’il aime comme un kaléidoscope tout en couleurs.
L’avion, trop rapide !

« Je fais le voyage d’un poète qui serait peintre et musicien, le voyage d’un penseur qui serait exégète, je fais le voyage d’un père ».

Il faut prendre le temps d’apprécier chaque moment, ce que nous ne savons plus faire, à une époque où le profit et la vitesse font loi :

« J’aime cette sublime lenteur du voyage en bateau dans un monde où il n’est plus que hâte » … « si loin de la cacophonie de notre civilisation, si près du murmure de la lumière ».

Je ne peux que vous inviter en compagnie de Bernard Grasset et de son fils à embarquer dans ce voyage fabuleux à la recherche de je ne sais quel Graal, qu’on l’appelle Toison d’or ou Eldorado… Une découverte ou redécouverte de la Grèce, de ses personnages illustres, de ses monuments incontournables, rien que du bonheur ! Superbe balade dans les rues d’Athènes, de Delphes, où nous revivons les moments-clés de cette culture d’où nous venons !

©Patrice Breno

 

Michel ECKHARD ELIAL – Exercices de lumière – Levant, 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Michel ECKHARD ELIAL – Exercices de lumière – Levant, 2016


Étrange titre pour un livre de deuil (Matiah, fils de l’auteur, mort à 19 ans, déjà compositeur et poète) ; on attendait plutôt « Exercices de ténèbres » ou « Prémices de lumière », mais la force du recueil est dans son pari.

Un exercice, c’est un essai d’aboutir, ou, en tout cas, un travail de facilitation. On ne s’exerce pas à être crasseux, ou sot, ou pauvre, ou addict, car on se délabre sans efforts ; tout à l’inverse, on ne s’habitue au malaisé, on ne s’accoutume au pénible, qu’en vue du meilleur. Et tout est meilleur que rester mort. Tout est plus noble que laisser mort. Mais que le travail du deuil soit un effort de lumière, cela reste un paradoxe, même si, tout de suite, un paradoxe encore plus fort  nous est énoncé par l’auteur, quand il déclare et espère son fils  (ou plutôt, dit le texte, « l’éclair d’une existence ») …

…  « béni dans le néant » (p. 6)

Soyons net : la lumière ici évoquée est à peine invoquée. On n’est pas du tout dans une lumière implorable, comme un coup de pouce surnaturel, un visa réconfortant d’introduction d’une âme dans l’autre monde. On n’est pas même dans le regret d’une lumière manquée ; le père a l’effarante (et digne!) lucidité de ne pas présumer de ce qu’aurait pu être cet épanouissement tronqué. Pas de noble dérivatif, pas de contrefactuel consolant (le lot de lumière de ce jeune homme eût tant mérité de se développer etc…), pas d’incongrue hypothèse sur ce qu’aurait pu devenir l’esprit de Matiah en ce monde (ce qu’il a failli devenir est mort avec lui) ; mais un constat, un diagnostic, et un programme.

Le constat est qu’une vie est un pouvoir de se continuer, et que c’est seulement  cela que mourir supprime :

« Le chemin ne court plus
Du dedans du monde »  (p. 14)

Le diagnostic est que le temps est ce milieu dont la modalité présente tient toutes les autres, et les fait disparaître avec elle :

« Faire l’épreuve
Du temps à l’instant où
Il se vide de toute apparence »  (p. 21)

Le programme (l’horizon d’activité non-mensongère restant) tient dans la suite spirituelle à donner à l’engendrement biologique volé en éclats :

« Mon fils
Mon roi
Vivant de mon corps
Aujourd’hui vivant
de mon âme »  (p. 18)

En aucun passage de ce petit, mais ardent, recueil, n’est envisagée, en effet, une quelconque survie littérale. Un Lazare, restitué un temps par le Christ, et un Christ lui-même auto-restitué, tout ça de toute façon – dit cette œuvre – n’est pas pour nous. Quant à la survie symbolique, on lui laisse son existence symbolique. Michel Eckhard Elial ne fait retour, en son fils, qu’à ce qui l’a fait être (le père en fait partie, voilà tout) et qui pourrait durer, sans illusion, au-delà de lui (et le père est bien placé, voilà tout, pour saisir la pureté de son engendrement, le taux de salubrité de la source). Bien ou mal, le père par principe a vu la vie avant son fils ; à présent, dans le vrai ou dans le faux, mais forcément, il la voit pour lui. C’est peut-être cette si authentique mais très étrange contorsion – comme, pour le dire désagréablement, faire les devoirs de vacances du disparu ! – qu’on  devine dans cette extraordinaire posture de cimetière :

« Au-dessus du carré de terre
Semé d’étoiles et de cailloux
Qui voile le ciel
De mon fils
Je prie debout »  (p. 12)

Leur terre est insensible aux morts, et son opacification de leur ciel leur échappe davantage encore, si c’est possible. Et l’homme qui prie debout, devant ce vide absent à lui-même, n’a, pour son fils, qu’un vœu :

« Te tenir debout sur mes lèvres »  (p. 5)

La poésie n’est que la lumière de la parole, bien sûr. Mais elle n’est pas la seule à être un rayonnement d’appoint, une clairvoyance seulement dérivée ; car chaque mort est après tout la preuve que la lumière d’une vie n’était elle-même qu’indirecte, lunaire, extinguible. Et le Soleil lui-même, de s’être allumé tout seul (personne ne lui a sérieusement mis le feu, il n’est pas une torche qu’une autre vint un jour embraser !) en se frottant à sa propre constriction, ne devra espérer sursis de rien d’extérieur à lui dans tout l’Univers. En un sens, toute lumière (pas seulement celle du sens, du discours !) est seconde : des exercices de lumière  peuvent donc ne pas l’humilier, mais, de plus, peuvent à eux-mêmes ne pas se mentir. Après tout, la lumière de l’Aube du réel, l’Incarnation pré-figurative du divin, le rayonnement prétendument originel, tout cela semble bien n’être que rêverie et mystification : toute lumière doit attendre, pour exister, qu’une pression infinie se détende, que de la place se libère,  et que plus vil qu’elle la laisse passer. La lumière de la parole poétique a donc elle aussi le délai justifié, et l’agitation féconde :

« Toupie de mots
Forant la mémoire »   (p. 8)

Je n’ai, dans ces quelques phrases, envisagé qu’un aspect de cette œuvre (de ce si singulier bréviaire de fidélité) : l’acceptation si malaisée, si égarante, de la perte de ce qu’on a permis, ou plus prosaïquement : apprendre à vivre sans une source qu’on a contribué à engendrer ! On y lira bien d’autres choses profondes, âpres, -des choses dont l’énigme n’est certes pas là pour divertir -, des aperçus difficiles et précieux sur la peau (la pellicule de cuir qui ferme les êtres à os et à viande qui se fait peau de lumière, peau de voix, peau du temps), sur les arbres (une « branche de lumière » au faîte de celui-ci, des arbres-plantons, des arbres-tunneliers, des arbres doués d’autotomie…), les portes des visages, les clés de la rosée, le coq créateur de lumière, ou une

« Source creusée
Dans la lumière
Du monde »  (p. 18),

mais je voulais seulement indiquer comment l’auteur chante admirablement juste une présence désormais nue. Jamais comme ici la caractérisation du cours du deuil par André Comte-Sponville (« le plus dur chemin qui mène d’une vérité à un bonheur ») ne m’a paru plus sobrement suivie, ni plus intelligemment comprise.

©Marc Wetzel

Olivier DESCHIZEAUX – L’herbe noire – Rougerie, 2016.

Chronique de Marc WETZEL

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Olivier DESCHIZEAUX – L’herbe noire – Rougerie, 2016.


Le recueil d’Olivier Deschizeaux me déroute beaucoup : je ne sais à qui il s’adresse (« tu me paramètres », « tu m’éjacules », « tu me jettes un anneau de doléance » etc.) – je vois seulement que de cet être, il exige tout, et n’attend rien !
D’autre part, l’impression que ce style donne est celle d’un folk nord-américain s’exprimant en un français parfait (un Artaud dylanien, un Michaux presleyien !), c’est aussi baroque qu’un Jules Renard gratouillant sa Martin, ou un Claudel honkytonk accompagnant un hobo dans un motel yankee.
Enfin, une formidable aisance d’expression accompagne partout des pensées difficiles à elles-mêmes, embrouillées (on est comme devant des imbroglios limpides, des sortes de nœuds translucides), à la fois délibérément folles et profondément discernantes, lucides, impeccables sur elles.
Et voilà, ainsi, mon admirative perplexité devant des formules comme :

« Paré de prières, je m’en vais sur le chemin des petites sonates, un christ à chaque ongle » (p. 14)
ou : « La musique se lève en nous telle une pluie vomie par des lignes de linges sauvages » (p. 27)
ou : « le sein de la mort est une comète aveuglée par la peau lisse des adonis » (p. 34)
ou : « Tu cherches en ton boudoir le miroir qui trouvera l’esprit de ton reflet » (p. 45),
ou : « Ton être est un monocle mort sur le rebord de l’âme » (p. 59)

Ce livre, malgré son hermétique âpreté, sa fraternelle désolation et son espèce de disciplinaire extravagance, me paraît pourtant très important, décisif, d’une étonnante acuité, d’une rare honnêteté mentale, d’une inépuisable fidélité aux douleurs et frénésies de son temps. Par exemple sur trois points :
Le rapport animal/homme : de très nombreux passages disent fortement, vertement, véridiquement, l’omni-animalité de l’homme. L’homme est bêtes réunies, ensemble parquées,
« je porte en nous tout un zoo de bric et de broc »  (p. 54)
animaux réduits (par le confinement singulier de l’âme humaine) à s’apprivoiser les uns les autres – oui, singe, loup, bouquetin, hyène, dit le texte, et même animaux réduits à se cacher les uns dans les autres, comme ce très étonnant

« secret du serpent au cœur de la tarentule » (p. 37).

Il y a là, de la part de l’auteur, comme une version poétique (nette, et irrésistible) du constat philosophique fait par Giorgio Agamben, à savoir que la frontière entre l’animal et l’homme, quelle qu’elle soit, passe exclusivement à l’intérieur de l’homme. « Au creux des limbes sursaute le singe malade » (p. 40), et l’intenabilité poly-animale d’une vie humaine semble ici se comprendre ainsi : comme tout être vivant, l’homme contient ce qui le permet (il contient son matériel génétique, son sang, son système nerveux etc.), mais, comme pensant, il peut refuser, brusquer, dénier, s’interdire tout ce qu’il contient. Ainsi le vivant pensant qu’est l’homme est dans l’éternelle propension à s’interdire ce qui le permet. Toute la pathologie de principe de son héroïsme s’en déduit. Et Olivier Deschizeaux le dit et le montre jusque dans la meute intime (à la fois criminelle et suicidaire) formant l’inspiration véritable, avec une rare justesse :

« l’usine à rêves est un institut sans lumière …» (p. 33)

Ce texte frappe aussi par le sort qu’il fait à la drogue. Ce cerveau ne cache pas être rescapé du LSD, de la mescaline, de « la poudre claire » (p. 15) (mais, neurophysiologiquement, on sait que seuls les survivants sont sincères) : il y a d’admirables descriptions in vivo (si l’on ose dire) des terribles oscillations induites ; l’apocalypse privée est bien documentée :

« La foudre frappe, elle cogne à mes tempes, cortex irrévérencieux, déraison de la saison mentale, la foudre tombe sur une stèle, la décore de ses oripeaux, ses haillons de gloire  (…) Dernière genèse des sens, je pressens la fêlure des étoiles, et cette âme qui meurt comme un troupeau de viandes noires … » (p. 15) .

Pas la moindre illusion. La salubre distance d’un Michaux (on sent bien « misérable » ce « miracle » ; et tout délire est asservissement parce que déjà, comme chez Michaux, « tout rêve est asservissement »), et même une très risquée (pour un poète !) dénonciation de l’imagination, comme chez Simone Weil, comme guérilla de compensation, comblement complaisant des vides. L’auteur hait sa propre fantaisie, il déjuge souverainement ce lieu en lui

« où rêves et rires s’épousent en vain »  (p. 21),

parce que rêve et délire lui semblent calfeutrer, colmater, trop tôt cicatriser ce qu’ils nous font renoncer à explorer,

« et ces plaies recousues dans la nuit, ces plaies qui n’ont plus de vertu » (p. 17)

La « folle du logis » trouve ainsi logiquement peu grâce auprès de son propriétaire exalté et déraillant ! Passage extraordinaire :

« Tous les souverains de ce monde inquiètent le reflet de l’acide en mon crâne enseveli, tu ne disposes plus de tes effets de manches pour divertir le bateleur, tu me regardes mourir, voyance sans cristal ni tarot seulement quelques runes sur les ruines de ma conscience »  (p. 21)

La drogue (ou l’intuitive compréhension d’elle) a une présence admirablement rendue dans le corps même du discours de Deschizeaux, qui est fait à la fois d’images et d’idées, comme on le sent ici :

« les robes à vif pénètrent en une vie meilleure » (p. 22), – il n’y a pas plus imagé qu’une robe à vif, pas plus idéel qu’une pénétration dans le meilleur
ou « il est des terres au goût de miel et des ciels au goût de pierre, jamais je ne saurai la partition des écoles bibliques » (p. 21) etc.

Le LSD à la fois déforme la perception (on voit à travers ses mains la route où l’on marche fine comme un crayon), et comprime la conception (les rapports faits entre les éléments se condensent tant qu’ils éblouissent plus qu’ils n’éclairent), ce qui abolit la différence même de régime mental entre images et idées (des coq-à-l’âne devenant Eurékas et réciproquement des rapprochements féconds se mettent à « sursauter », à « se signer », à « accumuler du venin », à « saigner les vitrines du passé » … ), ce qui est superbement suggéré dans des expressions comme :

« les barbelés de l’esprit nidifient en une guitare brisée »  (p. 31),
« une encre rouge comme l’éther » (p. 45)
ou « le ventre d’une veuve aux rameaux de haut mal » (p. 46).
mais, dit désespérément l’auteur, « le dessein des fous de cloîtrer la folie » (p. 31)  est la raison même de leur auto-claustration.

Il y a enfin dans cette oeuvre quelque chose que j’appelle pour moi-même (peu clairement) un matérialisme déraciné, qui pourrait s’exprimer ainsi : on ne se raconte pas d’histoires (on se fait donc tomber de toute altitude factice – voilà le matérialisme), mais il n’y a pourtant pas de possible histoire continue de nous-même (le sol dont émerge la vie que nous devenons demeure introuvable – voilà le déracinement). Les rapports jeunesse/vieillesse (jeune, on ne sait pas ce qu’on peut ; vieux, on ne peut pas ce qu’on sait, et tout entre-deux serait immédiatement mortel) évoqués par le recueil sont constamment effrayants, comme si toute vie était pour elle-même d’évolution empoisonnée : ainsi

« à vingt ans sur une péniche un fleuve nous aborde et nous laisse sans vie sur le sol » (p. 38),
mais « l’âge tue tout ce qu’il y a de plus beau en l’être humain, il viole et vole le cœur, l’esprit, le corps pour ne laisser qu’une âme inerte, errant sous le dôme du néant pour une éternité qui ne vit que par le désordre charnel » (p. 20)

Cette discontinuité temporelle essentielle à toute vie humaine (l’homme est le seul être qui doive un jour avoir été jeune, c’est à dire faire de son propre avenir une simple étape de l’anéantissement) me paraît (l’auteur seul pourrait dire si c’est vrai et comment) ici tragiquement énoncée, vécue comme une « dégoulinante » malédiction : le temps finit par retourner toute vie contre elle-même, et jamais mieux qu’une régression ne luttera contre cette progression vers le pire. D’où, peut-être, le plus mystérieux des dédoublements, et le plus bouleversant des aveux :

« je veux que tu meures en moi comme un frère ancien »  (p. 41)

Je n’ai pu cacher qu’il y a là un très inquiétant bonhomme (« en cette existence, tu n’es qu’un cadavre fou » p.47 ), un poète du mal, de la folie, de la désagrégation. Mais un homme qui sait nous faire honte de nous « nourrir » du mal (p.25), qui démystifie la folie même en y lisant un « suicide désincarné » (p. 40), et ouvre grand sa fenêtre au « déversement » par la nuit de sa « salive brune » (p. 47), cet homme d’immense agitation, mais qui prend authentiquement sur lui et généreusement expie la hantise universelle, quitte son lecteur avec des égards qu’on dirait surnaturels,
« ce n’est qu’un adieu … doux étang … où stagne l’eau bénite en son herbe noire » (derniers mots du recueil, p.60)

©Marc WETZEL

Louis-René Des Forêts, Ostinato, L’imaginaire Gallimard, 2004, 231pages.

Chronique de Lieven Callant

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Louis-René Des Forêts, Ostinato, L’imaginaire Gallimard, 2004, 231pages.

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J’ai toujours cherché à comprendre ce que « conscience » signifie réellement en tentant par maintes réflexions à en dresser si cela s’avère possible la carte la plus précise qui soit. Comment grâce à un apprentissage, aux allées et venues de la mémoire au gré des souvenirs et de l’oubli ou par l’entremise des rêves se forge peu à peu l’image de soi.
Je pense que Louis-René Des Forêts dans son livre Ostinato avec une rigueur lucide, intransigeante et obstinée propose de nouvelles perspectives à mes questionnements. Il dresse la carte de ce désert « JE » qui avance en rampant ou repart de son centre dans des mouvements que rien ne peut contraindre. Cet endroit sur la carte aux frontières floues et qui ne garde pas la trace des routes, nourrit nos espoirs, puis tour à tour les refroidit, les brûle, les redécouvre, les fait disparaître.
Ostinato se présente comme une affluence de textes, un fabuleux labyrinthe dont les multiples voies à explorer n’offriront pas toutes l’issue recherchée: la liberté, la délivrance lucide.
Par moments déroutants, par moments contradictoires ou envoûtants, les textes ressemblent aux morceaux épars d’un rêve dont l’interprétation aura elle forcément un impact sur le réel.
On sait combien le sommeil et avec lui les rêves sont indispensables à la construction de notre mémoire. Sans elle et ses facultés de faire ressurgir les souvenirs ou au contraire de les oublier jusqu’à presque entièrement les faire disparaitre, aucun apprentissage ne serait possible. On s’aperçoit aussi que rappeler à soi, à son présent le plus proche, les souvenirs les plus anciens c’est aussi faire en sorte qu’à force ils perdent une partie des matériaux originaux qu’aucun mot, qu’aucune structure langagière ne peut contenir. Se souvenir c’est tarir la source pure des morceaux de temps que notre cerveau avait été capable d’enfuir au fond de nous tels quels, sans avoir besoin de leur accorder des mots pour en raconter les sensations et ainsi en découvrir les sentiments.
Le mouvement qui pousse Louis-René Des Forêts vers la connaissance profonde des choses, il en perçoit tout ce qu’il a d’illusoire. Ce ne sont plus les réponses qui peuvent satisfaire son flot de questions, mais le pouvoir d’être capable d’en poser encore et malgré tout.
De la vie, l’issue est identique pour tout le monde même si les analyses, les choix et les actes posés en connaissance de cause font en sorte que le parcours diffère.
Ostinato est assurément une mosaïque poétique car Louis René des Forêts interroge les outils dont il se sert pour explorer les confins d’un univers intérieur, d’un monde infini et indéfinissable. Il sait que pour évoquer l’inouï, l’intime, les mots, les phrases ne conviennent pas. Pourtant il n’est guère d’autre solution que de s’en servir. Sachant qu’écrire aboutit forcément à un leurre, s’empêcher d’écrire serait vécu comme une lâcheté.
D’illusions en illusions, par quelle magie se montrerait la réalité telle qu’elle doit forcément être? Devenir poète n’est-ce pas accepter de tenter l’exploit alors que l’on sait que la partie est perdue d’avance? Partir sachant que le pays qu’on désire atteindre est inaccessible même en ayant franchi le dernier seuil de la vie?
La position du poète, la position intellectuelle de Louis-René Des Forêts n’est pas tenable pourtant il faut s’y tenir, la tenir comme on tient un avant-poste. Les progressions sont une illusion et se rendre compte qu’on a été leurré, qu’on s’est trompé n’est pas une progression.
Le livre est un long et sinueux voyage pourtant il n’emmène pas ses lecteurs en des lieux exotiques et lointains. Il ne résout rien et son auteur ne livre aucun secret, n’énonce aucune vérité. Par pudeur, par rigueur et par justesse. Pourtant ce livre a eu l’effet sur moi une d’une révélation, d’une confirmation de mes intimes convictions concernant l’écriture. L’écriture de ma propre vie et sa lecture confiée aux doutes, aux remises en jeu. L’écriture de la poésie qui ne peut avoir d’intérêt que si elle comporte en son sein les multiples réseaux des lectures possibles parce que l’auteur les aura imaginées et les aura posées sur les routes de ses lecteurs. Si le hasard est un élément incontournable pour la formation du vivant, le poète se doit de relever le défi de le déjouer. La poésie participe ainsi à la construction d’un monde, mon monde. Je peux affirmer que ce monde grâce à ce genre de lecture n’a rien de narcissique, de vaguement allusif, de faussement mystérieux. Les textes que je place au rang de poétique sont toutes à la fois ludique (car comment parcourir un labyrinthe si l’on ne prend pas part au jeu) minutieux, lucide quand à ses propres résultats de poète. Rien de ce qu’on écrit n’est jamais complètement satisfaisant, c’est un travail qu’il faut toujours reprendre et recommencer. Au début du livre nous sommes prévenus:

« La plupart des fragments recueillis ici ont déjà paru en diverses revues. L’auteur y a joint quelques inédits sans se soucier toutefois d’assurer un équilibre à cet ensemble dont la publication n’a pour objet que de rendre accessibles les éléments épars d’un ouvrage en cours, son état provisoire excluant toute possibilité d’organisation et sa nature mme la perspective d’un aboutissement. »

Tout au long de son livre, Louis-René Des Forêts se contente simplement d’être le plus honnête et lucide possible. Pas un seul des textes n’est écrit à la première personne car ce qu’il évoque finit pas dépasser la simple question de soi-même.
Les deux passages suivants pourraient exprimer les raisons de ce choix.

« Adolescent oublieux de son corps, si fallacieusement épris de son âme qu’il la creuse en ses profondeurs comme on force une porte qui n’ouvrira nulle part. » P61
« La troisième personne pour s’affirmer contre le défaut de la première. Il est ce que je fus, non ce que je suis qui n’a pas de présence réelle. A moins d’y voir l’unique et dernier recours pour se décharger de sa personne.
Non, ce n’est ni lui ni moi, c’est le monde qui parle.
C’est sa terrible beauté. »

Tous ces autres passages, je l’espère feront découvrir toute la justesse des fragments que Louis-Réné Des Forêts nous donne à lire, à relire mais aussi à réécrire sans jamais être en mesure de terminer.

« Le chemin où il s’est engagé de son plein gré, il ne pourrait le quitter qu’en se jetant dans le fossé, à bout de force. Mais que gagne-t-il à s’y attarder, sinon qu’à porter ailleurs ses pas il s’enfoncerait en des ténèbres plus épaisses où il ne se verrait même pas disparaître?
Ici du moins l’obscurité lui est devenue si familière qu’il explore chemin faisant avec l’espoir très faible, il est vrai, de déboucher sur une issue: la meute de ses doutes fait cercle autour de lui, en fidèles compagnons, en gardiens vigilants. Presse-t-il le pas pour creuser les distances et parvient-il à les semer, ils ont tôt fait de le rattraper. Au terme de ce cruel jeu d’usure, le moment venu, ils lui sauteront à la gorge. » p81
« Marcher pour marcher avec une ardeur que rien ne modère, pas même l’essoufflement, pas même l’inutilité de ses pas aussi privés de but que ceux d’un vagabond auquel peu importe où ils doivent le conduire. » P87
« Une main pieusement tire les rideaux sur le ciel où glisse avec lenteur un nuage glacé de rouge.
Depuis la nuit des temps, le soleil, toujours ce même soleil qui étale à l’ouest sa splendide boucherie avant de plonger en terre. » P91
« Premier éclat de lucidité: le cri perçant du tout nouveau-né arraché au rien pour vivre dans le non-savoir et la peur de ce rien où il sera tôt au tard rejeté sans ménagement comme un propre à rien ». P204
« Là où manquent les moyens d’expression ne bat que d’une aile la mémoire atrophiée. »
P212
« Où puiser la force nécessaire à la recherche de ce qui n’a d’existence que par défaut et n’exerce sur lui un tel pouvoir d’emprise qu’en raison de son inaptitude à le définir tout autant qu’à y accéder? Une recherche que n’anime aucun espoir et qui ne saurait apporter de certitude ni se fonder sur aucune, en quoi sans doute ce terme de recherche est impropre ». P217

©Lieven Callant

source image:Esprits Nomades

L’ordre du matin—Sur des peintures de Jacques Valette

Chronique de Miloud KEDDAR

L’ordre du matin

Sur des peintures de Jacques Valette

Voici des « nu » qu’habille la couleur. Le corps est plein quand l’environnement est du presque vide, bigarré, hachuré. La couleur devient coquille qui protège mais aussi carapace qui isole. Et c’est ce qui isole qui intéresse Jacques Valette. Dans une de ses périodes, la période dite du « Déséquilibre », Valette a peint des femmes qui dansent une danse mal assurée, non maîtrisée, des avancées dans le monde, incertaines. Et si dans la période qui suivit, il nous fallait deviner sous l’abstrait le figuratif, avec cette série de nu, nous sommes en présence d’un « figuratif abstrait ». C’est comme si Valette accomplissait une remontée vers l’origine, et précisément l’origine de l’abstraction dans la peinture. J’ai dit : « accomplissait une remontée vers l’origine » et je voudrais qu’on m’entende dire : « s’accomplit en remontant à l’origine », la nudité, la relation alors simple au monde. Connaissance de soi et accomplissement ? Jacques Valette plaide pour une présence accrue au meilleur dans soi, lui qui sait le risque de la méconnaissance de soi, lui qui veut que les repères ne se brouillent pas et que le gouffre de l’absence ne se déclare.

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« Le nu rouge »
Le nu corps peint rouge : lumineux, en braise ou en souffrance ? Le nu évolue dans un espace couvert partiellement de dalles et de lignes blanches, vertes, jaunes, de lignes rouges, enchevêtrées, croisées. Par ces lignes rouges et par ce corps rouge, le peintre tente-t-il de créer le lien entre le nu et l’Autre – le monde, les vivants ? Par les lignes s’entrecroisant, le lien ne se fera-t-il que par des détours ? Le nu souffre-t-il dans son corps (séparé de soi et séparé des autres) ? Le corps dans cette peinture est celui d’une femme, par l’esquisse des seins, par l’articulation du bassin. La femme a les cheveux « semés aux quatre vents », comme dit la chanson. Le visage exprime de la douleur, si visage on peut dire et si douleur est le mot juste. Par la couleur rouge, par la noire et par les cheveux arrachés, on peut parler de souffrance, ou est-ce un arrachement en vue d’une délivrance ? On prend sur soi, on s’arrache à la nuit mauvaise, et ce n’est qu’à ce prix qu’on s’accomplit et participe du groupe.

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« Le nu vert »
« Nu vert » a la particularité de sembler peint en bleu si on se place à plus d’un mètre et demi. Mais plus on s’en approche et plus les tonalités de vert se révèlent. Le « Nu vert » de Jacques Valette me fait penser à l’Andromaque de Giorgio De Chirico (dans «Hector et Andromaque, 1924 (cat. 41) »). La ressemblance est assez troublante, ma foi, et ce jusque dans le port de tête, le cou et le visage au regard aveuglé. Andromaque nous scrute et interroge, elle nous dé-figure ! J’aurai pu volontiers affirmer du peintre des nu peints dont il est question ici, qu’il a repris à son compte l’Andromaque de G. De Chirico s’il n’y avait ces lignes emmêlées qui le place dans la mouvance de l’Expressionnisme Abstrait. Les lignes tissées nouées lient Jacques Valette à Jackson Pollock. Chez Valette, l’influence donc de Pollock, celle de Vélasquez et celle de Max Ernst, et Valette dit s’être longtemps tourné vers les peintres de l’Europe de l’Est.

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« Trait d’union »
La couleur de « nu rouge » ou de « nu vert » dissimule-t-elle le corps au regard de l’autre, le cache ou au contraire lui permet-elle de rayonner pour une affirmation de soi, du Je, et une présence au monde accrue et facilitée ? Coquille ou carapace ? Jacques Valette, à sa manière, répond à cette question en titrant un de ses nu simplement « Nu ».
« Nu » dit ainsi est « couleur chair » (c’est moi qui souligne). Le fond est devenu uni, les lignes enchevêtrées ont disparues. Ce chapitre, je l’ai intitulé « Trait d’union » parce qu’il permet de lier « nu rouge » et « nu vert » à « Nu », pour les lignes se croisant. Il permet de passer vers « nu bleu » pour le fond uni. Enfin il lie « Nu » à « Adam et Eve » pour la couleur que je dis chair.

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« Nu bleu »
Dans « nu bleu », le nu fait l’expérience du corps de l’autre ou, pour mieux dire, « s’expérimente du corps de l’autre ». Il tente d’accéder à l’intime de l’autre. N’habiter le corps et le monde qu’avec l’autre ? Y a-t-il du heidegger chez Valette ? Du chamanique, aime-t-il à répondre !
« Nu bleu » représente une femme ou un homme ? « La taille fine, les hanches pleines », comme dit le poème, font penser à une femme. Mais la tenue des bras, leur position, écartée, feraient penser à un homme. Ajouter à cela la sévérité du visage, la dureté dans le regard. Homme ? Mais alors, les seins, le sexe ?

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« Adam et Eve »
Le nu « Adam et Eve » se résume dans les propos tenus plus haut. Toutefois les lignes sont maintenant noires et dans l’entour des corps et sur les corps. « Adam et Eve » ? Tandis que « nu bleu » cultive l’ambiguïté en faisant la part du masculin et celle du féminin dans un seul corps, « Adam et Eve » se décline en deux corps distincts.
Voici « Adam et Eve », ils ne semblent pas en danger en ce moment de l’origine. Adam a le bras droit replié, la main sur la hanche. Eve penche la tête vers lui. Elle l’écoute. Oui, elle l’écoute, car Adam lui parle. Mais de quoi ? Adam parle à Eve, d’eux deux, Adam ne pouvant parler que d’amour. Adam et Eve savent, et ne savent que trop, qu’il leur faut être deux et s’aimer pour affronter le monde et déchiffrer l’énigme de la présence !
De Jacques Valette enfin qui a entrepris la peinture de cet « Adam et Eve », disons qu’il nous parle de l’amour, qu’il nous parle du monde –et des corps-, Valette parle la langue d’Adam !

©Miloud KEDDAR