Sandrine Rotil-Tiefenbach, Grise, éditions Sulliver, postface de Jean Orizet, 112 pages, 11 €

Chronique de Pierre Perrin

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Sandrine Rotil-Tiefenbach, Grise, éditions Sulliver, postface de Jean Orizet, 112 pages, 11 €


Un puzzle de l’étrange, note Jean Orizet dans sa postface ; un sketche, pour encore parler français, à la Raymond Devos, se dit-on en ouvrant ce petit livre étonnant qui commence ainsi : « Qui me croira ? Encore faudrait-il que je trouve quelqu’un à qui parler. Et que les mots me viennent. Pourquoi y penser ? Il n’y a personne. » Que se passe-t-il ? Une immobilisation du personnage qui déclare s’appeler Blanche. Mais ce prénom ment, de sorte que l’écorchée se retrouve aussitôt, dès le bas de la page, « couleur d’écorces et de murailles », Grise. Les aiguilles de l’horloge municipale sont bloquées comme dans un conte des frères Grimm qui, de leur côté, ont bien inventé une « histoire de bourse aux pièces d’or inépuisables » ?

Ces douze heures, départ arrêté, si on ose dire, déportent l’héroïne hors du monde temporel, où les grilles de métro sont fermées, les feux de circulations ne circulent plus entre leurs trois couleurs, où les questions se pressent : en quoi consiste la vie réelle, avec ses béquilles de type portable, café du matin, cigarettes, amour même ? Pourquoi avoir perdu « le réflexe d’écrire ses rêves tout de suite avant dissipation totale des brumes » ? Peut-on « disparaître aussi délicatement d’un effluve » ? Peut-on n’être vu de personne ? Être totalement translucide, voire être un pur fantôme ? « La mort est un bien étrange lieu », écrit Sandrine Rotil-Tiefenbach et fait résonner cette injonction : « veillez à ne pas confondre la ruse avec l’intelligence ».

Cette « allégorie littéraire », dont on ne donnera pas l’explication finale, nous fait pressentir le désarroi de vivre, quand tout nous échappe. On imagine aisément que « la poésie est une colère politique ». Non seulement cet effacement peut arriver à chacun, mais certains le vivent dans leur chair, douloureusement, soit que des bombes leur tombent sur la tête, soit que l’avenir soudain s’enraye. Sandrine Rotil-Tiefenbach écrit de façon haletante. « La musique me fond dessus comme un pélican sur un porteur d’écailles. » Une « petite absence » à découvrir.

©Pierre Perrin

Alain MONNIER – Le petit monde de Barthélémy Parpot – J’ai lu, 2015

Chronique de Marc Wetzel

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        Alain MONNIER – Le petit monde de Barthélémy Parpot – J’ai lu, 2015

Je veux rendre d’abord hommage à l’innocence de Barthélémy Parpot. Ce personnage, négligé, conformiste et rabâcheur (mais qui a les excuses de la malchance et de la pauvreté) a trois qualités décisives : c’est un doux (un qui connaît trop la souffrance pour souhaiter l’accroître, et la solitude pour oser la partager), un naïf (son refus même de juger le préserve de tout préjugé : quand il est bête, c’est sans ruse. Ses limites mêmes ne sont jamais artificielles), un pacifique enfin (son cœur aime la concorde, qui fait battre tous les autres avec le sien). Bien sûr, il souffre, car les qualités même de son innocence se contredisent : naïf, il ignore trop les causes de la souffrance pour être aussi durablement doux qu’il veut. Et, doux, il bute toujours trop sur la brutalité à laquelle il se refuse pour rester pleinement naïf. C’est un homme scrupuleux, qui s’empoisonne la sagesse, puisqu’il ne cesse de faire attention au mal qu’il ne fait pourtant jamais !

Mais le miracle de son élaboration psychologique est que sa simplicité est clairvoyante. Il nous convertit même à la naïveté en nous faisant voir que seuls les cons voient en elle la bonne foi des cons. Par exemple, Barthélémy n’adopte « naïvement » toutes les pratiques religieuses à la fois que parce qu’il ne comprend légitimement pas l’intérêt de séparer Dieu de Dieu! Et la candeur de sa compassion est la plus profonde, puisqu’il « console », dit-il, les gens « d’être ce qu’ils sont ».

Je veux ensuite rendre hommage à l’humour d’un auteur. L’humour français est une denrée précieuse : nous sommes submergés d’ironistes (qui crèvent les baudruches, raillent les travers et toisent les ridicules), mais ces mercenaires du désabusement ont « le rire qui se prend au sérieux » ( comme dit Comte-Sponville, par ailleurs fervent admirateur de Parpot !), alors que nos si rares humoristes (qui tout à l’inverse, dit le même Comte-Sponville, formulent et incarnent « un tragique qui refuse de se prendre au sérieux ») rient d’eux-mêmes et se moquent d’une humanité dont ils se revendiquent et s’assument membres. L’humour véritable est solidaire, si être solidaire, c’est se sentir responsable de tout ce qu’on n’a pas pu empêcher les autres de devenir. Et l’humour de Monnier est la plus douce (mais la moins naïve !) des dévastations. En voici quelques traits : Barthélémy est « contre le divorce parce que c’est une insulte à ceux qui n’arrivent pas à être mariés » (PLB, p. 12) ; il ne doute pas de la prochaine venue à lui de « Vierge Marie Mère de Dieu », car « elle lui apparaîtra obligatoirement où il sera, puisque, s’ils devaient se rater, il n’y aurait pas d’apparition » ! Sa méfiance à l’égard de l’autre monde promis s’explique ainsi : « je ne crois pas au Paradis parce que quelqu’un qui met l’enfer sur Terre, on ne peut pas lui faire confiance pour ce qui va se passer ensuite ». Et puis, de toute façon : « l’image du Paradis quand on piétine devant sa porte, c’est vite l’enfer ! ». A l’inverse, l’approche du terme de la vie ne le trouble pas, car, par principe, « l’approche de la mort délivre de tous les mensonges qui n’aidaient qu’à vivre ». Autrement dit, dit-il, « si je dois continuer à m’inquiéter après la mort comme pendant la vie, l’éternité va être interminable ». Enfin, après qu’un bon Père ait conseillé à Parpot de méditer le livre de Job, et qu’il ait parcouru l’interminable et fumeux plaidoyer de ce malheureux réprouvé, il recadre Job en ces termes : « je me demande même si c’est pas sa manière de parler qui a fini par agacer Dieu ». Les hommes de Dieu en général ne l’impressionnent pas ; le « Pape » à son avis, « devrait surveiller davantage les gens qu’il embauche », et même les intellectuels du sacré, car « c’est sûr que les diplômes en théologie ne prouvent pas plus la bonne foi que les diplômes en comptabilité prouvent l’honnêteté ».

Je veux enfin rendre hommage à l’humanité d’une œuvre : dans « A votre santé, Monsieur Parpot ! », la maladie (un cancer) tombe sur un personnage, Barthélémy, que nous savons déjà hautement fantaisiste (voire dingue) et simplet (voire imbécile). Ce qui arrive alors par ce livre est la double révélation suivante : d’abord, nous savons que la folie est une maladie, mais l’intrigue douce-amère qui nous est proposée apprend que la maladie réelle peut devenir, elle, le meilleur des remèdes à la folie. C’en est fini au moins du narcissisme (guéri dès que la maladie met dans l’état où l’on ne songe plus du tout à chérir l’image qu’on donne !), et du délire (l’insoutenable vérité de la maladie ramène aussitôt à bon port l’esprit qui erre et divague) ; qui fait mieux ?

Nous savons d’autre part que toute maladie, toute désorganisation physiologique, est comme une bêtise, une obstination erronée : le corps y fait l’idiot (l’organisme vient comme marquer contre son propre camp), puisque certaine partie de lui vient ruineusement jouer contre les autres. Mais c’est l’occasion, à côté de la révolte, de comprendre que le mal a sa raison d’être, que le malheur est sensé, que l’insatisfaction est une clé de survie (p. 143) et qu’il n’y aurait pas de sens – pour un créateur comme pour le Créateur – à former ou créer un monde heureux. Pas de monde en effet sans résidence, ni donc sans expulsion ; pas de monde sans style, ni donc sans parodie ; pas de monde sans cohérence, ni donc sans incompatibilité ; pas de monde sans affaires et choses de la vie, ni donc sans concurrence et embrouilles. Mais, surtout, il n’y a pas de monde sans diversité interne, et Alain Monnier a l’art miraculeux d’entrecroiser les voix (qui toutes sonnent juste !), de fournir égale et continue crédibilité aux modes d’expression et de conduite les plus opposés, de nous sembler imiter à la perfection de parfaits inconnus : alors qu’un « à la manière de » sans modèles préalables, sans originaux repérables, devrait lamentablement échouer, ce Protée de la contrefaçon nous offre une prose du monde plus vraie que toute Révélation !

A l’image d’un personnage extraordinairement réussi, que son naturel n’empêche pas d’être inventif, et sa bienveillance à sa façon rigoureuse, Alain Monnier nous offre le prodige d’une simplicité infiniment pleine de nuances (son aisance à vivre semble littéralement se nourrir de toutes les difficultés explorées de la vie) et d’une intégrité jamais déconfite, quoiqu’infiniment exposée aux aléas qu’elle soigne et absout. Merci à ce tendre ingénieur de la désillusion de nous enseigner aujourd’hui, magnifiquement, irremplaçablement, authentiquement, l’héroïsme de la modération.

©Marc Wetzel

Tandis que je me dénude, Jessica L.Nelson, Belfond ; (238 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

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Tandis que je me dénude, Jessica L.Nelson, Belfond ; (238 pages – 17€)


Pour son deuxième roman, Jessica L. Nelson braque sa focale sur le regard. Elle s’intéresse aux regards que les autres portent sur nous et comment ils nous perçoivent.
C’est le journaliste littéraire Victor Alexandre qui ouvre et clôt ce récit. Il nous présente un livre qu’il prétend avoir quitté « aussi embrumé que ses personnages ».
L’héroïne Angie Rivière, jeune enseignante, se retrouve en ligne de mire pas seulement du lecteur, mais de ses élèves qui ne vont pas se priver de l’observer, de la jauger et même la « déshabiller ». Il y a des mots qui peuvent changer le destin.
La rentrée pour elle revêt un double sens, car elle a commis un premier roman et se retrouve dans le tourbillon médiatique. Le passage dans une émission télévisée s’impose, soutenue par son éditrice. Angie va-t-elle y perdre quelques plumes ?
On  perçoit le trac  qui s’installe au moment M, et l’auteure de se dédoubler et dialoguer avec L’Ombre, avec qui elle cohabite depuis vingt ans. Dialogues savoureux. On plonge dans ses atermoiements. Oublierait-elle sa chance d’être invitée à s’exprimer ? « Comme un mantra », elle se répète : «  Réjouis-toi ».
Refuser ce sésame, ne serait-ce pas risquer que Bébés de brume ne rencontre pas son public ? Comme le rappelle David Foenkinos : « il y a pire violence que la douleur de ne pas être publié : l’être dans l’anonymat le plus complet ». Son ombre incarne la voix de la sagesse, celle qui est là pour la secouer, l’aider à se surpasser, à affronter l’épreuve du feu, à lui apprendre à relativiser, lui insuffler  la méthode Coué.
Aura-t-elle retenu le briefing de son éditrice ? Bien mémorisé les phrases à brandir ?
Angie remonte à des pans de son enfance, des parents absents, peu disponibles. On comprend mieux pourquoi son père n’est plus qu’un prénom : Philippe.
La voici, dans l’ « arène », « au-dessus d’une fosse à dangerosité », telle « une feuille qu’on va découper en confettis », exposée à des milliers de regards, dont peut-être ceux de ses élèves. Mais regardent-ils la télé ? A celui du présentateur animateur, à ceux des deux autres invités, mais aussi à ceux de sa famille, pas la plus complaisante. Trois tantes déjantées qui apportent du piment au récit. La relation sororale est radiographiée et interroge : quel est « cet incident »,  auquel le clan se réfère, qui refait sans cesse surface chez Angie et dont elle a encaissé les stigmates ? Les propos de Léa tiennent le lecteur/spectateur en haleine, en attente de savoir pourquoi et quand tout a basculé. « après tout ce que l’on a traversé ».  L’écriture du roman, à la veine autobiographique, qu’Angie vient « vendre » n’a-t-elle pas agi comme une catharsis ? Léa la devine plus confiante.
Angie Rivière apparaît donc, tour à tour, sous les traits de « la petite », de « l’endive », d’« une carotte », de « la nymphette guindée ». Rémi, un  de ses élèves, la voit « tendre sous l’armure », une « martyre romaine » dans cette jungle. Mais pour son ex Antonin, qu’elle quitte pour Londres « sans préavis », elle est Angel, cet « animal » à apprivoiser, « une fille fragile », trop compliquée, « trop tordue », « peuplée de démons », une névrosée. Quel traumatisme dissimule-t-elle par son omerta sur son enfance ? Pourquoi fuit-elle le contact charnel ?
Jessica L. Nelson nous donne à entendre ses pensées intérieures, ses combats gagnés : « l’anorexie, la honte, la destruction de soi par soi ». Mais il lui reste encore à se blinder pour dépasser « la calomnie, la dépression, la cyclothymie » et les rumeurs.
N’est-il pas question de « déménagement » ?
Angie se remémore alors « l’incident » mais pour le relater l’oie naïve prend de la distance, la victime devient « elle » dans les « serres du rapace ». Se déversent « la brutalité, la bestialité, la cruauté du monde ».
Le lecteur effectue un incessant aller-retour  entre le huis clos du plateau télé et le passé de l’héroïne. On imagine que cet endroit confiné est propice à générer le stress.
Les corps parlent (« palpitant inquiet »), les gestes (les mains) trahissent les invités.
Le récit se déroule de façon chorale et une galerie de personnages défile. Parmi eux, le présentateur, expert en réparties, qui « drague la caméra », survole les dossiers de presse et déstabilise avec ses blagues. Le député qui se fait mousser. Un « libidineux » au geste déplacé. L’acteur qui triche sur son âge. Rémi, l’élève amoureux de sa prof. Mais aussi « le bouffon » gay, l’assistant qui brigue la place du « calife » et qui fustige le vieux qui « s’agrippe au rocher de ses espoirs ». Il sait qu’il doit faire le show pour assouvir la soif de l’audimat, « faire bander le public ».
Jessica L. Nelson revisite certains mots : chroniqueuse, séduction, nudité, l’ordalie. Elle souligne l’évolution du métier de chroniqueuse.
La séduction, n’est-ce pas l’objectif de tous ceux qui ont la caméra braquée sur eux ? La nudité, au cœur de ce récit, Angie y fut confrontée très jeune, puisque sa famille pratiquait le nudisme. Les corps nus l’intriguent, comme son cousin « kiki à l’air ».
N’a-t-elle pas été témoin des « jeux inavouables » entre Clovis et sa sœur ?
Mais ce mot réveille chez Angie aussi d’autres  images indélébiles et insoutenables.
Le récit rebondit, s’accélère, alors que l’émission arrive à son terme.
Angie se sera-t-elle mis le public dans sa poche ?
Angie n’a qu’une obsession : traquer Le Homard. Parmi les hypothèses qu’elle échafaude, laquelle est plausible ? Ne serait-elle pas la proie d’une hallucination quand elle croit voir une carapace rouge, aux « pinces-cisailles », aux « yeux menaçants » traverser le plateau ? Suspense, tension, de quoi « flipper ».
Si le présentateur revient à lui, voilà Angie, « le joker », engloutie « dans un trou noir », « au pays des Ombres ». Qui peut donc  la persécuter ainsi, « la balancer » ?
Un SMS élogieux la rassure et le crépuscule devient soudain « éblouissant ».
Le coup de théâtre surgit quand Le Homard, boulimique aux « ardeurs vipérines » se démasque et se livre à un cinglant « bashing » d’Angie qu’elle considère  comme une « traînée », une « garce », «  une pigeonne ». Cette filature à Londres, c’est elle.
Le lecteur peut maintenant faire les recoupements avec les fréquentations qu’Angie a évoquées. Mais pourquoi l’accuse-t-elle d’avoir été « leur bourreau » ?
Jessica L. Nelson souligne combien l’obésité chez les adolescents est un fléau. Le Homard rappelle son pendant masculin dans Une forme de vie d’Amélie Nothomb.
Dans les deux cas, la surcharge pondérale a une origine psychologique.
D’autres thèmes actuels sont développés : l’angoisse d’une jeune mère face à Facebook, dans ce monde peuplé « de loups ». Quelle attitude adopter face à de jeunes «  digital natives » qui surinvestissent l’écran ? Où placer la limite ?
Si « on n’est pas sérieux à dix- sept ans », Angie « à quinze ans n’est pas optimiste ».
Lucide, elle se doute que les photos prises des « invasions » subies serviront au chantage. Tout le monde connaît l’affaire qui a récemment ébranlé le monde sportif.
De même, nombreux sont les cas de photos intimes qui circulent sur les réseaux, provoquant insultes et humiliations et virant  parfois aux drames.
Jessica L. Nelson pointe les dérives des réseaux sociaux. Elle dénonce le fanatisme, « encouragé par l’anonymat ».  Elle alerte en montrant jusqu’où le harcèlement peut conduire qu’on soit élève, étudiant, ou un écrivain.
La phrase prémonitoire qu’Angie, « l’intello de service », formule : «  c’était l’heure de rentrer et de déposer mes pierres pour m’envoler » glace le lecteur impuissant.
Le récit se termine avec les pronostics du critique Victor Alexandre, au café Flore, interviewant Rémi, le nouveau « phénomène », pressenti comme le futur Goncourt 2025 qui a fait d’Angie sa muse. Un exemple de renaissance grâce aux livres.
Dans L’écrivain national, Serge Joncour radiographie les coulisses du métier d’écrivain, dans Tandis que je me dénude Jessica L.Nelson ausculte ce qui se passe sur un plateau télévisé, avant, pendant et après l’émission, dans le public et parmi les invités. Elle pourfend le diktat du paraître, corroborant l’exergue de Bussy-Rabutin et en féministe s’insurge de voir Angie considérée « comme un jambon » ou « une plante verte ». On croise des personnalités reconnaissables même si leurs noms ne sont pas mentionnés. Le fil rouge de la nudité se retrouve dans les tableaux cités de Bacon ou Lee Miller (Pique-nique des surréalistes, « nudité bucolique »). L’auteur insuffle une pointe culturelle sur le mystère Simone Silva. Elle emprunte au vocabulaire guerrier (gladiateur, arène). Les comparaisons sont imagées : « Les tabourets fragiles, tels des flamants roses ». Les caméras : « un essaim de bourdons ».
L’humour (« Fais une roue, ricane l’Ombre »), l’ironie et l’autodérision se mêlent.
Jessica L. Nelson signe un roman polyphonique percutant, quelque peu à charge à l’encontre de certaines émissions télévisées et de leurs présentateurs. Elle offre une réflexion sur le monde virtuel et un éclairage sur la société actuelle qui appellent à la vigilance. Un viatique ? «  La clé du bonheur est la discrétion ».

©Nadine DOYEN

Mârîye – One vikêrîye, Marie – Une vie, Joseph Bodson, traduit en wallon de la Basse-Sambre par l’auteur, Terre Natale Audace 151 pages.

Chronique de Lieven Callant

Mariye-Marie

Mârîye – One vikêrîye, Marie – Une vie, Joseph Bodson, traduit en wallon de la Basse-Sambre par l’auteur, Terre Natale Audace 151 pages.


SI jamais je n’avais cessé d’apprécier grâce à mon père toute la saveur des dialectes qui s’échangent de villages en villages en Flandres. J’avais oublié le goût du wallon. Hélas, pour moi cette langue était morte en même temps que mon grand-père maternel alors que je n’étais encore qu’un enfant. Sans le savoir cette langue dans mon esprit s’associait à la joie taquine, à la mélancolie joueuse et souvent silencieuse de mon grand-père. Le wallon, ce ne pouvait être que ses chansons, ses blagues, ses paroles amoureuses à l’égard de sa femme, les secrets complices qu’il échangeait avec ma mère.
Pourtant, il y a quelques jours, en entendant Joseph Bodson lire un passage de son livre. La langue de mon grand-père est descendue du ciel rose et or où elle séjournait avec lui pour me titiller le cœur et l’esprit. C’était comme si soudain mon grand-père ressuscitait dans la chair savoureuse des mots.
Le wallon peut transmettre la poésie d’un pays parce qu’ il est l’expression même des gens qui habitent ce pays. Rien ne peut être plus proche des hommes et des femmes que leurs propres mots. Ces mots semblent souvent être les choses mêmes qu’ils désignent.
Lire le wallon ne m’a été possible qu’en le comparant pas à pas à sa traduction en français d’où l’intérêt de cette édition bilingue et d’une manière générale de toute édition bilingue. Comme c’est l’auteur qui traduit ses propres textes, on peut voyager en toute confiance d’une langue à l’autre et apprécier plus vivement encore le travail de l’écriture.
Comme le titre nous l’annonce, le livre évoque par petits morceaux, par petites touches lumineuses les moments anodins de la vie d’une femme ordinaire: Marie. Marie parce que dans les campagnes de Belgique (Wallonie et Flandres comprises), elles sont nombreuses les filles à s’appeler Marie, Marieke, Mârîye. Le livre suit le même rythme que celui des jours qui ne se ressemblent pas complètement, celui de la nature où les saisons s’alternent où le temps suit le même court que celui d’une rivière impliquant un renouvellement constant et sensible.
Marie, c’est elle. L’enfant, l’adolescente, la femme, l’homme qu’elle aime, les enfants qu’elle porte et fait grandir. Marie, c’est elle. Joueuse, rêveuse, passionnée, acharnée, forte, surprenante.
La vie ne l’épargne pas même si l’on sent que la vie est une passante, qu’elle change, qu’elle souffre, qu’elle disparait et qu’elle revient toujours à la charge.
L’écriture de Joseph Bodson avance par petites touches anodines, simplement justes pour finalement livrer un ensemble qui n’a rien d’un puzzle impulsif et boiteux. Elle nous fait prendre conscience que notre existence au même titre qu’un texte, se constitue de morceaux, de mots et ce qui les lie les uns aux autres même s’il nous semble que c’est le jet de dés du hasard est en fait le travail minutieux et sensible de la mémoire. On oublie, on éparpille, on recompose.
Ce livre grâce à ses deux versions l’une en wallon, l’autre en français contribue à ce qu’on se rappelle que sur le bord de l’extinction brutale, odieuse, incompréhensible dans un nouvel élan la vie reprend ses droits jusqu’à ce qu’elle rencontre à nouveau la mort, la guerre, la maladie, la destruction. Trajets de vie et pas vers la mort forment un tout. Difficile de prendre assez de recul que pour s’en apercevoir. D’une certaine manière ce livre nous aide.
Mârîye – One vikêrîye, Marie – Une vie vous laissera en bouche le goût des choses simples, directement cueillies dans les champs du temps, au cœur de la vie.

©Lieven Callant

Jérôme Garcin, Nos dimanches soirs, Bernard Grasset ; France Inter (300 pages – 19€)

Chronique de Nadine Doyen

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Jérôme Garcin, Nos dimanches soirs, Bernard Grasset ; France Inter (300 pages – 19€)


Commençons par féliciter Jeanne, l’initiatrice de ce livre-abécédaire qui lui est dédié.
A l’occasion du 60ème anniversaire, Jérôme Garcin remonte le temps, nous plonge dans les coulisses de cette émission culte qu’il définit comme un « moulin à paroles », son « petit théâtre ». Vous saurez tout sur « l’hymne national de la critique» de Mendelssohn qui annonce et ferme « le geyser de harangues ».
Vous ferez plus ample connaissance avec les trois « bandes » de la trinité : cinéma, théâtre et littérature. Pour justifier les éclats de voix, les empoignades verbales, l’auteur se réfère à Oscar Wilde pour qui « Une époque qui n’a pas de critique est une époque où l’art est immobile. »
Au fil des pages, l’autoportrait de l’auteur se tisse, par touches : depuis 1989 à la barre, au studio Charles Trenet, avec le même enthousiasme renouvelé.
C’est à 15 ans qu’il eut le choc d’entendre « cette foire d’empoigne » qui orienta sa vie. Jérôme Garcin se remémore la première fois où il « monta  à la tribune comme à l’échafaud », succédant à Pierre Bouteiller, soutenu par la bienveillance de Martine de Rabaudy et la « gentillesse paternelle de Régis Bastide ».
Le Masque représentait pour le jeune « chef d’orchestre » une « liberté d’expression, d’indignation, d’admiration sans limites ». Depuis, l’émission est devenue « une spécialité française » unique et reconnue, « une madeleine » pour François Morel.
Jérôme Garcin retrace son parcours, ses débuts à la télé, évoque l’époque où il faisait « le paon », mais aussi en parallèle l’historique de l’émission. Il rappelle le choc de perdre un parent à dix-sept ans et un frère jumeau à six ans. A noter de nombreux hommages  dans le chapitre consacré aux quarante ans : Charensol, Polac, Bastide.
Parmi les anecdotes roboratives, celle contée par un agriculteur qui avait baptisé ses vaches « les Garcinettes », après avoir constaté qu’elles étaient sensibles au « ton velouté » de la voix du modérateur.
Comme Jérôme Garcin l’a confié dans le magazine « L’Arche » : « J’écris car je ne supporte pas que les morts soient oubliés, partis pour toujours. Il faut encore et toujours parler d’eux, dire les cicatrices que leur absence a gravées en nous ».
Comme Perec, Jérôme Garcin se souvient de ceux qui ont beaucoup compté pour lui, ses prédécesseurs : Bouteiller, Bory, Polac, et égrène une pléthore de  réminiscences.
Quand l’émission se délocalise, les aléas sont à gérer (grève des intermittents, vol, ville paralysée par la neige), mais « les vertus fédératrices » l’emportent.
Jérôme Garcin témoigne de son plaisir indicible de rencontrer « la foule de ses fidèles ». Il évoque les lieux impressionnants comme l’Opéra national de Lorraine, à Nancy. Si « Les livres ont un visage », les auditeurs aussi. Dans leurs sourires, il lit une « complicité inexprimée, de la gratitude ». Avec beaucoup de discrétion l’auteur évoque les tournées à travers la France de « sa comédienne de femme », Anne-Marie Philippe pour véhiculer la voix de Claudel dans L’annonce faite à Marie.
Il revient sur le Jubilé, puis les 50 ans, célébrés « dans une ambiance électrique », « de prises de becs », « à voler dans les plumes ». Pas toujours évident pour la « petite Comédie-Française » de se sentir décontracté, alors chacun a son remède.
L’animateur peut se targuer d’avoir fait naître des vocations, dont celle d’Ali Rebeihi.
Dans le chapitre Artisanat, on réalise le travail titanesque que demande « cette préparation de laborantin » pour chacune des séquences, sans compter la sélection du courrier qui sera lu. Jérôme Garcin, « à nul autre pareil » se définit à ce sujet comme « maniaque et obsessionnel » et opiniâtre.
La Normandie, qui  se révèle un vivier de sommités, occupe une place de choix dans cet ouvrage. L’auteur est admiratif du talent polymorphe de François Morel.
En survolant  la table des matières, des titres de chapitres intriguent, comme : « Élysée,  justice, noyade ». Mais laissons le suspense.
Sidérant le feuilleton de l’inconnu japonisant ! On imagine la perplexité de Jérôme Garcin devant une telle assiduité jusqu’au jour où il découvre la véritable identité de cet usurpateur, poète, censeur ! On croise le fantôme du « spectateur absolu », « conteur et enlumineur » comparé à « un nouveau Facteur Cheval ».
Les gourmets testeront l’adresse de la « merveille » de Trouville, « baptisée Le Masque et la Plume » qui fit fondre Jérôme Garcin. D’autres trouveront des remèdes pour chasser le spleen, car « les vertus anxiolytiques » de l’émission culte sont démontrées. A l’ère du podcast, on n’a plus la crainte d’en manquer une.
Bien que son succès soit incontestable, cette émission draine parfois aussi son lot de mécontents, l’auteur soulignant que « La France du dimanche soir a vraiment l’oreille chatouilleuse, l’esprit séditieux et la répartie cinglante ».
L’ouvrage se termine par le chapitre des zeugmas. Si le mot vous est encore hermétique, une copieuse liste d’exemples vous  permettra de briller en société.
Les miscellanées de Jérôme Garcin contiennent des souvenirs, des lettres (bouleversantes, gratifiantes, ou parfois assassines) d’aficionados, de savoureuses ou insolites anecdotes, des hommages, des exercices d’admiration.
Last but not least, il exprime ses remerciements à ses deux collaborateurs et « complices » : Lysiane Sellan et Didier Lagarde, « au doigté de pianiste ».
Lire ce recueil qui transpire « la jouissance » de l’animateur zélé, à « officier à la tribune » depuis 26 ans, prolonge idéalement les dimanches soirs.
Le point d’orgue n’est-il pas d’avoir inspiré des poèmes qui déclinent les louanges du Masque ? Pour un certain Aloïs de Valloires ; « Tous les dimanches soirs, pour une heure seulement/La vie suspend son cours, elle s’arrête un moment./Les joutes et les combats des critiques habiles/Nous font croire un instant que rien n’est difficile ».
Pour Gérard Noiret, les chroniqueurs sont « quelques dieux, moqueurs, pénétrants ».
Ce florilège nous plonge dans les coulisses d’une émission culte, qui perdure, plaît, de génération en génération, par sa qualité et sa vitalité et nous enrichit.
Rendez-vous sur les ondes de France inter le dimanche soir pour l’antidote du blues.

©Nadine Doyen