SOYONS LE CHANGEMENT … Une anthologie, Levant et Euromedia

Chronique de Marc Wetzel 

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SOYONS LE CHANGEMENT …

Une anthologie, Levant et Euromedia,  mai 2016  (direction : Angela Biancofiore* ; traductions : Manon Rentz, Sondes Ben Abdallah, Romano Summa, les deux derniers ayant aussi participé au choix des textes) 


Soyons clair : cette anthologie de (courts textes de) littérature italienne contemporaine est une bénédiction. Comme littérature (parce qu’elle nous décrit comme en direct ce que nous – Européens, en tout cas – sommes en train de faire et défaire de nous-mêmes), comme italienne (parce que le réalisme psychologique de l’âme transalpine, son objectivité plastique, la passion sans illusions de sa liberté concrète, tout cela à la fois nous manquait et nous instruit !), comme contemporaine surtout (parce que les textes vifs et variés ici proposés évoquent admirablement l’espèce de guerre que l’histoire humaine s’est récemment déclarée à elle-même),

… et je dis guerre, parce que les trois suggestives parties proposées du livre (sur les thèmes successifs de la diversité culturelle dans la mondialisation, de l’interpellation par une jeunesse sacrifiée de notre rente de situation obtenue d’elle, enfin de ce que peut et doit l’art des mots face à la destruction technologique de la nature) disent toutes la tragédie, désormais, d’une lutte interne à la condition humaine : mêlée (et démêlés !) des cultures dans la merveilleuse uniforme langue de l’insignifiance – tous se comprenant enfin au moment même où ils n’ont plus rien à dire – , âpre concurrence des générations puisque les groupes sociaux vivent les uns des autres d’abord temporellement, et enfin revanche aveugle d’une Nature dont une raison aveugle à ses équilibres a kidnappé le volant).

On n’est donc pas surpris des personnages récurrents ici rencontrés (dans la bonne vingtaine de textes proposés) : les migrants, les humanistes dorlotant ou raillant leur propre fiasco, les travailleurs déclassés, les esclaves aseptisés de centres d’appel, les enseignants aphones, les écologistes sentencieux, les femmes jouant des coudes pour passer enfin du bon côté du secret, les indignés qui ont honte « pour ces gens qui ne savent plus avoir honte » (Dora Albanese, p. 77), mais présents dans des situations neuves, justes, et, – bien que souvent singulières ou ironiques – représentatives, authentiques, éclairantes, bref : de la restitution pertinente de destins !

Par exemple, voici quelques profs perplexes aux réactions miraculeuses : chez Alessandro d’Avenia, telles (p. 121) les quelques admirables lignes de « programme de vie scolaire » qu’il concocte en une sorte, non de document confidentiel, mais à l’inverse d’une confidence documentée aux élèves qu’il distribue au premier cours :

« Vous êtes si jeune, si neuf devant les choses, que je voudrais vous prier, autant que je sais le faire, d’être patient en face de tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur. Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les « vivre ». Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être, simplement, en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses »

On voit aussi chez Andréa Bajani (car Erri de Luca n’est pas le seul esprit génial présent dans ce florilège), un professeur rétorquer (à une jeune fille de quinze ans, assénant publiquement que l’école ne servait à rien) deux choses. D’abord que, tout comme lors d’un tremblement de terre soudain, l’enseignant aurait pour unique souci, leur criant de « rester tous ensemble » de « les amener dehors tous vivants » (p. 84), de même l’école veut pouvoir jeter dans le monde des enfants qu’elle aura su objectivement faire grandir ensemble, dans un espace serein, disponible et légitime dont ils sauront faire vivre leur liberté de plus tard. Ensuite et enfin que, comme une femme de ménage têtue et farouche replaçant chaque semaine, dans la maison qu’elle bichonne, les meubles à son idée (p. 88), et finissant par convaincre le propriétaire excédé par cette insolente insistance d’aller, à son immense surprise, constater que de la nouvelle position du divan, on voyait étonnamment mieux le clocher, le quartier, la ville, la vie, de même l’enseignant modeste et résolu, épuisant notre résistance même à la métamorphose, cherche seulement à « placer la disposition de ce que nous sommes ».

Il faudrait, pour rendre justice à l’étonnante qualité de cet ensemble, citer bien d’autres extraits, sur les thèmes annoncés. On se permettra juste, pardon, trois très courts exemples, sur l’idée commune de l’apocalypse logiquement advenue.

Laura Pugno (p. 126) évoque ainsi les institutions tuées, au moyen de leurs bâtiments désaffectés ou dévastés :

« Les salles du Musée étaient devenues un refuge pour vagabonds qui dormaient dans les vitrines vides, en miettes, parfois même sans se préoccuper de balayer les vitres cassées ».

Mauro Corona (p. 167) restitue ainsi le court dialogue entre les mourants de la Catastrophe et leur officiel Sauveur :

« Ah, Seigneur Jésus, pourquoi nous avoir punis ainsi ?

– Vous vous êtes punis vous-mêmes, dit le Seigneur. Je n’y suis pour rien »

Le même précise, cliniquement, plus loin (p. 177) :

« Les hommes ont commencé à se punir quand ils ont cessé de se servir de leurs mains et, par conséquent, de leur cerveau. Ils se sont castrés tout seuls, ils ne savent même plus allumer un feu. Les gens des montagnes et de la campagne échappent à la règle, mais pas tous. Seulement ceux d’un certain âge. Les dernières générations ne savent rien faire de leurs mains. A part la branlette et les ordinateurs, ils ne s’en servent pas ».

Et voici la conséquence :

« Les pauvres (…) sont devenus les phares de la ville. Ils se donnent du mal, ils inventent, résolvent des problèmes, proposent des solutions. Chose la plus importante : ils restent calmes. Ceux qui étaient aisés, il fut un temps, s’agitent, ont une peur bleue de crever, ils foutent le bordel, hurlent, pleurent, n’ont pas de couilles. Et ça peut se comprendre. Habitués à tout avoir en sortant leur portefeuille, ils sont désormais des agneaux sans leur mère. Des agneaux au milieu des loups. Sous les dents d’une condition extrême. Les pauvres au contraire sont plus forts. Ils résistent longtemps et meurent plus tard. Ils sont aussi plus cruels (…). Maintenant que la belle vie est finie et que nous sommes tous assis à la même table, ces gens-là, qui portaient le fardeau de la misère, sont les plus costauds ».

Bref, les riches, désormais, sont …

« nus comme des vers. Et comme des vers, ils risquent d’être décapités par la pelle de la faim »

C’est que, pour parler franchement avec Cosimo Argentina, ce qui distingue les pauvres, c’est qu’ils connaissaient déjà la Fin du Monde avant sa mise en œuvre officielle :  en témoigne ce discours funéraire, prononcé, en bousculant le prêtre et les officiels, par l’un des collègues de Lamanna, tué lentement mais sûrement par les gaz de la cokerie (p. 148) :

« Nous savons que ce cri de douleur naît et meurt dans cette église. Nous savons que ceux qui s’enrichissent avec notre travail sont sourds et insensibles aux mots. Ce sont les mêmes qui économisent sur les harnais, sur les casques, les chaussures de sécurité et sur le respect des émissions polluantes. La tumeur de Lamanna est un évènement qui n’a pas d’importance, pour les chefs. Moi aussi, j’ai une tumeur au poumon gauche. Je serai opéré à Lecce la semaine prochaine et les probabilités de survie à l’intervention sont de 50%. Les morts à cause du travail ne devraient pas exister … c’est une contradiction dans les termes »

Mais ces sortes de travaux dirigés du Sort, superbement écrits et commentés par nos auteurs, n’empêchent pas les saillies émues ou hilarantes :

… ainsi d’un coup de foudre magnifiquement imagé par Carmine Abate (p. 51) :

« Tu connais le grondement d’un coup de fusil dans les ravins ? – me demanda mon père (…). C’est un bruit qui vient de partout et qui semble ne jamais prendre fin. Ça m’a fait ça la première fois que je l’ai vue … »

… et le même précise (p. 52), que de la boutique où la fleuriste inconnue vient à jamais, d’un regard, de tuer son passé de geignard solitaire,

« je sors, mais je voudrais rester là toute ma vie … »

Je ne suis pas du tout spécialiste de la pensée de l’Italie (je n’ai parcouru, de ses écrivains, que Dante, Machiavel, Galilée, Vico et Buzzati), mais j’ai été extrêmement sensible, via ce dense et probe recueil, à la continuité, dans sa relève pourtant la plus progressiste, du génie italien : c’est, comme depuis toujours, un monde certes sans sentimentalité,  sans esprit de sacrifice, sans vocation contemplative (la noblesse qu’il y aurait à regarder finement dans le vague a toujours fait rire l’Italien, pour lequel la considération pour elle-même de ce qui est n’a justement aucun titre à être !), mais aussi, par cela même, un monde sans vaine obscurité, sans maladive indécision, sans complaisant scrupule (comme disait Elie Faure, l’Italien a d’abord un loyal problème de condition, et non un retors et alambiqué problème de conscience). Nous avons beaucoup à en apprendre : par exemple la France présente se perd dans son vaniteux refus des migrants, comme l’Allemagne, peut-être, dans sa trouble générosité à leur égard, mais l’Italie, elle, n’a pas le loisir d’osciller ainsi entre barricade et ouverture, car elle sait et vit qu’on ne ferme pas la mer,  elle sait et vit que Lampedusa est plus au Sud qu’Alger ou Tunis, elle abrite en son coeur un pape non-italien plus chrétien que tous les Italiens réunis, elle est donc aux premières loges d’une vérité qu’elle affronte (comme, dirait aussi Elie Faure, elle affronte corrélativement les illusions qui séparent de nous le désir même de vérité !).

On peut même tenter de comprendre, par ces textes souvent prophétiques, ce qui, dans la Péninsule, n’arrive plus à se produire : la mondialisation, qui exacerbe les petites passions, émousse les grandes, dont se nourrissait exclusivement la vertu italienne ;  la pression migratoire (parce qu’elle montre que Dieu a créé l’étranger comme davantage que nous-même) complique l’héroïsme italien (qui ne s’engageait que pour un Dieu capable de lui, et coupable des autres) ; le réchauffement climatique même menace l’équilibre acquis de l’âme collective, car les Italiens n’ont su jusqu’ici transfigurer la laideur extrémiste de leurs inclinations que parce que leur assise terrestre, leur chair géographique, était bénie des dieux, était la plus gracieuse et poliment modérée des terres habitables (or, c’est fini, l’Ombrie et la Toscane mêmes seront bientôt peut-être poubelles embrasables) ; même les Droits de l’Homme étouffent peu à peu la part noble de la vendetta (cruelle, mais décisive pour punir ceux qui ont voulu rendre impossible d’aimer).

Une dernière chose : il n’y a pas de fil chronologique dans ce recueil. Mais cela même est italien ; ce déploiement par échos architecturaux, qui ne s’étaie pas sur la vaine assurance d’un devenir unique, inévitable, totalisant, a le mérite (très représentatif de ce peuple) d’une rare hospitalité à l’égard des nuances, d’une intelligente et lente assimilation de ce qu’on ne peut ni modeler ni négliger, d’une radicale franchise de soi à soi (comme une lucidité exclusivement privée) qui fait dire, non pas « Dieu est mort » – et son imbécile cortège d’inconsolables blasphémateurs et de revanchards fanatiques – mais simplement : « Un autre monde ? Peut-être, mais pour quoi faire ? ».

C’est donc légitimement qu’Angela Biancofiore, qui supervise et préface ce recueil (avant une remarquable introduction de Romano Summa et Sondes Ben Abdallah) nous rappelle que « la littérature a la responsabilité du monde », parce que,  suggère-t-elle,  l’homme, de toute façon, ne survivra … qu’à une nouvelle compréhension de lui-même (que ces souvent jeunes auteurs contribuent nettement à inaugurer !).

Le titre de ce livre évoque explicitement l’aphorisme de Gandhi : « Soyons le changement que nous voulons dans le monde » ; il ne prétend pas nous dire qui être, mais seulement comment un peu mieux le vouloir. Et son utile secousse est comme une bourrade de réenchantement.

*dans le cadre de son activité au dynamique centre de recherche LLACS (Langues, Littérature, arts et cultures du Sud) de l’Université Paul-Valéry de Montpellier,

http://www.univ-montp3.fr/llacs

©Marc Wetzel 

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Jean-Pierre Roque – RÉDEMPTION – L’enfance adamantine – (Ed. L’Harmattan).

Chronique de Xavier Bordes

9782343091563r

Jean-Pierre Roque – RÉDEMPTION – L’enfance adamantine – (Ed. L’Harmattan). Couverture : « La mariée de Louviers », du peintre Jean Trousselle.


Jean-Pierre ROQUE est un écrivain, et poète, singulier. Un croyant à la foi passablement mystique, difficile à cerner. Il s’ensuit que ses écrits ont de multiples caractéristiques : à la fois ils adoptent le ton de la prophétie, de l’adage de la Sophia, le ton du symbolisme mais aussi de la référence à un réel manifeste côtoyant un réel occulte. L’éventail de ses intérêts et de son questionnement est largement ouvert. De Joe Bousquet à Elytis, en passant par mille autres références culturelles, sa curiosité laboure les œuvres de poètes. Ce dont témoigne le présent livre, sorte de concentré de mémoire poétique où les sentiments naturels et simples liés à l’enfance voisinent avec les visions liées à l’avenir et les considérations éthiques. Dans l’acception la plus humaniste que « l’éthikos » peut afficher.

Chaque poème en regard est accompagné de plusieurs brefs commentaires, en prose poétique ou méditative, à portée souvent éthique, ou introspective, faisant de brefs bilans du contenu plus ou moins implicite du poème auquel ils répondent, ou scolies prolongeant tel thème, ou initiant telle réflexion cosmique…

Ce recueil condensé se compose ainsi de tons et de voix variés, allant des souvenirs réalistes (les plus prosaïques parfois), à des autoconsignes que se donne l’auteur, à des recommandations de lecture, tout cela ordonné, entretissé au long de quatre sections ramassées, où l’allusion va toujours à l’essentiel, dans une perspective spirituelle. Mais cette perspective n’oublie jamais la matière, l’ici-bas, le corps, la chair, les êtres vivants, les choses. Elle vise essentiellement à les saisir comme objets de questionnement et de sens, non pas mesquins mais pleins d’altitude métaphysique. Un livre de poète-philosophe au quotidien qui, si élevées que soient ses songeries, ne laisse jamais d’être avant tout humain parmi les humains, et de travailler à comprendre mieux sa place dans l’univers.

(Je note en passant que Jean Trousselle, un peintre fameux et bien trop méconnu encore, a assumé l’image de couverture, splendidement picturale et poétique, du livre, dont on regrette seulement la petite taille inévitable…)

Le livre Rédemption de Jean-Pierre Roque est décidément un livre d’une teneur spécifique, intrigante et surprenante, et son originalité rencontrera sans doute un public qui aime accéder facilement aux pensées les plus exigeantes, pour peu qu’elles soient exprimées avec force, clarté et simplicité.

©Xavier Bordes



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Jacques BRÉMOND – Lettres perdues (courriers accidentés) – (Rougier V. ed. 2016 – coll. « Plis Urgents 41 » complément de la collection de la revue « ficelle ».)

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Jacques BRÉMOND – Lettres perdues (courriers accidentés) – (Rougier V. ed. 2016 – coll. « Plis Urgents 41 » complément de la collection de la revue « ficelle ».)


L’ Atelier ROUGIER de Soligny-la-Trappe, avec ses « ficelles », nous a habitués à des livres minuscules, et comme « tout ce qui est petit est joli », ces livres sont des merveilles, de goût, de qualités matérielles, de choix dans les talents des auteurs. Il est vrai que je ne commente ni ne signale pas systématiquement les livres que je reçois, n’ayant que dix doigts et une seule paire d’yeux pour les lire. J’ai eu un coup de coeur pour les « Lettres perdues » retrouvées et commentées, fort poétiquement, par Jacques Brémond, éditeur à part (dans le domaine du livre de poésie en particulier). Cette fois, c’est l’auteur qui prend l’écriture. Et cette saisie a un charme équivalent à celui qu’on éprouve lorsque, dans la rue, dans le métro ou le bus, on remarque une personne qui, parmi d’autres inconnus, provoque – qui sait pourquoi ? – une curiosité inhabituelle de notre part. Alors on se met à spéculer sur son activité professionnelle, à rêver sur le cadre de son existence, à lui supposer à cause de tel ou tel indice infime, mouchoir essuyant furtivement une larme, papier brusquement replié et enfourné dans une poche ou dans un sac à main,, parfum étrange et indéfinissable, à lui supposer, disais-je, des péripéties sentimentales, tout un film fondé sur peu de choses, grâce auquel on comble le vide qui nous tient généralement à distance de l’inconnu/e, dont on sait bien qu’on ne va pas s’enhardir jusqu’à l’interroger… Jacques Brémond nous présente simplement, avec disons leur fac-similé (réduit bien sûr), des courriers, cartes postales, missives, échangés par des personnes dont il sait peu de choses, mais dont il reconstitue par l’imagination à quel lien, correspondance de guerre (de 1870!) par exemple, entre elles leur contenu fait écho. En les prenant pour prétextes, il réveille avec un talent simple et parfois vaguement nostalgique, quelques traits des ambiances historiques du siècle passé (1901), la traversée en paquebot à l’occasion de l’évocation des sacs postaux récupérés d’un navire échoué sur la côté camarguaise, etc… bref : une quarantaine de pages auxquelles on revient volontiers, à cause de l’évocation, en bribes illustrées savamment ménagées, de mondes à la fois si proche de nous, et que rend si mystérieusement, mélancoliquement inaccessibles le gouffre du temps. Je range ce volume tout petit par la taille et illimité par les rêves qu’il m’a procurés, dans le coin des ouvrages précieux de ma bibliothèque.

                                                                          Xavier Bordes – Paris, 10/09/2016 

Hommage à Nissrine SEFFAR, peintre qui laisse littéralement les sols traverser sa toile …

 

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Laissez parler tous ceux que le silence effraie,
(Allons, ne dites rien de ce qui impressionne !)
Venez à nous Nissrine avec votre œuvre bonne,
Et montrez-nous ces sols que le monde effaçait.

Et ces toiles de lin que vous partez étendre
Sur ces lieux de douleur et sur ces trottoirs fous
(Où le pire des hommes leur donna rendez-vous)
Dépliez-les pour nous sur ces cimaises tendres.

Si l’on vous comprend bien, ces dégâts , ces prodiges
(Que vous copiez avant qu’ait séché le malheur)
Ces empreintes sauvées de faits dévastateurs,
Sont comme un tocsin plat qui sonne et vous oblige.

C’est place Tien-An-Men qu’on vous rêve penchée
Passant votre rouleau sur le relief à perte
De deux mètres carrés des dalles recouvertes
(Pour boire leur relief et pour devoir trinquer)

Alors que vos amis surveillent la police
(Et s’embrassent un peu pour faire diversion)
Et pendant qu’on les happe et les mène en prison,
Vous roulez votre toile aux mille marques lisses.

Vous rejoindrez bientôt le plus proche atelier
Pour rehausser de mousse et de pâte acrylique
Ces traces de la Bête immonde et magnifique
(Que rassemble sous lui le tapis qui priait)

Un sol est la patrie la plus superficielle et basse,
Mais aussi la partie plus physique et fidèle,
Des crimes qu’on colmate en un jeu de marelle,
(Et du  plâtre et du lait jetés dans la crevasse)

Reproduire la fièvre équivaut à prendre acte,
(Rien n’est plus militant, malgré les apparences,
Que copier le proscrit par simple transparence)
Et le meilleur et vous avez passé ce pacte.

Car décalcomanie, c’est prière railleuse
(C’est l’histoire d’un sol laissée aux géologues,
Mais un sol de l’histoire pris aux idéologues !!),
Et votre geste est beau, révérence rageuse.

Car après tout le sol n’était qu’un corps faillible
(Un photographe aveugle que votre toile étreint)
S’il fut dans le passé le support des destins,
L’artiste retouchable attend vos doigts terribles.

Et nous, nous attendons votre étonnant courage
Et d’artiste et d’Arabe et de femme et d’amie
Sans hypocrite ardeur ni subtile anarchie,
(Tant vos efforts ont fait l’admirable ménage !)

Votre art est sans intrigues, œillades  ni querelles
(Aucun facile appel n’en salit la vitrine)
Votre toile est un sol qui pour nous se démine,
C’est un haut de planète et c’est un bas de ciel.

Même un « corps mort » jeté dans le débarcadère
(Bouée de peau larguée dans nos naufrages gris)
Est, Nissrine, assuré d’une seconde vie
Si vous êtes sa Muse et sa maroquinière.

Et nous vous admirons de restaurer l’honneur,
De réparer le tort et d’éponger le mal,
D’aller jusqu’à vous faire agent collatéral
Du contact infernal (en solidaire ardeur)

L’absence d’horizon est sans désespérance,
(Vous le décalqueriez s’il venait jusqu’à vous !),
Et l’incréé peut-être est ce que nous avoue
Votre tendre ferveur exilée dans la France.

Il n’y aura jamais, c’est vrai, de Mer Promise,
Mais la manne inviolée mourant dans les tiroirs,
Les miettes de famine, le plancton de miroir,
Se rassemblent enfin dans votre œuvre insoumise.

©Marc Wetzel


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Christian Malaplate – « Feuilles de route sur la chevelure des vagues. » Editions les Poètes français. » – 2016 – format 15×21- 83 pages.

Chronique de Michel Bénard

Christian Malaplate

Christian Malaplate

Christian Malaplate – « Feuilles de route sur la chevelure des vagues. » Éditions les Poètes français. – 2016 – format 15×21- 83 pages.


Indéniablement il s’avère nécessaire d’aborder l’ouvrage de Christian Malaplate « Feuilles de route sur la chevelure des vagues » comme un long carnet de voyage où déferlent les images et émotions noyées de brume et d’écume.

C’est un livre de bord consignant les phases de vie et d’expérience.

Christian Malaplate joue sur la force et l’agencement des mots dont la trame révèle une richesse extrême.

Le verbe est ciselé comme un bijou d’Ispahan. L’écriture impose sa couleur, le langage est presque d’un autre temps. Nous voguons entre poésie, légendes et narration. Ce besoin de conter, cette volonté narrative en arrivent parfois à faire que la poésie se retrouve au second plan.

Environné des poèmes et textes de Christian Malaplate, je me sens dans la bibliothèque d’un érudit, d’un philosophe ou d’un moine copiste environné de parchemin enluminés.

L’allégorie même de l’esprit d’un lettré de haute connaissance.

« …/…parmi les enluminures et les sombres cloîtres. »

« Où s’agglutinent les tableaux familiers dans une bibliothèque pleine d’anticipation. »

Notre poète joue avec l’étrange, le mystère, les ambiances insolites en rendant hommage à la mémoire.

« Il y a des fleurs maladives qui chantent des poèmes d’amour mystiques. »

Le voyage se poursuit dans un univers fantastique, irréel ou l’on ne discerne plus la part du réel et celle de l’imaginaire. Nous côtoyons un mysticisme latent, la formule alchimique n’est jamais très loin.

« Parmi les teinturiers de la lune et leur étrange alchimie. »

Christian Malaplate sait souligner les aspects fragiles de la vie, les humbles instants de bonheur et de plaisir, le souffle léger de la femme aimée sur l’épaule dénudée, le jus parfumé des fruits de l’amour.

L’amour recèle ici des effets de magiques métamorphoses.

« L’amour, dans nos moments intimes, modelait nos corps. »

Une poésie nourrit de réflexion qui nous transporte haut et loin. Sorte de panthéisme latent, la proximité avec la nature est évidente, je dirais même incontournable, car que serait l’homme sans elle, sans cette fabuleuse fusion universelle ?

Rien ! Il n’existerait même pas.

Cependant son orgueil et sa suffisance aveugles font qu’il a tendance à oublier l’enjeu, sciant dans son acte irresponsable la branche sur laquelle il est assis, tout en piétinant le jardin qui le nourrit.

Il est fréquent chez Christian Malaplate d’écrire sur les traces du rêve, de nourrir son encre de symboles universels, des sèves de la nature, il tente de fixer l’éphémère en quelques vers.

Il demeure attentif aux chuchotements de la nuit, aux chants des étoiles et aux murmures des arbres séculiers. Il s’exile tel un poète ermite dans ses grands espaces de paix et de solitude intérieure:

« Je pars en suivant les empreintes de la terre et le baiser du vent…/… »

« Pour retrouver la confiance du monde extérieur. »

La nuit occupe une place prépondérante dans la poésie de Christian Malaplate, elle est révélation, se fait vectrice d’images indéfinies, le noir devient lumière, éclat d’écume et sel légendaire. Par la poésie ce dernier retour à la substance mère, il y poursuit sa voie initiatique, une quête conviant à l’harmonie.

Bien au-delà des religions, des dogmes infantiles, des semons aliénants, il caresse la philosophie, la sagesse indienne afin de se préserver au mieux des apparences et du paraître.

Christian Malaplate côtoie les interrogations métaphysiques, interroge l’universel et les lois cosmiques.

Sans oublier la question suprême et incontournable de la création, du mystère de l’humanité.

Est-ce « Dieu » qui créa l’homme ou plutôt l’homme qui s’inventa des « dieux » ou un « Dieu » ? Par nécessité de référence à des forces supérieures.

L’interrogation demeure en suspens ! Qui en possède la clé ? Les poètes peut-être par instinct ou intuition.

Avec humilité Christian Malaplate ouvre une voie, qu’importe la finalité, il chemine. Le carnet de route à la main avec l’extrême conscience de notre fragilité humaine. L’interrogation oscille entre le Taj Mahal une des merveilles universelles et l’ombre d’une grande âme indienne Rabindranath Tagore rôde, la symbolique ésotérique du Khajurâho interroge, ainsi que le mystère sacré de Bénarès qui nous ouvre les portes du nirvana.

Retour aux sources de la sagesse, du bon sens des philosophies indiennes. Force est de constater que pour l’heure depuis Ghandi, Tagore, Aurobindo, Krisnamurti, notre siècle est en perte de valeurs, d’idéaux et de repères identitaires dont nous aurions de plus en plus besoin.

Devenu porteur de mémoire Christian Malaplate cherche le vrai « dieu » d’amour, l’espoir demeure il porte en lui un futur à construire, mais pourra-t-il réellement l’ériger ?

En ce temps d’éveil et d’interrogation, une réponse possible se trouve-t-elle peut-être dans le symbole eucharistique.

En mémoire de son grand père ayant perdu toute certitude en l’homme après un passage en enfer de quatre ans 1914-1918 sur le tristement célèbre « Chemin des Dames » que je connais très bien et où l’herbe un siècle plus tard n’a pas toujours repoussé partout.

« J’ai surtout perdu mes certitudes en l’homme et je cherche toujours un dieu d’amour. »

Mais confiant en l’acte de poésie notre porteur de mémoire, Christian Malaplate poursuit ses rêves et chimères.

L’œuvre continue, le meilleur restant à venir et nous l’attendons !

©Michel Bénard