Sur Jacques Darras

Chronique de Murielle Compère-Demarcy

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Jacques Darras


J’ai découvert l’écriture de Jacques Darras comme un lever de rideau, dans une dynamique révélatrice et révélée de la poésie, que j’ai cru longtemps inexistante. Il manquait pour moi une vivacité dans la diffusion et la réception des textes de création poétique jusque-là lus et entendus parfois, due à une sorte de carence d’énergie dans sa promotion et, plus dommageable, dans le flux expressif de sa communication. Écouter la première fois, Jacques Darras lire du Jacques Darras, m’a révélé à la fois un poète de l’épopée, baroque, à l’œuvre en plein cœur même de notre XXIe siècle (à l’exercice naturel bien que travaillé d’un style singulier et vivant, pointant son optimisme pugnace et inné en direction et à la face de notre époque hélas engluée dans une « crise humanitaire »), et la fluence et la confluence d’une écriture du départ, du matin –des départs énergiques dans le sens de la terre et des fleuves. L’indiscipline de l’eau, anthologie personnelle de Jacques Darras éditée pour célébrer, entre autres, le cinquantenaire de la collection Poésie/Gallimard, livre et nous porte dans ce flux d’une énergie de source vive et d’embouchure féconde, plurielle en ses affluents, d’une indiscipline contrôlée où le rythme en son univers épique, l’afflux et le flux des mots, du verbe qui s’écrit et se dit dans une effervescence sonore limpide et de frictions, de rythmes syncopés et battant la mesure, nous ouvrent l’espace/temps et nous ouvrent intransitivement. « Je marche », écrit Jacques Darras, « je suis une forêt qui marche / j’ai des cris / j’ai l’univers entier dans mes feuilles / j’ouvre / j’ouvre /intransitivement / j’attends qu’on m’ouvre » (L’indiscipline de l’eau, anthologie personnelle, 1998-2012, Poésie/Gallimard ; décembre 2015)… L’œuvre de Jacques Darras a été et reste pour moi une dense et salutaire / roborative découverte de l’efficacité, de la rapidité efficace et efficiente de la poésie, ici, maintenant.

L’œuvre en cours de Jacques Darras révèle la multiplicité des êtres qui cohabitent chez le poète-essayiste et dialoguent avec lui, auteur d’essais et de textes poétiques écrits comme des sortes de romans, se penchant sur les œuvres d’artistes d’altitude comme Brueghel (Pieter Brueghel croise Jean-Jacques Rousseau sur l’A1, Le Cri, Bruxelles, 2013), Van Eyck (que le poète met en scène dans un Poème Roman : Van Eyck et les rivières, dont la Maye (Le cri, Bruxelles ; 1996), de philosophes comme Blaise Pascal ou de romanciers (Joseph Conrad ou le Veilleur de l’Europe, Marval, Paris, 1992), de poètes comme Allen Ginsberg (Allen Ginsberg. La voix, le souffle, Jean-Michel Place ; 2005), tous d’envergure, sur des périodes de l’Histoire, de l’Histoire des mentalités et de la Littérature (nous sommes tous des romantiques allemands ; De Dante à Whitman en passant par Iéna (Calmann-Lévy, 2002) étudiées et réécrites. Sans compter les poètes dont Jacques Darras traduisit les œuvres, Les Feuilles d’Herbe de Walt Whitman par exemple. Une œuvre en cours dont l’envergure et la cohérence soudent cette multiplicité d’êtres cohabitant chez le poète, dans une dimension et une édification progressive, analytique et panoramique, de dimension humaniste, dessinant un paysage culturel brassant notre Histoire, brossant l’actualité, traversant les étendues de forêts et de fleuves réels ou créatifs traversés par le Temps, celui des hommes, ces hommes qui font l’Histoire, gens de peu ou d’exception, traversant l’espace-temps géographique / poétique. Le titre Progressive transformation du paysage français par la poésie (Le Cri, Bruxelles ; 1999) est éloquent à ce sujet. Ou encore celui-ci : Gracchus Babeuf et Jean Calvin font entrer la poésie avec l’Histoire dans la ville de Noyon (Le Cri, Bruxelles ; 1999).

On trouve dans l’œuvre de Jacques Darras une Histoire de la Littérature et une œuvre de notre Histoire (Je sors enfin du Bois de la Gruerie par exemple, publié en 2014 aux éd. Arfuyen), observées dans le flux qui construisit notre passé et le présent, et du point de vue d’un poète qui brasse la langue et en assemble des arpents pour mieux révéler la richesse, la pluralité, l’horizon d’une langue en construction d’elle-même, de son univers qu’elle ne cesse de bâtir en ses strates morphologiques, syntagmatiques et lexicales, en même temps que s’édifie le cours de son Humanité. L’édification, les perspectives du vaste chantier que constitue l’Europe ne sont pas à ce propos oubliés, le poète-essayiste-dramaturge à ses heures, Jacques Darras, se considérant comme un démocrate « whitmanien » d’Europe et travaillant à une poésie d’ouverture aux autres traditions et au monde comme le furent la poésie d’Apollinaire, de Cendrars ou d’un Claudel.

L’œuvre de Walt Whitman, l’univers d’un Coppens, la vision d’un Pascal -pour ne citer qu’eux- tracent chacune un prisme poétique au sens étymologique du « poïen » (« faire) grec, où le regard de l’investigation savante et innovante, de la quête épistémologique et ontologique et de la création poétique projette sur notre passé, notre présent et l’avenir, les perspectives de notre Histoire, celle de l’Humanité et d’un imaginaire collectif. L’œuvre de Jacques Darras provient et propulse ses lecteurs dans cette dimension-là. Sans jamais procéder du manque.

©Murielle Compère-Demarcy

Ainsi parlait Raymond Lulle (Aixi parlava Ramon Llull) – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Francesc Tous Prieto – Edition bilingue (catalan/français), traduction de Jean-Claude Morera et Francesc Tous Prieto, Arfuyen, 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Ainsi parlait Raymond Lulle (Aixi parlava Ramon Llull) – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Francesc Tous Prieto – Edition bilingue (catalan/français), traduction de Jean-Claude Morera et Francesc Tous Prieto, Arfuyen, 2016


On tient là, grâce à cette collection utile et belle, un bréviaire de sagesse poétique – d’un très grand esprit du XIII-XIVeme siècle, inépuisable écrivain, homme aventureux, logicien génial, infatigable théologien et voyageur catalan, probablement mort en 1316, à 81 ans, quittant Tunis lapidé par des foules musulmanes (excédées de le voir re-débarquer, follement et seul, pour les convertir à la seule vraie foi chrétienne…).

L’homme, fils de nobles majorcains, d’abord jeune troubadour sensuel et talentueux, aussi bien que fringant chevalier de Cour, change à trente ans toute sa vie (suite à de terribles apparitions du Christ en croix à sa nocturne table de travail), ne voulant dès lors courtiser et défendre que Dieu, abandonnant sa femme (« ni plus ni moins que les biens qu’il lui laisse » dit-il !), ses enfants (si radicalement qu’il prendra son fils, venu vertement le réprimander des années plus tard, pour un colporteur), sillonnant toute la Méditerranée (de Paris en Arménie, de Bougie à Chypre, de Montpellier à Jérusalem) pour faire entendre la Croix et taire ceux qui l’ignorent. Comme il le confie quelques temps avant sa mort, dans son autobiographie dictée (et comment mieux formuler l’unique pari de passer d’aimer vivre à vivre d’aimer ?) :

« Je fus un homme marié, père de famille, dans une bonne situation de fortune, lascif et mondain. Tout cela, j’y ai renoncé de plein gré, afin de pouvoir honorer Dieu, servir le bien public et exalter notre sainte foi. J’ai appris l’arabe, je suis plusieurs fois parti prêcher les sarrasins. Arrêté, incarcéré et flagellé pour la foi, j’ai travaillé cinquante ans pour émouvoir les chefs de l’Église et les princes chrétiens en faveur du bien public. A présent, je suis vieux, à présent, je suis pauvre, mais je n’ai pas changé de propos, et je persévérerai dans le même, si le Seigneur me l’accorde, jusqu’à la mort » (Vita coetanea, 1311)

C’est un homme qui a fait de son esprit le théâtre même de l’incessante vie de Dieu.

Un homme qui jour et nuit pense et agit, car tout repos de l’homme, prétend-il, fatigue Dieu !

Un homme qui aime trop Dieu pour le craindre, c’est à dire exactement se comprend devant Dieu néant qui n’a plus peur (car que pourrait bien, raisonne-t-il malicieusement, redouter le néant ?) :

« Celui qui craint Dieu plus qu’il ne l’aime, s’aime lui-même plus qu’il n’aime Dieu » (p. 147)

Un homme qui explique que, si l’assidu à son miroir regarde l’image qu’il a, l’assidu à Dieu ne considère que celle qu’il est :

« Amour, quel est le but de la Création ?

– Ami, la création existe pour que le monde et les créatures soient miroir et image de l’œuvre que l’Aimé a en lui-même, afin que celle-ci soit connue, aimée et louée par les anges et les hommes » (p. 129)

Un homme seul avec tous, et ne cessant de l’être qu’avec Tout :

« L’ami demeurait tout seul sous l’ombre d’un bel arbre. Des hommes passèrent par ce lieu et lui demandèrent pourquoi il était seul ; et l’ami répondit que « seul » il était quand il les vit et entendit, mais qu’auparavant il était en compagnie de son Aimé » (p. 77)

Un homme devenu saint comme par nécessité, parce que la moindre immoralité le tuerait – celui qui survit sans mérite, dit-il, mourant sans cesse :

« Mieux vaut mourir honnêtement que longue vie ignoblement ; car tous les jours meurt qui vit indignement » (p. 89)

Un homme plus fin qu’un fil de soie et scrupuleux qu’un barbelé (car l’esprit doit se reprocher tout ce qu’il laisse lui échapper) :

« Bouche, dit l’intelligence, pourquoi mentez-vous ?

– Intelligence, dit la bouche, pourquoi me l’avez-vous conseillé ? » (p. 99)

Qui estime que la seule richesse qui s’accroît en se dépensant est, non moins que l’amour, la compétence :

« C’est une plus sûre richesse d’enrichir son fils par quelque métier (per algun mester) que de lui donner argent ou possessions, car toute richesse abandonne l’homme, hors le métier » (p. 61)

Qui sait que l’homme est plus bas que toute autre bête, mais aussi la seule capable de s’élever à saute-mouton au-dessus d’elle-même :

« Médite et aime comment les hommes, qui à cause du péché sont moins que les bêtes ne sont par nature, Dieu les appelle à être plus grands, par le don et le pardon, que tout le ciel, la mer et toutes les autres choses naturelles » (p. 121)

Et que l’homme fait feu de toute ombre, – celui qui a réelle faim de vérité pourra toujours manger dans la main même de sa propre erreur :

« Toute fausseté est fausse apparence de vérité » ( = Tota falsetat és falsa semblança de veritat) » (p. 113)

Dieu, suggère-t-il, nous aime de cet infini même dont nous sommes incapables :

« La manière que Dieu a de nous aimer est si grande que si la créature pouvait la supporter, elle créerait sa propre grandeur infinie, à laquelle elle donnerait une bonté infinie. Mais cela, la créature ne peut (justement) le supporter… » (p. 135)

Lulle est un moraliste avant tout psychologue, sentant qu’on ne fait honte à autrui que de ce dont lamentablement on fuit d’abord en nous le reproche :

« Pourquoi l’homme luxurieux n’est-il pas en colère contre son péché et est-il en colère contre sa femme luxurieuse ? Tout coq est seigneur en son fumier (= Tot gall és senyor en son femer ) » (p. 111)

Il est un théologien avant tout poète, sentant que Dieu ne se cache derrière la nature que pour mieux s’y montrer :

« Si la nature, qui est une créature finie et limitée a tant de bénignité qu’elle montre tous ses secrets, combien plus convient-il que le créateur qui est infini en bonté, puissance, etc. montre tous ses secrets » (p. 47)

Et il est un politique avant tout moraliste, quand, tout en consacrant le rangement hiérarchique des hommes, il affirme que quiconque n’aime que son propre ordre le disqualifie et déshonore d’autant :

« L’ordre n’est pas seulement parmi les hommes qui aiment leur ordre, il est d’abord en eux pour aimer les autres ordres. D’où vient qu’aimer un ordre et en déprécier (desamar) un autre, ce n’est pas maintenir l’ordre, puisque Dieu n’a fait aucun ordre contraire à un autre » (p. 49)

Cette autre remarque le dit aussi : l’exemplarité de l’homme important est plus importante que celle de l’homme commun, car elle seule a le rayonnement dissuasif :

« S’il n’y avait pas de défaillance parmi les clercs et les chevaliers, il y en aurait presque à peine parmi les autres gens ; car grâce aux clercs on aurait dévotion et amour de Dieu, et grâce aux chevaliers on craindrait d’injurier son prochain » (p. 49)

Raymond Lulle est un homme, notait Louis Sala-Molins, un de ses brillants interprètes, qui vise un monde (naturel, civil, spirituel) où tout serait enfin action, où plus rien ne serait paresseuse lacune, lâche pause, oiseuse diversion, car agir, diagnostique-t-il, c’est savoir faire perdurer son travail, et faire s’étendre, se déployer à partir d’elle-même son impulsion. Cette énergie comme directement éternelle veut et permet que l’homme ne vive réellement que s’il (et tant qu’il) désire être. L’idée dramatique et belle de Lulle, disait Sala-Molins, est qu’un être aussi fini et limité que l’homme, aussi essentiellement proche du non-être, ne peut réussir à en divorcer transitoirement, à s’en détacher si peu que ce soit, que par l’action, qui seule prête à l’homme cette présence complète apte à exorciser et ignorer le néant qui le fonde. Et réciproquement, dit-il, « Dieu étant de tous les êtres le plus éloigné du non-être », il lui faut mortellement s’incarner, c’est à dire renoncer à son agir absolu, pour pouvoir goûter et partager le néant qui hante l’homme, et qu’un Dieu seulement transcendant ignore. Ainsi seul le Dieu crucifié peut en quelque sorte dire à l’homme pécheur (p. 125) : ce n’est pas tant ton crime qui m’effraie que le fait qu’il ne t’ait pas spontanément jeté à genoux.

L’amour de Raymond Lulle pour Jésus-Christ, est, ainsi, méthodiquement naturel, aussi naïvement logique qu’un constat de complétude :

« Jésus est cette personne qui est créateur et créature, et c’est pourquoi son nom est le plus commun qui puisse être, car tout ce qui est, est Dieu ou créature, et ce qui n’est ni Dieu ni créature n’est rien. Et c’est pourquoi qui nomme Jésus nomme la fin de tout ce qui est… » (p. 143)

Et sa foi est comme une confiance intelligente en ce qui dépasse l’intelligence.

Comme le dit, en d’impressionnantes analogies, Lulle : vas-tu cesser d’aimer un parent si défiguré que tu ne le reconnaîtrais plus ? Ou rejeter de ta mémoire ce que tu saurais ne pouvoir comprendre que plus tard ? Ou, devenant aveugle, nier l’existence de ce que tu n’aperçois plus ?

Ainsi chez Lulle la liberté d’agir est foi en elle-même et amour de ce qui la dépasse. Foi en elle-même, car, dit-il fortement (p. 65), la vérité de l’astrologie est que les astres influencent nos corps, mais elle est aussi, comme capacité astrologisante que ni les astres ni les autres animaux n’ont, que l’âme est le seul astre qui s’influence lui-même, et peut ainsi déjouer la puissance de ce qu’il se représente. Et amour de ce qui la dépasse, jusque dans le terme réel de toute vie,

« L’âme en tant que l’âme ne ressent pas la peine de la mort mais la fait sentir au corps » (p. 145)

Ainsi l’âme qui fait vivre le corps n’aura qu’une simple et merveilleuse prière pour ce qui l’a fait elle-même être :

« Amour vrai, dit l’ami, pose mes mains dans tes œuvres et mes pieds dans tes sentiers … » (p. 119)

Ainsi Lulle donne-t-il, dans son « Arbre de philosophie d’amour », deux conseils ; celui, sans appel, du crépuscule :

« Quand tu monteras dans le beau lit pour y reposer et dormir, considère que, de ce lit, descendent les hommes morts et qu’ils vont dessous la terre pour demeurer et pour pourrir » (p. 125)

et celui, tout en appel, de l’aube :

« Si tu n’as pas d’amis, monte aimer ton Aimé qui aime nuit et jour »

Esprit étincelant (car homme qu’inspire toute vérité possible), mais tête fragile (car logicien dérangé), la valeur de Ramon mérite toujours pour nous d’osciller entre le plus infamant des qualificatifs (« Lulle, précurseur de tous les fumistes »), et le plus éclatant (« le goûteur attitré de Dieu »). La lecture de ce magnifique petit livre tranche ainsi : précurseur de tous les goûteurs de Dieu, – si ce dernier n’est pas un fumiste.

©Marc Wetzel

La libertad y el mar son una música, poèmes de Santiago Montobbio, musique d’Ofilio Picón Estudios Francisco Cedeño, Managua, Nicaragua

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Estudios Francisco Cedeño, Managua, Nicaragua


PAR JEAN-LUC BRETON

Le chanteur-compositeur nicaraguayen Ofilio Picón a fait le choix courageux de mettre en musique douze poèmes de Santiago Montobbio, dans un CD placé sous le signe de la mer, accompagné d’un très beau livret, qui, outre les textes des poèmes, propose des reproductions de tableaux miroitants et sensuels du peintre catalan Lluis Ribas, ainsi qu’un beau texte de Sancho Mas sur les liens entre l’Espagne et l’Amérique Latine, la poésie et la mer, les influences de Montobbio et celles de Picón.

Santiago Montobbio est un lecteur attentif et éclairé, qui reconnaît et cultive ses influences et ses amitiés littéraires, et ne conçoit son œuvre qu’en écho tacite et parfois inconscient avec elles, comme dans son poème « Jorge Folch (1926-1948) », où il revendique la connaissance de ce poète catalan, mort avant sa naissance (« celui qui dirait que nous ne nous sommes pas connus mentirait »). Ofilio Picón est un artiste protéen comme il en reste malheureusement peu, engagé politiquement et littérairement, qui met en musique, depuis une vingtaine d’années, des poètes nicaraguayens. Que la première excursion de Picón en dehors de la littérature de son pays soit un voyage vers la poésie de l’espagnol Santiago Montobbio est une heureuse surprise.

L’autre surprise est qu’il n’ait pas choisi de mettre en musique le Montobbio tourmenté, introspectif, lucide, « plein de [s]es fangeux abîmes de misère / en route vers le dernier abîme ». Les douze musiques du CD sont d’aimables pièces, des chants d’amour et de paysage, sans discordance ou dissonance, pleines d’un charme très latino-américain, où le rythme et les instruments traditionnels du continent créent une atmosphère propre. Il faut aussi rendre hommage à la diction d’Ofilio Picón qui permet d’entendre clairement les textes, ce qui montre à quel point il se les est appropriés.

J’en aurais rarement fait la même lecture, mais la sienne est séduisante. Le très emblématique poème « Hôpital des Innocents », qui donne son titre au premier recueil de Santiago Montobbio (« la poursuite de moi / à travers l’épuisante et très étrange partie de chasse / où je suis l’arme et aussi la proie »), est ici transformé en tango lent, ce qui n’a rien d’absurde, quand on pense que le tango est un genre musical hybride, qui rend le mélange, très typiquement argentin, mais sans doute très hispanique aussi, de dérision et de conscience du destin, celui qu’on retrouve aussi dans la fête des morts mexicaine ou les tableaux de Frida Kahlo. Lorsque la flûte ou la flûte andine (de Raúl Martínez) s’élève et plane, on ressent parfaitement le trop-plein, un peu doloriste, d’amour qui affleure parfois dans les poèmes de Montobbio (« peut-être que c’était le café / ou que c’était ses jambes, ou peut-être que je l’aimais »).

En donnant à entendre ces poèmes exigeants, Ofilio Picón rend hommage au talent de Santiago Montobbio, mais il met aussi en évidence deux idées qui plaisent sans doute beaucoup au poète. La première, c’est qu’il n’y a pas de lecture unique et immuable d’un poème ; la seconde, et c’est un paradoxe fondamental de la création, c’est que ce qui se conçoit et se construit dans la solitude et le labeur ne peut prendre forme que pour et dans la diffusion, voire l’ostension : « Heureux de savoir qu’il était en nous, / nous l’avons étendu au soleil, comme pour un jour de fête ».

©JEAN-LUC BRETON

Geneviève ELVERUM – Maman Sauvage – L’oie de Cravan (Montréal) – déc. 2015)

Chronique de Marc Wetzel

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     Geneviève ELVERUM – Maman Sauvage – L’oie de Cravan (Montréal) – déc. 2015)


La biographie est simple, et terrifiante : une jeune (née en 1981) Québecoise multiplement douée (illustratrice, musicienne, poète), mal grandie (un père « abstrait », une mère… concrétissime – comme le raconte si franchement sa B.D. « Susceptible »), part vivre avec son homme (le musicien Phil Elverum) sur la côte Nord-Ouest des États-Unis (dans un endroit si isolé, confie-t-elle, que seule une famille sans enfants peut s’offrir la lubie d’y vivre), y tombe enceinte, s’amuse de promener son ventre dans ce désert d’eau et de silence, accouche (le 19 janvier – « dernier jour possible pour une Capricorne » – 2015) d’une petite Agathe, se sait quatre mois plus tard atteinte d’un inopérable cancer du pancréas, et meurt le 9 juillet 2016, à 35 ans.

Son mari poste le 10 un mot de deuil où il la décrit, dans ses derniers jours, « le corps mettant son veto à toutes ses espérances », les poumons noyés, et disparaissant dans ses propres yeux (il écrit exactement, si je traduis bien : « se soustrayant à tous regards en s’éclipsant dans le sien »).

Le mince recueil « Maman Sauvage » publié fin 2015 par les Canadiens de l’Oie de Cravan, est la chronique enjouée, libre, drôlatique, d’une grossesse encore ordinaire, comme d’une vie qui ardemment creuse un puits qu’elle devine à sec. En page 71 et dernière de ce recueil, une photo d’elle (vive brunette, fine, déjà trop impatiente pour rêver) et de son bébé (serein et doux) dans un neutre cabinet médical, en face d’un poème « Tout » –  la montre comblée et perplexe.

Et en effet tout ici ravit l’âme et arrache le cœur.

Par la sobre authenticité :

« J’avoue, en parcourant
les rues mouillées ce soir :
je crains la tragédie.

Québecoise assez grande
vivant aux États-Unis
transporte cargo précieux
a peur des voitures et des fusillades
cherche l’aisselle de son homme
pour se réfugier » (p. 35)

Par la prophétique précision :

« J’ai le pied droit enflé
le pied gauche aussi
mais le droit est plus gros.

Le docteur m’a dit
de ne pas m’en faire
que c’est sans doute dû
à la position du bébé.

J’ai l’air d’un dessin animé
avec mon pied montgolfière.

L’acuponctrice s’en est occupée,
quelque chose de liquide
en est sorti. »   (p. 52)

Par la souveraine honnêteté :

« J’aimerais travailler encore un peu
mais j’ai la peau tout étirée
et j’ai (toujours) mal aux côtes.

Penchée sur ma table
je suis un peu découragée
il y a le poêle
l’homme
et le lit.

Le nid.

Une date dans l’infini
pour laquelle il faut être prête » (p. 33-4)

Par l’ingénu sang-froid :

« Je me pense plus ourse
que le reste des ours.
Pour trouver la paix
je dors »  (p. 10)

Par la baroque gratitude :

« Tous les animaux du monde
sont mes amis.

En tant qu’ex-végétarienne
je tiens à remercier
du fond du cœur
le hamburger
le souvlaki à l’agneau
les tacos aux crevettes
le poulet au beurre
et la soupe au saumon.

J’ai eu besoin ces derniers mois
de protéines et de sang.
Je ne vous oublierai jamais
promis »   (p. 31)

Par le fraternel confinement :

« Mon silence
ma façon de rester
chez moi
et de foutre la paix
à tout le monde
sont fatigants.

Ma paix
les fatigue »  (p. 12)

Par une sorte de furieuse indulgence, et d’incollable compassion :

« Votre chien
s’est fait frapper
par une voiture
ce matin.

Personne n’était surpris.
C’était un chien débile
qui a frôlé la mort plusieurs fois
en courant après
des chats
des écureuils
des lièvres
et en attaquant
des chiens
beaucoup plus gros que lui.

Après trois jours
passés à pleurer
la mort du chien
nous a tous coupé
le sifflet.

Je ne sais pas quoi dire.
Je voudrais vous donner
mes condoléances les plus sincères
mais je suis encore secouée
par les attaques
de l’autre soir.

C’était un chien débile.
Vos attaques étaient débiles.
Mais je suis triste pour vous
quand même »  (p. 17-8)

Par un quant-à-soi revenu de tout :

« Mon aura doit être brune
les gens doivent la sentir de loin (…)

Il dit que je suis née sous un nuage de caca.
J’ai pensé m’en être débarrassée (du nuage)
en mai quand les nouvelles étaient bonnes. (…)

Quand ça frappe trop dur,
il faut me décoller
comme de la gomme noircie
sur le trottoir »   (p. 20-1)

Par une amère ferveur :

« C’était Noël
et on l’a à peine remarqué.
Il faisait chaud, il pleuvait.
J’ai pris une marche dans la forêt
pas trop loin
parce que j’ai constamment
envie de pisser.

C’était un petit peu déprimant
mais aussi facile à faire.
J’aurais voulu de la neige
un air de féerie
mais à la place
on a eu la réalité :

Un bébé qui s’en vient
dans un monde où les gens
se parlent et s’écoutent mal
et où il fait
de plus en plus chaud »  (p. 50)

Par l’administratif humour, enfin, à l’Accueil de la Maternité :

«La veille du grand jour
(ce qu’on croyait être le grand jour)
la mère et la doula sont allées à l’hôpital
à pied
à six heures et demie du matin.

Les deux ricanaient
dans le noir, comme des bandits,
contournant l’hôpital
excitées à l’idée de cette naissance
programmée
la mère déjà plus légère.

Le père les a rejointes à la réception
avec la valise, les sacs, les collations.
La mère a tendu sa carte-santé
elle a signé son nom.

Un bébé
s’il vous plaît »  (p. 62)

On conçoit mal plus déchirante trajectoire, mais au moins ici le destin, comme admirablement annoté, aura mérité d’être sa propre porte.

On peut voir sur Internet les images et dessins de Geneviève Gosselin-Castrée (qui signe ici Elverum), pressés et malicieux (l’élégante couverture du recueil est signée d’elle).

On peut aussi y entendre la chanteuse (par exemple dans une arrière-librairie japonaise), et ses compositions : quelque part entre le Velvet, Janis et Tim Buckley, aussi simultanément légère et grinçante que serait la voix d’un œuf, psalmodiant une sorte d’inquisitrice résurrection, comme quelqu’un dont la constante fébrilité saurait simplement qu’il n’existe pas de siège pour la liberté, (et le regard ailleurs, qu’il n’y a pas de miroir pour la conscience ; et l’aérienne réflexivité, qu’il n’y a pas de chair pour la raison !).

Geneviève ne se formalisait jamais que bien d’autres aient pu, comme elle le note magnifiquement (p. 36), telle ou telle « semaine, la choisir comme problème ». S’étonnerait-elle donc, notre pétulante et rude poète, (confidente terrassée de ce qui seul importe, et en ce moment même espiègle aède du Purgatoire) de devenir solution ?

©Marc Wetzel

Laura KASISCHKE – Mariées rebelles – Page à Page (2016), traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy

Chronique de Marc Wetzel

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Laura KASISCHKE – Mariées rebelles – Page à Page (2016), traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy


Tout de suite, un exemple de l’extraordinaire puissance de suggestion et d’exposition à la fois de cette auteure :

« Le diable s’est agenouillé pour m’embrasser les genoux.

Cela nous a fait plaisir de te voir, a-t-il dit,

si jeune, tu n’auras aucun mal

à t’adapter et dans

l’obscurité grandissante j’ai vu

que je n’étais qu’une jeune fille une jeune fille

attachée à une chaise une jeune fille

vêtue d’un simple uniforme (ma mère

avait cousu l’ourlet elle-même

et le fil dansait recourbé

sur mes cuisses) je pouvais lire

mon nom sur ma poche. Il a souri.

Il m’a fait déplier les jambes puis écarter les genoux

et la langue du diable était froide

et affûtée et la douleur

et le déshonneur que j’en éprouvais ont écimé

le sommet de l’obscurité.

J’étais une enfant. J’avais des devoirs

à faire. Ma clarinette pleurait de bave

dans son étui. Les poupées

étouffaient dans la maison de poupées. Quand

il est remonté

d’entre mes cuisses, une fois de plus

il a souri (était-il gentil ?

est-ce possible ? était-il seulement timide ?)

Moi, j’étais silencieuse je devenais

l’un des nombreux secrets du diable l’un

des nombreux jouets du diable

alors je suis retournée me noyer dans l’obscurité,

la fille parfaite de ses parents, une élève enthousiaste … » (p. 65-7)

Quand la vie fait la tristounette, pleurer d’admiration un bon coup soulage ; et c’est ce qui arrive en lisant les poésies de Laura Kasischke*. On admire parce qu’on sent qu’elle a apprivoisé du malheur tout ce qu’on peut en tirer sans mourir ; et on lui est reconnaissant de tout celui (le malheur) qu’elle nous a ainsi économisé en nous l’embouteillant, pour ainsi dire, dans des sortes de biberons de cristal.

Il n’est pas très difficile, à vrai dire, de diagnostiquer le génie poétique de quelqu’un ; d’abord, il (elle) nous appelle depuis plusieurs endroits simultanément : on entend devant nous les vagues qui déferlent, mais la même voix qu’elles nous vient des coquillages et des algues alentour, la même arrive des poutres fatiguées de la cahute, des chairs dispersées et tièdes des baigneuses, la même tombe des nuages désœuvrés et bavards de l’été, la même tourne dans les seaux en plastique ou dévale les pelles en bois des bambins locaux. Ensuite, n’importe lequel de ces détails nous paraît avoir plusieurs bouches : la vague, par exemple, n’est pas seulement cette fine brochette d’écume qui tourne maintenant dans la rade, mais elle est aussi le flasque traversin des roulures de Neptune, mais on voit sur elle de petits clichés de naufrages rapportés du large, mais on devine surfer sur sa crête le micro-plancton de nos manuels d’hydrographie, mais on y rencontre la si discrète Lune des vents qui drosse et parfois mêle ces milliers de marées miniatures. Enfin, le génie est toujours comme un talent double pour qui y assiste et le reçoit : c’est un gigantesque uppercut, mais qui au passage vous a cicatrisé ; c’est un grand-père bavotant, mais qui vous raconte votre naissance (il y était) ; un ange fastidieux et niais, mais qui est le beau-frère du Diable, et peut-être le jour venant plaidera pour vous. Ça a l’air d’exactement deux fois rien (comme l’est le reflet d’un mirage, – rien dans le miroir, rien non plus dans le monde), et c’est deux fois plus que quoi que ce soit au monde (et dans la glace !). Voilà nos trois signes, ici bien présents, d’une présence géniale.

Même dans le pur fantastique, où nul ne peut s’imaginer spontanément être, l’esprit de notre auteure déploie si vaste, si fin, si multiplement, si vite, si crucialement, le drap de son regard, que le lecteur se sent évidemment chez lui dans l’impossible, et qu’il est même comme le groom assermenté des métaphores qui infatigablement lui sont présentées :

« La première nuit à tire-d’aile, nous avons pris notre envol.

Tout juste sortis de l’enfer, nous avons niché

dans l’arbre à lunes

parce que l’arbre de vie

était chargé de citrons

et que l’arbre de mort

avait blanchi sous les cocons laiteux des anges.

Nous avons secoué l’arbre et les lunes

sont tombées à côté des crânes des mastodontes,

éraflées et abrasées par le sable » (p. 79)

Certes, son monde est au moins sombre ; mais le génie de quelqu’un de désespéré n’est pas nécessairement désespérant : formidablement sa lucidité chante, et ainsi, contagieusement convainc. Par exemple, Laura Kasischke voit pour nous, facilement, ce que nous n’aurions pas même idée de croire visible – les cicatrices,

sur la peau, d’un futur cancer héréditaire (p. 173) ; le souffle, sans plus d’emploi dehors, qui reste dans les morts, et dont la lumière, pour eux seuls sensible, leur est vie (p. 133) ; l’aura musicale du conducteur qui vient de s’endormir au volant (p. 91) ; l’animal de compagnie du soldat, tué avec lui dans la même salve ou explosion, et que les corbeaux picorent en prime (p. 75) – oui, elle voit tout cela, elle démasque l’usuelle invisibilité de tout cela, et, de plus, a soudain pour nous l’extra-lucide honnêteté de « se demander quelles autres évidences » lui restent alors « invisibles »,

« and now I wonder what else there is that I can’t see in front of me » (p. 140)

Maintenant, posons directement la question : comment se peut-il que cette poésie ait une telle puissance humaine et spirituelle, alors que d’une part elle vient d’une fille du Midwest qui ne connaît, d’après ses propres dires, que lui ; que d’autre part il n’y a pas, dans cette constante leçon de sagesse et de discernement, le moindre concept, la moindre petite formulation spéculative ?

La première réponse est que, ne serait-elle, en indécrottable plouc, jamais sortie d’un village natal, qu’elle accéderait pourtant (et nous, dès lors, avec) à l’universel, parce que de son milieu prodigieusement confiné et mince, elle sait dire à la fois lui et ses limites, lui et ce qu’il ne peut pas être, lui par essence et ce que son essence même lui rend impossible d’être, c’est à dire donc A et tout non-A, ce qui fait exactement … tout ! Ainsi, quand elle décrit le genre de vie des vaches de l’immense industrie laitière de l’étroite contrée, elle rend à la fois, et plus que parfaitement, ce qui leur est nécessaire et ce que cela même rend impossible, ce qui donne, en effet, la poétique version de l’universel, l’infaillible raison pour laquelle un réel a à être complet, comme on le lit ici :

« C’est le Midwest.

En amont de la route les mêmes vaches se tiennent

vache contre vache infiniment dans la ferme laitière. Aucun bruit.

Aucun mouvement en dehors des trayeuses en inox.

Les vaches sont estropiées à force de rester debout

et année après année pourtant

elles font malgré elles gicler leur lait et leur mercure

dans les machines aveugles et aspirantes. L’excès

forme des flaques autour d’elles, tourne

et ramollit leurs sabots inutiles » (p. 47)

Le génie poétique et l’exhaustivité intuitive sont ensemble, sans besoin de commenter, trois fois ici : « vache contre vache infiniment », « leur lait et leur mercure », « leurs sabots inutiles ». Nous sommes comme guéris par sa potion évocatrice, malgré l’horreur du sort décrit, car elle donne à la fois le remède, les effets secondaires de sa prise, et … les effets primaires de croire pouvoir s’en passer. L’ambroisie et … ses contre-indications ! Bref : tout, quelque part. Et qu’importe où c’est, puisque ce que ça ne peut pas être y figure toujours aussi.

La seconde interrogation porte sur l’impressionnante profondeur d’une pensée

pourtant sans concepts, sans clin d’œil abstraits, sans le moindre passage disant que telle notion implique, contient, contredit ou présuppose telle autre. Jamais. Et pourtant la vérité est prodigieusement présente à chaque ligne de ce recueil. Comment sait-elle à ce point éclairer la nécessité de notre condition, sans recours aucun à philosophie ?

Mon impression est ceci : sa poésie est ce qu’elle doit être, c’est à dire une parole libre, une parole délivrée de raconter, de conseiller, d’argumenter, de justifier, de mobiliser, de prescrire ; bref, une parole qui exactement fait ce qu’elle veut. Et une parole se voulant exclusivement libre de l’être, a les purs deux pouvoirs de la liberté : l’initiative (la poésie commence à penser où elle le désire, elle n’attend l’arrivée d’aucune prémisse, hypothèse ni permission pour ça), et l’intervention (elle descend directement dans l’arène qu’elle construit, elle va parmi ce qu’elle fait voir et fait tout de suite le coup de poing dans le possible même qu’elle suscite). La profondeur de notre auteure me paraît alors celle-ci : elle sait en même temps et fait savoir ce que l’initiative et l’intervention poétiques rendent impossible en retour. Tout pur commencement (initiative) est trahison, toute pure aventure (intervention) est compromission. Ce qu’on engage, on ne le conserve pas (autant stocker un élan, ou ménager une mobilisation !!) ; ce à quoi on se risque passe entre les directions, ne suit aucune des acquises, et donc doit dévier (autant, sinon, rêver d’un sillage pur, d’une mêlée immaculée !). Ce sont donc ces clauses nettes et fiables du parler poétique que j’entends dans ce passage :

« … Désormais

j’ai bien compris que la vie

et la lumière sont libres mais qu’on ne peut pas les retenir » (p. 141)

La lucidité, quand elle chante si juste et fort, ne semble pas difficile ; c’est comme s’il n’y avait qu’à nettoyer ses lunettes pour se montrer psychologue. Ou prendre au sérieux l’évidence, et suivre son pas, quoi qu’il en coûte. Par exemple, dans l’admirable poème (p. 152) où l’intègre, affectueux et dévoué témoin du marié vient logiquement lui piquer sa femme quelque temps plus tard. Logiquement, parce qu’il ne peut à terme que désirer et passionnément chérir l’être que son meilleur ami épouse – comment le plus proche d’un cœur évitera-t-il de vouloir celle pour qui il entend ce cœur battre ?

Ou bien, autre paradoxale évidence : comment éviter l’inattendu total d’une conversion, puisqu’on ne peut jamais se douter, veillant, qu’on dormait ?

« Je demandai à mon amie l’épouse, N’as-tu même jamais

eu le moindre doute ? Non, me dit-elle, comment

aurais-je pu savoir

que ma vie était un rêve dont j’allais me réveiller ? » (p. 162)

De même qu’on ne peut pas sincèrement savoir qu’on ignore ; toute prise de conscience non-hypocrite est nécessairement rétrospective ! La valeur de la vérité est qu’il faudra s’être trompé. Comme le dit merveilleusement le texte original :

« We’ll look back later and remember

how it was tonight,

not knowing » (p. 150)

Un mot, enfin, sur la dangereuse crudité de l’auteure, car nombre de passages choquent au-delà de ce que la licence d’irréalité semble envelopper ; par exemple, cette image terrible du camion prémonitoire,

« Elle essaya

de se souvenir mais il n’y avait

que ce début de soirée estivale

un camion de cochons passant devant la maison

pour éviter l’autoroute

puant dans la chaleur, couinant,

à la chair soyeuse couleur pêche

comme un camion d’enfants putréfiés » (p. 163)

D’autres exemples, pas plus anodins, pas moins cruels :

« Les pêches qui se flétrissent sur les arbres comme les seins des vieux messieurs » (p. 170)

« le sourire terrible du grille-pain » (p. 183), ou, juste avant

« Arrache-moi de cette maison

comme tu arracherais un enfant

de l’épave d’une voiture »,

Pourquoi trancher toujours si net ? L’auteure argue que la « vulgarité » du monde (p. 55) n’est instructive qu’à ce prix. C’est que les idées (et qu’avons-nous d’autre pour nous défendre du silence du monde ?) ne sont que des rapprochements éclairants, et ainsi : pour éclairer quoi que ce soit, il faut donc, quoi qu’il en coûte, procéder aux rapprochements requis ! Pour éclairer la nature du divertissement humain, remarquer crûment que « les chaussures des joueurs de bowling sentent la bière » (p. 177) suffit. Dans la même page, conclure, du fait qu’une sorcière fait arriver aux autres ce qu’elle devine être mérité d’eux, qu’elle mérite par là-même tout ce qui lui arrive, – s’impose. Notre poète prend le réel comme il se produit, puisque est réel, exactement, tout ce qui sur lui a les moyens de se produire ! Ainsi tire-t-elle leçon (sinon parti) des modes d’autoproduction de ce qui est, si brusque, indifférent ou tragique soit-il.

Dans le monde extérieur, l’éclair est premier, le tonnerre (plus lent à nous rejoindre) second ; mais dans la parole, bien sûr, dans l’expressif orage intérieur, c’est normalement l’inverse : l’ébranlement, la trépidation, la secousse sonore des mots se fait d’abord ; et ensuite seulement l’éclair du sens, l’éblouissement vivant de l’image, la fraternelle et fragile démiurgie du révélé :

« La pendule

tonnera dans la salle d’attente

pendant que le porteur de cercueil titube dans ses chaussures

et que tu sortiras hébétée

et mort-née dans la rue » (p. 55)

L’œuvre romanesque de Laura Kasischke est connue, et appréciée en Europe. Son extraordinaire poésie surgit à peine pour nous, grâce à Céline Leroy et un

éditeur courageux. Sa gifle va jusqu’aux étoiles, et on en redemande :

« Oh, l’océan drague et reflue, reflue

et reflue et reflue et drague.

Et un jour nos dents brilleront

dans les sédiments où nous avons vécu

et où nous nous réconfortions. Mais

l’âme est glissante comme un fœtus

ou un poisson. Elle nous échappe à la fin, échappe

au monde qui la détruirait.

Et là où elle va elle s’accroche

à ce qu’elle aime » (p. 169)

Laura Kasischke 2011 NBCC Awards 2012 Shankbone

Laura Kasischke a 55 ans, et vit dans le Michigan ; ce premier recueil traduit d’elle (par l’excellente Céline Leroy) date de 1992. Elle l’a donc écrit à peine trentenaire.

©Marc Wetzel