Alhama Garcia : Journal des lisières, 52 suites. Éditions Unicité, 4e trimestre 2016.

Chronique de Danièle Duteil,

directrice de la revue numérique de poésie, L’étroit chemin


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Alhama Garcia, Journal des lisières, 52 suites, Éditions Unicité, 4e trimestre 2016.

ISBN : 978-2-37355-080-1


 

Forme la plus élevée de l’expression littéraire classique au Japon, le tanka est un poème de 31 syllabes organisées selon le rythme 5-7-5/7-7. Né aux premiers siècles de la littérature japonaise, apanage des gens de cour et des lettrés, il chante la nature, l’amour, la destinée humaine… Si ces grands thèmes occupent de tous temps le centre des préoccupations humaines, s’ils ont nourri et nourrissent encore la poésie, qu’elle soit d’Orient ou d’Occident, le genre adopté, le tanka, est quant à lui typiquement japonais.

Alhama Garcia parle de suites. La première de couverture ne mentionne pas le mot tanka, qui n’apparaît qu’après, sur la page de titre, c’est-à-dire à l’intérieur, après la page de garde. Il explique sa démarche dans son avant-propos : « La suite de tanka diffère du tanka-en-chaîne par son mode d’écriture strictement solitaire, dans la tradition poétique occidentale ».

Au Japon, le renga, ou tanka enchaîné, constitue une écriture collaborative. Il se distingue par la diversité, qui découle non seulement du changement de point de vue, mais encore d’une dimension spatio-temporelle éclatée, chaque poète témoignant de son expérience en des lieux différents et des temps décalés. Mais un fil conducteur tient ensemble la totalité des versets. Pareillement, la roue cosmique est constituée d’une multitude de maillons, chacun est différent et joue son rôle spécifique, mais tous concourent à l’harmonie générale.

Si Alhama Garcia adopte une écriture solitaire, sa voix cependant donne à voir et à entendre la pluralité. Car aussi bien sa sphère spatio-temporelle englobe différents lieux et temps : contrées lointaines, régions proches, pays en guerre, havre préservé, ville ou campagne, forêt, jardin, zones d’ombre, coins de ciel… temps présent, souvenirs, jour et nuit, cadre des saisons, plages de doutes et éclairs de joie…

Une étude du titre, Journal des lisières, permet de dégager deux caractéristiques.

La forme adoptée est le journal, un journal qui recouvrerait ici une année, soit 52 semaines, correspondant au nombre de suites. Pourtant le découpage temporel semble libre.

Le journal est plus généralement lié au récit, à la prose. Or, il s’agit ici de poésie. Alhama Garcia affirme ainsi sa volonté de créer un pont entre son recueil et les premiers journaux de la littérature japonaise, journaux intimes le plus souvent dus à des femmes, parfois à un homme adoptant un point de vue féminin1 constitués principalement de poésie (waka). Par conséquent, il se situe résolument à la lisière des genres, tentant de s’approprier la marge inexplorée unissant secrètement deux réalités.

La compréhension de Journal des lisières s’éclaire à partir de ce constat. Alhama Garcia ne désire pas se faire l’écho de l’évidence, fréquemment trompeuse, mais, à la manière d’un Baudelaire dont il se revendique clairement, il préfère tenter de déchiffrer les messages secrets que la nature envoie. Parfois, le poète parvient, non sans s’écorcher au passage aux ronces de la difficulté, à arracher quelques bribes signifiantes, « gaze bleue » nichée entre « deux plafonds noirs ».

La poésie japonaise fonctionne-t-elle autrement ? Il semble qu’elle s’appuie sur le réel, dans ce qu’il offre de plus fugace : l’instant présent. Si bien qu’elle cherche à puiser la vérité du monde dans l’essence des choses, c’est-à-dire dans les interstices du temps, souffles d’énergie qu’une âme patiente et attentive captera vaguement.

Ici ou là, règne d’abord le flou :

ah ! temps de saison

des eaux monte la nuée

qui les pentes dévale

quand tous les chemins s’effacent

la forêt devient profonde

Comme chez Baudelaire, la forêt symbolise dans Journal des lisières un lieu sacré, un temple dont les piliers sont les arbres, figures souterraines et aériennes, reliées autant au « terreau noir » de la matière qu’à la dimension spirituelle de la voûte céleste. Dans ce lieu immuable, marge aux confins du clair et du diffus, le poète, de passage, recueille avec peine de troublants messages à déchiffrer. Ils l’invitent à tenter de percer le mystère de ce qu’il ressent confusément, « paroles flottantes / que le temps disperse », murmure de ramée ou chant d’oiseau en suspens. Gloire incertaine et brève : le plus souvent, il s’enfonce dans « les chemins de l’obscur », pris dans la trame invisible de « fils de soie » qui gouverne la vie.

Décrypter la vérité du monde, « écriture cursive / des mots cachés sous la peau », est le rôle qu’il s’est assigné en tant qu’intermédiaire entre la nature et l’homme. Une telle entreprise nécessite de mobiliser tous les sens, en préférant la nuance à l’éclat, la senteur discrète au « lourd parfum de Flore / en son gai désordre ». La compréhension se situe au-delà du monde sensible, dans l’entre-deux du visible et de l’invisible, selon une conception chère au symbolisme. Mais, bien que parfois de la laideur surgisse le beau, toute manifestation tapageuse risquerait de se révéler fallacieuse.

aux failles cachées

sous le chèvrefeuille amer

brille une eau courante

ah ! beaucoup trop de lumière

pour des yeux nés dans le noir

Le plein jour perturbe le poète, la nuit peut-être l’apaise. C’est l’heure de ses retrouvailles avec ELLE, la lune, figure féminine énigmatique, cynique, aux formes changeantes, « ovale ? ovoïde / cabossée ? », qui agite le lourd balancier du temps, remettant sans cesse en cause les certitudes les plus solidement ancrées.

la lune ce soir

a dans l’arbre accroché

un violent sourire

et je souris en retour

aux reflets de ses dents froides

Mais la dame de la nuit n’en demeure pas moins sa complice et son inspiratrice. Parfois, elle daigne éclairer une portion de son parcours d’ombre en délivrant une infime parcelle de vérité, « croissant de lumière » qui, un court instant, laisse entrevoir le fin liseré lumineux de la compréhension.

Dans ces rares moments, le poète échappe aux ténèbres et à la pesanteur de la destinée. Gorgé d’espoir, il se défait aussi de l’emprise des lois humaines, des routes tracées d’avance. Ainsi, la liberté qu’il prône sans relâche, il la trouve dans sa proximité avec la nature qui le guide vers le savoir. Se soumettant à elle seule, il peut se sentir pousser des ailes et abattre les barrières qui l’entravent.

regarde le ciel

compte ses châteaux fugaces

voyage ! voyage !

plonge du nuage accore

dans le vide aérien

Pour prendre son essor, il faut oser, savoir emprunter des sentes inhabituelles. La poésie d’Alhama Garcia est audacieuse. Certes, elle se réclame de la tradition occidentale, s’abreuvant en même temps à la poésie japonaise la plus classique ; mais elle contourne l’air de rien les règles qui président à la composition du renga. Elle choisit une forme contrainte, celle du tanka à scansion rigide, mais n’a de cesse de bousculer la syntaxe, comme elle malmènerait certains tempéraments enclins à la mollesse, triturer le vers, tantôt le sectionnant et le hachant, tantôt le laissant couler sans obstacles, telle l’eau d’une rivière au cours tranquille. Il affectionne ces limites qui ouvrent des horizons nouveaux propres à déciller le regard et donner à l’esprit de la hauteur.

Bien d’autres remarques pourraient enrichir ce commentaire qui ne livre qu’une vision bien partielle de Journal des lisières. Au lecteur et à la lectrice de satisfaire leur curiosité en allant y voir de plus près !

©Danièle Duteil,

directrice de la revue numérique de poésie, L’étroit chemin

America – L’Amérique comme vous ne l’avez jamais lue ; Printemps 2017 Trimestriel (19€ – 194 pages) Revue co-éditée par le1 ; Diffusion librairie : Flammarion

Chronique de Nadine Doyen

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Eric Fottorino et François Busnel. – MICKAEL BOUGOIN/OLIVIER DION

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America – L’Amérique comme vous ne l’avez jamais lue ; Printemps 2017 Trimestriel (19€ – 194 pages) Revue co-éditée par le1 ; Diffusion librairie : Flammarion

America est le nom de la revue initiée par François Busnel et Eric Fottorino.

Un défi pour faire percevoir le pouls de L’Amérique durant les quatre années de la présidence Trump, donc seize numéros. Éric Fottorino explique leur démarche : « Aller voir, cette Amérique réelle, là où la littérature sait jeter ses filets pour fixer les images les plus vraies, les plus fortes, d’une époque sans précédent ». Il oppose le texte d’Emma Lazarus, gravé sur le socle de Miss Liberty, à celui qui veut « fermer portes et frontières ».

La couverture explicite affiche des grands noms de la littérature américaine, annonce des inédits, et des extraits exclusifs du roman à paraître de Jay McInerney.

En ouverture une carte permet de situer les lieux correspondants aux textes.

Très utiles les 2 pages intitulées « Chronologie » couvrant trois mois sous Trump.

Dans son édito, François Busnel trace les grandes lignes : « des écrivains vont devenir les mémorialistes de cet étrange règne ». Rappelons que l’auteur a souvent traversé l’Atlantique, ayant à son actif Les carnets de route, road movie littéraire au coeur de l’ Amérique , avec DVD.

Ici, Toni Morrison, Prix Nobel de la littérature en 1993, marraine du premier numéro de la revue, lui a ouvert ses portes. Elle évoque son enfance,son goût précoce pour la lecture, ses études à Howard University à Washington. Elle confie ses craintes concernant Trump. Elle revient sur ses réticences à soutenir le président Obama. Elle a pu conclure après lecture de son livre autobiographique et ses discours qu’il était « sage, honnête, sain d’esprit et pas mauvais écrivain du tout », « doué d’empathie ». Elle passe en revue certains de ses romans, livre une anecdote sur Bob Dylan, décline les auteurs importants pour elle et met en exergue le rôle vital de la littérature.

L’originalité de cette revue est de proposer des textes bilingues, par exemple : Colum McCann lance son appel aux jeunes écrivains.

La politique et la culture peuvent faire bon ménage, pour preuve, l’entretien de Barack Obama autour de la littérature. L’ex -président se confie au journaliste Ta-Nehisi Coates, livre son rapport aux livres, commente les romans qui l’ont marqué comme Les Furies de Lauren Groff. (Traduction de Marguerite Capelle).

Alain Mabanckou adresse une lettre à un ami, dans laquelle il évoque « ces petits trésors qui alimentent sa joie de vivre à Los Angeles », deux regards sur cette ville totalement opposés. Des suggestions de livres, films, musiques terminent cette incursion dans L.A, ainsi qu’une page de citations sur cette ville.

La voix de Louise Erdrich (1), propriétaire d’une librairie spécialisée en littérature amérindienne, se fait entendre dans le chapitre : Toujours debout, où elle est décidée à lutter, résister, et manifester son désaccord. Elle refuse de voir « sombrer les Amérindiens dans l’oubli » et se déclare solidaire de leur cause. Elle n’est pas tendre envers Trump. On vient s’abreuver à Birchbark Books, « c’est comme un lieu sacré, un manifeste politique ».

D’autres plumes encore à découvrir : un inédit de Francis Scott Fitzgerald, des extraits du roman de Jay McInerney, des enquêtes et reportages.

Douglas Kennedy aborde le cinéma, « formidable moyen de saisir l’âme d’un pays ».

Olivia de Lamberterie autopsie le roman de Lauren Groff Les furies, pointe les réflexions sexistes d’un président qui ont déclenché les Marches des Bonnets roses.

Des dessins de Nicolas Vial et Sempé ainsi qu’ une série de photos de Vincent Mercier ponctuent cet ouvrage. Des photos encore dans le reportage de Sylvain Cypel, à la rencontre des « poor white trash » au coeur de la Rust Belt.

Des dessins accompagnent aussi le livre culte Moby Dick, commenté de façon approfondie par André Clavel. Celui-ci retrace les débuts difficiles de ce roman « tellement novateur et dérangeant » avant qu’il devienne « un monument ».

Trois auteurs s’expliquent sur leur coup de coeur : John Irving confie être « fasciné par le caractère inexorable du roman ». Russell Banks reconnaît que cette histoire d’Achab « n’a cessé de l’habiter », puis à la relecture en a perçu ma musique.

Ron Rash le considère comme « le plus grand roman américain ».

La revue s’achève sur une page d’humour, Augustin Trapenard mettant en parallèle deux Donald, prénom d’ « origine gaélique qui révèle une propension au pouvoir et un intérêt pour le monde d’en bas ». Il s’interroge sur « l’étrange popularité de ces drôles d’oiseaux, de ces deux larrons ». Verserait-il dans le Trump bashing ?

Pour cela, il renvoie au Canard enchaîné

François Busnel et Eric Fottorino réalisent un premier numéro d’ America alliant textes et images, éclectique, riche, dense, prometteur et éclairant sur la réalité.


(1) Augustin Trapenard a reçu Louise Erdrich, dans l’émission Boomerang, France Inter le 5/04/ 2017.

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©Nadine Doyen

Paul Mathieu, « Le temps d’un souffle », illustrations de Blandy Mathieu, Editions La Croisée des Chemins –Traversées, coll. Images, 2017, 72 p, 18 euros

Chronique de Miloud Keddar

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Paul Mathieu, « Le temps d’un souffle », illustrations de Blandy Mathieu, Editions La Croisée des Chemins –Traversées, coll. Images, 2017, 72 p, 18 euros


« Le premier souffle est le début du dernier souffle »

De ce livre, tout d’abord l’épigraphe. Et c’est Albert Camus qui écrivit : « Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou ». Là tout est dit ! (J’ajoute que Camus est considéré comme auteur français par les Français et comme auteur algérien par les Algériens et que je me sens concerné. Je suis né Français –par le hasard de l’Histoire- et puis devenu Algérien –encore par le hasard- et aujourd’hui je suis (à nouveau) Français, mais cette fois par ma propre décision ! Ce qui me fera dire que nous pouvons (parfois) avoir le choix et dire par ailleurs : que tout auteur par ses écrits –comme d’autres par leurs activités- nous appartenons à la communauté des Hommes !

Maintenant vient le moment pour moi de dire que je connais mal le travail de Paul Mathieu, et mieux encore : « Le temps d’un souffle » est de lui ma première approche – première lecture. Tenons donc la présente chronique comme réservée à ce seul livre. Et le titre que je donne à ma chronique, me direz-vous ? M’y a invitée l’illustration de Blandy Mathieu (page 51) qui a peint la phrase « Asseoir le premier mot » et Paul Mathieu m’y ayant préparé (page 12) par les vers « (…) briller/ jusqu’à l’absence/ jusqu’à/ la poussière de l’absence/ jusqu’à s’effacer » et puis page 50, donc juste avant la phrase peinte par Blandy Mathieu, Paul Mathieu qui clôt le poème par « ne pas dire non » (ne nous invite-t-il pas là à résister à la « lâcheté » et à la « folie » que dit l’épigraphe ?). Est-ce cela ou je me trompe ? Et je ne me tromperai pas en affirmant que « Le temps d’un souffle » est le livre de deux humanistes. Comme avant Paul Mathieu le fut Albert Camus et comme l’est Blandy Mathieu peignant la phrase « Asseoir le premier mot » (c’est-à-dire « naître à ce monde », naître à la Poésie comme à l’Art !) Ce livre ne dit autre « qu’une participation joyeuse au maintenant (…) prêt pour la mort. » comme le rapporte Philippe Jaccottet dans son livre « Ce peu de bruits » citant, en page 106, Peter Handke, Handke qui a écrit encore : « Je ne sais pas observer, je sais être ouvert » ! Et je termine cette brève chronique par les deux derniers poèmes de Paul Mathieu qui en disent long ;

« malgré les interdictions

affichées ici et là

on mord un peu

sur les pelouses

ça ne fait rien

nos pas ont si peu de poids

que nul ne songe à nous le reprocher » (page 70)

Et page 71 :

« à la fin

on creusera les caves

où asseoir le premier mot

puis on parlera de pierre

pour dire la voûte

& l’on ouvrira des fenêtres

aux forêts en marche

pour habiter l’homme

le temps d’un souffle » (Paul Mathieu)

©Miloud Keddar

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Paul MATHIEU, Le temps d’un souffle, Editions Traversées, coll. Images, 2017, 72p., 18€. Illustrations très fines de Blandy MATHIEU.

Une chronique de Philippe Leuckx583d9953-3a17-4869-b092-31df594d8cb7_original

Paul MATHIEU, Le temps d’un souffle, Éditions Traversées, coll. Images, 2017, 72p., 18€. Illustrations très fines de Blandy MATHIEU.


Sans doute Paul Mathieu écrit-il pour porter trace de ce qui n’existe plus : villes animées, forêts vraies, tant de choses jetées, « villes illusoires », « forêts rangées au garde-à-vous ».
« Plus aucune trace sur le sol », désespère-t-il, la lèpre a tout emporté de nos jours ; le vide a tout pris ; « tous les livres anciens/ ont été jetés aux orties ».
On ne se reconnaît plus ; la violence parcourt les « ruelles ».
Le poète, « avec nos pauvres mots », se réserve « quelques petites îles/ intérieures », en dépit des « mille collines /saccagées de pluies », en dépit de « tous les vides ».
au bout du compte
on ne sait plus
à quel gisement
se vouer
ni à quel ciel

Les images, très belles, « hoquets/de l’improbable », souhaitent un devenir pour l’homme, quand tout n’est que déficit, créance, échec :
pour habiter l’homme
le temps d’un souffle
L’écriture de Paul Mathieu a pris une belle assurance, s’éloignant progressivement d’un hermétisme un peu froid (certains recueils de jadis), d’un beau poids de lyrisme contenu et d’une émotion qui affleure sans déborder.
Celui qui voudrait continuer à « contempler » se sent souvent réduit à consigner les pertes, le peu de profit.
Apte à enregistrer les miasmes et les mouvements d’une société qui change, Paul Mathieu , par sa parole exigeante, nous remue, nous questionne et se pose comme un poète de la maturité gagnée, à force de sobriété et de conviction.

©Philippe Leuckx



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Toh Hsien Min, dans quel sens tombent les feuilles, choix de poèmes traduits de l’anglais par Jacques Rancourt. Edition Caractères, 2016

Une chronique de Michèle Duclos

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Singapour, ville-état, plutôt que le matin calme où le soleil levant évoque un pays d’Asie dont l’activité industrielle et économique rivalise avec ses plus grands voisins. On sait moins qu’elle a une politique culturelle muséale poussée et des écrivains qui écrivent dans les quatre langues du pays et parmi eux des poètes, dont une dizaine, surtout anglophones, étaient les invités d’honneur au Marché de la poésie de Paris en Juin 2012. Outre leur présence dans le volume n°30 (2012) de La Traductière un Cahier à part de huit pages leur était consacré ainsi que des lectures et des  participations aux autres activités musicales et artistiques habituelles de cette manifestation annuelle.

L’un d’eux, Toh Hsien Min, qui, après des études à Oxford et de nombreux déplacements en Occident, « travaille dans le secteurs financier », semble conjuguer dans sa vie et sa création les deux aspects ultra-actifs, économique et culturel, de son pays. Il était à nouveau invité au Marché en juin dernier et sa poésie est reprise par les belles éditions Caractères.

Certes ses thèmes de prédilection échappent à sa profession officielle mais son traitement du matériau langagier exprime la conviction que la poésie peut trouver son inspiration et sa langue dans la prose, une prose en rien distincte de celle de la vie active. On ne trouvera ni le lyrisme ni le travail moderniste sur la langue ni l’engagement social qui caractérisent les grands moments de la poésie anglophone du siècle écoulé. C’est l’humain non la nature qui provoque la prise d’écriture, une poésie axée sur le quotidien et sur les réflexions qu’il inspire.

Les poèmes créent comme un journal relatant des événements ordinaires ou des réflexions sur le sens de la vie.

Certes l’amour, la relation amoureuse est présente comme l’indique le titre d’un premier volume, L’Enceinte de l’Amour, mais le sentiment « Crucial » semble n’être pas l’attrait pour une femme avec « des cheveux dénoués, doux comme le vent, caressant votre visage / un doigt frôlant des doigts timides » « explosion d’un sentiment tendre » mais s’avérant « comblé en un nombre de jours limité » contrairement à l’appel prolongé de «  la terre/ consumée par le soleil, dévouée et fidèle ». L’ironie préside aux relations amoureuses : « L’expression la plus pure de ton amour était ta façon de cuisiner les aubergines ».

Car cet homme d’action est aussi un bon vivant : il aime « entendre l’agréable baiser d’un bouchon » de champagne, « brut » bien sûr. Un épicurien au sens familier du terme ?  « La vie devrait être juste ici, tout de suite ». Des pommes de terre se déclinent en des sonnets stricts ; un « Gant » et la « Théorie des cordes » se conjuguent aussi en sonnets.

Bref, nous avons affaire à un homme de notre temps, très cultivé, qui a étudié les classiques à Oxford et participe activement à des mouvements artistiques y compris dans son pays, un homme qui sait qu’on ne meurt plus d’amour, à qui son père « a dit un jour /de ne jamais courir /contre le vent mais / toujours avec lui », mais qui cache aussi derrière une certaine ironie un désenchantement, un manque, conscient qu’il est derrière sa réussite matérielle que « toutes les feuilles / de tous les livres/ que vous tourniez / finissent / par vous abandonner à jamais / dans leur poussière. » – leçon taoïste ou bouddhique sur l’impermanence du monde matériel  Mais surtout un homme discrètement sensible à la beauté du monde alors que son avion survole « le serpent de la Tamise » et les comtés limitrophes / de Londres, brumeux / comme la mer ». Un témoin majeur de notre temps.

©Michèle Duclos