Jean-Marc GHITTI – L’homme lyrique – HD Essais, 200 pages

Chronique de Marc Wetzel

DA_BaB7XYAEA73x

Jean-Marc GHITTI – L’homme lyrique – HD Essais, 200 pages


Cet « Essai sur le vocal » (sous-titre du livre) est si riche et fin que je ne me sens pas en mesure de rendre compte des merveilleuses analyses (sur Platon, l’orphisme, Rousseau, Kierkegaard, Bergson, Merleau-Ponty) qu’il contient. Je veux juste donner idée, par quelques citations brièvement introduites, de l’intérêt intellectuel et de l’importance spirituelle du propos. La réflexion menée par notre auteur (enseignant de philosophie et animateur d’idées) sur la nature et la destination de la voix humaine me paraît capitale, et la valeur de son travail très certaine.

Il résume lui-même ce qu’il a à dire ainsi :

« La voix humaine est désormais enregistrée, diffusée et produite par des machines qui sont capables aussi d’inventer des discours. Pourtant la voix qui parle et la voix qui chante ne se réduisent pas à une pure et simple production d’énoncés sonores. La voix est ce qui relie l’homme aux profondeurs de la Terre et elle est aussi ce qui monte de lui et le tourne vers le Ciel. Elle est la conscience métaphysique naissante. L’homme est un corps poétique, il est un animal lyrique. Lorsqu’il parle ou chante, il rentre en relation avec ce qui le tient dans l’existence et le sauve de l’effondrement. Explorer les mystères de la voix humaine est nécessaire pour fonder un nouvel humanisme à l’époque des machines »

L’idée centrale, magnifiquement difficile, précieusement énigmatique, est qu’une voix humaine est d’abord portée non par le sujet qui l’émet, mais par une vocation qui le traverse. Dans les termes de l’auteur :

« La voix n’est pas soumise au sujet qu’elle traverse et à son intentionnalité ; la vocation est la voix en tant qu’elle génère elle-même le sujet qui la parle ou chante. La vocation est, si l’on peut se permettre l’expression, la voix de la voix. Ou bien : ce qui fait voix dans la voix . L’homme est un corps à vocation poétique : cette formule ne signifie pas que le corps humain produirait une voix, une voix qu’on retrouverait dans tous les arts lyriques, poèmes et chants principalement. Elle signifie que le corps humain est traversé par une vocation, c’est à dire par une voix prise en son essence peut-être pré-sonore, et qu’il est de ce fait, jusque dans sa chair même, une œuvre poétique »  (p. 17)

En quel sens la voix est-elle une exclusivité humaine ? Il y a certes des expressivités animales, mais l’homme est le seul animal que son expression même peut changer, en agissant sur elle-même. Grâce à la voix, l’homme s’entend penser. En variant les hauteurs de sa voix, l’homme monte et descend dans sa pensée. En disposant de la durée des sons qu’il émet, il épouse les rythmes variables du monde. Un animal, par exemple, ne peut témoigner de rien ; il ne peut pas, en effet, appuyer une vérité extérieure à lui, dont il serait le garant sans en être la source ; il ne peut pas attester d’une présence au monde qui ne serait pas la sienne. L’homme seul d’ailleurs peut faire serment, c’est à dire faire trouver dans sa voix une preuve qu’il ne peut pourtant fournir par elle. La voix permet à un être de formuler des présences au monde qui ne sont ni les siennes ni celles du monde. Une voix hystérique, dit l’auteur, peut décider de devenir authentique, en faisant que « la franchise devant son propre malheur s’installe » (p. 180), – même si, bien sûr la mauvaise foi (autre exclusivité humaine !) permet à l’inverse à l’expressivité de contrefaire une action sur soi qu’en réalité elle fuit.

D’autre part : la voix proprement humaine est faite pour évoquer ce dont seul l’homme a conscience que cela lui échappe : l’homme sait pourquoi les saisons se suivent, et comment il vieillit, même si par ailleurs la nature de l’espace et du temps lui reste une énigme.

« Avant que la musique ne cherche et ne crée dans le son des relations rythmiques et harmonieuses, les hommes ont longuement écouté leur corps et la nature. C’est ce qu’attestent, sans aucun doute possible, leurs pratiques rituelles, qui sont la première forme de l’intelligence humaine : elles sont une ponctuation du cours de l’âge (le corps) et du cours de l’an (la nature). Elles scandent les solstices et les équinoxes, et elles marquent les passages de l’inexistence à la naissance, de l’enfance à l’âge adulte, de la mortalité au salut, de la vie au décès. La culture des peuples archaïques, avant même l’Histoire, qui est un récit, semble faite pour écouter et pour scander le temps qui pousse, accompagner les passages, en dégager le sens. C’est à cela que la voix humaine participe quand elle s’élève sur la Terre. Scansio, en latin, avant de désigner la scansion, signifie l’a-scension. Échelle ou escalier du monde sonore, la voix a-scendante ou de-scendante, scande. Comme la voix haute, dans la lecture, compte rythmiquement le texte, la voix rituelle monte des fêtes humaines pour marquer la mesure des années et des vies. » (p. 34-5)

Autre point : une voix n’est profonde dans un sujet que si justement elle s’enracine en lui plus bas que lui : Narcisse a la voix nécessairement grêle.  Si une voix ne s’arrime ni ne se nourrit du fond impersonnel qui la traverse, elle n’est plus que la voix d’elle-même et ne dit plus rien. La pure individualité, pense notre auteur, n’est qu’une idiosyncrasie de tics, trucs et distorsions, à laquelle il ne faut s’intéresser que « pour mieux la défaire ».

« Nous voyons aujourd’hui se développer un courant qui fait de la voix le signe de l’identité profonde, la signature de l’individu. Ce courant est la démocratisation de cette stylistique de la singularité développée dans la poésie moderne. Mais la première qualité d’une voix, n’est-ce pas sa transparence ? Une transparence où celui qui la porte s’efface, disparaît. La subjectivation de la voix, jusqu’à ses avatars ultimes et ridicules, relève d’une philosophie du sujet autonome qui se veut maître et possesseur de sa propre vie, de son propre corps, de sa propre pensée, de sa propre voix.

Or cette voix qui nous traverse exprime bien plus que ce que nous voudrions lui faire dire. Elle déborde nos intentions. Elle est une puissance charnelle qui manifeste combien l’être humain est transi par la vocation (…). Dès qu’il existe, l’être humain est animé par un geste vocal, un processus poétique d’expression par la voix. L’homme est un animal lyrique parce que son existence est portée par une vocation, un appel à la vocalité. L’existence n’est pas subjective ». (p. 194)

Enfin, la pathologie de l’être vocal oscille, dit Ghitti après Maldiney, entre les deux extrêmes de la mélancolie et de la manie. Ce sont deux enfermements comportementaux : la prostration mélancolique arrête la voix, qui s’effondre sur elle-même et se noie en elle-même, avalée par sa perte de tout appui. Mais l’agitation maniaque est aussi une perdition de la voix, qui éclate en tous sens, se volatilise : en croyant se répandre partout et concerner aussitôt tous les autres, la voix maniaque n’atterrit plus nulle part et n’atteint plus personne.

« Le corps mélancolique implose à l’intérieur de lui-même ; le corps maniaque explose dans la lumière. L’un est nuit profonde et l’autre pur soleil »  (p. 147)

Mais pathologie n’est pas maladie : il ne faut pas, dit fortement Ghitti, guérir une voix de ses souffrances, mais l’aider à se sauver par elles :

« L’homme est un être lyrique : c’est le déshumaniser que d’éteindre en lui ses voix (…) Il faut donc prendre les choses autrement. La philo-psychiatrie tend à défaire le lien de la psychiatrie à la médecine. Elle ne parle pas de maladie mentale, qui est un concept dangereux. Elle parle de pathologie, c’est à dire d’une diminution de la capacité d’exister due à un excès de souffrance. Une pathologie ne se guérit pas : elle se dépasse. La guérison est un retour à la situation antérieure, comme on le voit lorsque, par exemple, grâce à une action antibiotique, la maladie virale disparaît. En matière psychique, le retour à la vie antérieure, outre qu’il est impossible, n’est pas du tout souhaitable. Dire qu’une pathologie se dépasse, c’est dire qu’on ne peut en sortir qu’en franchissant un seuil et en devenant différent. Le dépassement est de l’ordre du salut et non pas de la guérison : il est la dynamique interne de la souffrance et non la suppression d’une maladie. La voix est le principal moyen de ce dépassement. Elle est la régénération de l’existence » (p. 156-7)

Comme ce livre, remarquablement, régénère notre pensée d’elle.

Marc Wetzel

Summer, Monica Sabolo, roman ; JC Lattès, Août 2017 (19€ – 316 pages)

Chronique de Nadine Doyen

index

Summer, Monica Sabolo, roman ; JC Lattès, Août 2017 (19€ – 316 pages)


Summer, un titre synonyme de farniente, d’insouciance, d’été. Summer, comme une antienne.

Mais ici c’est le prénom d’une jeune fille qui s’est « évaporée » après une sortie pique-nique au bord du lac Léman, il y a déjà vingt-quatre ans et treize jours. Disparue mais omniprésente dans ce roman, car elle habite, hante ceux qui restent. Chacun de se perdre en conjectures : noyade ? Kidnapping ? Fugue ? Escapade amoureuse ?

Monica Sabolo se glisse avec souplesse, fluidité dans la peau d’un adolescent, secoué de tics, expérimentant les acides qui le conduisent à la violence, dévasté par le vide, par la morsure de l’absence de cette sœur adorée, une vraie « reine de beauté », « au sourire franc ».

Elle sonde les confins de la mémoire, « énorme méduse,qui s’échappe en une reptation glauque, dès qu’on croit la tenir », affirme Alain Bosquet. Car comment expliquer cette béance, cette cécité volontaire dont fut victime le personnage principal ?

Le narrateur, Benjamin, le frère de la disparue, âgé de 38 ans maintenant, souffre d’un mal être qui s’aggrave depuis son bureau de Genève. Il y a eu « ces années blêmes » durant lesquelles maints spécialistes n’ont pas réussi à le sortir de l’eau. C’est avec confiance, aidé par le docteur Traub, qu’il tente à présent de réunir « tout ce qui reste de son passage dans leurs vies ». Il s’interroge sur l’omerta qui a entouré cette disparition, drame qui lui cause des cauchemars récurrents du lac. D’où sa prise de psychotropes.

Avec délicatesse, le récit va remonter aux circonstances de cette  tragédie et nous plonger dans la vie d’une famille pourtant modèle, éprouvée, éplorée. C’est dans un aller retour entre l’avant et l’après de  cet été fatidique que le narrateur nous immisce dans sa famille.Des parents aimant recevoir, faire couler le champagne, s’absentant le week-end, laissant leur progéniture avec un baby sitter. Un monde où « le vernis social et de politesse étouffe les émotions… ». En somme, une famille attachée au paraître qui rappelle celle qu’Amélie Nothomb met en scène dans le crime du comte Neville, où les invités sont considérés comme les élus.

Le portrait de Summer se tisse de façon chorale, mais aussi celui du narrateur.

Summer, c’était « leur enfant la plus prometteuse, brillante, sportive ».

C’est maintenant pour Benjamin, tantôt une « Ophélie », une sirène dont il entend la voix envoûtante, dont les cheveux vont bientôt tisser une toile comme l’épeire qui va capturer le lecteur et ce frère inconsolable, déboussolé. Tantôt « elle se réincarne en cygne », « biche » ou en « oiseau ». Il la devine « dans les roseaux », dans le ciel. Il l’imagine ondulant comme une raie.

A ces portraits s’ajoute celui du Docteur Traub que Benjamin observe avec une acuité exacerbée par leur huis clos, non dénuée d’humour.

A travers les flashbacks que le narrateur se remémore, le lecteur découvre les relations de la fratrie, et celles entre parents/enfants et du couple. Il revisite son enfance, des instantanés de vie (l’épisode du châle, la séance de spiritisme,  leur addiction aux joints, la tache rouge sur le canapé), et tente de déceler la cause du dérèglement dans leurs vies.

Quand la rentrée sonne pour Benjamin, elle se fera sans Summer, qui n’est pas réapparue « comme des fleurs ». Mais peut-on « faire son deuil » quand on ne retrouve ni corps, ni trace ? L’espoir s’est amenuisé et la situation devient intenable.

Les rires fusent à profusion. De multiples odeurs (parfums, effluves, relents) traversent le récit.

A l’approche du dénouement, coup de théâtre, le lecteur est confronté à la même révélation que le narrateur qui, sidéré,découvre un secret de famille, divulgué par Marina, une amie des Wassner. En même temps on lui distille une information concernant Summer. Une double claque ! Un vrai séisme intérieur. La confusion totale pour Ben. Puis suivront les confidences de la mère.

Monica Sabolo livre un secret trop longtemps nimbé de non-dits, et souligne les dégâts collatéraux susceptibles de détruire l’individu à qui on a menti. Peut-on retrouver la confiance en ses parents, leur pardonner, après ? Avec brio, l’écrivaine dissèque le tsunami intérieur qui s’est emparé de Benjamin une fois la vérité connue (douleur , chagrin, solitude, incompréhension, colère).

Le roman navigue entre deux rives, avec le lac, « sauvage », « à la beauté inquiétante », en personnage central, peuplé de monstres terrifiants prêts à nous aspirer, nous gober ou d’algues semblables à des tentacules capables de nous engloutir, nous engluer. Ses eaux arborent maintes facettes. Parfois « un couloir de lumière scintillant » en surface, ou le halo de la lune, contrastant avec les abysses troubles, sombres, ce monde visqueux, de vase et de boue.

L’auteure brocarde la presse, les médias qui font choux gras de la détresse d’une famille, à l’occasion de son passage à la télévision, un an après.

En campant son intrigue en Suisse, elle souligne avec une pointe d’ironie cette « motivation névrotique à éradiquer la saleté qui anime ce pays » et ne manque pas de faire partager la fête nationale (1er août) et son feu d’artifice.

Monica Sabolo, en jouant avec les codes du thriller, signe un roman obsédant, prégnant, plein de suspense, à la fois aérien et aquatique traversé d’odeurs.

Le pouvoir de son écriture chatoyante, poétique, précise, nourrie par les métaphores, est impressionnant. Elle sait nous communiquer l’angoisse, la sensation de suffocation que ressent Benjamin, le narrateur. L’auteure aborde avec justesse la période de l’adolescence décrivant avec réalisme ses désirs, ses transgressions, et les relations difficiles, parfois conflictuelles avec les parents. La romancière souligne les affres des parents, rongés par la culpabilité,quand un des leurs s’évanouit dans la nature. Laissez-vous immerger dans « le délire aquatique » de Monica Sabolo.

S comme Summer :

Sombre et Scintillant, Suspense, Surprenant l’épilogue, Stupéfiant ce roman !

©Nadine Doyen

Janick Belleau et Danièle Duteil, DE VILLES EN RIVES, tankas , Éditions du Tanka Francophone, Québec.

belleau-duteil-2017.jpg

Janick Belleau et Danièle Duteil, DE VILLES EN RIVES, tankas , Éditions du Tanka Francophone, Québec. ISBN 978-9238-29-28-9


Écrire en empruntant une forme de poésie brève  peu  connue des lecteurs, le tanka,  et encore moins considérée par les éditeurs, reste une tâche ardue que les auteurs (ici, les auteures) ont réussi à rendre légère en développant efficacement la musique des mots, le sens du rythme et l’émergence du sens, comme dans le recueil, « De Villes en Rives », édité en 2017aux Éditions du Tanka Francophone.

Le tanka plus ancien que le haïku est une des formes de la poésie traditionnelle japonnaise. En treize siècles, le nombre de ses syllabes, ou plutôt, les sons utilisés, connus ici sous le nom de mores, n’a pas varié (31). L’énoncé se présente toujours en 5 groupes de 5/7/5/7/7 mores, donc en vers impairs, et sans rimes. Aujourd’hui encore le tanka est considéré comme la forme la plus élevée de la poésie qu’une foule considérables de poètes ont choisis de pratiquer bien au delà des frontières du Japon.

La musicalité du vers impair a certainement renforcé l’intérêt des poètes francophones pour cette forme d’écriture, alors que certains auteurs d’outre atlantique manifestent  envers le tanka  en vers impairs et versification classique quelques réticences.

Rappelons que le tanka, au-delà de son domaine du lyrique personnel dominant, se prête particulièrement bien à l’écriture collective comme aux joutes littéraires ; les poètes sont libres d’en écrire en auteurs solitaires, en groupes ou en duos. Tout naturellement, suivant le modèle des anthologies impériales regroupant les poèmes par thèmes, les auteurs ont publié pendant des siècles des recueils de tanka reprenant les thèmes traditionnels ( les quatre saisons, l’amour, les voyages, etc…). Les auteurs contemporains continuent à être inspirés par les structures classiques du poème et par l’organisation traditionnelle des recueils.

Ce sont ces formes et règles toujours en vigueur qu’ont adoptées, Janick Belleau et Danièle Duteil dans le recueil  De Villes en Rives tout en les adaptant à leurs sensibilités propres. Elles ont écrit alternativement, parfois en réponse, parfois en apparent décalage, chacune un tanka.

Quatre domaines assurent la continuité de recueil, « Flocons d’écume », « Un grain de sable »,  « Entre deux rives » et « L’encre des mots », totalisant les cent tankas de rigueur. Chaque partie a sa couleur et ses thèmes propres, « …la liberté et l’insouciance de l’enfance, des rires, de l’amour (…), la fragilité de toute existence (…), les voyages et l’élément eau qui nous réunit et nous sépare à la fois » (…), et pour finir, « l’allusion à notre goût commun pour la lecture et l’écriture » (…) » (Danièle Duteil).

Un des risques majeurs de l’écriture du tanka de groupe, en suite comme en duo, consiste peut-être à ce que le deuxième tanka réponde littéralement au premier, en creux ou par inversion. D’un autre côté, la présence juxtaposée de deux tankas sans le moindre lien crée rapidement dans l’esprit du lecteur l’évidence d’artifice éditorial de poèmes simplement alternés, étrangers l’un à l’autre ; or, l’art du « tanka en chaîne » consiste précisément à créer entre deux tanka successifs, malgré les difficultés s’ajoutant les une aux autres,  une relation à la fois libre et active.

Les liens entre les poèmes sont d’une fluidité où l’on ne trouve rien de forcé, rien de systématique. Dans ce recueil, écrit avec tendresse, se développe le jeu délicat des deux monde de souvenirs et d’émotions particuliers aux deux auteures:

 

Cassant des branches

renversant des pots de fleurs

tempétueux ce vent –

ton oreille sensible au bruit

je lui susurre des mots doux

(J.B.)

 

L’odeur de la menthe

à la croisée des chemins

des feuilles s’envolent

dans un élan mordoré

l’étreinte de nos deux ombres

(D.D.) p. 20

 

Les deux poèmes sont ici doublement liés : l’évocation des feuilles emportées par le vent vient s’ajouter à celle d’un attachement amoureux. La double relation ainsi crée est malgré tout légère,  « sans rien qui pèse… »

L’accroche peut présenter une grande variété de cas de figure grâce au  champ lexical des mots choisis, par le biais du sens ou de l’évocation, du non-dit d’une manière bien plus forte lorsque d’un poème à l’autre, c’est la même retenue qui s’exprime :

 

Aube de janvier –

sur la cime de l’érable

cinq moineaux perchés

ne serait-ce pas plus chaud

en bas parmi les humains ?

(J.B.)

 

Lueur au levant

dans la ruelle pavée

mon pas ralenti

sur la terre où je suis née

toujours le même émotion

(D.D.) p. 11

 

Ce qui rapproche les deux tankas c’est l’évocation des premières heures du jour comme celle du bonheur d’un sentiment à la fois distinct (la chaleur humaine, l’émotion du lieu de vie) et partagé, tout comme ce qui les distingue, le vécu, le temps, l’espace où vit chacune d’entre elles, avec un océan qui les sépare.

Le sens de chaque poème se trouve ainsi confronté au sens du tanka qui le suit. Cela n’est pas uniquement réservé à l’écriture en duo, mais apparaît également avec la plus grande évidence dans les  autres suites de tanka, où chaque sens se lie au suivant, jusqu’au septième et dernier. Dans les groupes de vingt ou plus, le sens passe d’un tanka à l’autre, tous les enchaînements sont possibles, comme le sont  également les ruptures significatives que l’on retrouve dans la suite de 7 tanka et dans le groupe de 20. Ces ruptures sont aussi appelées des pas-de-côté. Il s’agit d’un des points essentiels (pas le seul, pas exclusivement), qui donnent au tanka sa saveur si particulière.

Nos auteures ont parfaitement intégré ces notions de rupture ou de léger décalage à l’intérieur même d’un groupe, comme par exemple lorsque le dernier tanka du premier groupe s’écarte du thème :

 

Une autre maison

et tant de cartons à défaire

ces mots de tendresse

dans les lettres aux plis jaunis

nous avions juste vingt ans

(D .D.), p.22

 

et annonce le deuxième ensemble, « Un grain de sable », et sa tonalité de nostalgie.

 

Il faut préciser ici pour le lecteur découvrant cette poésie que la rupture de ton est semblable à celle des tanka qui s’inspirent des formes les plus éprouvées et que la  « rupture » à l’intérieur de ce poème déjà court est également la clé qui, généralement, ouvre le sens du texte.

Ce qu’on appelle le « pas-de-côté ».

Dans l’énoncé du poème, comme par exemple :

 

Bourrasque

dispersant les samares

cognant aux fenêtres

je prie pour que soit bercée

mon âme lorsqu’elle s’envolera

(J.B.), p.29

 

ou bien

 

Parfois sur la proue

le fracas d’un paquet d’eau

spirales d’écume

comme les femmes sont belles

en robe de mariée

(D.D.), p41

 

on remarque à l’évidence une rupture volontaire, la grande Césure, ou le « pas-de-côté », qui donne au poème un supplément de sens par le décalage précisément qu’il introduit. Ici, dans les deux tanka cités, le pas-de-côté intervient entre le 4ème et le 5ème vers. Jamais le sens du poème ne serait le même s’il s’était achevé dans la continuité de l’évocation des érables dans la tempête ou celle d’un bateau fendant la vague. Il resterait intéressant, certes, mais il n’attendrait pas la force visuelle et l’impact poétique de sa forme finale. Les deux ruptures donnent aux poèmes une dimension beaucoup plus vaste que la simple métaphore, déjà si évocatrice,  induite par les arbres ou l’écume. Le lecteur est ainsi invité à ouvrir son esprit pour laisser pénétrer un sens inattendu, plus riche, avec une modification de tonalité et des harmoniques plus étendues.

La lecture est sans cesse tenue en éveil, dans le tanka, par ces appels à des sens latéraux, décalés, supplémentaires. Rien n’est évident dans le tanka, ni le premier sens ni le premier degré qu’il semble exprimer. Le lecteur y apporte sa sensibilité et sa propre poésie qui s’éveillent au contact du poème offert.

Les deux auteures élaborent ainsi, dans les successions du texte, aux différentes échelles (le tanka isolé, le duo, le groupe et enfin le recueil lui-même), une suite de sens qui se font écho et s’enrichissent tout au long du recueil. Ce qui vous enchantera particulièrement est sans doute celui qui instaure un rythme propre à l’alternance de deux écritures distinctes. Comme chaque tanka propose en sons sein, son propre rythme, chaque groupe de tanka (ici, les quatre parties citées plus haut) dispose d’une tonalité particulière et de son flux, plus ou moins calme ou rapide selon les thèmes.

 

Martigues-L’Estaque

la campagne entrecoupée

de longs tunnels noirs

les souvenirs refoulés

de ma tendre enfance

(J.B.), p.45

 

Plus que quelques rides

à la surface de l’eau

déjà l’autre rive

en voguant je n’ai pas vu

le soleil au ras des berges

(D.D.), p. 45

 

Voit-on à quel point le tanka représente dans la poésie lyrique brève un exceptionnel jardin d’émotions et de liberté d’expression, même dans ses formes les plus rigoureuses ?

 

©Alhama GARCIA

août 2017

 

Claude Bardinet – « Nomographie poétique » édition Edilivre – 2016 – 123 pages – format : 20 x 13.

Chronique de Michel Bénardob_bca118_bardinet-1ercouverture-nomographie

Claude Bardinet – « Nomographie poétique » édition Edilivre – 2016 – 123 pages – format : 20 x 13.


Le titre à lui seul nous interroge déjà, il légifère !

Oui, « Nomographie poétique » nous invite à un singulier voyage, beaux, périlleux, aussi incertain qu’une piste en Afrique en période d’hivernage.

L’objectif se mérite. L’énigme doit se résoudre.

Claude Bardinet poète ? Certes ! Peintre ? Assurément !

Alors risquons-nous dans l’aventure.

« Je m’envole au firmament…/… »

Il annonce la couleur. Abaque, serti d’un possible futur d’une théorie quantique, remettant en question bien des certitudes et autres idées reçues explorant l’esprit humain en ses zones solaires et lunaires.

Nous savons la vacuité absente et au nombre d’or, il évoque le noyau d’or.

Notre poète est peintre, docteur en lettres et géographe, il se fait scientifique, passeur, timonier et tente de fixer le point sur l’océan des connaissances en se plaçant dans le sillage universel autant qu’éclectique des O. Khayyâm, F. Pétrarque, M. d’ Ocagne, M. Fréchet, Le Corbusier, G. Pérec, E. Guillevic, J. Roubaud, A. Breton et bien d’autres beaux esprits.

Claude Bardinet transgresse les règles et normes établies, il nous convie à une sorte de transcendance cosmique en pesanteur et abysses insondables.

Il nous extirpe de nous-mêmes aux forceps et perçoit déjà l’aurore des temps nouveaux.

« Je sais qu’il reste fort à faire

Mes espérances sont oniriques. »

Avec lui, nous sillonnons dans l’indéfini, le possible en gestation, les acquis revisités.

Je serais tenté de dire que la poésie de Claude Bardinet est une voie initiatique qui ne s’adresse qu’à des esprits aguerris, des disciples.

Mais à bien y songer et surtout à le lire c’est faux, car cette poésie plutôt informelle a son rythme, son souffle, ses images mêmes hermétiques se révèlent.

Il suffit pour les lecteurs néophytes de se laisser transporter pour cueillir ça et là d’intrigantes images.

« L’œil photographe

Ne hume pas

Il mémorise

Il archive…/… »

J’y vois très bien le rituel d’une danse séculaire conduisant à la transe des esprits et des corps luisant de fards et de transpiration.

A ces instants précis, l’homme se fond à la Terre-Mère et ainsi par extension à l’univers.

Fervent militant et défenseur de la couche d’ozone, avocat écologiste d’une terre en péril, (Même ses livres portent le label «  Imprim’ Vert. ») le poète devient photographe du désastre.

Comme Henri Chopin, il rythme ou musicalise la pandémie.

Au fil de notre pérégrination, nous découvrons un Claude Bardinet qui tire la sonnette d’alarme en espérant qu’il ne soit pas déjà trop tard. A ce titre notre poète se fait le berger des abeilles.

Mais Claude Bardinet a bien des cordes à son arc et il sait redevenir le poète sensible, fragile, émotionnel et romantique qui s’envole vers le firmament dans la joie, le rire et l’amour.

Sa plume soudain s’empourpre, fleurit, calligraphie des embellies.

Il prend aussi position entre autres, pour les vietnamiens qui ont dû surmonter leur destin malheureux ou pour le manchot « empereur » luttant contre les vents glacés et protégeant l’œuf unique sur ses pattes.

Romantique, oui ! Il laisse glisser ses pensées sur le miroir de la Loire. Il sait se faire épicurien amoureux des bons vins et philosophe pour apprendre le fameux : « Connais-toi, toi-même ! »

Allez, permettons à Abélard, à Saint Bernard, ou au moine tibétain de lui donner un petit coup de pouce.

« A souhaiter que son destin

Se confonde avec le chemin

Ecrit dans ses pieux parchemins. »

Homme de lumière le poète s’insurge et fustige l’inquiétante et sombre résurgence des obscurantismes et fanatismes de toutes obédiences.

A ce propos d’ailleurs et pas tout à fait sans raison, Spinoza ne disait-il pas : « Dieu est l’asile de l’ignorance. » Quant au poète grec Odysseus Elitys, il nous rappelle que : « La poésie corrige les erreurs de Dieu. »

Les textes sont parfois sarcastiques, désopilants, acides, tout un monde à contre sens et à contre courant de l’ordre établi, mais ne manquent jamais d’humour.

Jeux de la dérision afin de ne pas trop se prendre au sérieux, reflets détournés ou modifiés de notre société dont il dénonce également l’absurdité et l’iniquité.

Il lui arrive aussi d’user de quelques vieux aphorismes qu’il accommode à la sauce bardinienne.

Quant à l’épilogue, chute incontournable, vous resterez plantés sur une possible équation entres abaques futuristes, verbicrucistés indécises, quantiques probables, vacuité discutable et entropies incertaines.

A vos tablettes, calculettes et faites au mieux pour tenter la probable résolution.

©Michel Bénard

Clément Bénech, Un amour d’espion, Flammarion (270 pages – 19€) Août 2017

Chronique de Nadine Doyen

9782081393264.jpg

Clément Bénech, Un amour d’espion, Flammarion (270 pages – 19€) Août 2017


Ceux qui suivent Clément Bénech sur twitter doivent se souvenir des messages qu’il envoyait à ses followers en direct de « la big apple » où il était  en immersion pour achever son enquête et son roman. « Voyager à dessein » est pour lui plus gratifiant, galvanisant que de jouer le « Marco Polo parodique », taclant ses contemporains qui inondent Facebook de vidéos, photos de leurs exploits.

L’auteur nous embarque donc à New-York où il retrouve Augusta, cette amie qui l’a chargé d’une mission : filer son Ex, un roumain,critique d’art, au passé trouble.

Est-il un « salaud », comme la rumeur sur le Net, le laisserait penser ? Le narrateur détective commence par recueillir des informations auprès de son amie, puis grâce au Net. Ensuite, il dissèque la photo de Dragan, insérée dans le récit.

On reconnaît en Clément Bénech le géographe, qui après nous avoir fait déambuler dans Berlin (1), nous fait, à présent, arpenter différents quartiers de New-York, dans le sillage de son héros, Dragan. Celui de Red Hook, « qui se gentrifie à vue d’oeil », où il va réaliser une interview de l’ artiste John DuBarry dans son atelier perché, d’accès vertigineux. Un plasticien à la « poignée de main communicative » !

L’art prend une place importante, tout comme le contenu des expositions, mais l’intelligence artificielle pourrait bien s’immiscer.

Le romancier aborde une réflexion sur ces inventions de designers qui nous empoisonnent la vie en prétendant la simplifier. Et voilà Dragan qui se bat avec un flacon de shampoing récalcitrant à s’ouvrir, et de regretter le conditionnement précédent plus pratique. (source d’énervement, de quoi perdre ses nerfs, porter plainte, mais quelle saynète  omique  pour le lecteur !).

De tatouage il est aussi question, Dragan voulant traduire en dessin sa vision de la vie qui, « se niche plus souvent dans le détour, dans le chemin de traverse que dans la ligne droite ». Source de désaccord avec Augusta.

Clément Bénech autopsie la façon d’utiliser Tinder, cette « application à la mode », qui exige une « accroche ciselée ». Il décline avec drôlerie tout ce qu ‘un smartphone peut offrir avec sa « fonction chapelet » conduisant à l’addiction. Les partenaires ne risquent-ils pas de se « télésnober » au lieu de communiquer face à face ?

Le ton devient celui de la franche comédie quand l’auteur analyse, avec facétie, les réactions de Dragan au vu des photos postées par Augusta. Serait-elle en couple ?

Car n’est-il pas ridicule de persévérer dans sa tentative d’harponner celle sur laquelle il a flashé via Tinder sans savoir si elle est libre ? Comment se faire remarquer par elle ?  Dragan mise tout sur l’invitation lancée par DuBarry pour son anniversaire.

Suspense pour lui et le lecteur. Au fur et à mesure des indices éveillent la curiosité : pourquoi Dragan a-t-il fait disparaître le journal en roumain repéré par Augusta ? Quels éléments pouvait bien contenir l’article susceptible d’éclairer Augusta ?

Pourquoi Dragan reçoit-il tant d’appels ? Celui qu ‘Augusta a intercepté a de quoi l’alarmer. Le mystère s’épaissit. Mais  à force de talonner Dragan jusqu’à un aérodrome, un terrain de basket ball, notre détective néophyte ne risque-t-il pas d’être démasqué? (Comme l’arroseur arrosé! L’espion espionné !)

Il change donc de stratégie sur les conseils d’Ilinca, sa coach roumaine, trouvée aussi sur le Net, qui a pu décrypter l’essentiel de la conversation enregistrée lors du match. L’enquête se focalise donc, maintenant, sur Cap Charlie, une quincaillerie qui  donne accès à une cache. Mais aussi le pseudo de cet internaute qui salit la réputation de Dragan. On tremble pour le narrateur et Ilinca, quand ils s’avisent de s’immiscer dans cette cachette. Et si quelqu’un les surprenait en pleine effraction ?

Le récit est encadré par les dialogues sur Facebook entre le narrateur et Augusta, ponctué de « chats » ,émaillé de langage « geek » (« rrrho »), de mots anglais (« likewise », un «  énorme thug », de photos de profils, de dessins, de cartes, d’articles de presse. Ce qui rend ce livre original, atypique, cosmopolite côté langue ou restaurant (roumain, américain, français, coréen, italien), presque un OVNI ! En filigrane, Clément Bénech nous rappelle un pan d’histoire sous Ceausescu.

Si Dragan a été envoûté par l’autodérision d ‘Augusta, le lecteur est happé par celle de l’auteur, qui a le culte des comparaisons choc : « Au loin scintillait la tour Chrysler dont le sommet semblait un petit volcan ayant subi des coulées de lave successives ». Des formules inattendues : « Ne te mets pas la rate au court-bouillon », « l’art de saisir les jarres de la vie par l’anse qui ne blesse pas la main ».

Il cultive aussi une propension pour les énumérations (par exemple, la liste de la nourriture qu’une romancière française (2), facilement reconnaissable, avait concoctée pour fêter son anniversaire. Partage des mystères de la langue française. Ou toutes les fonctions d’un smartphone ! Les activités d’une journée d’Augusta). Clément Benech aime faire des clins d’oeil à ses pairs. Au lecteur averti d’identifier ce riverain de la résidence d’artiste désigné François-Henri D. !

C’est au moment où le piètre enquêteur reconnaît son « semi-échec », à la veille de son retour à Paris, qu’une vidéo, postée par Dragan lui-même, brise l’omerta, lève le voile sur ce passé « interlope » qui avait semé le doute chez Augusta au point de s’éloigner de lui. On quitte Augusta, confiante en l’avenir et pleine de gratitude envers celui qui l’a aidée à démêler cet embrouillamini et a réussi à juguler sa parano !

Clément Bénech signe un roman outre-Atlantique, contemporain, hyper« connecté », empreint d’humour, pointant les dérives, les dangers, les déconvenues des réseaux, les erreurs d’interprétation en s’infiltrant dans les arcanes du Net.

Munissez vous d’une carte de New York si vous voulez suivre toutes les tribulations du narrateur enquêteur, tant il parcourt de miles ! La carte, « son invention, pour Clément Bénech, était l’un des actes les plus prométhéens de l’histoire humaine ».

 

  • Lève-toi et marche de Clément Bénech ( Flammarion)
  • Auteure de : L’autre que l’on adorait.

 


©Nadine Doyen