Maryline BERTONCINI – La dernière œuvre de Phidias (Jacques André ed. – Coll. Poésie XXI.)

Chronique de Xavier Bordes

1768_COUV_derniereoeuvredephidias.qxp

Maryline BERTONCINI – La dernière œuvre de Phidias (Jacques André ed. – Coll. Poésie XXI.)


Maryline Bertoncini appartient à la courageuse équipe qui poursuit opiniâtrement l’entreprise de « Recours au Poème », fondée notamment par Gwen Garnier-Duguy. C’est un indice que la poésie de cette dame du Sud est alimentée par un intérêt littéraire de longue haleine. Il m’est, à titre strictement personnel, agréable de savoir que son écriture poétique entre ici en résonance avec la Grèce et la figure célèbre autant qu’énigmatique du fameux sculpteur Phidias, créateur entre autres de statues géantes des divinités Zeus, ou Athéna, (« chryséléphantines » – couvertes d’or et d’ivoire) qui ont disparu dans le gouffre du passé, mais dont nous restent descriptions impressionnantes et répliques (en miniature) assez nombreuses…

Le recueil use de la figure de Phidias comme d’un prétexte symbolisant, à travers  l’intuition inspirant les phases successives du poème, la poursuite acharnée du « Graal artistique » : Phidias réfugié en anonyme à Lemnos, y poursuit sa tentative de faire apparaître grâce à l’érosion sculptée du marbre, la figure divine idéale, celle qui allierait dans sa représentation l’alliance, on pourrait même dire l’alliage, des perfections matérielle et spirituelle. Naturellement, cette œuvre (que M. Bertoncini rêve comme sa dernière) est disparue elle aussi, après vingt cinq siècles de bouleversements ! Mais il plaît à la poétesse d’en faire l’inspirant secret enfoui, « l’autel souterrain » baudelairien, qui serait le noyau de la capacité propre à l’art et à la poésie, de soulager notre détresse comme eût dit Cavafis.

Il s’ensuit un poème-périple-incantatoire « Phidias/Te prendras-tu au piège/des signes que je trace/mailles d’encre tissées à l’heure où je disparais/hantée de choses indistinctes… » –, nourri d’images superbes, évidentes et originales : « L’étoupe gemme de midi étouffe/les cris des marins/ apercevant au loin/le front clair de leur terre/tout agité des mains familières/comme des feuilles/au vent », mais aussi de secrètes références à la culture de la Grèce antique, (Héraclite par ex., « Pour ceux qui entrent/dans les mêmes fleuves… ») dont ce poème, à la fois intemporel et doté d’ubiquité comme la poésie elle-même, tire une ambiance pittoresque, mystérieuse, sensuelle, d’une lumineuse richesse. Les déambulations et la quête de ce Phidias-Bertoncini en arrivent à la « sculpture de l’absence », le poème étant cela qui reste, cette forme-mue, relique d’une vie enfuie, alors que sa créatrice – la divinité – qui en est aussi la création, se sait appelée à l’effacement…

Ce thème de l’absence, avec densité, autour de la figure de Lilith (je ne puis m’y étendre ici!) irrigue également après le parcours initiatique du Phidias, le second poème, comme « sculpté », de cette plaquette d’une qualité, et intime beauté, qui laissent pensif. L’ensemble vaut la peine d’être lu, médité  et – comme je l’ai fait – d’y revenir en plusieurs occasions. Un véritable travail poétique, humble et brillant à la fois…

©Xavier Bordes

Eric SAUTOU – Une infinie précaution – Flammarion 2016, 140 p 

Chronique de Marc Wetzel

41dUs-DKOKL

Eric SAUTOU – Une infinie précaution – Flammarion 2016, 140 p 


Qu’on permette un détour par le titre même de ce recueil sobre et puissant.

Quand Aristote dit que l’homme est l’animal doué de raison, il veut dire qu’il est le seul vivant à ne pas pouvoir vivre sans la raison, c’est à dire sans calcul, modélisation, jugement, déduction, programmation etc. Il ne peut pas vivre dans le réel sans y établir des liaisons nécessaires ni fonder un ordre réglé, ne valant pour lui-même que comme il pourrait valoir pour les autres. Les hommes ont en charge (exclusive) le sort de la vérité, de la beauté, de la justice, et, même s’ils ne choisissent pas ces (sublimes, mais ingrates) finalités, les moyens de les accomplir, eux, relèvent complètement de leur imaginative responsabilité. Quand la raison est le génie (laborieux) des moyens à y mettre en œuvre, elle s’appelle (disait encore l’ami Aristote) la prudence ; et le degré zéro de la prudence, son minimum incompressible, c’est l’intelligence d’éviter le pire dans ce qu’on fait. C’est l’art de la précaution.

Même les activités les plus sublimes, quand elles sont humaines, doivent prendre leurs précautions (le psychanalyste doit vérifier la solidité de son divan, le parent celle du berceau, l’héritier celle du legs), parce que l’homme est l’animal qui doit vivre avec ses rêves, avec son origine, avec ses morts, avec d’autres consciences de soi et surtout avec l’infini (avec au moins les trois infinis, par principe inépuisables et irréductibles, de l’espace, du temps et de la complexité). La prudence avec et devant l’infini est donc le propre de l’homme. L’intelligence des chemins à suivre (car telle est la prudence) est une vertu cruciale en l’homme, parce que tous les chemins sont mortels, et tous aussi sont, finalement, à horizon indéterminé. Et c’est vrai aussi  du cheminement intérieur que l’homme ne peut éviter : une précaution infinie (car l’avidité, la peur, la partialité reviennent sans cesse, jusqu’au dernier instant) s’impose. Même au poète, puisque son chant de la vie est lui aussi chose fragile, événement faillible, et que, responsablement exposé au Tout et à l’intime, son alternative est claire : le lyrisme intelligent ou rien (rien, c’est à dire le pauvre délire, le mutisme ou la logorrhée criminelle).

Mais justement, il n’y a pas de précaution infinie.  Une précaution, c’est une action préventive, et l’infini ne peut justement être ni agi ni prévenu : on ne peut ni transformer ni anticiper le sans-mesure. La précaution n’a de sens que comme mise en garde adressée par une finitude à elle-même (attention à ce que tu pourrais devenir ! Agis pour remédier aux insuffisances de ta puissance d’agir ! Passe aux toilettes avant la représentation admirable et à la pharmacie avant le contact désirable !). L’infini dont parle Eric Sautou est certes moins prosaïque, et moins explicite, mais, même exprimé de manière négative ou indéterminée, il est tout aussi prégnant et réel ; par exemple sous ces trois formes :

« il y a toujours plus loin sur terre »  (p. 82, 83, 89,91,100),

« on n’aime probablement jamais d’assez près » (p. 87)

et : « je ne sais pas mourir » (p. 70)

Il y a donc une sorte de méditation de principe chez le poète, qui se formule pour tous : l’infini n’est certes pas à notre portée, mais il est notre affaire. Les dangers de la vie humaine sont innombrables (puisque toutes les possibilités sont dangereuses, et que l’homme se représente l’innombrable), mais ils sont libres. L’homme a accès à divers infinis, et à diverses rubriques de chaque infini, mais il peut les faire jouer, en sa faveur, les uns contre les autres. C’est, à mon avis, là vraiment ce qu’Eric Sautou comprend et fait comprendre. Mais ce jeu de compensation sublime est lui-même limité et transitoire, comme une nuance.

Par exemple, comme on disait, les hommes ont seuls conscience de leurs rêves (il ne leur échappe donc pas que leur esprit pour partie, et par à-coups, leur échappe), de leurs morts (leur fidélité aux disparus se doit d’être créatrice, puisqu’elle-même disparaîtra), de leur origine (ce qui leur permit d’exister a dû contenir ou gagner sa propre permission d’existence), ou du ciel (l’univers se contracte pour  concrétiser ses gains et s’étend pour diluer ses pertes), mais ces objets indéfinis ou immaîtrisables (rêves, morts, matrices, socles meubles et horizons étanches) communiquent entre eux en et par l’homme.

Ainsi de la double conscience des origines et de la mortalité, qui fait ou fera prendre le deuil de ses parents :

« moi non plus je n’ai pas la réponse

à la question

que tu es devenue (je te parle pour rien) »     (p. 24)

« chaque jour

je reviens vers toi (il n’y a pas de route vers toi) j’étreins

le doux fantôme de l’image la lumière du ciel la maison est

enfouie »   (p. 31)

La double conscience de la mort et de l’infini, qui fait saisir que les morts sont sans défense où qu’ils soient (dans le néant comme dans l’être) :

« les morts ont froid la nuit

et trois pièces d’or dans l’étang

puis plus rien plus jamais

aucune voix jamais

les morts ont froid la nuit

et voient grandir l’ombre la peur

dans la dure terre et l’oubli »  (p. 51)

Celle de l’origine et du ciel, qui fait sentir qu’on n’est né que dans, par et pour le réel (aucune matrice ne nous programme hors de la raison terrestre),

« elle retire

mes bottes de sept lieues

elle est le capitaine elle me barre la route »  (p. 59)

« c’est maman

toujours assise

debout

ailleurs ou ici-même

elle est le fil de ma raison

elle rebâtit tous mes colliers »   (p. 49)

ou celle du ciel et de la mort :

« et je vois bien la même étoile

mais ce n’est qu’une même étoile »  (p. 67)

La bête n’aperçoit pas la corde tendue par l’infini, mais ainsi elle ne souffre pas, elle, de n’être pas tirée à lui !

« avec le vent il ressentit l’immensité où il n’était pas

il ne put interrompre le mouvement ascendant »  (p. 106)

et   

« comme on s’agrippe à la corde au fond du puits (mais elle ne monte pas) »   (p. 118)   

On pardonnera ici que je n’analyse pas la dense et précise (et énigmatique !) expressivité de notre poète (Angèle Paoli ou Ariane Dreyfus, qui ont salué l’œuvre d’Eric Sautou, l’ont très bien fait), mais j’ai juste voulu accompagner un peu sa très belle et troublante méditation sur la précaution infinie.

L’infini est certes décourageant (comment venir à bout du sans-mesure?), mais il n’est pas, si l’on peut dire, fatiguant. Il est même plus hospitalier que le fini (car l’infini est également présent en toutes ses parties, alors que le fini contient toujours en lui moins que son propre tout : la série des seuls nombres pairs est aussi illimitée que celle de tous les entiers, les uns et les autres infinis ; alors que les seuls plaisirs n’égaleront jamais le nombre des affects, les uns et les autres finis). Et, puisque l’infini est, contrairement au fini, identiquement accessible en toutes ses parties, ouvert en son tout en tout point de lui, la précaution infinie, suggère notre poète, est toujours d’abord la pudeur.

Et la pudeur se mérite car elle se hérite (de l’amour du père et de la mère), comme le suggèrent deux passages extraordinaires de l’auteur (mère, p. 109-111 ; père, p. 112-3). Le père de chacun peut seul nous faire nous efforcer à l’impossible (trouver le bien plus intéressant que le mal, respecter les secrets qui nous nuisent ou nous desservent), comme seule notre mère (qui en nous mettant mortellement au monde aura choisi notre propre incomparabilité) a pu nous apprendre à nuancer l’invivable :

« qui fut mère debout tout au bout du couloir

(ses colliers ses médailles en or fané dans des boîtes)

qui refermait sa main sur des mots disparus, qui larmoyait, que peu ou mal entendre toujours impatientait

qui voudrait que rien ne se perde, qui vit dans la modeste maison de sa raison

qui n’eût pu être mère d’aucun autre fils »   (p. 111)

©Marc Wetzel

Yves Bichet, Indocile, roman, Mercure de France (19,80€ – 260 pages)

Chronique de Nadine Doyen

livre_affiche_50018

Yves Bichet, Indocile, roman, Mercure de France (19,80€ – 260 pages)

Août 2017

Le chapitre d’ouverture nous conduit à l’hôpital militaire de Desgenettes, (Lyon), au chevet d’Antoine, jeune soldat, dans un état comateux. Les visites qu’il reçoit se limitent à celles de sa mère et de Théo, son ami d’enfance. Scènes touchantes de les voir tenter de faire réagir le malade en le touchant, lui parlant.

D’un côté le huis clos de la chambre « au mur gris », la douleur, la souffrance, la musique de Johnny sur laquelle Théo danse. A l’extérieur des militaires rejoignant le kiosque pour une répétition de la fanfare.

Théo, de la fenêtre de la chambre, se laisse ensuite distraire par des grutiers en difficulté, plein d’admiration pour cette fille « qui dévale la grue comme un chat ». Le narrateur aiguise notre curiosité en précisant  que « Théodore ne sait pas encore que sa vie bascule ». Mais le rythme s’accélère après la rencontre avec la fille à la mobylette, à la conduite sportive. Celle-ci propose à Théo de le conduire à la foire de La Beaucroissant. On suit leur échappée jusqu’au  soir à la fête du lac de Paladru.

Une liaison amoureuse naît, gauche pour Théo (18ans) qui confesse sa première expérience : « Ils sont aux abois, ne sachant rien…» de l’amour.

Le romancier explore les corps dans tous ses états.

Assez inattendue la séquence où Théo s’autorise à se « pignoller », trahi par son corps, découvrant « un plaisir fugace ». Puis c’est les balbutiements des étreintes avec Mila (21ans), l’éveil du désir charnel. Plus fusionnel avec Marianne, la mère d’Antoine, veuve qui sait que « la vie n’attend pas », et se montre insatiable.

Théo va vivre une parenthèse intense dans le cabanon de La Ciotat avec Marianne.

Ils se touchent, se frottent, se caressent, s’étreignent, se désirent.

Le vertige les étourdit. Ils se disputent, se quittent, se rabibochent.

Mais est-ce vraiment cela l’amour,vient à s’interroger Théo.

La météo revêt son importance, cet orage qui gronde, ce ciel menaçant, « d’ébène », renvoie à l’accident dont fut victime Mila, la belle foudroyée.

Yves Bichet nous replonge dans un pan de l’histoire avec la guerre d’Algérie et ses dégâts collatéraux. Sont évoqués les attentats, dont celui contre De Gaulle.

Le mot « guerre » scande le début du récit, comme un leitmotiv, il fait peser le poids de la menace. Son héros, Théo, traumatisé de voir son ami dans cet état végétatif, va tenter des ruses lors du conseil de révision, avec la connivence de son père. Il est révolté par cette absurde guerre, qui fracasse la jeunesse, les « envoie au casse-pipe ». De plus tombé amoureux, il veut vivre cet amour absolu. Comment échapper à l’armée ? Le narrateur nous embarque dans une cavale éperdue, Théo à la merci de passeurs, renouant avec Mila, abandonnant Marianne. Et des parents inquiets à qui Théo fait gober un chapelet de mensonges. Le traqué devient le traqueur.

L’auteur, à travers Théo l’insoumis,antimilitariste, aborde la question des objecteurs de conscience. Il rappelle que ce n’est que le « 23 décembre 1963 que l’Assemblée Nationale adopte le statut. D’où ces vies clandestines et l’existence de passeurs pour conduire en Suisse ces déserteurs. « Une existence à rebonds et contrecoups ».

Il aborde une autre question très polémique : l’acharnement thérapeutique.

Quel avenir pour Antoine ?

L’auteur semble affectionner les personnages aux vies clandestines, d’errance, sans domicile fixe. Dans L’homme qui marche on suit un chemineau et Robert qui ont besoin de nature, du clapotis de l’eau du murmure du vent, comme Mila et Théo contemplatifs du lac de Paladru ou du Mont Blanc. Ses personnages font l’amour dans des lieux improbables. Dans Le porteur d’ombre, le nid d’amour est une éolienne, dans Indocile c’est une grotte. Autre point commun supplémentaire, le personnage accusé de meurtre est en fait innocent, mais se sacrifie pour un autre.

On croise dans les romans d’Yves Bichet des personnages au bord du gouffre, impliqués dans des imbroglios sidérants. Il y décline l’art de prendre le large.

Yves Bichet a l’art de peindre les paysages traversés, les lieux avec une précision dans le détail des plus étonnantes. Que ce soit la chambre d’hôpital, la caravane de Mila remplie d’objets hétéroclites, le travail de typographe, les attractions de la fête foraine, le récit des efforts  des grutiers pour redresser cette grue qui penche comme la tour de Pise. Tout est minutieusement décrit. On devine un connaisseur des chantiers, des banlieues industrielles, qui sait aussi voir la beauté et la poésie des choses.

Le récit est rendu haletant par la profusion de verbes d’action. Variation des pronoms : on passe du narrateur relatant à la 3ème personne (il, elle) au protagoniste (je et tu).

Le romancier va ravir, émouvoir les fans de Johnny Hallyday, en immortalisant certaines de ses chansons. Le mange-disque avale le 45-tours et « les notes de Retiens la nuit qui s’égrènent » avec l’espoir de voir Antoine réagir. Sur le champ de foire, c’est Douce violence que Johnny claironne. Théo fait vrombir le moteur en  « chantant à tue-tête » Souvenirs, souvenirs.

Yves Bichet signe un roman d’apprentissage tumultueux, mettant en scène deux adolescents qui découvrent l’amour sur fond de guerre d’Algérie.Leur liaison amoureuse engendre de multiples rebondissements, péripéties. Coups de théâtre au cours de la désertion de Théo. Les protagonistes passent par la case prison.

L’auteur décortique la traversée du désir chez Théo, « au coeur d’artichaut », paumé, déboussolé, qui ne sait pas choisir entre Marianne et Mila, ce qui alimente un suspense en continu. Pas facile de savoir qui gagnera le coeur de Théo.

Yves Bichet déploie une écriture très cinématographique.

On referme ce roman complexe bien secoué et l’auteur de nous questionner : « Théo, en fuyant l’appel est-il lâche ou courageux » ?

©Nadine Doyen

Paul Mathieu ; Une Pomme d’Ombre ; poésies ; Editions Rafael de Surtis ; 2015 ; 32 pages ; 15 euros

Chronique de Miloud Keddar

1914443_842288589221310_5529682912989707332_n

Paul Mathieu ; Une Pomme d’Ombre ; poésies ; Editions Rafael de Surtis ; 2015 ; 32 pages ; 15 euros


« L’autre face de la lumière »

Une autre face de la lumière, un autre versant du va-t-en-connaissance, le livre Une Pomme d’Ombre de Paul Mathieu. Le soleil qui se couche dans l’ici est dans son midi ailleurs là où le poète n’est pas ! Et à Paul Mathieu d’écrire : « Cette Une Pomme d’Ombre (…) tombée un peu par hasard dans le jardin d’octobre, n’en finit pas (…) d’accorder quelque lumière à celui qui veut bien la ramasser ». (Que le lecteur soit averti qu’il ne trouvera pas cette citation dans le livre de Paul Mathieu. Elle est extraite de la dédicace que l’auteur a bien voulu me faire). Mais pourquoi dévoiler la dédicace et dans quel but ? Je réponds que par elle l’auteur avisé donne par quelques mots un aperçu du contenu de son livre. Par elle il résume l’œuvre, nous éclaire, nous guide en quelque sorte, comme nous le verrons.

Décryptons, voulez-vous, la dédicace comme elle est citée : « Octobre »  n’est-il pas le soleil dans son couchant (le mois d’octobre, signe de l’année finissante) et n’est pas lumière la main autre que celle du poète qui veut bien ramasser la pomme là où le poète n’est pas ?

Arrivés là, posons-nous les questions : De quoi est composé le livre de Paul Mathieu et de quoi nous entretient-il ? C’est un petit livre par le contenu : un poème et quatorze proses (petit livre mais dense par l’idée et les dires !). Paul Mathieu nous parle de l’écriture, de nous autres simples humains avec notre besoin de lumière et Paul Mathieu nous entretient sur la poésie. Une Pomme d’Ombre est un livre surtout de poésie. J’ai tentation de citer tout le contenu mais je ne m’attarderai qu’à ce que je juge essentiel

et dès page 17 nous lisons : « Nous écrivons peu (…) nous n’aimons pas les règles & nous savons que c’est de cela qu’il faut d’abord nous affranchir » et puisque la poésie, il me semble, nous préserve de la tourmente, Paul Mathieu écrit page 21 : « (…) les cicatrices maquillées par l’ordinaire au milieu desquelles tremble parfois une construction préservée de la tourmente » et Paul Mathieu de continuer toujours pas 21 : « Qu’importe si l’on y devine le ciel entre les fissures du toit (…) le regard peut-il s’y reposer un instant avec l’espoir de retrouver on ne sait quel fragment de soleil » (nous, toujours à la recherche de la lumière !). Paul Mathieu n’affirme pas toujours, il s’interroge, nous interroge comme page 12 : « Nous vivons dans ce qui n’est pas vivre & nous hésitons même à dire que c’est la vie » ou encore page 22 : « Après tout que restera-il ? », « Une pomme pour la soif & rien de plus ? ».

Quelques citations encore, des affirmations, des va-en-connaissance :

Page 11 : « (…) la soirée (…) s’ensommeille (…) c’est toujours la même histoire : sans cesse attirés par les sirènes de départ & les grands oiseaux que l’on dit ailleurs nous profitons du peu de clarté »

Page 17 : « Nous nous disons que la beauté peut s’appréhender de plusieurs façons » (de l’étoffe d’un rien ou du peu nous écrirons une écriture de lumière !)

Enfin page 18 pour terminer : « (…) dressés sous la grande capeline d’étoiles pour traverser l’obscurité nous apprivoisons un feu que nous promenons –lui & toute la poésie » (toute la poésie !).

©Miloud Keddar


Pour rappel  « Une Pomme d’Ombre » de Paul Mathieu présenté sur France Culture par Sadou Czapka https://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=1b862ed8-b399-11e5-8e9e-005056a87c89

JEAN-PIERRE SIMÉON – Lettre à la femme aimée au sujet de la mort et autres poèmes. (NRF Coll. Poésie/Gallimard – préf. J.M. Barnaud).

Une chronique de Xavier Bordes

G01145.jpg

JEAN-PIERRE SIMÉON – Lettre à la femme aimée au sujet de la mort et autres poèmes. (NRF Coll. Poésie/Gallimard – préf. J.M. Barnaud).

 

Je n’insisterai pas sur la bibliographie considérable et variée de Jean-Pierre Siméon, mais si je devais partir sur une île déserte avec un livre de lui, j’emporterais celui-ci, qui rassemble trois recueils significatifs de son œuvre. Ce qui les rend particulièrement accessibles et efficaces poétiquement, est qu’il s’agit manifestement d’une écriture qui n’a pas oublié qu’elle peut avoir à passer par l’oralité. Elle en a la simplicité des images, l’harmonie sonore de la formule, la qualité dans « l’attaque » qui fait que chaque poème accroche d’emblée. Bref, Jean-Pierre Siméon n’a pas renoncé aux moyens classiques mais discrets des prestiges de la rhétorique, sans que les poèmes en souffrent. Ils y gagnent au contraire une sorte de théâtralité de bon aloi, une économie dans la mise en scène d’une éventuelle récitation, ou déclamation, qui poursuit secrètement une longue tradition de la parole en poésie. Du coup, les poèmes de ce livre sont un plaisir à lire à haute voix, pour soi-même, solitaire en forêt par exemple.

L’autre qualité de ces poèmes qui bien sûr touchent souvent au thème de l’amour, mais pas seulement, c’est leur ton. Ce ton est ressenti comme celui d’une sincérité toute directe à l’égard et à l’intention des êtres humains et en particulier, de la « gardienne des baisers ». Le livre fourmille ainsi d’expressions qui enchantent et sont des trouvailles, disons, laconiques, qui étincellent au détour des vers. Mais ces expressions, si brillantes qu’elles soient, ne voilent pas de leur éclat l’intime profondeur du propos, et c’est pour cela que la poésie de Jean-Pierre Siméon est au plus haut point émouvante. Elle est une poésie sous-tendue par une vie constamment reliée à notre insu – car il n’évoque point la chose de façon ostentatoire, comme certains dont c’est le fonds de commerce ! – à ce que j’appelle volontiers l’humaine tribu, la communauté des bipèdes, voire des vivants en général, que – à la faveur de l’amour de « l’aimée » – nous voudrions consanguine, fraternelle (« se reconnaître défait/ dans chaque homme qui tombe… »). Et d’autant plus que la vie de cette humanité dont chacun est un atome, se découpe sur fond de mortel mystère.

Pour toutes ces raisons, et d’autres que je laisse au lecteur le soin de découvrir, je recommande vivement ce beau petit volume et le trésor de tendre sagesse qu’il recèle. En des temps aussi durs que les nôtres, une parole ajustée au monde et qui, ni ne le fuit dans un enchantement béat, ni ne se laisse dévorer par lui en marinant dans ses affres quotidiennes, mais se tient à distance de « for-intérieur » et d’équilibre, mérite que nous entrions volontiers en résonance, en sympathie, avec elle, comme on le dit des « cordes sympathiques » des violes d’Amour !

©Xavier Bordes   (Paris – 15/12/2017)