Patrice Maltaverne, Débile aux trois-quarts, Gros Textes éd., 2017, 72 pages, 10 euros

Une chronique de Georges Cathalo

Maltaverne

Patrice Maltaverne, Débile aux trois-quarts, Gros Textes éd., 2017, 72 pages, 10 euros


Que le lecteur ne se fie surtout pas à ce titre repoussoir ; en effet, ce livre n’a pas été écrit par un débile ni aux trois-quarts, ni au dixième ni au centième…C’est même le contraire qui est à l’œuvre ici avec une profusion de poèmes directement branchés sur un quotidien accaparant, riche en rencontres et fertile en rebondissements.  

On pourra toujours y relever une forte influence de Carver ou de Brautigan mais aussi de Biga ou de Venaille. Cette poésie n’hésite pas à se livrer à visage découvert en terrain hostile avec la première personne du singulier présente dans tous les poèmes. Très difficile voire impossible d’isoler des extraits de ces poèmes car chacun d’eux forme un bloc monolithique dont on ne peut extraire le moindre éclat. C’est peut-être à cela que l’on peut reconnaître une exigence d’écriture même si tout paraît si simple et si évident lorsqu’on lit ces textes à voix haute.

Et puis Maltaverne n’est pas un gars difficile ; ses rêves ne sont pas démesurés. Tout au plus rêve-t-il qu’on lui paie « une brouette rutilante / Avec son pneu gomme sentant le neuf ». Il n’en faut pas plus pour faire son bonheur car « il va falloir faire simple / Si l’on veut rentrer dans le rang / Avoir l’air bête / Si l’on prend le mauvais train ». Avec ce nouveau livre, rassurons l’auteur : il a pris le bon train !

Patrice Maltaverne : Débile aux trois-quarts (Gros Textes éd., 2017), 72 pages, 10 euros – Fontfourane – 05380 Châteauroux-les-Alpes ou gros.textes@laposte.net


©Georges Cathalo

Christophe Jubien : La Tristesse du Monde (Henry éd., 2016), 68 pages, 8 euros

Une chronique de Georges Cathalo

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Christophe Jubien : La Tristesse du Monde (Henry éd., 2016), 68 pages, 8 euros – Z.A. de Campigneulles  62170 Montreuil-su-Mer ou contact@editionshenry.com


Chacun des courts poèmes qui composent ce recueil constitue à lui seul un micro-univers dans lequel le lecteur aura plaisir à se retrouver comme l’on se souvient de situations communes qui jalonnent une mémoire incertaine.

Christophe Jubien maîtrise cette poésie dite « du quotidien » si décriée par ceux qui ne jurent que par les froides abstractions ou les délires abscons. Rien de cela ici mais l’assurance de pénétrer dans un univers familier où se chevauchent des souvenirs scolaires et médicaux.

« Ne dirait-on pas que la vie terrestre / a coupé le moteur » : c’est bien là que tout se joue, dans cette apparente abolition du temps ou plutôt de vivre ce moment magique où se croisent différentes époques pour accéder à un futur proche où « nous partagerons en frères / la tristesse du monde ».

Jubien maîtrise parfaitement son propos et ses évocations témoignent d’un riche vécu où l’observation joue un rôle majeur. Ainsi grâce au jardinage dont la pratique « adoucit les mœurs / et réconcilie / l’homme et la nature », nous sommes tous embarqués dans un même vaisseau « en ce début de XXI° siècle / où tout reste à faire ».

C’est dans ces moments difficiles que la poésie joue pleinement son rôle salvateur quand « le poème va de soi » et puisqu’ « un jour,/ je le crois/ la beauté reviendra » comme l’on redevient enfant et que l’on retrouve l’innocence qui permet de « recouvrer tout l’univers /dans l’examen ébloui /d’une goutte de rosée ».

Christophe Jubien : La Tristesse du Monde (Henry éd., 2016), 68 pages, 8 euros – Z.A. de Campigneulles  62170 Montreuil-su-Mer ou contact@editionshenry.com


©Georges Cathalo

Jean-Claude Pirotte – Ajoie précédé de Passage des ombres et de Cette âme perdue (Préf. De Sylvie Doizelet – Ed. NRF  Poésie/Gallimard).

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Jean-Claude Pirotte – Ajoie précédé de Passage des ombres et de Cette âme perdue (Préf. De Sylvie Doizelet – Ed. NRF  Poésie/Gallimard).

Malgré une sorte de nomadisme invétéré (« Je me transporte partout » sera le titre d’un prochain recueil posthume), forcé aussi bien que libre, malgré certains coups du sort tragiques (le suicide de sa fille aînée), Jean-Claude Pirotte, récemment disparu, nous laisse une somme impressionnante d’écrits, au premier rang desquels des poèmes, à laquelle il faut aussi ajouter de la peinture, des activités d’édition, d’épistolier, bref, les reflets d’un dynamisme et d’une énergie hors du commun : poèmes de toutes les sortes, sur tous les thèmes imaginables, rimés ou non, moins fantaisistes et riches d’invention verbale que ceux de son contemporain Jean-Pierre Verheggen, moins sérieux, mélancoliques et réalistes que ceux de son autre contemporain William Cliff, les poèmes de Jean-Claude Pirotte se tiennent en quelque sorte à équidistance entre ces deux représentants de la poésie wallonne. Ils sont capables de toutes les nuances, gaieté mêlée de mélancolie, humour secret ou ironique, attendrissements simples et qui ne se prennent pas à leur propre piège de nostalgie. On a l’impression que Pirotte a toute sa vie écrit en se tenant sur le fil de son existence (et sur la frontière intellectuelle entre la littérature française et la néerlandaise) comme un équilibriste de l’inattendu : un bout de sa perche touchant à de sombres nuages, l’autre bout à des cieux brillants, et lui au-milieu, avançant tantôt avec et tantôt contre un vent familier. Comme tout poète qui évolue dans la sphère d’un optimisme amer, ou d’une amertume humoristique, – sphère qui est typique de la culture d’une aire géographique que Breughel, Frans Hals, Ensor, Delmotte, Magritte, Delvaux (etc, etc…), ont illustrée en un temps qui ne se souciait guère de frontière linguistique -, Jean-Claude Pirotte écrit d’une plume à la fois simple et rouée, observatrice et lucide jusqu’au détail crucial, voire cruel, tout en étant pleine de coeur et de bienveillance, techniquement rompue à toutes les virtuosités, nourrie de l’histoire de la langue française et de ses racines gréco-latines en particulier.

Cette vision « latine », précise, dans son esprit fusionne avec l’arrière-plan plus germano-nordique : ce dont témoigne par exemple le côté « intérieur flamand avec objets nets », tel l’arrière-plan d’une peinture de Van Eyck ou de Vermeer, de ces régions du Nord dont Baudelaire disait : « là tout n’est qu’ordre et beauté… », qui apparaît dans un poème comme celui-ci (précisément tiré d’une section de Passage des ombres intitulée Natures mortes, p. 69) :

                                              la tabatière d’écaille

on l’a posée sur le livre

à la reliure ancienne

mais du titre en lettres d’or

un mot se devine à peine

ce serait le mot enfance

il y a des fleurs séchées

dans une chope d’étain

à gauche l’appui de fenêtre

reçoit un trait de lumière

qui se réfracte à travers

les lunettes oubliées

peut-être par Jean Follain

Poème typique de Pirotte, de son rapport à la peinture (« Ut pictura poiesis »), l’oeil du peintre sous-jacent au regard du poète, tel l’oeil de Félix Valotton par rapport aux « papiers » de Charles-Albert Cingria, nomade plus ou moins forcé, comme lui. Le paysage a donc évidemment une importance capitale, dans une tradition qui remonterait, mettons, à Denis van Asloot, Bloemen ou De Cock :

les beaux pays les arpents clairs

la brume lumineuse l’air

suspendu parmi les saules

les mouettes aux longues ailes

 

et le miroir des canaux

la compagnie des corneilles

autour du clocher solitaire

   et les bouquets artificiels

 

au pied des tombes oubliées

L’on sent bien que la beauté claire de ces paysages recèle en profondeur la nostalgie de « l’oublié » contre laquelle, par une forme de « persistance de la mémoire », lutte précisément un poème comme celui-là, (que j’invite le lecteur à lire en entier page 286 du volume Poésie/Gallimard.) Ce qui réjouit dans ce volume qui réunit trois parmi les derniers recueils de Jean-Claude Pirotte, c’est qu’on y lit un poète qui (à l’instar du romancier certes) s’est « carré » dans sa vie paradoxalement peu stable, et qui habite son monde avec une ardeur que n’entament pas la lucidité manifestée par des traits d’humour et une appréciation des choses distante et ironique (souvent par allusions cachées ou citations d’autres auteurs), encore que cette ironie soit souvent latente, imperceptible, et ajoute à la force émotive de son poème. Dans le poème que je viens de citer ainsi que dans le titre de la section, cet imperceptible est à l’oeuvre : de fait, rien de plus vivant que l’oeil qui nous découvre cette « nature (soi-disant) morte » en dévoilant au passage, dans une chute qui ouvre sur le rêve, avec l’habituel brin de secrète nostalgie correspondant, la présence du poète ami à travers des lunettes oubliées, qui au demeurant ne sont pas obligatoirement les siennes. Là est la souriante, mais aussi profonde – sans drame – intensité poétique de l’écriture de Pirotte, celle qui charme par son ton inimitable et ses trouvailles subites, son goût « charnel » pour les lieux, les objets, les gens. Lire Jean-Claude Pirotte, c’est s’initier à sa façon intense d’habiter poétiquement la Terre ; de se creuser, tout errant que l’on y soit et promis à la quitter, des sensations, des images, des gestes, des paroles, bref, une façon d’être « profondément enracinée [même si c’est] partout », en laquelle sont étroitement amalgamées une âme d’adulte pensif avec une âme d’enfant qui a résisté à tout jusqu’à la fin. Pirotte, c’est la vie poétique par l’exemple, qui lui survit à travers une œuvre dont on se demande comment il a pu, à travers sa vie chahutée et ses multiples activités, la réaliser tant elle est considérable…

(Mars 2018)  

©Xavier Bordes

Girondine, de Rome Deguergue Photos de Patrice Yan Le Flohic Éd. Traversées, 2018, Virton (Belgique)

Chronique de Claude Luezior

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Girondine, de Rome Deguergue

Photos de Patrice Yan Le Flohic

Éd. Traversées, 2018, Virton (Belgique)

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Vous avez dit narratoème ? À la lisière du vertical et de l’horizontal, sur cette tangente où le dire hésite entre les vertiges du rythme et l’onctuosité de la phrase ? Où les mots s’amalgament en joyeuse alchimie ou étranges épousailles, où brillent les sables aurifères du langage. Vous voici dans le monde de Rome Deguergue, dans les rêves friands de la femme arlequine (1). Que l’on connaissait pour ses Ex-Odes (2) et ses pas furtifs dans la couleur du temps (3).

Bref, je vous explique : pour entrer dans les songes polyglottes et polyrythmiques d’une proménadologie réflexive (mais oui, pourquoi le poète n’aurait-il  toutes les audaces ?), prenez la main de Dali, malaxez abscisses et ordonnées, abécédaires et dictionnaires, latitudes et longitudes, sourire désétoilé et engeigneurs de guerre : du coup, vous serez en géopoésie. Non, vous n’y êtes pas encore ? Mais voyons donc !  Accrochez-vous à une yole, un chrisocale ou à un vanneau a-chimérique. Et si votre Petit Robert est au bord de la crise nerveuse, donnez-lui un plein-bol de vapeurs fugitives (4). Mieux que les gouttes d’urgence ou les griffes du diable !

En prime je vous donne un coup de pouce, car la chose est d’importance. Deguergue nous explique en fin de volume et en une langue parfaitement cartésienne (tel C.-F. Ramuz, dont la prose si étrange contrastait avec les lettres à son éditeur) que la vie est un mascaret où se mêlent en flux et reflux magiques les eaux des marées et celles de sa Gironde bien-aimée. Un peu comme les accents de la prose se marient aux scansions d’un poème.

Elle admet bien (mais du bout des lèvres, me semble-t-il) que l’architecture, cela s’apprend et, citant Patrice Bollon, que ce n’est pas uniquement l’amour qui sauvera la planète (hélas !). L’on sent néanmoins à tout moment, à chaque fibre, sur toute page feuilletée, que son décodage d’une vérité universelle déborde largement du chaudron tel qu’on nous l’a enseigné. En d’autres termes (vous voyez comme je suis gentil de vous expliquer…) que la science est trop sérieuse pour la laisser aux scientifiques. Sa captation de la vraie vie bouillonne en une géomobilité active (eh oui, là, je sens que vos neurones ou peut-être même que vos mollets s’agitent) ; son verbe multiculturel, bienveillant, amoureux, insatiable se dilate au-delà de la phrase conventionnelle, comme si le besoin de s’exprimer avait l’urgence de coloniser d’autre territoires de l’encéphale.

Sa Garonne aux mélodies errantes (5), tout comme sa Gironde, sont-ils supports terriens ou maritimes (à venir, avenir) dans le sens d’une mare nostrum mais aussi d’une mère nourricière, mêlant poème et narration, limon et plancton, rêve et réalité, ancrage et voyage, paysage en suspension et mots migrateurs ?

Lire pour fertiliser mon insouciance. S’encoubler joyeusement sur les « ah » et les « & » très deguerguesques, prescrits le temps d’un rêve, d’une pause où l’on évide ses hémisphères : Un poète vivant à mettre sous la dent, ça n’arrive pas tous les jours. J’apprécie !

Un mot encore, ou plusieurs, pour les précieuses photos (dites pictotofographies !) de Patrice Yan Le Flohic, artiste que nous avons déjà découvert lors d’un précédent ouvrage (6). Son objectif donne corps à ce recueil élégamment publié par Traversées : vision presque sépia au-delà d’un noir et blanc conventionnel, angles singuliers, paix intérieure, détails de l’âme, univers à la fois mécanique et biologique (j’allais dire bio-graphique), sensibilité rejoignant un pixel parfait, paysages pluriels et vision questionnante, à l’infini.

©Claude Luezior

Commander le livre: ici


(1)Couleurs et rêves de la femme arlequine, Rome Deguergue, Ed. Alain Baudry, 2011

(2)Ex-Odes du Jardin (Variations & autres collages d’intemporalité), Rome Deguergue, Ed. Alain Baudry, 2008

(3)…de part la Reine… marcher dans la couleur du temps, Rome Deguergue, Ed. Schena – A. Baudry, 2009

(4)Vapeurs fugitives Carmina, Rome Deguergue, Ed. Schema, 2004

(5)Accents de Garonne Visages de plein vent Mémoire en blocs, Rome Deguergue, Ed. Schena, 2004

(6)Nabel, Rome Deguergue, Ed. L’Harmattan, 2005

Luc BOUVIER – Voix russe – AMEditions, 2018 – 156 p.

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Luc BOUVIER – Voix russe – AMEditions, 2018 – 156 p.


Une nation, c’est d’abord un territoire, et qu’est-ce que le territoire russe, sinon « une immensité sans abri » et « l’inhumaine étendue de sa steppe » ? (p.7) ; c’est aussi la température d’une sorte de matrice commune, et ici, un « froid hostile » auquel est abandonné le consentement de celui qui vient y naître, et dont toujours témoigneront « les profondeurs paniques de sa culture »  ? Une nation est aussi, et surtout, dit l’auteur, de manière surprenante et décisive, une voix, une expression singulière qui avance adossée au fond inarticulé des choses, comme celle de l’homme russe qui « a dû retrouver en lui le grand silence d’où montent les images » (p. 8) – comme celui d’où a émergé l’icône de la Trinité d’Andréi Roublev (qui orne la couverture de l’ouvrage).   

Luc Bouvier veut en effet montrer, sur l’exemple de la civilisation russe, qu’une nation est d’abord une voix (le « concert des nations » sera donc réalité moins instrumentale que vocale !). Cette idée – qu’une nation a d’abord le style lyrique d’un sujet collectif, ou qu’elle est la constante métamorphose historique d’une voix primordiale  – est neuve et belle. Parce qu’elle éclaire autant sur la nation que sur la voix, en proposant comme leur source commune une vocation inspirée. Ainsi l’auteur illustre-t-il la position centrale, la situation centrale de compositeur de la vie, qu’occupe, selon lui, Chostakovitch :

« Composer, c’est saisir les métamorphoses de la voix. Cela suppose, d’abord, d’avoir unifié en soi-même la voix personnelle et la voix nationale. Chostakovitch est en relation permanente avec lui-même, mais il est aussi la voix de la Russie au vingtième siècle, et la voix de l’orthodoxie athée. (…) Le compositeur pense parce qu’il donne une interprétation musicale d’une situation pulsionnelle de la vie sur Terre » (p. 137-8)

L’appartenance nationale consiste en une communauté de cœur d’un peuple. Un cœur n’est pas nécessairement noble ni intelligent (le cœur français, par exemple, a la vulgarité de sa vanité et de sa peur du ridicule ; le cœur espagnol a la sottise de son honneur véhément etc.),  mais il est toujours au moins fidèle (il bat au mieux de lui-même pour l’organisme) et profond (il s’enracine dans le fond même de chair qu’il irrigue). Même l’agitateur opportuniste qu’est le cœur italien,  le malicieux et ingénu égoïsme de l’anglais, la rigueur illuminée et ambivalente de l’allemand ont, par principe, cette fidélité (cette loyauté à l’égard du meilleur de ce qui nous anime) et cette profondeur (cette solidarité avec le fondement mystérieux de l’être) de tout cœur, dont témoigne exemplairement, selon l’auteur, l’âme russe.

« Un art développe la vie d’une âme personnelle ou collective. Une âme s’éprouve, une âme est une voix qui se cherche une expression. Le régime communiste n’a pas apaisé le cri de la Russie (pas plus que la consommation ne l’apaisera), et n’a pas pu, non plus, le faire taire » (p. 27)

L’auteur, Luc Bouvier, fait preuve de l’inspiration même dont il disserte : il y a, dans son style, comme une délicate tension sans cesse intégrée, assimilée, comme exactement la sorte d’aliénation féconde et distinguée qu’est (disait Mikel Dufrenne) l’inspiration ! Ainsi, c’est la nature problématique et première de la voix générale qui hante et structure sa propre voix, comme on en juge ici :

« Quelle est cette voix pré-sonore ou insonore ? (…) Elle est ce qui s’entend lorsque quelqu’un se met à l’écoute de sa vie profonde, de sa tournure pulsionnelle. (…) Elle est donnée comme un sceau porté sur l’âme. Elle évolue avec l’âge. (…) Cette voix interne ne doit pas être confondue avec le moyen qu’elle empruntera pour s’exprimer, ni avec la matière dans laquelle elle s’imprimera, ni avec le code auquel elle aura recours, et encore moins avec les sujets et le contenu qu’elle mettra en avant. La difficulté à entendre la voix intérieure tient justement à ces multiples confusions : il faut parvenir à la dégager de tout cela, à la saisir comme nue »  (p. 135-6)

Il y a aussi, dans son rythme de recherche, obstiné mais toujours vif et renouvelé, quelque chose, en effet, de russe :

« Pour un Allemand comme Hegel, la vie est une logique secrète qu’il faut retrouver, un ordre enfoui qui commande de l’intérieur tous les développements. Pour un Grec, la vie est poussée, croissance, débordement bien plus que développement. Mais pour un Russe, s’il faut en croire Jankélévitch, la vie est spontanéité, surgissement imprévisible, surprise. Ce n’est pas que cette vie soit plus vivante, mais elle est certainement plus russe. C’est la vie à la russe »  (p. 45)

Il y a, enfin, une crudité dans le déchirement exprimé par cet auteur, parfaitement conforme aussi à la teneur russe de son sujet : foncier comme une ivresse (personne ne peut tituber à distance de lui-même !), et sincère comme une nausée (ce n’est qu’une fois squelette qu’on perdra le vertige de se vider de soi-même !) :

« Vomir d’angoisse comme on vomit du mal de mer, c’est recevoir au plus intime l’effroi de devenir cadavre. Vomir est-il un événement vocal ? Est-ce là quelque chose de la voix ? »  (p. 116)

Ce petit livre, vif et instruit (les musicologues apprécieront la sagacité des remarques sur Moussorgski, Chostakovitch, Denisov, Martynov, Schnittke ou Silvestrov ; les philosophes celles sur Soloviev, Chestov ou Berdiaev ; les poètes sur Tsvetaieva, Mandelstam ou Akhmatova …) montre admirablement, dans l’exemple russe, comment (p. 141) les voix poétique et musicale cryptent et sauvegardent  ce qu’il serait devenu impossible d’accueillir dans la parole même.    C’est que, suggère Luc Bouvier, seules les nations savent « tenir le vide » de l’Histoire. En se montrant dignes de ce qui, les ayant constituées, nous oriente en et par elles.    

©Marc Wetzel