Marelle, Julio Cortázar, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laure Bataillon (partie roman) et Françoise Rosset (partie essai), L’Imaginaire Gallimard, 652 pages.

Chronique de Lieven Callant

A29134.jpg

Marelle, Julio Cortázar, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laure Bataillon (partie roman) et Françoise Rosset (partie essai), L’Imaginaire Gallimard, 652 pages.

Pour mieux appréhender certains écrits du XXI ème siècle, la poésie telle qu’elle s’écrit parfois aujourd’hui, j’ai souvent besoin de revenir en arrière de quelques pas. Non pas que je suis de ceux qui tracent des lignes du temps et transcrivent sur celles-ci les limites bien précises de la modernité. J’avoue qu’il m’arrive au contraire de projeter vers cet ensemble contemporain d’auteurs et d’artistes, nombre d’entre eux disparus depuis plusieurs siècles. Si la traduction que je lis date de 2017, la première traduction date de 1966 et le livre sous le titre original de « Rayelua » est sorti en 1963. Il y a donc 55 ans sortait pour la toute première fois le livre de l’auteur Argentin Julio Cortázar. Ce que ce livre a de particulier pour moi, je vais tenter de le définir dans les paragraphes suivants.

Dès le titre et sur la couverture est fait allusion à ce jeu qui consiste à jeter un caillou sur une grille dessinée à la craie sur le sol. Les cases représentent des paliers entre la terre et le ciel. Un jeu qui mêle agilité et hasard. Ce jeu très simple où l’équilibre du joueur et son habileté à pousser le caillou avec la pointe du pied importent, sert de modèle à Cortázar pour construire son roman. Il est sans doute la métaphore de tous les autres jeux à damier qui s’appuient sur une grille représentant symboliquement le monde et le cours de la vie. La symbolique du jeu revient plusieurs fois dans le livre. Le livre comporte trois grandes parties ou comme l’annonce l’auteur « ce livre est plusieurs livres » en particulier deux, celui qu’on lira dans l’ordre habituel ou celui que l’on choisira de lire en suivant la grille fournie :

  1. De l’autre côté, « Rien ne vous tue un homme comme d’être obligé de représenter un pays » Jacques Vaché Lettre à André Breton
  2. De ce côté-ci « Il faut voyager en aimant sa maison » Apollinaire , Les mamelles de Tirésias
  3. De tous les côtés ( Chapitres dont on peut se passer.)

Julio Cortázar propose à ses lecteurs un mode d’emploi dans lequel il explique que le lecteur à le choix de lire le livre « comme se lisent les livres d’habitude et il finit au chapitre 56 » ou de commencer la lecture par le chapitre 73 en suivant la grille suivante:

73-1-2-116-3-84-4-71-5-81-74-6-7-8-93-68-9-104-10-65-11-136-12-106-13-115- 14-114-117-15-120-16-137-17-97-18-153-19-90-20-126-21-79-22-62-23-124-128-24-134-25-141-60-26-109-27-28-130-151-152-143-100-76-101-144-92-103-108-
64-155-123-145-122-112-154-85-150-95-146-29-107-113-30-57-70-147-31-32-
132-61-33-67-83-142-34-87-105-96-94-91-82-99-35-121-36-37-98-38-39-86-78-
40-59-41-148-42-75-43-125-44-102-45-80-46-47-110-48-111-49-118-50-119-51-
69-52-89-53-66-149-54-129-139-133-140-138-127-56-135-63-88-72-77-131-58-
131.

Un premier coup d’oeil à la grille me permet de repérer une ligne de lecture allant du chapitre 1 au chapitre 58 les autres chapitres s’intercalant. La grille ne référence pas le chapitre 55. Avant d’entreprendre le déchiffrage du livre, je n’ai pu m’empêcher de chercher des concordances entre les nombres, d’établir des rapports d’ordres et de grandeurs. J’ai songé à la suite de Fibonacci et à son lien avec le nombre d’or et au fait que dans les oeuvres de la nature comme dans les oeuvres classiques des humains on retrouve régulièrement ce rapport magique entre des nombres. L’écriture d’un livre repose essentiellement sur ce que je nommerai une harmonie des nombres, sur des rapports de grandeurs et d’équivalences.

Au delà du livre, de ses mots alignés les uns à la suite des autres pour former des phrases qui elles-mêmes seront contenues par des paragraphes, des pages, des chapitres pour former, une histoire, un récit jalonnés de personnages, d’autres récits, d’autres histoires et d’autres personnages qui ne se limitent plus simplement à représenter l’humain s’intercalent, se mélangent, se manifestent pour nous dire que finalement c’est peut-être ce que tait l’auteur qui importe, ce qu’il cache derrière quelques artifices littéraires. Derrière ses jeux de langages.  

Ce qu’introduit dès le début de son livre, Julio Cortázar, c’est un nouveau rapport à la lecture. Il propose à son lecteur de nier la plus grande partie de son travail. Quel lecteur n’a d’ailleurs pas eu envie d’ignorer des descriptions trop touffues ou au contraire des passages trop peu denses d’un quelconque roman traditionnel?

On le sait l’écriture est un jeu fait de retours et de non retours, qui manipule le temps, les souvenirs. La lecture devient au même titre un acte de création. L’auteur a voulu construire son roman comme un jeu où le lecteur par son choix, les choix qu’il fait aurait une influence sur le livre qu’il est en train de lire. J’ai lu qu’on pouvait penser que Julio Cortázar avait été avec Henri Michaux, l’initiateur d’un mouvement qui a connu un certain engouement du public jusque dans les années 80 et surtout dans le monde anglo-saxon des livres-jeux.

Le temps de lecture, le temps de l’écriture ne relèvent pas d’un temps linéaire où les évènements s’enchainent logiquement de la cause aux effets mais au contraire est fait d’une multitudes d’éclats, de retours ou de projections spatio-temporelles. Le récit est constitué d’une imbrication de multiples récits impliquant des durées et des temps divers.

Chaque chapitre peut à la limite être considéré comme un récit en lui-même, un éclat autonome sans rapport avec les autres. N’oublions pas que Cortazar ainsi que de nombreux écrivains sud-américains sont passés maîtres dans l’art de la nouvelle, du récit bref souvent fantastique. Jorge Luis Borges a eu une influence importante sur l’oeuvre de Cortazar.

contributor_593_195x320

Julio Cortázar

Pour raisons politiques, Julio Cortazar né à Bruxelles mais ayant vécu son enfance et son adolescence à Buenos Aires, s’installe à Paris. Paris, ville refuge pour de nombreux artistes exilés, Paris sert de décor aurais-je envie de dire à ce livre mais la ville est presque un personnage à part entière.

Paris est un symbole à la fois de déroute, de solitude et de crise identitaire mais aussi le celui d’une effervescence culturelle, sorte d’Eden. Mais à Paris comme à Buenos Aires, ou comme dans n’importe quelle grande ville, les chambres sont toujours trop petites, il y fait soit trop froid, trop humide ou trop chaud. L’exil, l’appartenance à une sphère, un Club d’amis artistes ou écrivains, a pour le personnage central du livre Horatio Oliveira le même goût. Pour habiter sa propre vie, il faut faire usage de jeux c-à-d éprouver le réel entre autres choses en jouant avec sa propre langue, son propre langage. D’une certaine manière, vivre consiste à osciller entre réalité et irréalité, entre l’écriture et la lecture sans pouvoir toutefois distinguer les frontières du rêve, du récit, avec ce qu’on nomme réalité.

La marelle, on en joue en suivant étapes par étapes les personnages sans se soucier d’une quelconque chronologie. Le petit caillou qu’on pousse pourrait être Horatio Oliveira qui pourrait être Julio Cortazar lui-même à moins qu’on le retrouve dernières les notes de Morelli sur le roman, sur l’écriture ou plutôt son désir de désécrire et de faire du lecteur un acteur à part entière dans l’élaboration du livre.

Autour de Horatio Oliveira (émigré Argentin) vivant à Paris gravitent d’autres personnages aux trajectoires tout aussi chaotiques La Sibylle, Lucia dont il est amoureux et son fils Rocamadour; les divers membres du Club, artistes et philosophes se réunissant autour d’un pick-up jouant du Jazz pour fumer, boire, discuter. L’ami fidèle Traveler et sa femme Talita qui l’accueillent lors de son retour à Buenos Aires après son expulsion de France et l’aident à retrouver un travail dans le cirque où eux-mêmes travaillent et puis plus tard dans un asile psychiatrique. Ce qui fait la force des divers récits où les destins des personnages différents se croisent n’est pas dans ce qu’ils racontent et énoncent clairement mais dans les significations symboliques proches de celles qu’on découvrent dans les rêves. Ce qui n’est pas dit et qu’on suggère, qu’on comprend par la grandeur de l’ombre et non par la part que l’on découvre en pleine lumière. Les passages où il est question de la mort du bébé de La Sibylle, Rocamadour en est un bon exemple. L’horreur du fait, son impact sur les individus faisant l’effet d’une tornade, la case « enfer » de grille de marelle apparait avec une force décuplée grâce aux non-dits, à ce qu’on apprend entre les lignes. La mort se glisse entre les lignes de la vie en modifie les trajectoires sans qu’on ne puisse plus finalement distinguer avec rigueur ce qui appartient ou n’appartient pas à l’autre monde. C’est un peu comme si par moments nous restions à cloche-pied, en équilibre sur une seule jambe.

À plusieurs reprises, dans le livre, le lecteur est confronté à « l’entre-ligne » par des expériences de lecture insolites comme l’imbrication de deux récits différents dans un même chapitre où l’on saute d’une ligne sur deux à l’un des deux récits. Mais il y a aussi l’introduction dans quelques dialogues de numéro afin de repérer les divers interlocuteurs.

Le livre réserve bien des surprises à ses lecteurs: citations de presse, poèmes, allusions multiples à d’autres oeuvres littéraires, références à des peintures et leurs peintres, la musique aussi occupe un pan important. Je dirais qu’il existe entre ces univers différents des rapports d’équivalences. D’une certaine manière en inventant des grilles, des structures et donc en écrivant un livre, on cherche à combler les cases vides comme si ce qui ne pouvait se maitriser, se définir cesserait enfin de nous échapper.

Par ses multiples entrées, Marelle ne se laisse pas apprivoiser et ne se résume pas à ses personnages, leurs histoires. Plus qu’une réflexion sur la vie, sur ce qui nous motive à avancer, à poursuivre, Marelle nous invite à repenser notre rapport au monde en commençant par modifier tout simplement notre manière de lire.

Ce livre par les pistes d’exploration littéraire qu’il propose au delà de la notion de genre, de style, par ce qu’il essaye sans se demander s’il est possible de réussir devrait servir d’exemple à tous ceux qui manquent d’interroger les apparences et se cantonnent à ce qu’ils ont déjà exploré et enfermé dans une représentation sommaire qui singe la lucidité. Ne serait-il pas temps de recommencer à jouer avec cette grâce de l’enfance que j’appellerai la curiosité?

 

©Lieven Callant

 

WILLIAM CLIFF – Matières fermées – Poème (ED. La Table Ronde, 250 pp.)

Chronique de Xavier BordesI23589.jpg

WILLIAM CLIFF – Matières fermées – Poème (ED. La Table Ronde, 250 pp.)


J’ai oublié quel essayiste disait que, périodiquement, la poésie intégrait et poétisait de nouveaux pans de prose et s’en saisissait comme prétexte au rêve et à l’émotion. C’est avec bonheur ce qu’à travers un roman vital très singulier, formé exclusivement de sonnets, nous offre le poète belge William Cliff, dans un épais recueil dont le ton ne ressemble à personne, à la fois local, humble sans être misérabiliste, plein de contrastes noués aux racines de sa vie la plus « réelle », pour ainsi dire survolée en rase-mottes. D’abord vaguement choqué, on est très vite captivé par ce livre dont l’étrange (et pourrait on dire, parfois sordide) « splendeur » ne paye pas de mine. Et j’aime qu’un poète soit ainsi capable de déterrer le réel de sa réalité, pour en construire un ouvrage en pointillé de sonnets, dont chaque page donne à penser par l’intensité de ce qu’elle présente d’humainement quotidien, néanmoins, par le regard poétique, complètement arraché à la banalité, sans pour autant en être dénaturé.

William Cliff ici, par son état d’esprit spécifiquement, et je dirai extrémistement, admirablement belge, donne à la langue française une sorte de monolithe, une pyramide dont chaque pierre porte une marque de son époque et de ce qu’une vie de poète aventureux, errant, souffrant, heureux parfois, créateur, furieux, romantique, lucide, croyant, etc… peut apporter aux autres quand elle se fait langage, et langage paradoxalement formalisé « à l’ancienne » tout en demeurant absolument contemporain.

Toutes les interrogations, les culpabilités, les tendresses, les jeunesses, les drames plus ou moins aigus, d’un poète hors de la Cité et, disons, des lois, – comme il se doit, au demeurant, selon Platon – se donnent en témoignage avec force et nous contaminent de leur expérience presque mystique dans son côté matériel et « terre-à-terre » comme seule la vraie poésie sait l’être… Je parlais de « paradoxe », et le moindre paradoxe n’est pas que ce livre, pareil à un collier de cristaux d’ambre où les instants marquants d’une existence sont enfermés avec décors et personnages souvent colorés en camaïeu, que l’on croirait encore vivants par l’illusion de notre rêve, par l’élan du coeur qu’on leur prête lorsqu’on le sent battre un moment pour eux ; que ce recueil, disais-je, titré « Matières fermées », se laisse déchiffrer « à livre (on ne peut plus) ouvert », comme si rien ne pouvait faire obstacle au regard, comme s’il était tramé de la limpidité d’une confession sans retenue, comme s’il était en bloc et en détails poli facette après facette dans un modeste cristal de roche que l’art même du poète amène à l’éclat d’un diamant. William Cliff est une grande voix de la littérature, de la poésie wallonne. À lui seul il affirme que la langue française qui nous est chère et commune recèle encore, pour les écrivains que ne laminent pas la mode du « culturel » prétendument « d’avant-garde » (et souvent gonflé aussi artificiellement qu’une baudruche), des possibilités créatrices d’une intense nouveauté. Oui, William Cliff à sa façon, mérite d’être classé parmi les poètes actuels du premier rang.

© Xavier Bordes

Anne, une mort choisie, de Jean Mahler, Éditions Ouvertures, Le Mont-sur-Lausanne, 2018

Une chronique de Claude Luezior

Anne_une_mort_choisie.png

Anne, une mort choisie, de Jean Mahler, Éditions Ouvertures, Le Mont-sur-Lausanne, 2018

__________________________________________________________________

 

Cet opuscule de 102 pages, issu d’une relation immense, émeut tout autant qu’il déstabilise. C’est que l’histoire est vécue, fondamentale, dans le sens où elle questionne nos fibres les plus vraies, nos choix d’êtres humains, notre relation face à la vie.

Anne, une superbe jeune femme d’une quarantaine d’années, est tragiquement atteinte d’un cancer dont les limites ont dépassé les possibilités thérapeutiques de la médecine. Même palliative, car elle est allergique à la morphine et ses dérivés. Plutôt que l’envahissement irrémédiable du crabe, la déchéance, elle opte pour une fin en pleine lumière. Non par un geste impulsif ou désespéré, mais en toute sérénité, en toute légalité sur ses rives helvétiques, s’entourant de l’amour de son cercle le plus intime, celui de ses propres parents.

La mort est ainsi choisie en dignité, de manière grave mais sans fanfaronnade ni éclaboussure, sans dogme ni militantisme pour une cause qui la dépasserait. Humble devant les secrets mais également les beautés de la vie, elle rejoindra les étoiles par son geste ultime, mais aussi par celui qui la dispersera, poignée de cendres dans le cosmos. Larmes de sa mère à son chevet, telle une pietà, dignité et compassion de son père.

Oui, l’histoire est prenante. Au-delà de son identité propre, elle interroge chacun d’entre-nous. Elle met en phase nos propres sensibilités sur ces cheminements que nous suivons, les uns et les autres, bon an, mal an, jusqu’aux carrefours où nous sommes parfois confrontés à des dilemmes cruciaux.

Oui, ce livre est tragique, profond. Est-il catharsis de la souffrance ? Les éditions Ouvertures nous offrent une piste :

seul un but réaliste et spirituel peut donner un sens à notre monde, ainsi qu’à notre existence, car toutes et tous, nous sommes assoiffés d’authenticité et de vérité. Risquons donc cette quête d’un amour véritable, le seul qui puisse nous faire grandir en devenant totalement nous-mêmes.

Car cette quête, sans prosélytisme aucun, marque le lecteur par son dépouillement, une sorte d’austérité huguenote, une simplicité, j’allais dire une candeur de bon aloi. Car finalement, malgré son dénouement dramatique, ce témoignage n’est pas morbide. Il n’est nullement scarifié par des doutes térébrants ou des déchirement emphatiques.  Ce livre de Jean Mahler, dont on connaît les recherches philosophiques et spirituelles, est trempé dans l’amour. Il est finalement et de manière paradoxale, plein de vie : avant l’instant ultime,

Anne se maquille une dernière fois. Un jour elle m’avait lu une phrase d’un moine bouddhiste qui disait que lorsqu’une femme se maquille, elle participe à l’embellissement du monde.

Lire ces lignes donne le frisson. Car elles nous interrogent par une sorte d’immédiateté.

La fleur s’est éteinte, l’âme, cette part de Dieu en nous, demeure. Comme sur la couverture du livre, restent le souvenir, la trame de l’existence et surtout un soleil. Immense, indélébile. Je voudrais conserver intact le sentiment de cette urgence liées à la précarité de la vie et à son mystère, nous confie le penseur. Quand je pense à Anne, j’ai l’image d’une personne vivante, nous confie le père.

Lire cette centaine de pages. Les relire toutes. Intensément.

 

©Claude Luezior

RENÉ CHAR – ALBERTO GIACOMETTI  Le Visage Nuptial, suivi de Retour Amont (NRF coll. Poésie/Gallimard. Préface de Marie-Claude Char).

Chronique de Xavier Bordes

G01782.jpg

RENÉ CHAR – ALBERTO GIACOMETTI  Le Visage Nuptial, suivi de Retour Amont (NRF coll. Poésie/Gallimard. Préface de Marie-Claude Char).


Singulier petit livre que publie Gallimard pour l’anniversaire des 30 ans (déjà) de la mort de René Char. Je ne vais pas m’étendre sur les figures ultra-célèbres du poète et du peintre-sculpteur. En revanche, le livre a ce côté inattendu des objets à la fois chargés de mythe, et d’originalité : il est composé de matériaux divers : une intéressante préface qui met les choses en perspective, ce qui est bienvenu pour bien mesurer ce dont il s’agit : d’une part la reproduction en fac-simile, (à échelle réduite évidemment) du « Visage Nuptial », manuscrit de la main de René Char, dans un papier tabac-clair, parsemé des dessins que Giacometti avait projetés pour cette plaquette, et qui sont tout à fait séduisants, assez mystérieux, certains presque en filigrane sur la page.

On aimera cette écriture simple et régulière, à la pente optimiste, des poèmes écrits directement par René Char. C’est toujours excitant, comme si l’on approchait l’intimité de son inspiration, d’avoir le témoignage graphologique d’un poète réputé. Ensuite, sur papier blanc, se présente le texte imprimé des poèmes de « Retour Amont », avec quatre gravures au léger trait blanc sur fond noir, seconde face de ce petit livre mémoriel hybride.

Et enfin, quelques documents « historiques » et des lettres (en manuscrits reproduits) entre les deux contributeurs du livre, où ils échangent leurs points de vue sur la réalisation du projet. Ce petit livre illustre, c’est le cas de le dire, le fameux « ut pictura poiesis » de l’Art Poétique du latin Horace.

Et il semble que Gallimard projette d’en faire l’amorce d’une collection particulière où le dialogue entre poésie et peinture pourra être mis en évidence à travers divers ouvrages de poètes où ce dialogue est intervenu par le passé… Une entreprise qui promet de ménager aux lecteurs tels que moi nombre d’heures d’intenses songeries !

©Xavier Bordes

Eric Dejaeger : « Streets »

Une chronique de Georges Cathalo

Dejaeger

Eric Dejaeger, Streets, Gros Textes éd., 2017, 112 pages, 10 euros –

Fontfourane – 05380 Chäteauroux-les-Alpes ou gros.textes@laposte.net

Alors que la moindre petite parcelle de notre planète est livrée aux décrypteurs,  gougueulsmapeurs et consorts, il est rafraîchissant de se laisser entraîner dans une errance urbaine au fil de rues imaginaires. C’est la mission que s’est fixée Dejaeger avec 99 rues ou streets, anglicisme oblige… L’exergue de Philippe Soupault (« J’invente des rues inconnues ») va permettre à l’auteur toutes les fantaisies que sa créativité ne va pas manquer de mettre en œuvre pour aboutir à un bel ensemble.

Ces rues, plus originales les unes que les autres, nous accompagnent au fil d’un itinéraire riche en découvertes de toutes sortes. Le nom de chacune de ces artères ouvre une perspective alimentée par l’imagination débordante et délirante du poète. Tout cela est bien vu, bien ressenti, dans un parcours salutaire.

Certaines portent des noms capables d’aller plus loin dans le rêve et l’utopie : Rue des Etoiles Filantes,  Rue du Temps Perdu,… D’autres témoignent d’une belle singularité : Rue de la Petite Bougeotte, Rue des Idées Perdues,… Pour d’autres, Eric Dejaeger se laisse aller à une saine trivialité : Rue des Crachats, Rue de l’Anus, … Et puis il y en a tant d’autres, surprenantes et inattendues, qu’on laissera le lecteur aller à leur découverte.

Tout cela ne pouvait que déboucher sur une rue introuvable, celle qui va focaliser les recherches des fins limiers, toujours en marche pour « arpenter la ville / à la recherche / de la légendaire / et mythique / Rue Sans Nom ».

©Georges Cathalo