Les prénoms épicènes,  Amélie Nothomb, Albin Michel, Rentrée littéraire    23 Août 2018  (155 pages – 17,50€)

Rentrée littéraire___________________

Une chronique de Nadine Doyen

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Les prénoms épicènes,  Amélie Nothomb, Albin Michel, Rentrée littéraire    23 Août 2018  (155 pages – 17,50€)

Amélie Nothomb voudrait-elle payer sa dette aux auteurs qui l’ont nourrie ? Le titre du roman précédent Frappe-toi le coeur lui avait été inspiré par Alfred de Musset. Cette fois, avec Les prénoms épicènes,  elle fait un clin d’oeil à Ben Jonson, contemporain de Shakespeare, qui a écrit « Epicène ou la femme silencieuse ».

Arrêtons-nous sur le sens de l’adjectif « épicène »: il désigne des prénoms « qui ne spécifient pas de quel sexe nous sommes ». Soulignons le talent de « la reine de l’onomastique. », dixit Augustin Trapenard !

Le premier chapitre mettant en scène Reine congédiant l’homme qui l’aime depuis cinq ans, peut dérouter, car ce n’est qu’à la page 107 que l’on découvre l’identité de celui qui, blessé dans son orgueil, n’a toujours pas « décoléré ». Moment où tout va basculer, faire exploser un couple et modifier l’avenir d’une mère et de sa fille.

Nous suivons ensuite le couple formé par Dominique et Claude, depuis leur rencontre, leur mariage, la montée à Paris, le mari créant une filiale de la société Terrage. À la naissance tant attendue de leur fille, le père s’éloigne, ainsi il ne manifeste aucune joie à voir sa fille marcher. Son absence de plus en plus fréquente va renforcer les liens fusionnels entre mère et fille. Mais que cache cette indifférence, cette indisponibilité du géniteur ? Le sens de son prénom, Claude, signifiant «  boiteux » aurait-il une influence sur son comportement ?

La scolarité de leur fille Épicène donne l’occasion d’une mixité sociale, la mère réussissant à sympathiser avec Reine Cléry, partageant les mêmes soucis de parents d’adolescentes, lors des rencontres avec les enseignants. Le professeur de latin ne manque pas d’asséner ses quatre vérités, ce qui rapproche les deux femmes, prêtes à s’épauler.

Elles se fréquentent, sortent, s’invitent, mènent grand train. « Une amitié neuve qui ne cesse de s’intensifier ». Une nouvelle vie pour Dominique qu’elle se plaît à relater à son mari le soir. Mais n’est-elle pas, depuis le début, manipulée par son époux ? Pourquoi manifeste-t-il un besoin si impérieux de rencontrer M.Cléry ? Est-il vraiment motivé par des raisons professionnelles ? Comment s’immiscer dans cette famille sinon en étant invités à une de leurs réceptions ? Le plan fonctionne grâce à Dominique !

Le jour J, la soirée fixée au 26 janvier, tourne au cauchemar. Scène très théâtrale où Dominique surprend une conversation entre son mari et Reine.

Rebondissement du récit, tournant décisif dans la vie des Guillaume.

Les confidences de Claude à Reine, si édifiantes, si consternantes, provoquent un terrible séisme chez Dominique trahie. Tout s’écroule pour elle. C’est sur le champ qu’elle décide de partir avec sa fille.

La narratrice autopsie les sentiments de ses protagonistes avec subtilité et brosse des portraits très contrastés.

Que penser de Claude, ce père ambitieux, qui n’a jamais eu de temps pour sa fille ? Un citoyen, pour qui les apparences importent, au point de déménager pour la rive gauche de la Seine! Un homme qui incarne « l’égoïsme pur et dur » pour l’auteur et suscite notre indignation.

Que penser de Dominique, l’épouse, qui n’intercède pas quand le père brise l’amitié de sa fille avec Samia ? Une épouse que le mari comble d’objets luxueux lui laissant subodorer un retour de flamme jusqu’au moment où « stupeur et tremblements », elle découvre la vraie face de celui qu’elle aime. La narratrice montre comment l’amour que Dominique transcendait à ses débuts va se transformer en une force destructrice.

On retrouve dans les personnages cet esprit des « loyautés » de Delphine de Vigan, « des liens invisibles qui nous attachent aux autres ».

Reine n’est- elle pas loyale envers sa nouvelle amie quand elle traite le mari de celle-ci, de «  monstre », « de cinglé » ?

Quant au lien entre Reine et Claude, ne dévoilons rien.

L’auteure « met toujours au monde » des « enfançonnes » surdouées.

Ici Épicène réussit admirablement au collège, donne satisfaction à son professeur de latin, puis décroche le bac brillamment. Et pourtant, pour le père, elle est cet enfant « insupportable » à qui il consacra si peu de temps.

Mais l’intelligence condamne à une certaine forme de solitude. N’est-ce pas pour cette raison qu’elle adopte « le stratagème du coelacanthe » ? ( 1)

Épicène sidère par sa maturité, à 15 ans, elle prend les choses en main dès leur retour à Brest chez ses grands-parents et s’avère être quasi le pilier de sa maman. Elle déploie un tel « grit » (2), que sa mère se montre battante à retrouver du travail.

La vocation des héroïnes d’Amélie Nothomb est dictée par la littérature. Épicène, bachelière brillante se tourne vers un cursus d’angliciste, influencée par Ben Jonson, ce qui n’est pas sans rappeler la motivation de Diane qui a embrassé le métier de cardiologue, impressionnée par la phrase de Musset : «  Frappe-toi le coeur, c’est là qu’est le génie. »

Dans la foulée la « fabuleuse » étudiante éblouit par sa thèse, décroche l’agrégation « haut la main », et un poste d’enseignement à Brest.

La romancière aime explorer les relations parentales complexes et les couples. Ses livres traitent souvent de conflits, d’injustice et de vengeance.

Elle montre jusqu’où certains peuvent aller par amour. Le défi du père en fait un personnage exécrable, antipathique, un peu «  un loup ».

On pense à « Tuer le père », si ce n’est que « ce mec ignoble », ce « type infect » pense, lui, à supprimer sa fille ! Un vrai drame.

L’académicienne se réfère au prince de Ligne, moraliste belge, pour commenter le geste, lourd de conséquences, de celle qui a, pendant des années, vécu comme « le coelacanthe ». Elle aborde la question de la préméditation ou non et du remords.

L’image d’Épicène qui, lors de son départ précipité, considère comme « essentielle » son édition bilingue de l’Iliade  convoque les paroles dithyrambiques de Sylvain Tesson sur Homère, ce maître de poésie et de vie, dont « l’oeuvre est une sorte de bréviaire de l’homme, un enchantement de lecture, un trésor. Homère, c’est Goldorak » !

Et nous, que prendrions-nous d’essentiel, en cas de départ précipité?

Pour rester fidèle à son titre « d’ambassadrice du champagne », Amélie Nothomb fait couler un grand cru, le préféré de Reine Cléry. Et elle ne manque pas de distiller les effluves d’un parfum de renom, ainsi que son sempiternel mot : « pneu », ici il faut les regonfler !

Les anglicistes et anglophiles seront ravis de lire que « L’anglais est une langue étonnante. Un seul mot suffit là où nous affaiblissons à coup de périphrases ». Pour les autres, enrichis du verbe «  crave », ils auront « un besoin éperdu de » lire les romans précédents de «  Crotteke » ! (3)

La romancière tresse une tragédie psychologique percutante qui entrelace le destin de deux familles, digne des pairs qui l’ont inspirée.

Un vingt-septième roman irrigué par la haine, « deux vengeances (une qui rate, une qui réussit ! » selon l’écrivaine) et l’amour, étayé par cette déclaration : « La personne qui aime est toujours la plus forte ».

© Nadine Doyen


(1) Coelacanthe : « poisson qui a le pouvoir de s’éteindre pendant des années si son biotope devient trop hostile ».

(2) grit : Ce terme désigne la capacité de ne pas se résigner, de persévérer.

(3) Surnom donné à Amélie Nothomb par ses proches.

A écouter : l’émission Boomerang du 28 août 2018 où Augustin Trapenard reçoit Amélie Nothomb.

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Mazin MAMOORY  – Cadavre dans une maison obscure  – traduit de l’arabe par Antoine Jockey – éditions LansKine, 2018, 54 p., 12 euros

Une chronique de Marc Wetzel

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Mazin MAMOORY  – Cadavre dans une maison obscure  – traduit de l’arabe par Antoine Jockey – éditions LansKine, 2018, 54 p., 12 euros


                               (Un poète dans la guerre)

Lectures performance de Mazin Mamoory from Editions Lanskine on Vimeo.
   Mazin Mamoory est un des plus célèbres (et en tout cas le plus fébrile) des poètes irakiens actuels : on le voit sur Internet* filmé – ou se filmant – vociférant ses vers dans la suie des charniers, dans de la boue minée, dans des couloirs de prisons (miraculeusement) vides, sous des sortes de grilles héliportées, sur des affûts de canons ruinés. Il plaque un délire artisanal et ciselé sur l’inlassable et informe Délire collectif de son pays, et son chant récolte pour nous les affreux contrastes qu’il sème.

Trois exemples :

       « Je me lève souvent tôt 

       De la mousse noire s’accumule dans le robinet avec les morceaux d’os que j’ai oubliés dans le réservoir d’eau sur le toit

         Mon métier de tueur à gages n’est pas satisfaisant en ce moment

          Le prix des têtes a dégringolé

          Les milices de ma ville préfèrent maintenant les enlèvements

          Et dans le réservoir il n’y a plus de place pour les os

          Un ami m’a dit de m’en débarrasser avec de l’acide

          Mais le problème c’est que l’acide a troué le réservoir et le toit » (p.12)

        « La dernière explosion à la ville Al-Thawra ne m’a pas laissé beaucoup de chair. Je croyais que le C4 découpait les passants avec moins de violence.

      Je devais escalader les immeubles voisins ou ce qui en restait pour récolter les cris sourds devenus viande.

      Voulant récupérer les dix kilos de son enfant suspendu au sommet du pylône électrique, la mère court à perdre haleine.

     Tout ce qui lui importe c’est de se diriger vers le haut

  Avec les plumes d’oiseau éparpillées dans l’air, elle pourrait broder une nouvelle robe de la taille du nuage »  (p. 15)

         

         « La dernière fois où je suis allé en zone verte, une mitrailleuse m’a fait un grand trou dans la tête

        Qui laisse voir l’asphalte , mais les anciens pêcheurs du fleuve ont utilisé ce trou pour attacher leurs petites barques

      Ma tête est devenue écrou fixé au bord du fleuve autour duquel le monde tourne »  (p. 23)

  Toute illusion détruit le monde parallèle dans lequel elle est vraie :

         « De nombreux enfants émergent de sous les décombres

            Les écrans télé affichent un à un des visages défigurés qui ressemblent à des pièces détachées

        qui peuvent servir d’emblèmes à notre vie, mais je n’en ai vu aucun sur les bancs de l’école

          Personne ne m’a dit que nous ne sommes que des assassins sanguinaires

          Personne ne m’a dit que la religion est de la merde en boîte que nous avons fabriquée pour justifier notre monstruosité

         Et souiller la face du monde »   (p. 19)

  Ce que notre poète donne à voir est d’une monstrueuse finesse, mais saisie dans une attention parfaite, et c’est mieux ainsi : on préfère voir un film intéressant montré par un projectionniste rigoureux que l’inverse :

       «Je sors dans la ville et laisse mes doigts sur la porte

         Toute la journée je pousse la charrette

         Le soir, je reviens chez moi, la charrette collée au bras

         Je ne traverse le seuil qu’après l’avoir cassée morceau par morceau

         Nulle main à la maison ne tient ce que je désire

         Nul objet ne m’aide à te toucher à la fin de la nuit »  (p.11)

    

 Le temps de guerre est extraordinairement restitué par les certitudes (exclusivement négatives) qu’il inspire à ceux qu’il contient et broie : y garder son cœur de temps de paix est pire que la mort. C’est comme une maison dans laquelle, n’en sortant plus, il faut survivre d’une pièce l’autre. Les très nombreuses réalités devenues au fil des carnages tout à fait invisibles (l’innocence, la joie, la confiance, l’honorabilité etc.) exacerbent, comme chez un aveugle à toute paix, d’autres sens incongrus et sans-gêne. L’argumentation des divers belligérants est plus menue que le scrupule d’un sniper. Et l’humour noir est la dernière chose à suggérer de perdre ! Divers passages de Mamoory l’indiquent, dans l’extraordinaire « Qu’est-ce qu’un Irakien » ? (pages 34-42) :

        « Je revois toujours mon père me tendre un sac contenant un chat à égorger pour démontrer que je suis un homme sans cœur.

    Ici l’homme est sans cœur telle une vache qui trébuche sur son chemin vers le boucher »

        « Je suis entré dans une maison conique à deux chambres et me suis assis devant la porte à supplier les égorgés qui en sortaient de regarder la lumière du soleil »

        « Sans douleur mon nez s’est séparé de mon corps

           Je n’ai jamais souffert d’un problème pulmonaire, seulement d’une légère irritation à cause du tabac

            Mon nez est sorti dans la rue et m’a laissé humer l’odeur des chambres »

      « Le religieux chiite dit : Défendez votre communauté et tuez les sunnites

         Le religieux sunnite dit : Égorgez les chiites

         Scotché au mur, mon corps pense à lui-même au milieu de ce chaos »

      « J’étais proche de l’hôpital Yarmouk quand j’ai vu quelques enfants utiliser de longs fils pour attacher des anges noirs au nombril de leurs mères alignées dans la rue »

      Ailleurs, la bombe humaine portative qu’est le terroriste (celui qui attire l’attention horrifiée de ceux qu’il épargne sur les autres, qui étale quelques paillassons sanglants pour entrer plus commodément dans un cerveau collectif, qui transforme ses aléatoires victimes en cibles délibérées, qui électronise sa violence pour électrocuter une souveraineté, qui abat des pantins pour déséquilibrer leurs marionnettistes)  est admirablement saisi comme l’ahuri n’apprenant pas même à se servir des talents qu’il mutile :

         « J’ai mangé les yeux sans voir

            J’ai mangé les jambes sans marcher

            J’ai mangé les mains sans rien saisir

            J’ai mangé les cerveaux sans comprendre ce monde » (p. 45)

     Ce livre fait penser à un dépassement radical, irréversible, de l’anecdote légendaire d’un Alfred Jarry éméché, tirant, depuis son balcon, sur les enfants de la voisine effarée, et lui rétorquant : « Qu’importe, madame, nous vous en ferons d’autres » !  par cette autre, infiniment plus froide et juste, d’un chef de guerre blasé, épargnant, pour briser un instant la routine, le n-ième captif, et lançant à la mère, agenouillée de gratitude : « Qu’importe, madame, nous vous en tuerons d’autres » !

          « Ne t’inquiète pas, mère, nous ne faisons que mourir »  (p. 32)

      L’extraordinaire conscience lyrico-épique de Mazin Mamoory est, suggère-t-il dans la dernière strophe du recueil, comme un lit nomade qui chercherait inlassablement l’endroit d’un sommeil plus digne :

  « Solitaire est ce lit qui fait le tour des coins de la chambre pour sentir ton odeur

     Tel un chien ayant perdu la mémoire il est sorti

     toucher les marges de la nuit

     Mais ses pieds en fer ont rayé la face de la lune » (p.52)

   Le mot qui résumerait tout – malheur – n’est, par pudeur, jamais prononcé ici. Mais Mazin Mamoory propose une extraordinaire image de clés innombrables, de clés invasives, de clés géantes et pendantes, de clés intransportables (plus lourdes que leurs portes et leurs porteurs), exprimant qu’une vie perd alors commande de tous ses accès.

      « Dans ma chambre de nombreuses clés sont suspendues

         Je les utilise pour ouvrir toutes les portes fermées sur mon chemin

         Je les transporte sur mes épaules et sur ma tête

         Ce qui n’empêche pas certaines de toucher le sol (…)

         Je rase les murs pour que personne ne me voie

         Fatigué par le poids des clés »  (p.43)

      


 (* cf l’une de ses spectaculaires lectures-performances sur Viméo, témoignant, dans ses généreuses aberrations, d’un jusqu’au-boutisme particulièrement lucide.)

                                                                               ©Marc Wetzel   

Jérôme Attal    37, étoiles filantes    roman Robert Laffont

Une chronique de Nadine Doyen

Attal Prix

Jérôme Attal, 37, étoiles filantes, roman Robert Laffont.


 

Rentrée littéraire   16 août 2018 ( 312 pages –  20€)

 

Jérôme Attal  nous offre une déambulation dans le Montparnasse des années 1937 et

met en scène deux personnalités en passe d’être reconnues : Giacometti vs Sartre.

Tous deux se cherchent, aspirent à une renommée internationale, confie l’auteur.

Heureuse coïncidence, ce roman sort quand on vient d’inaugurer, à Paris, l’Institut Giacometti. On connaît ses sculptures de « l’Homme qui marche », mais ironie du sort, c’est hospitalisé, le pied plâtré, qu’Alberto se présente à nous. Il ne penserait pas quitter cette clinique tant il y est chouchouté par le personnel. Pensez-vous donc, sous les blouses de ces nurses, « on trouve la peinture de Cézanne » !

 

Mais l’insulte assassine de Sartre, qu’on lui rapporte le frappe, tel un uppercut, et déclenche son besoin impérieux de vengeance.

On le suit dans sa traque de l’ami/ennemi. Pas facile avec « sa sculpture portative », ses béquilles ! Réussira-t-il… ?

Son frère Diego, en son absence, recrute les modèles.

Mais les voilà au commissariat, inquiétés. Il ne fait pas bon pour un artiste d’avoir sa carte de visite retrouvée dans la poche d’une victime. Situation qui rappelle celle de L’écrivain national dont le livre avait été retrouvé chez des marginaux ! (1)

Vont-ils s’en sortir , les deux frères? Avoir des alibis convaincants ?

Sartre nous conduit chez le lunetier, à dîner chez Mauriac, ou encore chez le galeriste Baptiste Medrano où il s’extasie devant des Balthus inspirés par Emilie Brontë.

A noter que le déclic de ce roman, est dû à ce peintre qui divulgua dans un de ses entretiens la fameuse remarque perfide !

 

On s’attarde dans les cafés déjà célèbres de La Closerie, de Flore, (rendez-vous de l’intelligentsia dont Antonin Artaud et Anaïs Nin), d’Alésia, La Coupole. « On savait où se trouver et où s’éviter » ! Lieux de « bagarres, coups bas et réconciliations ».

L’écrivain, un tantinet séducteur, conseille pour plus de connivence de s’asseoir à côté de la personne  : « Rapprochement d’épaules, de genoux, d’épidermes » !

 

Autour de cette galaxie d’artistes, d’intellectuels, gravitent une constellation de femmes : nurses (« anges de Raphaël ), compagnes officielles ou celles du bordel, belles de nuit, muses, modèles et peut-être une espionne. Et Julia prise sans doute à tort pour une jeune fille juive qui, agressée, est sauvée par Alberto.

Avec Isabel, »la snobinarde », l’auteur glisse la note de « British touch » qu’il affectionne. Sa passion invétérée pour la culture britannique, on la retrouve dans l’évocation des «  comic strips », de Buster Keaton, dans toutes les pointes d’humour,  le souvenir de sorties scolaires à Kew Gardens et dans quelques mots «  end road ».

 

Il explore les relations amoureuses, fragiles car nombreuses sont les tentations !

On croise le trio Simone/Olga/Jean-Paul, ce « bousier de littérature » « amoureux d’un castor ». Ne serait-il pas plus simple de s’aimer à trois ?!

 

L’auteur distille des réflexions sur la vie : «  La vie est un Luna Park, où l’on va d’une attraction à l’autre ». La création et l’écriture d’un roman : il évoque le choix du titre, nécessitant parfois de faire confiance à son éditeur, ainsi que le maelström qui vous saisit avant une publication. Les femmes et l’amour : « Les êtres qui s’aiment se déçoivent tout le temps », ou encore : « Pour s’aimer, il n’est jamais trop tard ». Des thèmes  de prédilection qui l’habitent de romans en romans. Il mise également sur la sérendipité des rencontres pour ses personnages : « Le hasard est un chemin ». Et on pense au poème de Robert Frost : «  The road not taken ». (3)

 

L’écrivain parolier ne peut que s’intéresser à la musique de l’époque, et nous  rappelle que l’on doit le fameux « Au lycée papillon » à Georgius. Et la chanson de nous trotter dans la tête, tout comme celle de Ginger Rogers ! Ça swingue et donne du rythme au récit, tout comme la béquille d’Al qu’il agite tel un chef d’orchestre.

 

Jérôme Attal brosse en creux le portrait de celui qui rêve de devenir «  Le prince de Montparnasse », qui tente de retrouver sa mobilité « tel un jeune albatros qui s’exerce au vol en trois bonds patauds ». Il nous le montre à l’ouvrage (« Le travail est la convalescence. »), les doigts en train de malaxer l’argile, sans relâche, avec pour but de « travailler de mémoire »,«  de saisir une image qui s’échappe », celle de Julia qui l’a mis «  dans un état second » et qu’il va tenter de retrouver pour lui offrir sa figurine. « Seul le travail lui permet de respirer ».

La dextérité des mains du sculpteur fait écho à une confession d’Alberto : «  J’ai toujours le sentiment de la fragilité des êtres vivants. Comme si à chaque instant il fallait une énergie formidable pour qu’ils puissent tenir debout, instant après instant. Toujours dans la menace de s’écrouler. Je le ressens chaque fois que je travaille ».

Cette fragilité renvoie à l’évanescence de ces étoiles filantes.

 

On devine l’amoureux de Paris qui a dû arpenter tout ce quartier maintes fois pour se l’approprier et mieux nous le restituer. Par contre plus de métro première classe !

Ainsi, sur le pont Mirabeau, il zoome sur les sculptures de Jean-Antoine Injalbert.

Pour le provincial, se munir d’un plan aidera à mieux géolocaliser tous les lieux fréquentés et la pléthore de rues ! Il nous fait franchir la frontière intramuros et nous conduit jusqu’au « quartier des voitures » ( carcasses de voitures aménagées en logis) et dans cette zone architecturale nouvelle des HBM ( logement social à bon marché).

 

En filigrane, au gré d’articles de journaux, les remous dans l’Histoire se profilent :

« En Espagne, on exécutait à tour de bras. Ce requin de Mussolini alignait sa trajectoire dans les visées d’Hitler ». En Allemagne, «  ils sont en train de persécuter les juifs ». On parle de « guerre mondiale ». Place à l’insouciance, « dans cette mince languette d’une beauté sursitaire », « avant l’obscurité totale ».

 

Des années folles, où l’on virevolte, mais si « on ne peut pas passer sa vie à danser », Charles Dantzig déclare qu’« on lit un livre pour danser avec son auteur ». Rappelons le rôle des livres et des œuvres d’art pour le galeriste Baptiste  Medrano: « éclairer notre grisaille ». Jérôme Attal y réussit avec brio. Il déploie tout son talent pour dérider nos zygomatiques, rebondissant sur les mots (estropié), sur la polysémie des termes (correction et chenille par exemple), jusqu’à la fin avec ses « RHUM-MER-CIMENTS ». Il multiplie les comparaisons : «  Le mec a l’intelligence d’un ticket de métro » «  les becs de gaz se succèdent comme les naïades de Busby Berkeley ». Il pastiche Hugo : « à l’heure où blanchit la mie du pain de campagne… ».

 

L’esthète manifeste une grande connaissance des arts, distillant de nombreuses références artistiques, goût très certainement hérité d’un grand-père peintre. ( Klimt, Rodin, Otto Dix, Duchamp, Van Gogh, Schiele, Derain, Munch,J.Waterhouse..)

 

Jérôme Attal signe un roman enrichissant, alerte, plein de verve, de fantaisie, qui nous permet une incursion dans l’oeuvre d’Alberto Giacometti, « pâtre à la tête frisée ».

Il revisite brillamment cette époque florissante, foisonnante, pour les arts et la littérature, année de l’exposition universelle, « perfusée à l’émulsion intellectuelle » (2). Et nous donne envie de nous replonger dans Sartre, et de visiter L’institut Giacometti. Au final, il tient en haleine son lecteur qui guette le moment du duel !

©Nadine Doyen


 

(1) In L’écrivain national de Serge Joncour Flammarion et en poche J’ai lu.

(2) Expression de David Foenkinos dans sa chronique sur Gabriële, des sœurs Berest.

(3) Robert Frost : «  The road not taken », la route que l’on pas prise.

 

        UNE RENCONTRE AUX VOIX-VIVES DE SÈTE

 

        UNE RENCONTRE AUX VOIX-VIVES DE SÈTE

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   Marc-Paul Poncet tient ce jour-là (27 juillet 2018) le petit stand de la Revue Phoenix, place du Pouffre, au Festival de Poésie. Je ne le connais pas du tout. On sympathise (même âge, même ex-activité de prof de philo, même canicule à oublier sous le petit auvent, même malicieuse timidité peut-être, même attachement à Schelling ou Michel Henry). Je repars avec le double petit fascicule  – Poèmes du port – que Luc Vidal (dans sa belle collection « Chiendents »)  a consacré, fin 2016, à Marc-Paul, sa pensée et ses écrits. J’ouvre chez moi le premier mince volume page 17, et j’y lis, bouleversé, ceci :

 

        « Seul celui qui se tait entendra son mystère

           Seul celui qui se tait comprendra

 

           Tu resteras tapi dans l’ombre

           Tu fermeras les yeux

           Tu compteras Ses pas

 

           Tu l’entendras se déplacer

           dans ta nuit

 

           Tu sentiras son souffle

           sur ton visage

 

           Tu entendras le fouet

           de son sang

           dans tes tympans

 

           Seul celui qui écoute comprendra

 

           Seul celui qui écoute

           entendra battre son cœur

           et La fera danser » (Pdp, I, p.17)

 

  D’abord, Marc-Paul aime bien (ce qui nous sépare) les chats ; il est vrai que c’est le seul animal dont le style assure la survie ; le seul aussi qu’on n’imaginerait pas dans une file d’attente. Et sa fidélité va, exclusivement, par bonds royaux, à ses proies :

 

           « Mais moi c’est toi que j’aime

              Tu es mon chat quand même

 

              Même si m’aime si

              Tu croques des souris » (Pdp, II, p.28)

 

  

      Son pessimisme drôlatique fait le constat suivant : ou bien (comme la mouche veule, ou le chat !) on n’a pas bâti de monde, et l’on vit sans œuvre, sans horizon aménagé ; ou bien (comme l’escargot héroïque, II, p.26) on a bâti son monde, et l’on est réduit à l’habiter. L’alternative est ruineuse : ou bien l’on ne survit qu’à sa faiblesse, ou bien on n’a pour force que celle du monde qu’on fait vivre ; ou bien l’on parasite un monde auquel on n’ajoutera rien, ou bien on se résume à ce qu’on a cru devoir ajouter au réel commun et qui ne réside que dans ce qu’on instaure, comme (amère et étroite victoire !) un « habitant de lui-même » :

 

       « Certains hommes le visage buriné

          par le soleil et les vents

          Ray-Bans posés sur le front

          regard perdu dans le lointain

          sont les survivants

          d’immenses épreuves

          d’immenses catastrophes

          Ils scrutent au loin l’horizon

          faisant face au danger

 

          et Ulysse aux mille ruses tue le cyclope

          renonce aux charmes de déesse

          brave tempêtes et périls

          et retourne vainqueur à Ithaque

 

         D’autres personnes

         ne sont que les survivants

         de milliers de petites catastrophes quotidiennes,

         se lever trop tôt le matin

         se casser un ongle

         ou encore

         perdre son parapluie

         par temps de pluie

 

         petites catastrophes qui leur rappellent

         instant après instant

         que le monde n’est pas fait pour eux

         et qu’ils ne sont pas faits pour le monde

 

        et qui posées en rond

        deviennent le désastre circulaire d’une vie

 

        Survivants d’eux-mêmes … » (II, p.21-2)

 

       Marc-Paul aime, comme Verlaine, « le flou, l’inachevé, l’instant », c’est à dire l’exemplaire imperfection du poétique (car ce qui n’est net à aucune distance semble les défier toutes) . Mais lui-même l’avoue : l’approximation peut se faire complaisante. De même qu’on est séparé du réel par les concepts et les procédés qui nous le font saisir, on est séparé de l’irréel par les images et les addictions qui nous y mènent :

 

          « Cependant le poétique n’est pas la poésie. Et de la même manière que la recherche de la nouveauté peut devenir ennuyeuse, que la Beauté peut devenir fade, la poésie du flou, de l’indistinct … peut aussi devenir convenue, fade, et l’on peut facilement passer de la poésie au poétique pur et simple, qui n’est pas par lui-même poésie. J’espère ne pas être tombé dans ce travers » (I, p.7)

      

 

    Simone Weil dit souvent que la pure attention est prière (puisque tant qu’on examine exclusivement le possible, le réel est seulement à implorer ou remercier, et l’on ne peut mal y agir !), mais qu’en est-il de la pure distraction (n’est-elle que divertissant sabordage) ? Bien sûr, concède notre poète, elle déforme ou diffère le bien ; mais aussi, montre-t-il puissamment, quand la rêverie brouille trop les contours du mal, on ne le fait plus ! Comment commettre le moindre crime parfait dans les brumes d’un Turner ? Le pire des salauds s’abstiendra, suggère  Marc-Paul Poncet, si son forfait doit lui en voiler l’issue !

 

         « Du phare qui s’allume

            Au phare qui s’éteint

           Qui sait où est le bien

           Perdus dans tant de brume

 

           Et le rouge qui bouge

           Le soir au bouge rouge

           Et l’alcool d’eau de pluie

           Noyé dans l’eau-de-vie …

 

           Et du septième ciel

           Au septième sous-sol    

           Bien malin qui distingue

           Cachée dans l’entre-sol

                  EXIT

           La porte de sortie »  (I, p.32)

 

               Même si de cette pleine et fine abstention du mal, notre (délicat et résolu) auteur n’espère ni réconfort ni plénitude ; mais il préfère l’insistance angélique à tout l’ordinaire du harcèlement inter-humain :

 

         «  Il n’y a pas d’amour heureux

          Mais pas de bonheur sans amour

          C’est pour ça que j’aime toujours

          C’est pour ça que je suis malheureux » (I, p.28)

 

   Mais le malheur d’un poète (comme on voyait aussi chez Laforgue, chez Prévert, chez Mac Orlan) a toujours sur lui-même un sourire d’avance.


Marc Paul, poèmes du port vol 1,“les fêtes incertaines”, Chiendents n°110, cahier d’arts et de littératures.

N° 111 Chiendent – Marc-Paul : Poèmes du port 2 “Morana, poète fainéant”

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à se procurer ici

©Marc Wetzel

                                       

                                                                           

 

André Platonov, Les herbes folles de Tchevengour, traduit du russe par Cécile Loeb, préface de Nikita Stuve, Stock, 1972, 482 pages

Une chronique de Lieven Callant

 

Numériser 1

André Platonov, Les herbes folles de Tchevengour, traduit du russe par Cécile Loeb, préface de Nikita Stuve, Stock, 1972, 482 pages


 

« Pilon » a été estampillé juste en dessous du titre, sur la page de garde. Cet ancien livre de bibliothèque municipale semble avoir fini sa carrière sans avoir hélas pu trouver de nombreux lecteurs. La fiche collée au dos de la couverture ne porte aucune date de prêt et ce livre publié en 1971 est comme neuf. Seul le soleil, sa lumière et le temps ont jauni légèrement le papier. Il a fallu plus de 40 ans pour que ce livre soit traduit et publié en France. L’U.R.S.S. n’est pas alors encore aux heures de la Perestroïka et l’oeuvre majeure de Platonov y reste encore interdite. 

Pilon pour un livre qu’on dit difficile et presqu’impossible à traduire. Pourtant, on sait que depuis toujours traduire n’est pas que trahir, c’est aussi transmettre avec le plus de respect possible la voix d’un auteur, d’une oeuvre et qu’avec les outils dont nous disposons (plusieurs versions, plusieurs notices explicatives) et les précautions essentielles nous pouvons, nous lecteurs malgré tout apprécier de nombreuses oeuvres étrangères.

Pilon comme une toute dernière censure appliquée à une oeuvre écrite entre 1926 et 1929 alors que s’installe dans les campagnes russes, la collectivisation qui provoquera l’une des plus effroyables famines de toute l’histoire du pays. Pilon pour une oeuvre dénigrée si tôt écrite et censurée. Elle ne sera jamais publiée du vivant de son auteur, André Platonov qui mourra à demi oublié en 1951 dès suite d’une maladie qu’il a contractée au chevet de son fils rentré malade et mourant après avoir été arrêté comme otage et déporté dans des camps alors qu’il n’avait que 15 ans pour « espionnage et terrorisme ». 

Pilon comme pour étouffer une oeuvre magistrale qui dénonce pas seulement le régime totalitaire communiste de l’union soviétique à une époque bien précise mais toute forme d’abnégation de l’être humain quel qu’il soit et où qu’il soit, abnégation absurde qui se déroule encore parfois sous nos yeux et que trop peu osent vraiment dénoncer et en assumer au péril de leur vie les conséquences les plus injustes. Oleh Sentsov meurt doucement dans les prisons russes d’une grève de la faim qui en est à plus de 100 jours.

Pilon, parce que l’écriture fait un usage subtile de sa langue, manoeuvre avec finesse dans les méandres qu’elle s’invente afin de nous révéler la puissance de la simplicité, la marge qu’offrent les sous-entendus, les doubles sens, l’absurde cruauté de la vérité? Sommes-nous tous anesthésiés par des romans sourds et lourds aussi rudes et grossiers qu’il m’arrive de me demander si ce n’est parfois pas moi qui ne comprends pas, que c’est une mauvaise blague. On ne cherche plus à découdre l’horreur pour l’analyser mais au contraire on cherche à nous y habituer pour ne plus avoir à la regarder.

 Pilon parce que l’écriture nous dérange par son indéfinissable ironie parce qu’elle s’adresse à notre innocence comme à notre naïveté abusée ou notre cupide complicité. Pilon parce qu’on ne parvient toujours pas à faire confiance?

« Les herbes folles de Tchevengour » est un roman qui pourrait se concevoir  pour être sans doute mieux compris comme une pièce de théâtre où Tchevengour, un village perdu dans les steppes est la scène, la steppe et ses herbes sauvages les coulisses, le côté cour. Les personnages tout en n’ayant rien perdu de ce qui les rend humains, de ce qui les rapprochent de nous entrent et sortent, dialoguent, interagissent. On assiste à ce que devient leur vie de la même manière qu’eux en l’actant, en la vivant par l’intermédiaire d’un artifice des mots dans un univers clos. L’univers comme un théâtre, au delà, on joue toujours la même pièce. l’univers comme un labyrinthe sans issues où l’on avance par la force des choses.

Le roman commence en 1921, juste après les guerres de la révolution russe qui ont dévasté les campagnes et provoqué d’effroyables famines. Au moment où probablement, les idéaux qui accompagnaient la révolution ont tous été déçu car si Platonov comme d’autres écrivains et artistes ont dans un premier temps participé aux mouvements de la révolution et aux avant-gardes artistiques qu’elle suscitait, très vite ils ont pris conscience des débordements menant au culte de la personnalité de Lénine (et plus tard de Staline et des autres) au dérives menant à la restriction des idées et leur étouffement par une censure systématique ou l’arrestation et la déportations de leurs auteurs. Dès ses premières oeuvres, Platonov à cause de ses critiques a été repéré en haute sphère par Staline lui-même qui aurait indiqué dans la marge du manuscrit censuré: « salopard». 

Contrairement à ce qu’indiquent beaucoup de résumés de Tchevengour, les protagonistes n’ont pas l’intention idéaliste d’établir le communisme à Tchevengour. Je pense qu’ils ne se font plus la moindre illusion. Ils appliquent des consignes qu’ils ne comprennent pas toujours et tentent d’appliquer à la lettre les slogans de propagande annonçant un avenir meilleur. Ils ne savent d’ailleurs pas trop bien à quoi ressemble le communisme, ce que cela implique, aucun d’entre eux n’a lu Marx et ils ont les plus grandes difficultés à comprendre et à appliquer les directives bureaucratiques de Moscou d’autant plus qu’on ne leur offre aucune aide technique et ni même financière pour mettre en place l’absurde collectivisation des terres. La population est exsangue et manque de tout. Les personnages s’efforcent tout simplement de survivre et il s’attachent à ce qui leur semble être une bouée de secours en décrétant que le communisme est établi à Tchevengour, qu’après avoir massacré les bourgeois et petits propriétaires du village et redistribué leurs terres, leurs biens et les réserves de nourritures au prolétariat constitué de mendiants ramassés çà et là dans la steppe ravagée par 4 ans de guerre et de disettes, ils n’ont plus de soucis à se faire, le soleil va travailler pour eux. 

Tchevengour est plutôt le bout du monde, l’endroit le plus reculé où l’on arrive après avoir traversé l’enfer et perdu toutes ses illusions. Où seules subsistent des herbes folles et quelques êtres humains acculés. Ce qui les encourage à mettre sur pieds un comité révolutionnaire qui tient séances sur séances, produisant rapports sur rapports affirmant tous que le communisme a permis une augmentation des récoltes alors qu’ils ne cultivent rien, qu’aucune machine n’est en état de fonctionner et qu’ils n’ont pas les moyens ni les connaissances nécessaires pour les réparer. Que tous souffrent de malnutrition avancée, ce qui les pousse là c’est de ne pas avoir d’autre solution. 

Alors que chez Becket, on attend Godot, à Tchevengour, on sait qu’il n’y a pas de Godot, qu’il n’y a rien qu’une machine qui s’emballe de manière absurde à produire désastres sur désastres et pour survivre on se demande s’il faut être plus cruel, plus  incompréhensible et dictatorial qu’elle? 

André Platonov ne dénonce pas des hommes mais le système qui les prive de liberté, de moyen d’action, les fond dans la masse et résorbe leur conscience intime et personnelle au profit d’une conscience collective qui autorise n’importe quel débordement inhumain.

Lire un tel roman implique forcément une démarche de réflexion qui dépasse l’histoire que l’auteur nous raconte avec tellement de brio. Car l’ironie de Platonov est une arme aiguisée avec science. Ce roman bouleverse nos fondations, secoue nos convictions avec une force qui laissera des traces. Car c’est l’humain en nous qu’il interroge. Même une révolution, la révolution ne peut nous réveiller, nous libérer. Il se peut bien au contraire qu’elle nous détruise et nous force encore pour longtemps au silence. La dictature comme une fatalité, une maladie dont on ne se débarrasse pas et qui frappe toute une population qui n’a jamais connu que les dictatures les unes après les autres.  

Même Tchevengour, ses herbes folles pliée aux exigences les plus grotesques, exerçant sur chacun de ses habitants les plus effroyables pressions après celles de la guerre, de la famine, de l’isolement, du dénigrement. Même Tchevengour, où il n’y a rien, où il n’y a plus rien à détruire si ce n’est qu’une poignée d’être humains irrésolus sera balayée et détruite.

La vision d’ André Platonov n’est certes pas une vision optimiste prête à se laisser conduire par l’espoir utopique d’un monde meilleur, on pourrait peut-être même avancer qu’elle annonce grâce à son analyse concrète des éléments sur le terrain l’apocalypse, le désastre. Ce qui reste à l’être humain lorsqu’on lui retire un à un tous ses moyens, sa liberté et qu’on le pousse à accomplir des actions extrêmes et sordides de destruction quelque soit le clan, l’idéologie, le régime politique, ce qui reste à l’homme c’est sa faculté de rêver. Rêver comme un Don Quichotte malgré les vents contraires et la faillite. Rêver comme l’herbe folle, qui trouve toujours à repousser dans les conditions les plus pénibles. Les herbes folles c’est le rêve de quelques hommes ou leur folie que consume le temps. Qu’ils soient bolchéviques ou cosaques, chevaliers à la triste figure importe peu. 


© Lieven Callant