Claire Fourier,  Tombeau pour Damiens, La journée sera rude, avec 8 peintures de Milos Sobaïc , Éditions du Canoë, Mai 2018, ( 21 € – 318 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Tombeau-pour-Damiens

Claire Fourier,  Tombeau pour DamiensLa journée sera rude, avec 8 peintures de Milos Sobaï , Éditions du Canoë, Mai 2018, ( 21 € – 318 pages)


La phrase liminaire donne le ton : «  La journée sera rude ». Elle devient une antienne qui ponctue tout le récit et débute chaque chapitre. Claire Fourier nous confie avoir fait siens les mots de son héros, Damiens, «  un brave », pour «  se sentir des ailes », au réveil. Mais qui est cette figure historique que l’auteure ressuscite avec tant de lyrisme, en retraçant sa vie ? Pourquoi a-t-il envoûté à ce point la romancière ?

Deux dates marquent le destin de Damiens : 5 janvier 1757 ( attaque du roi Louis XV) et 28 mars 1757 ( sa mise à mort ). L’écrivaine revisite un pan de l’Histoire.

On retrouve la vivacité, la pétulance de Claire Fourier quand elle apostrophe tantôt le supplicié, tantôt le lecteur, leur confiant ses pensées.

Mais aussi quand elle se met en scène, laissant libre cours à ses réflexions sur la vie,  notre société. Elle aime observer ses contemporains, « ouvrant grand ses mirettes » et s’interroge sur le devenir de l’humanité, soulignant « le mal dont les humains sont capables », la peur des gens. Mais en optimiste, glisse un «  I will survive ! »

Elle glisse des allusions à sa santé, à ses multiples examens redoutant le pire, vu « les milliers d’angoisses accumulées dans la vie », mais relativise. Elle nous confie ses goûts, comme la collectionnite de chapeaux ! Les digressions surgissent pour entendre les récriminations d’un mari qui a du mal à supporter l’omniprésence de Damiens . Petits règlements de compte au point de se plaindre de son « cruel époux » qui la « torpille en permanence » !

Mais  Damiens n’a-t-il pas eu une vie hors norme, chaotique, pour que la romancière le compare à Patrick Dewaere, et même à Simone Weil ?! Quand elle évoque l’enfance de Damiens, qui n’eut pas de psy pour lui apprendre la résilience, elle rebondit sur la sienne, évoquant la perte de ses parents.

Elle tisse un parallèle entre la vie du supplicié, la sienne,et la nôtre à tous. Ne sommes-nous pas tous écartelés ? Elle ne nous ménage pas quand elle décrit sa détention, puis sa mise à mort. L’auteure en frémit à écrire cette scène insoutenable, le lecteur aussi.

Les 8 tableaux du peintre serbe Milos Sobaïc rendent compte de la barbarie humaine et font écho aux exactions subies par Damiens, ce martyr dont Claire Fourier brosse un portrait très complet, plein de compassion envers son héros qui est affublé de noms divers : «  le grison », « l’Espagnol ». Sa résistance ne préfigure-t-elle pas celle des «  sans -culottes » ?

C’est avec fougue qu’elle retrace la vie de celui dont elle s’est entichée et qui est devenu «  son amant essentiel », elle sait se mettre à sa place, le comprendre.  On découvre que son enfance fut marquée par les coups, la perte de sa mère. Il connaît une période plus heureuse, se marie, mais c’est en cachette qu’il voit sa femme, sa fille. On le suit dans son errance en Hollande. En tant que laquais, il a été  au service de nombreux notables, jusqu’à ce qu’il entende l’injonction de Gautier :« frapper le roi serait œuvre méritoire ». On le suit la veille de son «  geste fatal », l’historienne imagine ses tergiversations, ses pensées, ; relate l’attentat, puis les réactions post attentat. D’un côté, les pleureuses qui croient leur « Roy » assassiné, de l’autre, à Paris, on renverse les lys. Elle détaille son arrestation, sa détention, les tortures subies, faisant allusion à celles des jihadistes, s’étonne qu’il ne se soit pas évadé durant la nuit et se fait son avocate jusqu’à la fin de ce récit, rétablit des vérités, ayant compulsé une pléthore de documents. Elle commente le procès, insère la lettre que Damiens a envoyée au roi. La réaction de Voltaire indigne Claire Fourier au point de lui adresser ses griefs : « l’écrivain que tu es n’a pas compris que Damiens avait frappé directement la Couronne parce que l’expression via l’écriture lui était impossible. » On apprend que Victor Hugo, ému par le cas Damiens, a milité pour que l’assemblée vote l’abolition de la peine de mort.

Elle épingle «  les gens de pouvoir » qui «  ont plus de couleurs que n’en a le caméléon ». La voix de la Bretonne résonne, celle que son entourage qualifie de « toquée ». N’est-elle pas atteinte de «  psychostasie », tant Damiens «  a infusé » en elle ? Une passion contagieuse que l’historienne risque de communiquer au lecteur !

Ceux qui connaissent l’oeuvre de Claire Fourier retrouveront son admiration pour le peintre Caspar David Friedrich, reconnaîtront ses allusions à des romans précédents.

Dans ce dernier, truffé de références littéraires, artistiques (le Tableau de Paris de Mercier) qui restitue la période du règne de Louis XV, quand le Pont Neuf était un lieu de commerce, la narratrice réhabilite, avec lyrisme, Damiens, «  le scélérat et fanatique », «  mort en samouraï » à 42 ans. Elle loue sa loyauté, sa vaillance, son panache, sa gentillesse avec beaucoup de tendresse.

N’est-il pas devenu « son berger »,« ce fou de hauteur » pour Montherlant ?

Comme le déclare Todorov ; «  La vie a perdu contre la mort, mais la mémoire gagne dans son combat contre le néant ». Par cet ouvrage, servi par une écriture impétueuse, incantatoire, pleine d’empathie, Claire Fourier a relevé le défi en livrant cette «  ode à un damné », ce « chant d’amour pour un grand vaincu de l’Histoire » à la dimension biblique et offre à Damiens, un tombeau de papier, le sauvant ainsi de l’oubli et cerise sur le gâteau, l’écrivaine gratifie le lecteur de son sourire lumineux habituel!

« Rire pour exorciser, plaisanter pour mettre à distance ce qui fait mal ! »

Le souhait de Claire Fourier sera-t-il exaucé : à savoir : « rebaptiser la place de l’hôtel de ville, place Damiens » ou donner son nom à une rue?

 

©Nadine Doyen

Jean-Christophe Rufin, Le suspendu de Conakry,  Flammarion, Mars 2018, ( 310 pages – 19,50 €)

Chronique de Colette Mesguisch

 

Jean-Christophe Rufin, Le suspendu de Conakry,  Flammarion, Mars 2018, ( 310 pages – 19,50 €)

B9715237237Z.1_20180330143040_000+G0LAVI1AU.2-0

«  La gymnastique mentale à laquelle il se livrait d’habitude, il allait pouvoir l’utiliser à bon escient dans cette enquête parallèle. » Rien ne prédisposait Aurel, consul de Conakry, à occuper ce poste prestigieux. Un mariage – qui dura peu de temps – avec la fille d’un diplomate, le propulsa au Quai d’Orsay. Depuis, il trompe son ennui dans des destinations lointaines, en jouant du piano… Le consul général est absent et cet être effacé va révéler des qualités insoupçonnées dans une affaire épineuse.

Un homme est suspendu au mât de son voilier amarré dans une marina. C’est un gros industriel qui a vendu son entreprise et tout l’argent se trouvait dans un coffre dévalisé! La compagne du pendu Madame Fatima a disparu. Aurel multiplie les contacts avec les proches de l’industriel. Sur le voilier, il découvre un indice capital et ses flâneries le long des quais lui révèlent des individus suspects.

Ce roman ne serait-il qu’une histoire policière ? Certes non ! D’un seul trait de plume, Jean-Christophe Rufin campe une galerie de personnages avec talent et que dire de l’humour décapant ! Il suggère aussi à un diplomate de manifester « de l’étonnement, de l’approbation et de la soumission dans ses relations avec autrui. » N’est-il pas judicieux d’utiliser les astuces, les techniques de la diplomatie pour résoudre une énigme policière ? Ce roman – dont la portée moralisatrice est patente- est la réhabilitation d’ Aurel, homme obscur et méprisé. C’est lui qui fait éclater la vérité ! Quelle revanche ! Quel roman jubilatoire !

©Colette Mesguisch

 

 

       HOMMAGE A MARC GRANIER* , GRAVEUR CÉVENOL

Chronique de Marc Wetzel

marc granier 6

       HOMMAGE A MARC GRANIER* , GRAVEUR CÉVENOL


           

     La gravure est cet art unique d’entailler la matière pour révéler (et rendre reproductible) ce qu’elle contient, ce qu’on devine la hanter. Et le bois, le cuivre, le linoléum sont comme de loyaux analphabètes voulant bien faire lire ce que l’artiste leur apprendra à écrire.

 

        Chez Marc Granier, quand on veut voir la substance des Cévennes (il en habite l’entrée-Sud, entre Ganges et Le Vigan), les veines réelles de leur teneur, leurs fondations compactes, c’est simple : on soulève le sol, on le rabat de côté, le temps d’observer leurs entrailles géologiques sous le couvercle écarté. On est alors témoin de l’immense armada des sortes de vagues morphogénétiques qui agitent le réel. C’est Héphaïstos en Atlas.

 

       Chez lui aussi, les corps (ces choses délimitées, prises d’un seul tenant, les organismes privés qui hantent le monde) se détachent à peine (donc avec peine) de la texture générale. On dirait qu’un cordon temporel les lie encore à leur source, qu’une insensible glu initiale les tient au socle. Ce décrochage échoué, jamais achevé, des êtres, leur désamarrage interminable, a l’immense avantage, au rebours, de rendre tous les retours faciles. Plus en effet l’on s’éloigne et se veut autonome, plus aussi grossit la laisse invisible qui court jusqu’au Principe, plus aisé et naturel alors revient le geste de s’y refondre. Le théoricien de l’extraction a comme les épaulettes clouées sur le fond de caverne. Belle leçon que cette signature de levée d’écrou prise dans le registre, solidaire de l’Agenda !

marc granier 1

           C’est que, chez Marc Granier, une solidarité de destin semble relier des choses qui pourtant n’œuvrent pas ensemble, des processus qui se tournent le dos. La vérité est que, même disposant d’une étendue infinie, il n’y a qu’un seul présent, pour toutes choses qui surgissent ou continuent simultanément, à se partager. Il n’y a qu’une seule immense opportunité à répartir entre les innombrables demandes de réalité. Le monde vu par ses forces (car telle est la perspective unique de Granier, au dynamisme célébrant le réseau de tous les autres) rappelle à toutes les parts prélevantes le tarif d’occupation et le taux de Conservation (d’énergie, d’impulsion, de copyright) du Milieu subsistant.

 

          Chez Marc Granier, les êtres sont aussi rappelés à leurs devoirs d’univers. Chaque espèce de choses est avertie de son registre vrai : les racines n’ont faim que d’assise, d’eau et de sels ; la part aérienne a soif de lumière ; plus bas qu’elles, les nappes et blocs souterrains ont goût de maintien mutuel, ont appétit d’équilibre. Les fossiles fuient le jour comme des taupes ; la foudre n’exploite et n’explore que des failles sans matière ; le vent se fiche bien de la composition de l’air qu’il déplace etc. La seule chose que notre ardent graveur « n’entaillera » donc jamais, c’est le fonctionnement sacré du monde. Il s’abstiendra de le diviser  contre lui-même, de rayer son unité. On le voit n’en inciser que les sillons constitutifs ; sa magnifique intuition campe résolument dans les rainures natives du Tout.

marc granier 2.jpg

            Et la leçon de cet étagement méthodique des strates d’activité du réel est claire et forte. C’est d’apprendre à l’immense variété concentrée que nous sommes les diverses attitudes que nous conjoignons, mais que le monde séparément déploie. Par exemple (sauf crémation ou engloutissement) un jour nous serons morts et enfouis : instruisons-nous donc à l’avance, semble dire l’artiste, de ces couches et remblais géologiques qui n’ont jamais eu peur, eux, de leur complète, primordiale et définitive obscurité, ne se lamentent pas sur leurs usuels confinement et asphyxie, ne font pas procès d’étanchéité à la Glèbe commune ! Prochains gisants, nous pouvons déjà intercepter la Sagesse gravée du sous-jacent. Et pareillement ce qui en nous danse, vibre, s’ouvre, mais aussi s’obstrue, titube, rancit, se surmène, peut gracieusement s’instruire des voltes analogues du Monde !

marc granier 7

    Une dernière chose : le dernier livre d’artiste paru (« Dans les veines des Cévennes ») de Marc Granier est fait sur de sobres et éclairants textes de Laurent Grison**. Celui-ci restitue comme personne le combat de condensations qu’on voit au sommet de l’Aigoual (et nous empêche souvent en retour de le voir !) ; les sortes de géantes dunes de schistes en cordons innombrables des Cévennes ; les causses – ces gros plateaux arides qu’on ne peut pas habiter et qu’on veut parcourir ; il rend comme à elle-même la sorte d’éponge feuilletée du calcaire profond, la ramifiée et folle hydrophilie souterraine expliquant l’absolue sécheresse de son grenier. Laurent Grison renvoie les éléments les uns aux autres, par retentissements emboîtés, par enveloppements poético-fonctionnels successifs : l’eau y a goût de fruit (de châtaigne …), le ciel y a texture d’eau, le massif venteux de Lozère a mandat de ciel etc. Tout y est, en quelques brèves strophes, situé et compris, du terrain des choses à la carte de leurs signes, puis au territoire de notre usage et notre pétrissement d’elles. Et chacun des deux artistes trouve ainsi en l’autre le terroir en miroir qu’il mérite.

 

   Hommage commun, donc, à nos deux (l’un farouche, l’autre malicieux, mais l’un et l’autre francs de la présence) tenanciers du beau ! 

 

                                               ——————

 

   * Marc GRANIER, né en 1953 dans les Cévennes gardoises. Il y est revenu vivre, après une fructueuse escapade bretonne. Edite lui-même, aux Monteils, de remarquables livres d’artistes, avec des poètes amis ou alliés. On disposera sur son site de tout ce qui permet de joindre l’artiste et rejoindre ses œuvres.  

  ** Laurent GRISON, né en 1963. Poète, essayiste, historien de l’art. Préside, depuis peu, la Maison de la Poésie de Montpellier. Auteur de nombreux et importants ouvrages. A publié dans Traversées (n°74, 77, 81 et 82)

 

JEAN MAISON – La vie lointaine – (Ed. Rougerie – 2014)

Chronique de Xavier Bordes

maison_la_vie

JEAN MAISON – La vie lointaine – (Ed. Rougerie – 2014)


Ce recueil de Jean Maison, poète qui je l’avoue m’était encore inconnu récemment, est le seizième de son oeuvre ! C’est dire que sa poésie est secrète et discrète, intime, autant que son auteur. Mais toute poésie n’est-elle pas confidence, n’est-elle pas confidentielle, déploiement d’une circonstance « privée » dont les ondes et les échos se répercutent sur le mur de la page et s’en rediffusent vers la conscience du lecteur selon l’aptitude réceptive propre à la lecture de chacun… Je précise cela, dans la mesure où le mystère de la poésie de Jean Maison s’obstine à m’échapper dans une certaine mesure, à moi, qui suis un esprit terre à terre, sans que pour autant le secret de cet auteur me dérobe la pertinence de ses formules. Ainsi, le bref tercet liminaire du recueil donne le ton, et ce ton est déjà comme un programme:  

Aimer dans le secret

Voici l’aune de l’amour

La divination admirable

S’ensuivent quarante-sept poèmes, plutôt courts, dont j’envie l’association entre beauté et charge de sens, en laquelle parfois affleure une nuance d’humour:

Il demeure des mots

Pris au désoeuvrement

Par des pas immobiles

Ou encore le distique paradoxal qui titre le livre et l’éclaire :

LA VIE LOINTAINE

Le poète vit dans l’avenir

D’où il n’est plus

Parfois l’on croise un signe « cuivré » d’automne occulte, et comme une sorte d’heureuse mélancolie, un rien héroïque, qui recueille en son poème le fardeau de ce qu’on est convenu d’appeler « condition humaine », avec ses côtés sombres :

Attendre encore

La mélancoluie d’un voeu

L’allure patiente des feuillages

L’adresse des oiseaux

Défaits dans le silence battant des filets

 

Rien de plus dans ce carnage

que donne alors un sanglot

Pour le cuivre des arbres

La charité éteinte à l’adret

Il y a une nuance de crépuscule latent dans ces poèmes inépuisables, écrits « sous la feuillée du soir », que l’auto dérision sauve de toute mièvrerie, sans les priver de leur intensité de sentiment :

Le dernier soir

Où tu te caches

Ne te ressemble pas

Il court après sa victoire

Comme un singe sur des échasses

Se couche devant la serpe

 

Il est le don

Qu’un âne bâté

Entraîne par les chemins

Cette suite de poèmes petits en taille, selon la tradition instituée par beaucoup de poètes laconiques du siècle passé, ne manque pas de grandeur, et le côté lointain de la vie, au fond, est une distance très contemporaine vers l’altitude qui nous manque, vers la hauteur noble d’une poésie hors du temps, qu’alimente un magnétisme à couleur d’éternité, par lequel je me suis laissé volontiers fasciner du fait que l’écrit n’en est pour autant jamais désincarné ; il nous ramène toujours à une sorte d’ici-bas objectif, palpable, après des incursions dans les sphères de ce que j’ose appeler « l’idéal » au sens mallarméen du terme. J’en veux pour preuve, parmi la foule d’énoncés pensifs, celui-ci que je goûte particulièrement :

L’ivresse de dire

 

La bonne page

Garde sa mesure

Et les fenêtres leurs rideaux

Dans ce constant souci de Jean Maison pour garder la « mesure », qui est bien l’un des fondements immémoriaux du langage lyrique, poussé jusqu’à son plus aidant et son plus beau avec ce but fameux de nous rendre à une harmonieuse « habitation de cette terre », j’ai trouvé une voix fraternelle, admirable, et j’ai l’honneur de saluer ici, au sein de notre commune « continuité solennelle / Dont personne ne peut s’affranchir », ma découverte honteusement tardive d’un authentique poète, auquel je souhaite une foule d’autres lecteurs…

 

©Xavier Bordes

Vers la beauté, David Foenkinos, roman, nrf, Gallimard, février 2018                                (222 pages – 19 €)

Chronique de Nadine DoyenG01743.jpg

Vers la beauté, David Foenkinos, roman, nrf, Gallimard, février 2018                                (222 pages – 19 €)


Rendez-vous au Musée du quai d’Orsay pour faire connaissance avec la nouvelle recrue comme gardien de salle. Antoine, « ce fonctionnaire de la chaise » radiographie avec acuité le flot de visiteurs attirés par la rétrospective Modigliani. Si David Foenkinos fut « Charlottisé », son personnage principal connaît une forte attirance pour Jeanne Hébuterne, la muse de Modigliani, au point de lui parler.

A peine la lecture entamée, le connaisseur de la griffe Foenkinos, est aux aguets ! L’auteur aura-t-il glissé ses constantes ? A savoir : le jus d’abricot, les cheveux, les deux Polonais. Les notes de bas de pages sont bien là, les aficionados s’en délectent !

Après Le mystère Henri Pick, voici le mystère Antoine Duris. Comme pour la DRH Mathilde Mattel qui vient de l’embaucher, Antoine nous est une énigme. Pourquoi s’est-il ainsi évaporé, à la mode japonaise, laissant sa sœur, sa famille, ses amis dans l’incompréhension totale ? Les plongeant dans une inquiétude grandissante.

Comment expliquer une telle reconversion, qui fait figure de régression pour Antoine ce professeur d’histoire de l’art aux Beaux-Arts de Lyon, expert de Modigliani ?

Coïnciderait-elle avec une séparation ? Le voici, «  devenu timoré social », taciturne, pris pour « un déséquilibré », « un psychopathe » par ses collègues ! Mais capable d’indiquer les toilettes en huit langues, signale l’auteur globe-trotter avec amusement !

David Foenkinos a choisi une construction qui aiguise d’autant la curiosité que la cause du traumatisme de son héros n’est révélée qu’à rebours.

Un second mystère se greffe avec l’escapade d’Antoine et Mathilde jusqu’à un cimetière de la banlieue lyonnaise. Qui est cette Camille, morte si jeune, sur la tombe de laquelle il tenait à venir se recueillir, en présence de Mathilde ? C’est dans le huis clos de la voiture de cette femme, « qui l’aurait suivi jusqu’au royaume de l’incompréhension » qu’Antoine s’épanche, se déleste du poids du secret et révèle toute la vérité.

Le portrait de Camille se tisse, scolarité plus que chaotique. Des parents démunis, dans la détresse face à la souffrance de leur fille, à ce mal être pris pour de la dépression. Sont évoquées ses aventures amoureuses, sa fugue à Nice, l’obtention du Bac. Il y a deux Camille, celle d’avant « l’incident » et celle d’après.

Son talent pour la peinture, remarqué, encouragé par sa psy l’oriente après le bac vers l’école des Beaux -Arts de Lyon. On assiste à son épanouissement grâce aux cours d’Antoine Duris, enseignant émérite, plein de charisme. Un climat de confiance s’installe entre eux. Camille, « âme blessée », y voit « un compagnon de tristesse.

C’est un choc, le jour du drame, partagé par le lecteur qui, lui, sait quel « Monstre » l’a tuée. Et c’est un Antoine dévasté, rongé de culpabilité, qui va chercher à comprendre, puis à se faire le gardien de la mémoire de cette étudiante si brillante, à la « voix artistique singulière » dont les dessins l’ont émerveillé, ébloui.

L’écrivain décrypte également la culpabilité de Camille, qui avec fatalisme, est convaincue que c’est de sa faute. Celle de la mère de la victime qui se sent la coupable numéro un pour avoir précipité sa fille « dans les griffes du démon ».

L’auteur dissèque la relation professeur élèves sous toutes ses formes : la toxique, et la bienveillante.

David Foenkinos aborde un sujet grave, ce crime qui peut fracasser une ado fragile, qui n’a pas pu se confier, muselée par la menace, le chantage, par un harcèlement psychologique. La blessure psychique de Camille est abyssale. Sa souffrance de reviviscences suscite la compassion. Une situation révoltante, que la vague du « me too », peut-on l’espérer, va désormais contrer, enrayer.

L’auteur explore le couple, l’improbable, le recomposé, le passager : « Un couple ne pouvait être une union solidaire contre l’ennui ». Il souligne la complexité des sentiments et la difficulté du bonheur à deux. A noter que dans ses romans, les couples se séparent souvent, après moult tensions.

Mathilde, la DRH, a deux enfants à charge, en garde alternée le week-end.

Antoine vient de se séparer de Louise. Fini « le temps des papillons dans le ventre ».

Sabine, sa collègue, qui a mis fin à une relation avec un homme marié, devient juste sa partenaire sexuelle. Mais « Le sexe avait détruit tout ce qui auparavant les unissait », «  l’amour sans le faire », comme dans le roman éponyme de Serge Joncour aurait «  sauvé les meubles » !

Peuvent-ils encore croire à l’amour ?

Toujours est-il que Mathilde accepte d’accompagner Antoine, peut-être flattée et intriguée par son insistance : « j’ai besoin de toi ». « Être utile à cet homme » torturé la rend tout simplement heureuse. Et de constater leurs affinités électives.

Si on lit entre les lignes, on perçoit la déférence du narrateur pour les métiers d’enseignant et d’infirmières où le burn out est fréquent.

Le romancier soulève des questions sociétales relatives au suicide des ados, à la violence faite aux femmes, au viol. Antoine rend un touchant hommage à Camille, en mettant en lumière ses travaux lors d’une exposition posthume.

Il la ressuscite, la voilà partout avec eux à travers ses peintures. Il sait « la puissance cicatrisante de la beauté ». Une fois seul devant son autoportrait,« Il sentit alors un souffle passer près de son visage, comme une caresse ». Son ravissement émeut. On peut subodorer que « le souvenir douloureux de la douleur » finira par s’écouler de son coeur, comme le chantait le choeur d’Eschyle. La contemplation de la beauté pour viatique. La beauté n’est-elle pas promesse de bonheur ? L’écrivain démontre la possibilité de la résilience par l’art pour supporter l’indicible. « Tout ce qui se dévoile est beau. », nous rappelle Sylvain Tesson, citant Priam.

L’épilogue apporte une note d’optimisme : le sourire de connivence entre Antoine et Mathilde, leur passion commune pour l’art, leur complicité vont oeuvrer à la renaissance du maître de conférences. Le salut par le beau.

A chacun « son propre chemin vers la consolation. »

David Foenkinos  a réussi un coup de maître. Il signe un chef d’oeuvre, incluant un vibrant plaidoyer pour l’art. Une incitation à franchir les portes des musées.

Un roman bouleversant, prégnant, térébrant, grave, profond, teinté de «  mélancolie joyeuse », en résonance avec le destin de Jeanne Hébuterne et de Charlotte Salomon. Après Charlotte for ever, voici Camille for ever.

Quelques réflexions supplémentaires :

Les prénoms :

Antoine Duris a-t-il la tête de l’emploi ? On devine le clin d’oeil du cinéaste à  l’acteur Romain Duris !

Eléonore, renvoie à une chanson des Beatles, groupe culte pour l’auteur musicien.

Camille, une artiste passionnée et tourmentée comme Camille Claudel.

Mathilde Mattel a été «  comme un oracle qui annonce une possibilité de survie ».

Les lieux chez David Foenkinos :

« Chaque être, au cours d’une vie, cherche le lieu-physique, moral, professionnel, artistique où il va se révéler. Le lieu où il va s’accomplir. », déclare Philippe Claudel. C’est le cas pour Antoine Duris, pour Camille toute épanouie lors des cours aux Beaux-Arts ou en visitant Orsay où elle percevait le pouvoir « cicatrisant de la beauté ».

C’est à Crozon,(1) lieu mythique pour David Foenkinos, que Camille « revient à la vie par l’art », y retrouve « une puissance accrue ».


(1) Crozon, décor du roman précédent : Le mystère Henri Pick,et où a eu lieu, en avril 2018, le tournage du film de Rémi Bezançon avec Fabrice Luchini

********

Mes suggestions :

Écouter le podcast : En balade avec David Foenkinos et Nikos Alagias , émission du 15 avril 2018, sur Europe 1

Pour rester au Quai d’Orsay, écouter les deux émissions retransmettant  les «  Papous pour la fête avant les fêtes en public au Musée d’Orsay » du  22/ 12/ 2013 et du 29/12/2013

Lire : Je suis Jeanne Hébuterne d ‘Olivia Elkaim, Stock

 

©Nadine Doyen