Rome Deguergue

Rome Deguergue, Couleurs et rêves de la femme arlequine, bilingue français/allemand, Ed. Alain Baudry et Cie, 2011. Appétence pour le verbe en jachère, les jeux de lettres, la caresse des oxymores, le génie des mots, les contrastes de silences immanents, la palette enchantée d’un peintre dont l’oiseau perce la toile et s’envole. Découvrir ce recueil, c’est prendre le risque d’être ébloui par une sensualité démâtée, happé par le vertige de rites solaires, cloué sur un arc-en-ciel d’images.

Car la femme  arlequine d’Henri Matisse est une et multiple, dans la pérennité et dans l’absence, dans le désir et le saisissement de corps à cœurs. Elle est kaléidoscope, caresse verticale, jeu de regards, facettes de lumière, ruissellements dévorés par le pinceau.
Ah ! (comme dirait l’auteur en éclat d’ingénuité). Mais avant tout, voici une ode à l’amour ! Tantôt Odalisque, tantôt femme matador nue / renversée par le taureau / près du flanc écorché / de mon cheval je compte / mes cicatrices  mes plaies / muettes que laboure l’énigme  / de la femme qui pleure.  Le je prend le pouvoir. Charnel et androgyne, il est multiple dans l’offrande et la tension gémellaire, dans cet espace creux (…) qui oscille entre fantasme, griserie et assouvissement. Eros et Thanatos, passion et vide, sang et carcan.

Cette prose poétique, prégnante d’érotisme subtile, se mire dans une traduction en allemand de Rüdiger Fischer. Deguergue est elle-même issue de plusieurs cultures, emprunte au monde germanique des mots composés qu’elle triture et dont elle nous fait offrande.  Michel Bénard souligne, dans sa préface, ce métissage (…) où l’âme analytique et la philosophie allemande  se mêlent à la liberté et à l’imaginaire de l’esprit primesautier français. Parfois, l’ambiguïté suggestive d’un donne-moi ta langue porte davantage que le gib mir deine Sprache  (Zunge ?). Parfois, l’idiome d’Outre-Rhin a une douceur supérieure à celui de Molière : eine Pflaumenblüte semble plus musicale qu’une fleur de prunier. Complémentarité d’harmonies chez Rome, citoyenne de la terre.

Mais, comme dans plusieurs ouvrages de cet auteur atypique que l’existence a conduit d’Arabie en Iran, des USA en Italie, comme dans Exils de soie, Ex-Odes du Jardin ou Nabel, on retrouve, au-delà des passions, l’hydre du souvenir, l’insolence de la vie sans lui : présence hiératique de son père, plénitude d’un partage dans la permanence d’une fidélité filiale. Communion dans l’inachevé, tentation d’un attends ! je te rejoins. Ce père est symbole d’une souffrance christique où l’Europe fut déchirée durant la guerre, requiem d’une ostalgie, marche pacifique vers l’union des peuples.

Et la femme arlequine de nous donner, à la fin de ce recueil, en une manière d’énumération à la Prévert ou de collage sur papier fort, un cortège tutélaire où défilent Marie-Madeleine, Antigone, Carmen, Aliénor et Andromaque.

Tel un ange (…) porteur de l’énigme (…) libérateur de tyrannie (…) une et plurielle (…) pacifiante et pacifiée, Deguergue nous confie les sept clefs d’or de son paradis. Et la seule formule magique qui les résume : celle d’une tolérance imprégnée d’Amour.

Claude Luezior, Poète, écrivain suisse

FARBEN UND TRÄUME DER HARLEKINFRAU, von Rome Deguergue, Ed. Alain Baudry et Cie, 2o11. Traduction / Übersetzung (des poèmes du recueil et de la recension de Claude Luezior / Kritik), par Rüdiger FISCHER, éditeur de VERLAG IM WALD / EN FORÊT, Allemagne. Lust am wildwuchernden Wort, an Buchstabenspielen, an der Liebkosung der Oxymora, dem Genie der Wörter, den Kontrasten zwischen immanenten Formen der Stille, der verzauberten Palette eines Malers, dessen Vogel die Leinwand durchsticht und fortfliegt. Diesen Gedichtband entdecken heißt Gefahr laufen, von einer freien Sinnlichkeit geblendet, vom Taumel der Sonnenriten verschlungen, auf einen Regenbogen der Bilder versetzt zu werden.

Denn Henri Matisses Harlekinfrau ist eine und vielfach in Fortdauer und Ferne, im Sehnen und Ergriffensein von Körpern und Herzen. Sie ist Kaleidoskop, senkrechte Liebkosung, Spiel der Blicke, der Lichtfacetten, vom Pinsel verschlungenes Triefen.

Ah! (wie die Autorin in aller Arglosigkeit ausrufen würde) Dies ist aber vor allem eine Ode an die Liebe! Mal Odaliske, mal nackte Matadorin, / vom Stier zu Boden geworfen, / neben der geschundenen Flanke / meines Pferdes zähle ich / meine Narben, meine stummen / Wunden, die aufreißt das Rätsel / der weinenden Frau. Das Ich ergreift die Macht. Es ist körperlich und androgyn, vielfach in gegenseitiger Hingabe und Spannung, im befreiten Raum zwischen Wunschbild und Taumel und Stillung. Eros und Thanatos, Leidenschaft und Leere, Blut und Beengung.

Diese poetische Prosa, durchtränkt von subtiler Erotik, spiegelt sich in der deutschen Übersetzung Rüdiger Fischers. Deguergue stammt selber aus mehreren Kulturen, entlehnt der germanischen Welt zusammengesetzte Wörter, die sie zerreibt und uns schenkt. In seinem Vorwort unterstreicht Michel Bénard diese Mischung, wo sich das analytische, philosophische Denken der deutschen Seele einerseits und die Fantasie und die Vorstellungskraft des impulsiven französischen Geistes vermengen. Manchmal beinhaltet die suggestive Zweideutigkeit eines donne-moi ta langue mehr als gib mir deine Sprache (Zunge?). Manchmal ist die Sprache von jenseits des Rheins süßer als die Molières: eine Pflaumenblüte scheint musikalischer als eine fleur de prunier. So ergänzen sich die Harmonien bei Rome, der Erdenbürgerin.

Aber wie in mehreren Werken dieser untypischen Autorin, die das Leben von Arabien in den Iran, von den USA nach Italien geführt hat, wie in Exils de soie, in Ex-Odes du Jardin oder Nabel, findet man jenseits der Leidenschaften die Hydra der Erinnerungen, die Unverschämtheit des Lebens ohne ihn: die feierliche Gegenwart ihres Vaters, die Fülle des Teilens in der fortdauernden Treue der Tochter. Einssein im Unvollendeten, Versuchung des Warte, ich komm mit dir. Dieser Vater ist das Symbol eines christlichen Leidens am Zerreißen Europas im Krieg, Requiem einer Ostalgie, Friedensmarsch hin zur Einigung der Völker.

Und am Schluß dieses Bandes gibt uns die Harlekinfrau in einer Art von Aufzählung im Stil von Préverts Cortège oder einer Collage auf Kartonpapier einen Aufzug von schützenden Figuren wie Maria Magdalena, Antigone, Carmen, Eleonore und Andromache.

Wie ein Engel (…), Träger des Rätsels (…), Befreier von der Tyrannei, vertraut uns Deguergue, eine und vielfach, Frieden schaffend und befriedet, die sieben Schlüssel ihres Paradieses an. Und die einzige Zauberformel, die sie zusammenfaßt, ist die einer von Liebe durchdrungenen Toleranz.

Rüdiger FISCHER

Philippe Besson

Une bonne raison de se tuer , Philippe BESSON, Julliard ; 321 pages ; 19€. Ce n’est pas dans un château toscan que Philippe Besson a écrit ce roman, mais en Californie, sûrement au Joey’s café, où un des habitués « l étranger français » semble le double de l’auteur, en exil, désireux de fuir « la capitale trop abrasive ». Lieu idéal pour côtoyer des êtres cabossés, ébréchés, étiolés qui entrent  en scène et en sortent comme les comédiens dans un théâtre, évoquant des tableaux de Hopper.

L’auteur renoue avec la fresque américaine, déjà présente dans un précédent roman (La trahison de Thomas Spencer). Comme repère temporel : le 4 novembre 2008, « une date qui s’inscrira dans la mémoire collective » puisqu’elle voit la consécration d’Obama. Los Angeles avait déjà inspiré Philippe Besson dans Un homme accidentel, il pose un regard différent, sur cette ville horizontale, ayant choisi de « la raconter de l’intérieur ». Ville où « personne ne regarde personne, personne ne marche », l’anonymat est garanti, mais « où il est difficile de trouver sa place », déclare l’auteur.

Le titre : Une bonne raison de se tuer, extrait de la citation de Pavese en exergue, interpelle et préfigure la trame dramatique.
Philippe Besson fait défiler, en parallèle, les destins de deux protagonistes : Laura et Samuel, remontant  le cours de leur vie, depuis leur enfance, jusqu’au moment où tout chavire. L’art de l’auteur est de distiller les éléments de façon parcellaire, tout en lâchant les faits majeurs. D’une part la décision irrévocable de Laura, employée au Joey’s café. Bien que « nimbée de mystère », l’écrivain aurait-il décelé qu’ « elle était en train de se noyer » dans cette ville de la démesure qui ne lui  « accorde ni douceur ni attention » ? Le compte à rebours, tel un condamné à mort, tiendra le lecteur en haleine, jusqu’au dénouement inéluctable.
D’autre part Samuel, le peintre hippie, ivre de peine, fracassé par cette perte insondable, l’absence irrémédiable de son fils, Paul, cherche à comprendre. « On ne meurt pas à 17ans », réaction faisant écho à la phrase culte de Rimbaud.
Tel un limier, le narrateur traque tous les indices qui ont conduit au drame de Paul et ceux qui pourraient justifier la détermination  de Laura.
Les points communs entre Laura et Samuel s’esquissent progressivement.
Tous deux ont vécu le délitement de leur couple, puis la séparation.
Tous deux se remémorent les instants de complicité avec leur progéniture, font défiler des séquences de leur harmonie familiale, mais ils sont très vite rattrapés par l’ennui, la morosité, la lassitude, la vacuité et une incommensurable solitude. Laura est habitée par le sentiment d’inutilité, se sent lâchée par ses fils. Elle souffre de n’être plus « qu’un poids mort » pour eux. N’aurait-elle pas été déroutée par le coming out de Vincent ? Son fils cadet « insaisissable, fuyant », « si beau, si angélique ».
Laura a eu du mal à concevoir « que le confort d’une maison peut l’emporter sur l’amour maternel ».Ce qui frappe c’est leur état d’apathie, de léthargie, sans ressort, accomplissant des gestes mécaniques, d’automates. Samuel « se débat dans un brouillard, les chairs à vif ». Il est d’autant plus dévasté qu’il restera un « père sans descendance ». Leur état second les rend indifférent à l’euphorie qui enflamme tout un pays, aux militants pour le mariage gay, à « cette rumeur de l’histoire en marche ».
Tous deux trouvent leur instant de sérénité sous la douche, au contact de l’eau, source de « bien-être, ce baume », ou pour Samuel en s’abandonnant à la merci des vagues.
Leur refuge ? Une amie pour Laura, un café pour Samuel. Leur retour à la réalité ? des sonneries, une voix familière. D’où une digression du narrateur sur l’impact des voix.
C’est à bord d’un ferry que ces deux « naufragés » vont se croiser, partager « la fraternité des éclopés » et s’épancher, avec parcimonie toutefois. Car « un inconnu, c’est le déversoir idéal ». Leur dialogue sera-t-il suffisant pour se comprendre ? S’épauler ? d’autant que Laura n’est pas indifférente au charme de Samuel ?
La tension atteint son paroxysme quand s’égrène le chapelet des dernières fois. La fébrilité de Laura, lucide, grandit à mesure que l’échéance se rapproche.
Le mystère de l’adolescent au bermuda jaune est résolu avec la révélation de sa vérité, soulevant la question : Peut-on  mourir d’aimer , à sens unique ?
Philippe Besson confirme son talent d’explorateurs des âmes et nous livre des portraits d’une profonde justesse. Qu’elle est poignante, son héroïne, dans la maîtrise implacable de son destin. Philippe Besson, en expert du sensible, sait se couler dans la peau de ses personnages foudroyés (homme et femme). Il les sonde, fouille leur passé, souligne leurs fragilités, exhume leurs pensées intérieures, leurs atermoiements. Le tout, en courts chapitres, dans un style fluide, sans affectation.
Il aborde les thématiques de la pérennité du couple, de la solitude, de la carence affective, l’égoïsme des enfants et celle du suicide, souvent le reflet de la société ou miroir de la famille explosée. On retrouve le thème de l’océan, cause de noyade.
Il développe l’idée que les lieux sont notre mémoire. Pour Samuel, l’église et le lycée vont convoquer des souvenirs inoubliables. D’où ses multiples interrogations liées au chagrin du deuil et sa conviction de la nécessité de ne conserver que les heures heureuses, « les images radieuses, des lucioles » pour « tenir la distance ». Laura aura besoin de revoir la maison de son enfance, à Newport Beach.
Philippe Besson explore la relation mère/fils. Il pointe la « platitude » des échanges, les conversations superficielles, « le manque de connivence » et la difficulté pour une mère de découvrir le coming out de son fils. Une manière de souligner combien la banalité des rapports quotidiens est précieuse ainsi que le lien familial indépassable.
Il réussit, grâce à son habile construction, à suspendre l’attention du lecteur jusqu’au point final. L’épilogue percutant laisse le lecteur tout chamboulé, en empathie avec ceux qui restent. Ironie grinçante de la scène finale, au vu de l’hypothèse de Samuel.
Mais une interprétation n’est-elle pas toujours erronée ?
Le rideau peut tomber, Laura a tiré sa révérence. On serait tenté de penser comme Oscar Wilde que les rôles ont été mal distribués pour ces « deux sinusoïdales ».
Philippe Besson signe un roman qui véhicule l’horreur du vide, de la béance soudaine. Il donne voix au deuil, au manque, au renoncement. Ce récit est susceptible d’apporter du réconfort à ceux que la culpabilité taraude toujours après une telle épreuve, d’inciter à être plus attentif aux autres afin de débusquer le moindre indice et plus ouvert au dialogue. Le refrain de la chanson de Louis Chedid : « On ne dit pas assez aux gens qu’on aime qu’on les aime » vient conforter cette idée.
A quand le roman qui relate « un huis clos entre un père et son fils » sis « sur la côte atlantique française » ? Philippe Besson nous aurait-il divulgué un scoop ?
En attendant, laissez-vous happer par ce roman puissant, irrigué de mélancolie.

Nadine Doyen

Amandine Marembert

 
N’écris plus je ne répondrai pas, Amandine
MAREMBERT, dessins de Valérie Linder, éditions du frau
 
C’est un livret couleur miel, premier titre d’une toute nouvelle
collection des éditions du frau, au nom prometteur de L’âtre
doux.
On avait été enchanté par la première collaboration d’Amandine
Marembert et Valérie Linder dans le sensuel et féminin Du
baume-stick dans la douceur (éditions La Yaourtière, 2009).
C’est donc une joie de retrouver la délicate alchimie de leurs
univers créatifs dans ce nouveau petit livre à quatre mains.
L’épigraphe (citation extraite de La ballade de l’impossible
d’Haruki Murakami : « Ne m’oublie jamais. Souviens-toi que j’ai
existé. ») annonce une variation autour du souvenir amoureux
et de l’existence d’une autre forme de lien, au-delà des mots,
entre les êtres.
Des poèmes courts pour dire le poids du silence et la mélancolie
dont il voile les jours : quel fracas / cela fait / à l’intérieur / ce
silence soudain (…) pourquoi des volets fermés / des feuilles
mortes / le long d’un trottoir / figurent en moi / l’abandon / des
gestes / de la parole échangée.
Lorsque le lien est enseveli dans la profondeur abyssale du
silence, la présence de l’autre se lit dans l’infime : je n’aurais
jamais imaginé / que l’encre se mélange / au noir des mûres
écrasées / que la forme des lettres / ne tienne plus que / dans
les empreintes / de pattes d’oiseaux.
ce que nous aurons / à nous dire / tiendra désormais / entre les
lattes / d’une chaise / de jardin / oubliée / sous la pluie.
L’autre existe alors au présent dans les mots d’avant : en
ouvrant le dictionnaire / nous tomberons parfois / sur des mots
/ qui nous furent des maisons / lumineuses et vitrées /
incassables.
La lumière arrive de la nature, paysage-baume stick à recolorer
le coeur. Le dehors devient tout à la fois reflet du chagrin et
consolation. : chaque soir / un vol de passereaux / me fait lever
les yeux / au ciel / dans un froissement / qui donne / à
entendre / celui de mon coeur.
Les dessins de Valérie Linder accompagnent merveilleusement
les textes, dans une attention constante à la fragilité des êtres
et des choses. Une tâche de café au fond d’une tasse évoque la
force du souvenir, une chaise de jardin oubliée sous la pluie la
solitude. Un oeil fermé au-dessus d’un flacon d’encre entouré
de pattes d’oiseau dit le repli du silence, dessin des cils
répondant aux empreintes minuscules des oiseaux.
Me touche tout particulièrement cette femme qui semble
chercher un abri sous un livre, un fil marque-page la reliant au
passé, traces de sang / pétales de géranium derrière elle.
La finesse artisanale du livre, cousu main, poèmes tapés à la
machine, s’accorde magnifiquement à l’ensemble. Jusqu’au fil
blanc reliant les pages et qui fait écho à l’un des textes : suffitil
/ de dire / n’écris plus / je ne répondrai pas / pour couper
court / à ce fil / qui nous embobine / encore.

Cécile GLASMAN

Les incontournables 2011 de Patrick Joquel

 
 
Titre : Le long des chemins, ces barbelés
Auteur : Isabelle Guigou
Photos : Isabelle Guigou
Editeur : Soc et Foc
ISBN : 978-2-912360-67-0
Année de parution : 2011
Prix : 12 €
Inclassable. Du neuf sur le territoire poétique. Du proche. Du
presque quotidien… pour certains, pour d’autres le barbelé est
plus rare ou comme pour moi dans les cols du Mercantour
témoin rouillé d’un temps de guerre.
Passante le long des chemins, passante le long des barbelés, le
texte ici arpente fil et vie. Noue. Déchire. Métaphore. File.
Retient. Se déchire. Impressionnant travail. Une très belle réussite. Tant texte,
image, format, papier, tout cela tient en haleine et ma foi laisse
sans voix. … Comme si à la fin, ne devait rester qu’un seul mot sur les
lèvres tu cherches lequel amour peut-être un mot ou le silence
Compassionnel
 
 
Titre : Jimy Hendrix
Auteur : Zéno Bianu
Editeur : Le Castor Astral
ISBN : 978-2-85290-817-2
Année de parution : 2010
Prix : 12€
Un livre foudroyant. J’aimerais l’entendre sur une scène. Mis en
voix. Avec de larges extraits du chanteur, avec quelques
images aussi. Un texte pour les amateurs de bleu. Les
taquineurs de faille. Je lis. Je prête le livre à d’autres amateurs d’espace et de
musique. Je relis et je prête encore.
Superbe travail d’écriture au plus près du mystère de cet être
devenu opéra fabuleux…
 
Titre : comptines de la pomme de terre
Auteur : Jean Foucault
Illustrations :Brigitte Dusserre Bresson
Editeur : éditions Corps puce
ISBN : 2-35281-044-2
Année de parution : 2010
Prix : 14 €
Non la poésie n’est pas forcément prise de tête, politique ou
illisible ! Il existe aussi une poésie légère, joueuse, voire
moqueuse et bien lisible ! Elle n’est pas cependant aussi
innocente qu’elle s’en donne l’air. Il s’agit de la comptine !
Personnellement j’aime les comptines et leur respiration de
jongleurs de mots.
Ici on retrouvera le thème de la patate du gourmand Jean… et
pour peu qu’on accepte le jeu, on s’amusera profondément
avec ces comptines de la pomme de terre et à tout âge !
Car le poème n’a pas d’âge.
 
Titre : Du sucre sur la tête
Auteur : Thomas Vinau
Illustrateur : Lisa Nanni
Editeur : Motus
ISBN : 978-2-36011-003-2
Année de parution : 2011
Prix : 11 €
Un livre tout plein de ce nonsense cher à Rodari ou à Lear.
J’aime bien. On démarre sur une absurdité puis on déroule une
à une différentes logiques de l’imaginaire. Absurde et léger ?
Pas tant que ça, à lire entre les lignes, entre les traits de
crayons aussi. Car un album réussit forme un tout ! Et Lisa
Nanni apporte sa touche riche de silence aussi !
Thomas Vinau un auteur à suivre…
 
Titre : Le voyageur sans voyage
Auteur : Pierre Cendors
Editeur : Cadex éditions
ISBN : 978-2-913388-65-9
Année de parution : 2008
Prix : 10€
Ce train bleu est passé chez moi en février 2011. Un moment
magique de lecture. Un livre qui rejoint les préoccupations de
son lecteur. Les miennes en tout cas. Mais au-delà du
particulier, un texte prenant, saisissant qui nous mène où il
veut et nous laisse en silence… comme ce silence où nous
laissent ceux qui partent.
Un livre qui se prêterait bien j’imagine à la mise en voix et en
scène aussi… Il faudrait essayer…
J’aime !
 
Titre : Les pommes
Auteur : Xavier Bouguenec
Graphismes : Jean-Louis Pérou
Editeur : soc et foc
ISBN : 978-2-912360-66-3
Année de parution : 2010
Prix : 6 €
Un livre accordéon. Pour célébrer les pommes. Celles de pays.
Pas les pommes calibrées pour grandes surfaces. Non, les
pommes sans grade. Les pommes sauvages ou celles des
jardins. Les pommes à odeur de souvenir.
C’est frais. Ça sent bon et c’est joyeux ! Pourquoi s’en priver ?
 
Titre : Les dérives immobiles
Auteur : Jean-Pierre Sautreau
Tableaux : Jean-François Bourasseau
Editeur : Soc et Foc
ISBN : 978-2-912360-73_1
Année de parution : 2011
Prix :12 €
Au début, les tableaux. Ensuite, les mots. Des proses. Avant
cela, toute une amitié. En témoignent la publication en fin
d’ouvrage des échanges de courriels entre les deux artistes. On
accède un peu au secret sous les pages… Ce n’est pas
nécessaire mais ici c’est une joli plus.
La résonance entre tableaux est texte offre une profonde
vibration. On se sent bien accueilli dans cet univers. On se
laisse emporter, porter par l’élan de la rencontre. Ici un plus un
font bien plus que trois !
Soc et Foc est friand de ces rencontres entre les Arts et les
artistes. Pour notre plus grand bonheur !
 
Titre : Habillé de son corps
Auteur : Romain Fustier
Editeur : Rafaël de Surtis éditions
ISBN : 978-2-84672-234-6
Année de parution : 2010
Prix : 14 €
Comment parler d’amour sans tomber dans le cliché convenu ?
D’amour au corps à corps. En accord. Avec son poids de chair.
Sa douceur des peaux frottées comme silex jusqu’à l’étincelle et
la flamme. Ses bruits. Ses sueurs. Et son bien être ensuite.
Comment donc ? Je ne saurais le dire mais en revanche Romain
Fustier y réussit parfaitement.
Ses 26 petits pavés de prose sont autant de moments
suspendus dans les halètements du désir et la chaleur de la
rencontre. Autant d’ancrages dans ce qui constitue notre
humanité dans sa part la plus vivante : se reproduire autant
que se donner l’un à l’autre dans le partage des plaisirs.
Cela nous habille oui. A la perfection.
Un livre d’une énorme humanité, d’une immense et tendre
douceur !
 
Titre : Contes du Japon
Auteur : Mayumi Watanabe
Illustrations : Eric Puybaret
Editeur : éditions du Jasmin
ISBN : 978-2-912080-85-1
Année de parution : 2010
Prix : 12.20 €
Si vous voulez savoir pourquoi la méduse n’a point d’os… ou
obtenir d’autres réponses tout aussi fondamentales plongez
dans ces contes.
Dépaysement assuré. Sourires et sagesse aussi.
La magie d’un livre : réussir à emporter son lecteur dans un
paysage exotique au son d’une voix discrète et chantante.
Les illustrations tiennent la même éblouissante retenue.
Un livre à mettre dans toutes les bcd et autres cdi histoire
d’ouvrir l’esprit à l’orient.
 
Titre : Seul sur la mer immense
Auteur : Michaël Morpurgo
Editeur : Gallimard jeunesse
ISBN : 978-2-07-061075-6
Année de parution : 2008
Prix : 14.90 €
Un superbe récit. A deux voix. Le père d’abord. La fille ensuite.
Le récit d’une vie d’homme. Une vie en Australie. Pas facile tous
les jours. Heureuse aussi et par longues tranches. Comme
toute vie plus ou moins.
On est à cette curieuse époque où pour peupler le pays
l’Angleterre y envoie ses orphelins… Un récit de recherche donc
forcément. Le retour aux sources, le retour en Angleterre.
Par la mer. La grande traversée : un demi-tour du monde. La
mer comme personnage accompagnateur. Un grand livre dans
tous les sens du terme.

www.patrick-joquel.com

Valentine Goby

Banquises, Valentine GOBY, Albin Michel ; 247p. ; 18€, 2011.

La narratrice débute son roman à Roissy, d’où, en 1982, s’envola Sarah pour le Groenland et d’où part, sur ses traces, Lisa (photos de sa sœur en poche), vingt-huit ans plus tard, laissant mari et enfants. Va-t-elle réussir à lever le mystère ?

L’histoire de Sarah, disparue, se reconstitue au fil de la narration, par flashback. Son portrait se dessine sous le regard d’une mère, d’un père, d’une sœur, comme une construction polyphonique, en brassant les souvenirs, en feuilletant les albums, en visitant sa chambre. Sarah partageait avec sa meilleure amie Diane la même passion pour la musique, et leurs airs préférés (Gould, Purcell, Liszt, Beethoven…) résonnent en fond sonore. Glenn Gould n’avait-il été aussi attiré par le Grand Nord ?

La narratrice analyse avec subtilité comment l’absence est perçue par chacun des membres de la famille et l’entourage, depuis cette attente interminable, propice à forger mille hypothèses. Elle montre  comment elle les a minés, a modifié leur vie et laisse entrevoir les fissures: « ensemble et séparés, un couple soudé par cette perte en même temps qu’au bord de la rupture ».

Lisa, la sœur invisible pour les parents, choisit à quinze ans l’anorexie pour exister, voyage, enseigne à l’étranger. Besoin de donner un sens à sa vie. Elle mûrit le projet d’écrire « pour tenir, pour exister », guidée par l’empathie et la nécessité de « faire entendre sa voix. Sa vérité. Son Idée du Nord ». L’écriture n’a-t-elle pas démontré son rôle cathartique ? La littérature comme un baume, un onguent lénifiant. Lisa « cette enfant périphérique, méconnue », liée à Sarah par une profonde affection sororale, pourrait la garder présente en consignant son destin tragique. Lisa cesse ses investigations quand elle réalise « qu’en marchant sur les traces de Sarah , elle la perd encore ». Elle optera pour « le scénario du krivittoq », nom désignant celui qui « se retire volontairement du monde ». Lisa n’est-elle pas venue « pour ça, la fin d’un mensonge, la nudité, pour comprendre comment c’est arrivé » ? Et pour y puiser la trame de son livre.

Valentine Goby sait distiller les couleurs contrastant avec « l’immensité grise des icebergs ». Indigo le ciel ou « strié de roses, traversé par les carlingues cramoisies ». Jaune la ligne frontière de la peur. Rouge et pastel une guirlande d’appâts. « La nuit une déclinaison de roses, de bleus, de gris ». Orange le gilet fluorescent, rose clair les rigoles, « or, mauve la lumière tombante ». Les icebergs sont « greffés d’étoiles argentées ». Vertes les aurores boréales.

L’auteur égrène des références littéraires (Jørn Riel, et Wassamo et les titres lus par Lisa), artistiques, apportant des précisions dans les tableaux dépeints : « les flétans aux joues trouées, ouïes béantes, obscènes et superbes comme une toile de Schiele ».

Valentine Goby continue de développer le thème récurrent des corps. « La joie organique » éprouvée par  Diane et Sarah « sentant les feux d’artifices allumés dans leur ventre ». Lisa se souvient de ce « geste d’amoureuse » de Sarah, caressant la joue de Diane. Le corps qui perd huit kilos, c’est celui de Lisa, devenu « ce trou bordé de peau ». Celui qui « a séparé son corps et son cœur », c’est le père, par amour pour cette mère qui a flanché. Le corps qui sait « intégrer celui de l’autre, s’y mouler, sonder les organismes détraqués sans machines », c’est celui de Sylvie, médecin.

L’intérêt de ce roman est double. D’une part, Valentine Goby explore la souffrance au sein d’une famille dévastée, confrontée à la disparition de la fille ainée, prête à remuer ciel et terre. Elle souligne la difficulté de faire son deuil quand les seules reliques sont un sac. Elle déroule le ténu fil d’espoir auquel la mère s’accroche et montre comment cela conditionne le quotidien, isole. Elle décline toutes les initiatives du père pour retrouver goût à sortir. En filigrane, elle laisse entrevoir comment la perte de son double a fracassé Sarah, la plongeant dans un « immense chagrin » et peut-être à la dérive. « Elles s’aimaient », confirme la mère. Cachaient-elles ce lien ?

D’autre part, Valentine Goby soulève la question du réchauffement climatique. Ayant pu constater de visu l’état de la banquise « un délitement qui afflige, spectacle désolant », elle attire notre attention sur l’avenir de la planète. L’engloutissement de la banquise n’annoncerait-il pas « un engloutissement du monde » ? L’auteur excelle à décrire cette nature grandiose et sauvage, « image invitant au voyage et à l’oubli », le mode de vie des pêcheurs. Les odeurs d’iode, de citron, de poisson, de lavande nous parviennent, ainsi que de multiples bruits (cliquetis, claquements, crack, chuintement, hurlements). Elle révèle une triste réalité (nombreux suicides, la décharge) et pointe ce sentiment d’impuissance. Elle rend compte de l’horrible carnage perpétué dans les meutes après nous avoir offert des pages magnifiques sur ces chiens du Groenland « l’impact doux de leurs pattes, foulant et éparpillant la neige en gerbes de strass ».

Sa plume puissante sait enregistrer comme un sismographe les moindres palpitations des cœurs, nous communiquer l’angoisse, la tension quand la plateforme bascule. Le rythme fiévreux, caractérisé par le fréquent recours aux énumérations (pléthore de verbes, de noms), imprime chez le lecteur l’état d’âme des protagonistes.

Valentine Goby signe un roman émouvant, hanté par le spectre de Sarah, « un livre tatoué comme une peau ». Tout vivant n’est-il pas un cercueil transportant avec lui le souvenir des morts qu’il a connus? selon Charles Dantzig.

Nadine Doyen

Delphine de Vigan

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de VIGAN, Jean-Claude Lattès ; 437p. ; 19 € ; 2011.

Par ce récit familial qui gravite autour de Lucile, sa mère, Delphine de Vigan tente de mettre à distance cette succession d’années noires jusqu’au 25 janvier 2008, « annus horribilis » pour elle. La mort d’une mère n’est-elle pas, comme le scande le poète Wystan H.Auden « un monde qui s’effondre » ? Mais à la question : Pourquoi écrivez-vous ? la narratrice répond inéluctablement :« à cause du 31 janvier 1980 », date chevillée au corps, moment du « basculement irréversible ».

Dès la première page le lecteur est fracassé par l’annonce brutale et le cri de détresse, de désespoir de la narratrice. Le noir Soulages drape la défunte qui git inerte sur son lit. Delphine de Vigan nous retrace l’enfance de Lucile, née d’une fratrie nombreuse, la préférée du père. Lucile, enfant pétrie de générosité, à l’air triste, surnommée « blue-blue », « un rempart de silence »,tenaillé par la peur. Elle brosse, dans la première partie, une magnifique galerie de portraits très détaillés, ceux des parents (Liane : la formidable conteuse, « lutin infatigable » dont les frasques apportent une touche de légèreté ; Georges : père intransigeant), et des neuf enfants. Les réunions familiales joyeuses, ou les vacances de la smala à la mer (ambiance : sea, sex, sun) ou à la campagne, leurs jeux sont hélas entachés par les deuils, comme si la famille était frappée de malédiction. Puis défilent l’adolescence de Lucile, son refus de jouer « ce simulacre de douceur », ses envies de fuguer, cette lassitude d’être admirée, photographiée. Lucile : une beauté stupéfiante, héritée de Liane, qui capte la lumière et « pétille d’intelligence », mais cause de son malheur : « ça m’a coûté cher », confiera-t-elle. Comment ne pas être aimanté par ce visage de la couverture qui sourit « d’une obscure douceur » au lecteur ? Sa vie d’adulte est détaillée : son mariage, la naissance de ses deux filles, sa séparation, ses relations amoureuses chaotiques, ses différents emplois, sa plongée dans la drogue, ses tentatives pour s’en sortir, les multiples déménagements et ses internements suite à ses délires, ses premiers troubles de bipolarité détectés, ses rechutes, ses accidents, la maladie, l’opération et son combat abandonné. Le lecteur est confronté à une succession de drames, de surprises renversantes (la lettre de Lucile laissant entrevoir son mal-être et la révélation choc supposée être « un des facteurs déclenchant de sa maladie ») dans ce champ de ruines, traversé par « l’alcool, la folie, les suicides ». Les secrets familiaux sont dévoilés (le tabou autour du décès de Jean-Marc, l’enfant adopté ; Tom, le frère handicapé). Parmi ces non-dits, l’attitude du grand-père Georges qui causa un profond traumatisme chez Lucile. L’auteur se dédouble en narratrice et en fille (passant du elle à je) pour décrypter les failles qui ont conduit sa mère « femme blessée, meurtrie murée dans sa solitude » au désastre, à sa déchéance. Elle traque les indices qui pourraient expliquer l’acte final. N’est-ce-pas l’addition de tous les coups durs qui a ébranlé son équilibre psychique ? Quant à la narratrice et sa sœur, on devine leur scolarité perturbée, d’être ballottée du foyer paternel à celui de leur mère, d’une tante, leur désarroi de voir leur mère corsetée « dans une camisole chimique », d’appartenir à une famille ravagée de douleur ? Bien qu’ayant souffert de carence affective, ayant vécu des relations conflictuelles, Delphine de Vigan a su déployer les ailes de la tendresse pour protéger Lucile et l’évoque avec nostalgie : « Sa voix lui manque ». Elle convoque les moments de grâce de Lucile, « grand-mère ultra protectrice », exerçant « la même attraction, fascination » sur son entourage, ses goûts dont celui pour l’écriture « plus obscure » dont elle loue « les fulgurances poétiques ». Dans la troisième partie elle met aussi en exergue « sa remontée vers la lumière, sa renaissance », sa réussite professionnelle, « sa plus grande victoire » : l’obtention de son diplôme d’assistance sociale, à 50 ans. Pour Delphine de Vigan « cette Mère Courage » a l’étoffe d’une héroïne de roman.

La narratrice a recueilli les confessions de sa famille, après avoir gagné leur confiance. Elle thésaurisa le maximum d’archives, regroupa les photos, consulta son journal, écouta des enregistrements, visionna le DVD de l’émission de télé et laissa s’écouler deux ans avant d’entreprendre la rédaction de « ce chantier ». Elle se remémore  ses périodes de doutes, en proie à une pléthore d’interrogations (Ai-je le droit d’écrire… ?), se référant à l’expérience de Lionel Duroy qui se mit sa famille à dos. Elle s’est heurtée aux réticences de sa tante, Violette. N’est-elle pas « une sadique, un vampire avide de détails... » ? Hésitations, encore, car la disparition d’une mère est un sujet récurrent, maintes fois traité. Elle ponctue le récit par ces pauses où elle nous livre ses états d’âme. Elle ne cache pas que remuer ce passé lui causa cauchemars, nuits agitées, généra l’inquiétude de « l’homme qu’elle aime », fatigue, découragement, crainte de décevoir. Allait-elle supporter la charge émotionnelle d’écrire « ça, un vrai gâchis» ? De plus, elle fut amenée à combler le déficit de détails, car l’écriture ne lui a pas fourni « ces ultrasons indéchiffrables » qu’elle comptait percevoir. On peut subodorer que Delphine de Vigan  a souvent dû avoir envie de murmurer à son entourage la phrase de Henri Calet « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes ».Cette absence de foyer stable, sécurisant, pour elle et sa sœur Manon, se reflète dans un de ses livres précédents : Jours sans faim où elle relate son anorexie, façon pour elle « d’anesthésier la douleur ».

Si la narratrice reconnaît avoir été rebelle à l’adolescence, elle se découvre une âme d’infirmière pour assister Lucile, secondée par sa sœur Manon, lorsque celle-ci doit lutter contre la maladie.

D’où son incompréhension doublée de ce sentiment de culpabilité (n’aurait-elle pas été présente au bon moment ?) quand le mot fin tomba.

La narratrice ne nous épargne pas notre deuxième gifle. La scène finale, reprenant la dramatique découverte annoncée au début, revêt une intensité insoutenable avec l’ajout de la lettre posthume. Delphine de Vigan signe un roman autobiographique bouleversant, contenant toute sa souffrance ses douleurs, mais aussi son admiration pour le courage de cette mère aimante devenue inaccessible.

Elle mêle ses souvenirs et ceux de sa famille afin de cerner au plus juste cette femme si lumineuse que les vicissitudes de la vie ont éclipsée trop vite. Elle confie avoir écrit ce livre « empreint d’amour » non pas pour y trouver un refuge ou des vertus thérapeutiques, mais pour  mieux la comprendre. « L’écriture, confie-t-elle, ne peut rien. Tout au plus permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire ». Et de s’interroger sur notre connaissance de l’autre ? Ne reste-t-il pas une part de mystère ? En filigrane, elle soulève la question des facteurs génétiques responsables. Y aurait-il à chercher du côté de « la psycho-généalogie ou des phénomènes de répétition transmis d’une génération à une autre » ? Elle  offre à Lucile un « cercueil de papier » si touchant que le lecteur sensible risque de finir essoré. Je glisserai volontiers ici la réflexion de Charles Dantzig « Tout vivant est un cercueil. Il transporte avec lui le souvenir des morts qu’il a connus ». Hommage double, à la mère qu’elle tente d’approcher et à Alain Bashung que l’auteur choisit en fond sonore. Un résultat incommensurable que « cet élan, de la narratrice vers Lucile », couronné par le prix du Roman Fnac. Si Delphine de Vigan  engrange les critiques élogieuses, elle n’oublie pas de les partager avec ceux qui l’ont soutenue, en particulier sa sœur Manon, leur témoignant sa gratitude en fin de roman. Avec pour viatique, le titre du journal de Claire Fourier « Je ne compte que les heures heureuses », elle pourra avancer plus apaisée. N’a-t-elle pas réussi à « perpétuer ce mythe, dont elle est le produit » pour ses propres enfants, en droit de savoir ? La voici « délivrée », convaincue que cette mère les aimait « de tout cœur », mais c’est au tour du lecteur d’être habité, à jamais, par cet ouvrage qui suscite empathie et admiration à l’encontre de Delphine de Vigan.

Ne lui fallait-il pas posséder une force de caractère exceptionnelle, une pugnacité inépuisable pour faire face à toutes les épreuves que l’auteur dut traverser, pour surmonter ces séismes émotionnels, dont cette perte indicible ? Un roman dense et puissant qui laissera une empreinte indélébile.

Nadine Doyen