ARAGON – La Grande Gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons – (ED. Gallimard, NRF Poésie/Gallimard)

Chronique de Xavier Bordes

ARAGON – La Grande Gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons – (ED. Gallimard, NRF Poésie/Gallimard)


La figure du poète Aragon, si sa place dans la littérature est bien établie, demeure complexe, multiple, parfois contestée, comme son œuvre qu’on pourrait dire variable et parsemée d’écrits inattendus. C’est que le lecteur, confronté à chacun d’eux, s’y trouve dans un moment « de l’histoire d’une vie ». Car, selon Aragon, tout poème est de circonstance, et sur cette affirmation, au demeurant évidente, l’on a passablement glosé. Or, si la circonstance est le déclencheur, ainsi que la teneur vitale, de l’affaire poétique, de la prise de parole qui devient le dire du poème, deux éléments en modifient la nature : d’une part le texte est écrits, de l’autre le langage pour l’écrire est hors-temps ; je m’explique : malgré des blancs de page en page, des silences, des interruptions apparentes, on peut considérer que « depuis l’humanité » le langage, en ses déclinaisons et colorations en langues, continue, et qu’il a toujours continué. Nous naissons au sein d’une langue maternelle reçue. Simplement, un peu comme le monstre du Loch Ness dont les anneaux de loin en loin affleurant à la surface donnent l’impression qu’il est plusieurs, le dire du poète, à cause du vécu révélateur, dû à un tempérament excessif qui force le langage à émerger de loin en loin à la surface de la page, donne un sentiment de diversité et pluralité, bref d’une hétérogénéité circonstancielle. Une fois recueillis en livre cependant, la discontinuité des textes poétiques par la lecture imaginative reforme une unité, rend sa continuité logique, émotive et sentimentale, à un parcours dont les poèmes ne sont en quelque sorte que les bornes. C’est le cas de ce recueil d’Aragon dont le titre, d’une ironie déchirante, annonce la suite des poèmes qui sont la conséquence d’amours finissantes : il s’agit de la liaison passionnée, (exacerbée par l’intensité d’un premier amour, disons, « sérieux ») avec Nancy Cunard – héritière à la fortune incommensurable -, et de la façon dont cette liaison s’est délitée, du fait que l’amoureux surréaliste « avant-gardiste » s’est découvert des ressorts psychologiques d’humain ordinaire, c’est-à-dire jaloux de la manière de vivre, des relations d’une femme sans entraves, avec laquelle de toutes façon l’arrière-plan était la pratique (pour Aragon relativement théorique après les idylles fugaces de l’effervescence surréaliste) d’une libre sexualité. Cette évolution vers une jalousie lancinante et destructrice n’est pas en soi tellement neuve, certes. En revanche, le témoignage poétique des réactions d’Aragon à cette liaison qui peu à peu le mine et l’attire vers l’autodestruction, prend le tour d’un langage où la maîtrise fait jeu égal avec sa vérité.  Le faux-semblant ici est violemment banni. La réalité matérielle des choses s’y montre sans cesser d’être poème, – « furie / qui dépasse le but et ne l’atteint pas » dit le poète, en un exact et remarquable paradoxe. Dans ses paroxysmes, tout est laminé, néantisé : le recueil est puissamment évocateur d’une expérience que la langue poétique d’Aragon lui a permis de chevaucher, jusqu’à peut-être constituer l’inconsciente soupape de sécurité qui l’aura finalement empêché de réussir « à quitter cette vie », en dépassant fortement la dose de toxique qui eût été mortelle (comme il l’indique dans le commentaire postérieur intitulé Tout ne finit pas par des chansons »)… Le bilan en est que l’on ressort de cette suite de poèmes, à l’humour grinçant et sous-tendus par une vitalité débordante, avec le superbe « Poème à crier dans les ruines », suivi du long et conclusif « Rien ne va plus », cependant que pour la poésie, on peut dire que « tout va toujours ». Le paradoxe est une fois encore que cette audace, à la fois verbalement crue et pourtant digne, cet emportement rageur dans la ruine et la dépression laisse le lecteur – moi-même en tout cas – sur une expérience qui ragaillardit : l’expérience revigorante d’une quasi-noyade sous-tendue par l’implicite perspective (pour nous lecteurs) qu’un coup de talon salvateur contre le fond ramène à la surface. Ce qui se réalisera avec le retour à l’oxygène que sera pour Louis la rencontre, quelques temps plus tard, de la fameuse Elsa, inspiratrice des célèbres poèmes d’amour que l’on sait. En somme après le temps de Nane-Lilith, fièvre et vaccin, viendra l’Ève-Elsa baume d’une vie – qui ne tournera pas pour autant à la relation d’amour sereine et sans nuages, l’un comme l’autre étant restés malgré tout partisans d’une sexualité ambiguë. (Mais ceci, comme on dit, sera une autre histoire.)

©Xavier Bordes    (4/5/2019)

Nicole Portay Bezombes, Fileuse d’espoir, Editions Les Poètes français

                                            Une chronique de Michel Bénard

Nicole Portay Bezombes, Fileuse d’espoir, ( Editions Les Poètes français –  Préface de Michel Bénard – Illustrations, Auguste Haessler – Format 15×21 – Nombre de pages 83 )

Et si la poésie était une question de survie, de salut, alors mieux vaudrait sous le sceau de la confiance emboîter le pas sécurisant de la « Matriarche ».

La Fileuse d’espoir est en fait une semeuse qui patiemment en son jardin-refuge veille à la germination des graines sacrées. Si l’ombre est parfois présente dans cette œuvre, c’est pour mieux percevoir la lumière, la caresser et la déposer à sa juste place, là, précisément au centre du cœur et de l’esprit, jusqu’à l’enchâssement escompté.

Nicole Portay avance en poésie dans une posture semblable à celle du pèlerin qui, de station en station, gravit les degrés de l’élévation. Ses vers sont assoiffés de liberté, sont ciselés, sont peaufinés, la qualité d’une écriture soignée est la meilleure garantie pour l’élévation et la compréhension de la poésie, cela notre poétesse l’a parfaitement compris.

Bien loin des textes des premières heures, désormais nous sommes face à une véritable métamorphose, similaire à l’image de la chrysalide carapacée allant jusqu’à l’éclosion d’un merveilleux papillon multicolore.

Si Nicole Portay rêve parfois de devenir poète, elle l’est bel et bien et sur une margelle élevée.

Le poète est assimilé au magicien, au sourcier qui avance avec sa baguette de coudrier et c’est bien ce qui est évoqué dans le poème « Baladin », il traverse le miroir, il parsème de poudre d’or les terres en jachère et :

« …rend la semence de l’univers

Au sillon de la terre. »    

La poétesse Nicole Portay porte des yeux d’amour protecteur sur ses petits-enfants et les invite à danser au bord des étoiles.

Cependant notre poétesse a conscience que la voie initiatique pour retrouver l’origine de l’amour la plonge dans l’épreuve des défis et des tolérances.

Alors peut-être est-il sage de se fier à son ange qui viendra de ses ailes :

« Enlacer les blessures de ton âme

Sur un fil d’argent naissant. »

©Michel Bénard.

Lyliane Mosca, La Vie rêvée de Gabrielle, Muse des Renoir, Terres de France, Presses de la Cité, Mars 2018 (21 € 364 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Lyliane Mosca, La Vie rêvée de Gabrielle, Muse des Renoir
Terres de France, Presses de la Cité, Mars 2018 (21 € 364 pages)


L’année 2019 met les Renoir à l’honneur. Elle marque le centenaire de la disparition du peintre Pierre-Auguste Renoir mais aussi les soixante ans de la mort de Gabrielle, modèle favori du peintre. Qui était-elle ?

Dans son  passionnant roman, Lyliane Mosca nous invite à découvrir son parcours depuis son enfance dans le joli village aubois d’Essoyes.

Récit étayé par des écrits de Bernard Pharisien, son petit-neveu, disparu en 2018.

Le récit débute l’été 1894, quand la jeune Gabrielle (16 ans), qui vient d’être embauchée au service des Renoir, monte à Paris. On l’accompagne pour son premier voyage en train, puis dans son installation dans la famille du peintre.

On la suit arpentant le quartier de Montmartre, le Maquis. L’appréhension qui l’habitait s’est vite dissipée, s’adaptant facilement au mode de vie de l’artiste. Elle aura le double rôle de bonne et de nounou, à la naissance de Jean.

Elle apparaît délurée, effrontée, ne manquant pas de toupet. Elle va inspirer le peintre qui la fait poser avec son tout jeune fils, au point que son épouse la jalouse. Jean ne quitte pas sa « Bibon » d’une semelle. Celle-ci drape d’une tendresse infinie le père et le fils.

Sa cote est en hausse, les marchands d’art lui rendent visite.

Lyliane Mosca sait aiguiser notre curiosité quand elle nous montre Gabrielle surprenant Auguste en train d’écrire des lettres à un(e) destinataire inconnu(e), et surtout à l’insu de sa femme Aline. De plus il semble enclin à révéler son secret à son gracieux modèle, qui reconnaît éprouver une certaine attirance pour son « patron ». Toutefois Gabrielle découvre que Marie Maliverney, elle, sait, puisque chargée de poster ce mystérieux courrier. Va-t-elle réussir à percer le secret ?

Plusieurs lieux sont associés aux Renoir. A Paris, il y a eu d’abord l’appartement du château des Brouillards, à Montmartre, puis un appartement Rue de La Rochefoucauld. A la campagne, la maison louée à Essoyes avant l’acquisition d’une propriété qui comprendra l’atelier Renoir. Ce qui lui permet de s’enivrer de la « nature luxuriante : « les vignes rousses à l’automne, les reflets émeraude de l’Ource » ; de trouver des sources d’inspiration nouvelles et d’autres modèles : les laveuses, les vendangeuses. «  Ses toiles lumineuses laissent filtrer la vie ». Le village recèle des trésors à peindre. Il a de quoi « paysanner ».

Et dans le Sud, un hôtel à Nice puis une villa louée à Magagnosc, et enfin, le domaine Les Collettes à Cagnes-sur-mer. Aline, sa femme, espère que Renoir pourra y soigner ses rhumatismes déformants qui le handicapent de plus en plus dans son travail. A Aix les-Bains, Renoir accepte de suivre une cure, moments de grande complicité avec Gabrielle, qui endosse le rôle de dame de compagnie. Nouveau logement à Saint-Cloud, puis Rue Caulincourt.

Le lecteur navigue donc entre ces divers lieux au fil des pages, au fil des saisons.

On y voit simultanément grandir Jean (qui deviendra le célèbre cinéaste), et vieillir son père qui souffre des ravages de l’âge, de la maladie (polyarthrite). C’est en fauteuil roulant qu’il va peindre in situ, observant « le spectacle vivant », en parfaite communion avec Gabrielle.

La maison d’Essoyes permet de recevoir le beau monde, dont Julie Manet, fille d’artistes. Par elle, Gabrielle va découvrir l’existence d’une certaine « Lise », prénom tabou !

La cohabitation avec la famille Renoir n’est pas sans heurts, sans différends. Renoir entrera dans une colère noire quand il réalise que Gabrielle l’a espionné et vu en bonne compagnie. Il se résout donc à lui confier son secret, ainsi elle sera la troisième personne à le connaître. Cette fois le lien entre Lise et Jeanne est clairement établi.

Gabrielle, en délicatesse avec Aline, l’épouse de Renoir, se retrouve congédiée, déçue de constater le peu de soutien de son patron, avec qui elle s’en entretiendra plus tard. Celui-ci garde ses secrets, rien ne filtre concernant Pierre, cet aspirant peintre, à l’allure bohème que Gabrielle avait rencontré à Montmartre.

Jean accuse le coup de la séparation avec sa nounou, « sa Bibon » adorée, il devient plus capricieux. Par miracle, Gab réapparaît pour son grand bonheur. En effet, Aline, épuisée par sa troisième grossesse, sous la pression de Renoir qui veut finir ses nus, accepte de la réembaucher. Elle endossera en plus le rôle de lectrice particulière et d’infirmière au chevet de son patron qui ,cette fois, lui livre ses derniers secrets. Rebondissement, Aline a tout entendu : se sentant trahie, humiliée, elle congédie ses employées.

Une nouvelle bonne s’occupera du dernier né Claude, les aînés font leurs études. Pierre a embrassé une carrière de comédien. Jean rejoint le corps des dragons. Avant son départ, il avoue son amour à « Ga » et lui vole des baisers, cherche à savoir le degré d’intimité qui la lie à son père. Les rumeurs colportées à ce sujet ne la touchent pas, au contraire elle prend plaisir à entretenir l’ambiguïté.

Gabrielle qui incarne pour Jean « la loyauté, la pureté, la tendresse », finit par réaliser son rêve : rencontrer un artiste, américain, Conrad Slade et même l’épouser après avoir éconduit maints prétendants.

Le destin incroyable de Gabrielle, « la grâce incarnée » que nous relate Lyliane Mosca avec brio, suscite beaucoup d’émotion. C’est en Grèce qu’elle sera informée de la disparition d’Aline Renoir, par une lettre de Marie, dite la Boulangère.

Quant à Renoir, jusqu’à sa mort, il croque de jeunes modèles dont la fascinante Andrée Heuschling, rayonnante de beauté, que son fils Jean épousera.

Ces séances de pose convoquent chez le lecteur qui aurait vu le film « Renoir » de Gilles Bourdos, le sublime décor de ce spot.

A la disparition du peintre, le couple Slade rend visite aux enfants Renoir, Gabrielle tient à effectuer un pèlerinage sur les pas de l’artiste et enquête sur Pierre, persuadée qu’il était un fils caché de son maître.

Le récit s’achève par des dates importantes qui ont jalonné la vie de couple de Gabrielle : la naissance de son fils, Jeannot (à la santé délicate, nécessitant des soins à Berk), son mariage avec Conrad Slade et son départ aux USA.

Le fil avec les Renoir n’est pas rompu pour autant. Retrouvailles fréquentes.

C’est émue aux larmes que Ga prend connaissance de la lettre que Renoir lui avait écrite, lettre retrouvée par Claude. On comprend qu’elle puisse être profondément troublée en lisant cet aveu : « Dieu, que tu m’as manqué !  Merci d’être ce que tu es, tu enjolives tout ce que tu approches».

Ce roman dense présente un double intérêt, il ressuscite Renoir, ainsi que d’autres figures artistiques de l’impressionnisme qu’il reçoit, côtoie (Degas, Monet, Julie Manet, Cézanne, les marchands d’art).

Il rappelle en toile de fond la guerre, qui explique la présence sur le front des fils du peintre mobilisés  pour «  cette saloperie de guerre » d’où ils reviennent blessés.

Lyliane Mosca livre un portrait coruscant de Gabrielle, Muse inspirante pour l’impressionniste et nous fait partager le quotidien de la famille Renoir à Paris, dans la campagne champenoise et dans le Sud. Elle nous invite en filigrane à visiter le musée d’Essoyes, à admirer les tableaux cités dans cet ouvrage, à découvrir ou nous replonger dans les films de Jean, le cinéaste et lire son Pierre-Auguste Renoir, mon père pour retrouver la rayonnante Ga.

L’écrivaine signe une biographie romancée très enrichissante, baignée de lumière, qui met Renoir « l’ouvrier de la peinture » au premier plan.

Quelques dates :

Pierre Auguste Renoir : 1841 – 1919

Aline Charigot , son épouse en 1890: 1859 -1915

Gabrielle Renoir :1878 – 1959

© Nadine Doyen

Pierre-Jean Foulon, XL, Thuin, Editions du Spantole, 2018

Une chronique de Pierre Schroven

source image : ici

Pierre-Jean Foulon, XL,Thuin, Editions du Spantole, 2018)


Dans ce recueil, Pierre-Jean Foulon nous confronte à l’étrangeté de notre présence, met en question l’identité et nous incite à prendre nos distances avec les évidences qui nous sont offertes. En effet, se méfiant des idées générales susceptibles de faire passer la représentation avant la vie elle-même, il questionne le monde et ses mirages, célèbre les puissances du corps et s’interroge sur la notion même de la poésie si prompte à nous mettre au monde, à transcender le néant, à traduire le flux et l’énigme de la vie. Ici, l’écriture est instinctive,  destabilise, laisse agir des vertiges ; ici, les poèmes sont perclus d’images bouleversantes qui ne semblent jamais épuiser le mystère qui les entoure ; ici, tout nous invite à retrouver l’intensité d’un étonnement, à fuir nos parures mondaines, à nous confronter au vide et à ouvrir la question de notre être. XL est un livre qui d’une certaine manière, nous fait mieux percevoir le fait que c’est au moment où plus rien n’a de signification que surgit le monde ; mieux, c’est un livre dont les textes disent le monde sans nous et apportent de l’eau au moulin d’une pensée qui s’inscrit dans le réel (plutôt que de s’y superposer) pour célébrer la vie dans son infinité, sa mouvance et son ambiguïté :

La foule corne sous l’arche des frontières ; épanouie en ses victoires, l’hydre capte l’horreur des fanions et des gueules : le monde savoure la délicate entrée dans l’univers inverse. Les heures tanguent dans la nuit. L’ordre se lézarde au bas des murs. La mort vacille dans l’inconscient. L’empire ameute ses troupeaux. Les rails pénètrent les demeures. Les chars caressent les dolmans. Livrés au vide, les regards assoiffés fouillent de longs amas d’aube sous la pupille des âges envahis…

NN studio

    ©Pierre Schroven

Marguerite Yourcenar, Un homme obscur, une belle matinée, Folio, 2016, 227 pages.

Une chronique de Lieven Callant

Marguerite Yourcenar, Un homme obscur, une belle matinée, Folio, 2016, 227 pages.


Enfant, on m’avait offert un calendrier où chaque mois de l’année était illustré par une des peintures de Rembrandt. La dernière page était consacrée aux différents auto-portraits peints par le Maître tout au long de sa vie. Dans un jeu de miroirs, la question « Qui suis-je? » semblait surgir mais elle n’était pas la seule car j’avais le sentiment que ce n’était pas un instant furtif, celui de l’être, qui était représenté dans chacun des portraits mais une durée, un espace compris entre les deux moments, celui de la naissance et celui de la mort. Rembrandt interrogeait le temps, ses effets sur le corps et sur l’âme, ses effets sur la lumière et les ombres, sur leurs perceptions. Il ne posait à mes yeux pas encore de bilan définitif du désastre mais le questionnement du temps a continué de me préoccuper. Le temps des oeuvres d’art. Le temps littéraire et élastique de Marcel Proust, le temps comme un voyage de la lumière, le temps qui cesse de fuir et ne s’écoule guère comme les rivières mais semble être depuis l’endroit où je me trouve, un étrange morceau de gâteau.

Si dans un premier temps Rembrandt a inspiré Yourcenar pour ce récit, je le conçois et le comprends dans cette même optique d’interroger la vie en se servant du temps. Le temps comme instrument de lecture passant la vie sous sa loupe. Le temps comme espace de recul, de mise à distance permettant un renouvellement continuel et multiple des lectures et donc aussi de l’écriture.

Le style de Yourcenar est à la fois le fruit d’une longue élaboration faite d’oublis et de résurgences, et d’un travail minutieux mené avec passion tout au long d’une vie, sa vie à côté de celle de ses personnages qui n’ont cessé d’occuper quelques coins de mémoire comme c’est le cas de Nathanaël, personnage principal de Un homme obscur.

L’écriture d’un récit, d’un roman est constamment reprise, remise en cause, défaite et refaite. Même si Yourcenar avoue avoir « triché », je perçois ce « mensonge » comme étant la volonté de mieux cerner une réalité, une manière d’être au monde et que Rembrandt dans ses auto-portraits cherchait à traduire par des contours noirs ou des espaces de lumières et de couleurs. Écrire est une longue étude de soi-même, de soi comme filtre d’une vie dont les voies sont partagées par delà les temps et les espaces par une partie de l’humanité.

Le récit dont il est question ici prend la forme d’une boucle: le début est la fin, la fin est le début et le livre est toujours en chemin, en train de se réécrire au fil des lectures. Dès le premier paragraphe et en l’espace d’une demie page l’auteure résume le propos. Si le récit installe naturellement plusieurs niveaux de lecture, on peut aussi se satisfaire d’un seul. Il s’agit de la vie et de la mort d’un homme ordinaire né à Amsterdam au XVII ème siècle: Nathanaël . Il nait et meurt « sans grand fracas ». Ce qui intéresse Yourcenar et immédiatement après elle, ses lecteurs est ce qui se produit entre ces deux évènements. La vie ordinaire d’un homme obscur. Autrement dit d’un homme que rien n’illumine (si cela est possible), qui se satisfait d’une ombre. Peut-être se contente-t-il cet homme à ne pas exprimer le fond de sa pensée?

Un premier incident l’invite à prendre la fuite et à s’exiler. Une des épreuves que la vie réserve est bien celle du fuyard, du voyageur, de l’étranger, du sans domicile fixe, de celui qui rompt ses amarres. « Les hommes sont partout des hommes » pense-t-il en découvrant des atrocités commises à répétitions sur des semblables plus faibles, plus pauvres, plus las. Mais il arrive aussi à Nathanaël d’être « ivre d’air et de vent. » de se sentir « vivant, respirant, placé tout au centre ». Car cet exil, ce premier refus opposé au cheminement naturel de la vie, cette première blessure permet à Nathanaël d’en goûter les saveurs qui laissent passer celle d’une totale liberté, éphémère certes, mais défaite de ses racines, elle peut se rêver un avenir différent.

« Certains soirs, les étoiles bougeaient et tremblaient au ciel; d’autres nuits, la lune sortait des nuages comme une grande tête blanche, et y rentrait comme dans une tanière, ou bien, suspendue très haut dans l’espace où l’on n’apercevait rien d’autre, elle brillait sur l’eau houleuse. » P39

C’est placé au centre de cet univers-là dont il est question, naturellement.

Deux pages plus loin, j’ai pu lire comme pour rééquilibrer les propos et rappeler l’interrogation première du temps de la vie et en son maigre centre l’homme, être vivant et mortel que le temps engloutit:

« Quatre ans de sa vie croulait comme un de ces pans de glace qui tombent de la banquise et plongent d’un bloc à la mer. »

Yourcenar titille continuellement son lecteur comme pour ne point lui retirer sa lucidité et donc son libre arbitre, indispensable outil pour continuer de penser la vie, même celle d’un personnage comme Nathanaël qui fait de son XVII siècle notre XXI siècle.

« Après quatre ans vécus sans penser (il le croyait du moins), il avait regagné le monde des mots couchés dans les livres » P49 « Amas dit glorieux d’agitations inutiles qui jamais ne cessent et dont jamais personne ne prend la peine de s’étonner. »

Nathanaël au travers « des forêts de mots » s’interroge sur la foi « Mais que, détaché de la Trinité et descendu en Palestine, ce jeune Juif vînt sauver la race d’Adan avec quatre mille ans de retard sur la Faute, et qu’on n’allât au ciel que par lui, Nathanaël n’y croyait pas plus qu’aux autres Fables compilées par les doctes ». P54

Ce qui intéresse aussi Marguerite Yourcenar et la lectrice que je suis, c’est la rébellion même simple, celle des idées et qu’incarne aussi dans une certaine mesure Nathanaël. Ce refus inscrit au coeur de l’homme est-ce l’obscur coin de mémoire, de conscience, de morale à contre courant qu’évoque le titre du livre?

P84 « Hier, aujourd’hui et demain ne formaient qu’un seul long jour fiévreux qui contenait la nuit aussi. »

« Plus loin, un vieil homme d’aspect fiévreux parlait tout le temps, très vite, intarissable comme un mince filet d’eau qui déborde d’une fontaine. Il racontait sans doute sa vie. Personne n’y prêtait attention.

Voilà deux passages qui répondent en partie à mon interrogation concernant l’obscurité. Marguerite Yourcenar y répond par une mise en abîme de son récit. Personne ne prête attention, l’obscurité surgit du regard.

P93 « Tout se passait comme si, sur une route ne menant nulle part en particulier, on rencontrait successivement des groupes de voyageurs eux aussi ignorants de leur but et croisés seulement l’espace d’un clin d’oeil. D’autres, au contraire, vous accompagnaient un petit bout de chemin pour disparaître sans raison au prochain tournant, volatilisés comme des ombres. »

Outre une certaine et possible rébellion, une partie du destin nous échappe, échappe à notre contrôle, à notre volonté, la vie choisit pour nous comme pour ceux qui nous accompagnent : nous sommes des fantômes.

P109 « Á coup sûr, l’histoire n’avait pas à être reproduite point par point sur des toiles peintes bordées d’or. Mais il lui semblait qu’au faux des sentiments répondait le faux des gestes. »

P118.  « La logique et l’algèbre.(…) Des équations parfaitement nettes, toujours justes, quelles que soient les notions ou les matières auxquelles on puisse les rapporter (….) les choses ainsi enchaînées meurent sur place et se détachent de ces symboles et de ces mots comme des chairs qui tombent…. » « Ces myriades de lignes, ces milliers, ces millions de courbes par lesquelles, depuis qu’il y a des hommes, l’esprit a passé, pour donner au chaos au moins l’apparence d’un ordre …Ces volitions, ces puissances, ces niveaux d’existence de moins en moins corporalisés, ces temps de plus en plus éternels, ces émanation et ces influx d’un esprit sur l’autre, qu’est-ce, sinon ce que ceux qui ne savent pas ce dont ils parlent appellent grossièrement des Anges?

P121 Les passerelles des théorèmes et les ponts-levis des syllogismes ne mènent nulle part, et ce qu’ils rejoignent est peut-être Rien. Mais c’est beau. »

P150  « Tout d’abord, le silence semblait régner, mais ce silence, à bien l’écouter, était tissu de bruits graves et doux, si forts qu’ils rappelaient la rumeur des vagues, et profonds comme ceux des orgues de cathédrales; on les recevait comme une sorte d’ample bénédiction. Chaque rameau, chaque branche, chaque tronc bougeait avec un bruit différent, qui allait du craquement au murmure et au soupir. En bas, le monde des mousses et des fougères était calme. »

P158 « Alors, le temps cessa d’exister. (…) Le temps passait comme l’éclair ou durait toujours. (…). L’aube et le crépuscule étaient les seuls évènements qui comptaient. Entre eux, quelque chose coulait, qui n’était pas le temps mais la vie. »

Voilà qu’ici, l’auteure nous ramène au coeur de son livre, au coeur de son interrogation principale énoncée au début du récit. J’ai aussi relevé ces diverses citations afin de tenter de déployer la belle profondeur de l’écriture de Yourcenar, sa résonance.

P165 « Mais d’abord qui était cette personne qu’il désignait comme étant soi-même? D’où sortait-elle? (… ) « il ne se sentait pas comme tant de gens, homme par opposition aux bêtes et aux arbres; plutôt frère des unes et lointain cousin de autres »  

La mort arrive advient comme le restant. « Le pire était cette toux clapotante, comme s’il portait en soi on ne sait quel marécage où il s’enlisait. »

Dans la dernière phrase du récit, je lis une allusion au poème de Rimbaud « Le dormeur du val ». Une étrange lucidité nous empêche de croire que la mort est semblable au sommeil, de même que la vie n’est point un songe.

« Il reposa la tête sur un bourrelet herbu et se cala comme pour dormir. »

Le deuxième volet est consacré à la vie du fils de Nathanaël.

Dans la postface, j’ai relevé cette remarque écrite par Marguerite Yourcenar parce qu’elle invite à lire. Lire les autres livres de Yourcenar. Lire tout court, ce qui nous enrichira. Invitation que formule aussi régulièrement Patrice Breno, comme dans le N° 90 de Traversées.

« Toute oeuvre littéraire est ainsi faite d’un mélange de vision, de souvenir et d’acte, de notions et d’information reçues au cours de la vie par la parole ou par les livres, et des raclures de notre existence à nous. »

© Lieven Callant