Jean Foucault s’est toujours fait connaître pour son engagement poétique et politique. Depuis longtemps, il coordonne des projets et des actions en faveur des personnes les plus défavorisées. En regroupant des militants de plusieurs associations, il a pu présenter ici une anthologie en soutien aux sans-papiers et aux réfugiés en accueillant les écrits de 21 auteurs. On peut relever quelques noms bien connus pour leur humanisme actif : Patrick Joquel, Françoise Coulmin, Anne Poiré, Christophe Forgeot,… Ici, pas de mélo mais des poèmes à vif qui se lisent comme de déchirants témoignages. Le point d’orgue de ce livre nous semble être le sublime poème de six pages intitulé « La carte de séjour » que propose Ramiro Oviedo, poète franco-équatorien. On appréciera également le « bio-bibliographie-minute » finale des 21 pionniers qui ont contribué à la réussite de cette belle entreprise.
« Un haïku pour le climat » (L’iroli éd., 2018), 148 pages, 13 euros – 10, place du Plouy-Saint-Lucien -60000 Beauvais
Le mérite des concepteurs de cette anthologie consiste à proposer anonymement des haïkus qui se lisent finalement dans une belle continuité. Si on le souhaite, il est possible de retrouver les noms des auteurs en fin d’ouvrage. Ce livre est une superbe recueil au format à l’italienne et se présente comme un parfait écrin pour cette poésie engagée dans la lutte contre le réchauffement climatique. « Fédérer des poètes citoyens » est une tâche difficile certes mais le haïku est une forme littéraire qui le permet et dans laquelle excellent des personnes comme Thierry Cazals, Danièle Duteil, Daniel Birnbaum, Chantal Couliou sans oublier Jean Antonini, Président de l’Association Française du Haïku ou l’éditrice Isabel Asunsolo. Il ne nous semble pas possible de citer des extraits de cet ensemble car tous les écrits témoignent d’une sensibilité aiguë aux phénomènes actuels. D’ailleurs, la diversité des approches dont celle de lycéens et d’anonymes rend cette entreprise encore plus émouvante.
« Jardin(s) » (Donner à Voir éd., 2019), 56 pages, 8 euros – 91, rue de Tripoli – 72000 Le Mans Anthologie dessins de Daniel MOREAU Collection Singulier/Pluriels, 56 pages, 8,00
Les éditions Donner à Voiront habitué les connaisseurs à des réalisations soignées sur du papier recyclé. C’est dans un format carré (14X14) qu’elles proposent régulièrement des anthologies thématiques : Voyages, Enfances, Soleils,… Le thème ici retenu est celui des Jardins avec la présence de 39 personnes toutes attachées au rôle capital que joue le jardin à la fois comme un refuge, un repaire mais encore un repère ou un sanctuaire. Les éléments vitaux (eau, terre, air) occupent une place importante aux côtés des végétaux bien sûr et des oiseaux (merles, mésanges, pies,…). La défense et l’illustration de la sagesse sont ici à l’œuvre à travers la philosophie du jardinier qui prend le temps de vivre et de regarder vivre. Les concepteurs de cette anthologie n’ont pas oublié de rendre hommage à Francis Krembel disparu en février 2109 et présent dans ce livre avec un poème intitulé « Obscure présence ».
Claudine Helft, Un ciel au bord du ravin, (ED. Obsidiane, Textes poétiques), ISBN : 2916447903,5 février 2019. ————————————————
Glisser derrière un titre, un paysage enchanteur, c’est inviter à découvrir la délicatesse de l’auteur. Écrire Un ciel au bord du ravin c’est évoquer plus qu’un ciel et mieux qu’un ravinement rocheux. Claudine Helft nous retient, pour mieux nous happer.
En montagne, lorsque l’on grimpe on ne parle pas de ciel, mais de gaz comme une juxtaposition de profondeurs, d’envols, de mystères où les couleurs sur la roche s’embaument de gris, de bleu, de blanc avec de temps en temps ces rayons qui vous éblouissent et vous transpercent l’âme.
Un ciel au bord du ravin a toutes ces apesanteurs, toutes les apparences du ciel et de sa magie. le texte renvoie à la solitude, à l’alpha et à l’oméga, au commencement et à la fin de chaque émotion, d’où surgissent et où reviennent les ricochets de la vie. « La vie , c’était ce silence sous ta peau et cette surprise en apothéose », la vie un instant de griserie brève, une antienne aux couleurs du ciel: La vie attend derrière la nuit.
Dans certains textes le lecteur voudrait se fondre et s’immerger dans la partition des vers où tout fut bleu. Parfois lire les textes de Claudine Helft c’est goûter à la douceur, « à la douceur lisse-amère d’un ailleurs qui se répète, et se conjugue dans la blancheur vierge d’une neige sans risque de froidure ».
Dans d’autres textes le lecteur cherche à prendre son envol, lancé en cavale de sa propre tristesse dans une chevauchée folle et le silence des premiers soleils.
« Dans le visage de l’être aimé, avoir mille bras, et ce regard qui fleurissait tes rivages ».
De la floraison des silences en floraison de gestes artificiels, parfois la lumière des écrans dessine des nuits arbitraires aux croisées d’ordinateurs, c’est le virtuel qui est en ligne de mire, dénoncé comme une impasse.
Claudine Helft nous invite à l’apaisement, au recueillement, à la méditation devant la splendeur paisible de l’immensité éphémère de la vie. C’était le pardon de la terre aux hommes que ce silence ciblait, tout en haut de la démesure au pic de la création, là où se dénoue la note bleue comme « un ciel qui envoûterait les hommes. Vertige du bleu et houles des vagues à l’armure des draps ».
J’aime la poésie qui réinvente la pluie, la pluie « qui dérobe la nuit aux enfants », une « pluie rouillée », qui lave le ciel, « une pluie à grisailler les tableaux de Boudin ».
J’aime le secret du chant quand elle reprend, « l’œil se perd dans les détails », « l’œil perdu en marge des marines en fleurs », et « que son œil à aile », perçoit les rives d’une mélodie, d’où « elle délie le lien qui la retient ».
J’aime l’Amour à deux quand s’égrenait en pollen le trop de richesse, sur ses hanches nues, « dans la percée sauvage d’un éclair, nous rions de n’être que deux et l’Univers ».
J’aime ces mots qui parlent d’un frère disparu, car « laissez-moi ma peine elle n’appartient qu’à moi. Cette peine, elle est celui des rires et du tonnerre et des fins sourires, du trop plein de bonheur que je ne puis vous abandonner car elle est mon frère ».
« Ne prenez pas ma peine elle est en ce jardin ».
J’aime la façon dont Claudine Helft parle du deuil,
« le deuil n’était pas dans la couleur
il était la sourde douleur des arbres
qui jaunissaient l’automne trop tard ».
J’aime sa terre, dont elle prononce sa douleur, « cette terre en détresse, cette terre lavée de miasmes, et de nos charognes et de nos crimes d’homme à homme, à rebrousse-poil des étoiles, lavée de tout serment et déboutée par eux pour t’avoir cru immortelle à l’image des cieux », « oh ma terre de détresse mal aimée ».
Certains souvenirs, certains passants, certains paysages, « des pierres anonymes comme des liens nomment les toits rouges » et « la grande paix du vert assume la défaite tranquille du vent ».
« Des collines aux rondeurs assassines assument le pain quotidien des montagnes », là un ciel bleu perpétue le souvenir de Simone et de ces êtres si chers maintenant disparus.
Magnifiques textes, aux multiples fulgurances, je suis resté longtemps en apesanteur, vivifié et comblé en attente d’un signe, comme pour me réveiller de mes songes.
Un roman métatextuel : Carino Bucciarelli, Mon hôte s’appelait Mal Waldron
Editions M.E.O. 132 pages ISBN : 978-2-8070-0182-4 Prix : 15,00 EUR
Écrivain belge contemporain, Carino Bucciarelli est poète, nouvelliste et romancier consacré, dont les livres ont reçu plusieurs prix littéraires. Il publie aujourd’hui coup sur coup un roman et un recueil de poèmes.
Mon hôte s’appelait Mal Waldron (Éditions MEO, 2019), le titre de ce roman éveille l’attention du lecteur sur un personnage réel, contemporain de l’auteur : le pianiste et compositeur américain de jazz Malcolm Waldron, établi à Bruxelles les dernières anneés de sa vie où il décédera en 2002.
Dès les premières pages on comprend que le musicien n’est que prétexte du roman, l’intention du romancier n’étant pas de reconstituer sa vie, mais de parler d’une aventure d’écriture où Mal Waldron serait un personnage de fiction. Il apparaît et disparaît de ses pensées au fil des chapitres, en différents décors, sans se fixer comme personnage unique du roman, mais comme le pivot des réflexions sur l’aventure romanesque de l’écrivain, le palier métatextuel du roman.
Carino Bucciarelli s’imagine lui-même personnage de roman, en dialogue avec le pianiste, s’interrogeant sur la trame du roman, le personnage, le sens même de l’écriture. Le romancier substitue en permanence Mal Waldron, séduit par le jeu du piano, avec l’écrivain lui-même qui s’adonne à la fiction de la même manière, incapable de s’arrêter d’inventer, d’imaginer, d’écrire, malgré la conscience de la vanité de l’écriture à laquelle il essaie de trouver un sens. C’est là la trame du roman.
Le récit est interrompu sans cesse par des réflexions sur l’acte d’écrire, comme si l’auteur faisait de son lecteur le témoin de la naissance du roman sur Mal Waldron. Le romancier exploite les rares détails connus de la vie du musicien, se demandant où aboutirait la fiction, si l’écrivain pouvait maîtriser son texte, et aussi quelle serait la part de vérité et d’invention dans le cas d’un personnage réel projeté dans le roman. Il assume sa liberté d’invention, s’octroie le droit d’entrer et de sortir de la narration, de s’interroger sur la vérité historique.
C’est un récit homodiégetique où le personnage–narrateur s’identifie à l’auteur et à ses personnages : Mal Waldron, Simon, le journaliste, l’écrivain, le mendiant, la femme. Le romancier joue avec son image d’écrivain comme dans un jeu de miroirs, se dédouble et se projette dans son texte. Ici, une araignée tisse sa toile en faisant assister le lecteur.
L’auteur exploite les quelques épisodes de vie du pianiste connus du public, en lui donnant la parole: l’enfance auprès des parents passionnés de musique classique, la découverte du saxophone, les débuts en musique, sa passion pour le piano, sa vie au Japon, l’accident cérébral après une surdose de drogues qui lui fait perdre la mémoire, l’errance pendant laquelle il se remet difficilement en réapprenant à jouer du piano en écoutant sa propre musique, les concerts avec Billie Holiday, Jeanne Lee. Après l’accident, Mal Waldron sera un autre, source de réflexion pour le personnage et l’auteur sur l’identité perdue et l’altérité, les carrefours de la vie.
Le lecteur est amené à découvrir simultanément la vie d’un pianiste réputé de jazz et les méandres de l’écriture dans la perspective de l’auteur caché derrière son personnage, Simon, qui raconte ce qui se passe dans son esprit d’écrivain occupé à réinventer la vie du musicien. Le lecteur suit donc petit à petit le romancier dans l’élaboration de son roman.
Les scènes de vie et les portraits des personnages semblent illustrer souvent les digressions métatextuelles. Ainsi, l’image du mathématicien Newton, évoqué dans un dialogue avec un journaliste, est un bon exemple pour le narrateur afin de parler de la mystification de la vérité historique par les historiens, biographes, écrivains.
Carino Bucciarelli fait à la fois la théorie du roman et sa pratique, en réactualisant ses éléments spécifiques : narrateur, narration, histoire, personnages, décors, dialogue, description, temps de l’histoire et du récit, source d’inspiration, intertextualité, contexte historique, documentation, relation auteur-personnage. Il joue comme il veut avec son sujet et ses personnages, comme un metteur en scène qui hésite sur la vision à donner au texte ou comme un joueur d’échecs qui réfléchit à chaque mouvement de la pièce sur l’échiquier, nous faisant la démonstration de l’architecture de son roman.
Il introduit dans son livre des personnages réels de différents temps historiques (poètes, artistes, scientifiques), y compris lui-même et ses réflexions sur son texte. L’hybridité des temps, personnages, lieux et la fragmentation du récit placent son roman dans le sillage du postmodernisme.
Malgré le talent narratif et le sens de la description, du dialogue, Carino Bucciarelli ne s’intéressé nullement à reconstituer la vie fabuleuse du pianiste, mais à se construire lui-même comme écrivain dans la fiction pour se regarder dans le miroir de son écriture, de ses personnages avec lesquels il aime se confondre. Il glisse dans la peau de chaque personnage pour vivre dans la fiction leurs vies jusqu’à la dépersonnalisation.
Le romancier fait défiler devant le lecteur des bribes de l’existence de Mal Waldron, la liant dans chaque chapitre à autant de morceaux narratifs et métatextuels d’un récit fragmenté à lire attentivement si l’on veut comprendre.
LA RÉTROSPECTIVE VINCENT BIOULÈS – Chemins de Traverse – AU MUSÉE FABRE DE MONTPELLIER, du 15 juin au 6 octobre 2019
Toi qui vas, visiteur, cheminer ici d’œuvre en œuvre, souviens-toi que cet artiste a toujours douté entre deux œuvres, mais jamais lors de la réalisation de chaque. Il ne te montrera donc ici que ses décisions (par nature joyeuses et désirantes), mais n’oublie pas – pas plus qu’il ne l’oublie lui-même – que cet homme a été constamment malade (ou en tout cas perplexe et angoissé) en cheminant lui-même d’une œuvre vers l’autre. Il aura délibéré tragiquement dès qu’il terminait quoi que ce soit (sentant bien que tant qu’on ne fait que chercher, l’insignifiance est pour soi ; dès qu’on a trouvé, le sens est pour autrui. Et c’est justice).
Je viens de parler de décisions joyeuses et désirantes, non pas d’heureuses et aimantes. C’est qu’en art, dit Bioulès, la joie qui vous traverse ne vous appartient pas (alors que tout bonheur est d’abord sien), et le désir qui vous tient ne se justifie pas (alors que l’amour formule et consulte ses raisons). Mais s’il n’y avait que joie et désir, on serait chez Spinoza ; et s’il n’y avait que détresse et mélancolie (c’est à dire constats de l’absence de bonheur et de l’incapacité d’aimer) on serait chez Pascal. Or ni Spinoza ni Pascal ne se plaisaient à la peinture (Spinoza parce que c’est le tout indivisible de l’espace qui l’intéresse, non les morceaux choisis de ses images sensibles ; Pascal parce que le redoublement complaisant d’une présence par elle-même indifférente des êtres finis l’agace), et, par conséquent, il n’y a pas seulement joie et désir dans les œuvres de Bioulès, mais résolument bonheur et amour. Lui-même l’avoue : il y a bonheur à « être intéressé continuellement » par ce qu’on a à faire (car les belles réponses que viennent fournir ses œuvres lui deviennent aussitôt de bonnes questions !), et il confie d’autre part : « J’ai beaucoup de mal à ne pas aimer ».
Même quand il forçait sa nature à se restreindre à la non-figuration, il a aimé ça (parce que, quand le problème de la nature des figures disparaît avec elles, les problèmes picturaux restants – ceux de l’organisation de l’espace, et de la matérialité de la lumière – sont, à proportion, mieux saisis et affrontés pour eux-mêmes) ;
et c’est un homme qui aime, physiologiquement, les mystères de l’espace (qui est la source des distances, et comme le coffre des directions), de la lumière (qui est le bain des clartés, et le vent des couleurs), et donc, même en sa courte absence, ceux de la figure (qui est la forme de toute présence, et le visage de toute restitution).
Quand on parcourt la rétrospective d’un grand peintre, comme l’occasion s’offre ici, trois questions normales et communes viennent : « d’où tire-t-il tout ça ? » (la création), « que signifie ce qu’il nous présente ? » (la révélation), et « que vaut, pour mon propre destin, ce qu’on m’invite à rencontrer ici ? » (le salut). Chaque question, on le voit, a sa tonalité religieuse. Mais, justement cet artiste est animé d’une foi catholique sobre et ardente, qui préempte (qu’il le sache ou non, que nous le voulions ou non) ces trois notions. Ce qui change des choses :
Bioulès dirait que le créateur n’est en tout cas pas lui, mais Dieu. Créer, c’est faire être du réel par des moyens inconnus de lui. La formule « créer, c’est produire à partir de rien – ex nihilo » ne vaut que pour Dieu, et du seul point de vue des hommes : ce Dieu aurait su et pu causer l’existence des choses avant elles toutes, donc sans l’aide de rien d’existant. Cette affaire de Création entre Dieu et l’univers, sur fond de néant rétrospectif, ne concerne donc pas l’homme – qui n’y joue aucun autre rôle que … d’en résulter! C’est pourquoi Bioulès ne prétend pas créer, mais seulement devoir se renouveler. « J’ai horreur de la répétition, toujours peur de faire ce que je sais déjà faire ». Il constate seulement qu’il sait transformer ce qu’il vient de réussir en autre chose qu’il n’aura pas su jusque-là accomplir. C’est, littéralement, un homme toujours pressé, par ses étapes concluantes, d’arriver ailleurs. Il ne crée pas, il transfigure.
Bioulès dirait, pareillement, que la puissance de révélation n’est pas de son ressort : seul un créateur de la Totalité peut révéler à l’homme son mode d’emploi spécifique d’elle. Révéler, c’est, pour Dieu, formuler à l’être humain ce que sa conscience d’avoir une source absolue peut et doit faire d’elle-même. Un peintre croyant décline donc par principe l’offre tentante de nous révéler quoi que ce soit : pour Dieu qui révèle, sa Création est au passé (comme un souvenir), mais l’usage humain qu’il préconise d’elle est au présent et au futur (comme son projet que l’homme apprenne à vivre dans cette création, fidèlement à sa source reconnue). Mais voilà que notre peintre écrit quelque chose d’anodin et décisif : « La grande difficulté comme dans toute ma vie est de ne pas confondre les souvenirs et les projets ». Pour qu’une révélation ait lieu, il faudrait qu’un travail cesse (chose impossible chez Bioulès) de se nourrir de lui-même, qu’on comprenne une fois pour toutes le secret d’une conception propre, la signification d’une émergence, qu’un horizon sans nostalgie, un engagement sans réminiscence, se dégage enfin. Ce qui est possible pour Dieu ne l’est pas pour Bioulès : ne saisissant ce qu’il va faire que dans les problèmes que lui pose ce qu’il vient d’accomplir, il n’est pas assez libre du temps pour imaginer produire irréversiblement du décisif, ni décisivement un savoir sans retour. Il ne révèle pas, il approfondit.
Mais je crois bien pourtant que le Bioulès, peintre figuratif, peintre parfois même de corps et de visages, veut sauver quelque chose de lui-même et de nous. On peut rapprocher deux de ses formules : « J’ai le sentiment de ne pouvoir me dérober à chaque visage que je rencontre », et « L’Éternité n’est pas quelque chose qui dure ». Or un visage humain, non seulement n’est pas fait pour durer, mais, comme une sorte d’incarnation de la finitude même, comme un figurant de l’Absolu de ce qui passe, montre, à l’inverse du masque, qu’il n’a d’autre choix que de bien user de lui-même, de bellement s’user : c’est pour cela que l’éternité est dans la figuration d’un visage, et la perte d’éternité, à l’inverse, dans l’immuabilité pour rire de « l’abstrait ». L’absolu vivant n’est qu’expression, et toute expressivité est mortelle. Les jours de tout visage sont comptés, mais le visage de son jour (son regard) en est le juge de paix. Et l’œuvre qui lui donne présence est comme un échangeur décisif des sorts (à la fois singulier et objectif, exemplaire et accessible).
Une œuvre accomplie (telle que plus de soixante années d’efforts de Bioulès ont su la faire advenir) c’est ça : pour l’auteur et les spectateurs, un commun vestiaire des dignités. Le génie d’un peintre tient à ce que ceux qui se glisseront dans son imagination visible pourront s’y juger impeccablement eux-mêmes. La proximité bouleversante de cette œuvre – pourtant si exigeante ! – est justement que chaque usager assidu et confiant d’elle s’y retrouvera miraculeusement à la distance vraie de lui-même. « Sans doute faut-il essayer plusieurs vêtements pour découvrir celui qui vous convient, mais personne d’autre que soi-même ne peut en prendre les mesures ». Vincent Bioulès est alors comme le malicieux et infaillible tailleur de nos âmes. Le salutaire de cette œuvre est qu’elle combine l’hospitalité d’une Étable native à l’efficacité d’un Jugement dernier. Quelqu’un est assez sauvé quand il peut littéralement se déduire de la source de tous ses efforts. Cette œuvre donne purement et simplement la force dont la nostalgie de notre existence prochainement révolue a besoin !
Une dernière chose : pourquoi l’artiste a-t-il choisi – assez tôt après la parenthèse « non-figurative », et en s’y étant dès lors toujours tenu – le réalisme figuratif ? Parce qu’il est, je crois, toujours plus juste que son contraire (le formalisme abstrait) : juste, c’est à dire à la fois intelligent, charitable et digne.
Le réalisme figuratif a toujours une idée d’avance : il montre comment, réellement, les choses se cachent les unes derrière les autres (il ne le cache pas) ; il montre d’où il dessine ce qu’il fait voir (en nous faisant regarder avec lui depuis un endroit où les choses représentées lui permettaient justement de s’installer) ; enfin, non seulement l’échelle proposée des tailles et des volumes est fidèle et loyale (le regard n’en tombera pas !), mais le spectateur y est assuré d’en être lui-même un des barreaux vivants.
La peinture « abstraite » est a contrario aristocratique : on n’est à égalité avec l’artiste (et les uns avec les autres, devant l’œuvre ) que devant des objets (et des scènes) reconnaissables, alors que nul ne pourrait voter contre – donc résister à – ce qu’on lui refuse de se figurer. Tout réalisme pictural est plus honnête, a l’intelligence plus ouverte et offerte, parce que tout monde réel représenté demande avec cela comment l’existence même de cet artiste et de ses amateurs mêmes y (ou en) fut possible, alors que nul ne serait défié de s’expliquer comment il a pu surgir d’un monde informe ou irréel.
Et puis il y a une certaine joie de la présence complète que l’art non-figuratif ne peut évidemment pas garantir (que serait l’intégralité d’une coulure, une fumerolle ou un vortex ?). La joie sans but de l’abstraction lyrique et la tristesse sans cause du formalisme militant sont d’égales pertes de temps et de chances de vérité. Pour dire brutalement les choses : les formes en décomposition l’exhalent. Et puis il n’y a que la réalité figurable dont on puisse découvrir qu’on l’ignorait, ou comprendre qu’on « la connaissait depuis toujours sans la savoir encore » ! Voilà pourquoi, réellement et contagieusement, ce formidable peintre a titre à écrire :
« Tout être peut tirer parti de ce qui le met en péril, y puiser les raisons de se battre et s’avancer en équilibre au-dessus de l’épouvante ».
Il ne suffit pas de « ne pas se raconter d’histoires » (Althusser) ; il faut encore, dit Bioulès, ne pas se faire de cadeaux. C’est ce qui a permis au second de pouvoir ne tuer, lui, que sa Muse – elle qui aime bien ça, ressuscite volontiers, retraverse joyeusement le Styx pour, avec cet étonnant maître, figurer infatigablement notre condition.
Mathias Malzieu, Une sirène à Paris, Albin Michel ( 258 pages – 18€) Février 2019
Mathias Malzieu situe son roman à Paris lors de la crue de juin 2016.
Certains se souviennent peut-être de La sentinelle de la pluie de Tatiana de Rosnay qui campe aussi son intrigue dans un Paris sous les eaux de 2018.
La Seine devient le personnage principal et suscite bien des craintes.
C’est avec beaucoup de poésie que l’auteur décrit le paysage pourtant apocalyptique. Il sait mettre la touche de couleur avec les arcs-en-ciel conjurant « le crachin de Mercure ». Pas facile de s’orienter dans ce « labyrinthe de brume ». « Le marquage au sol disparaît dans les abysses ».
Tous les repères sont perdus pour Gaspard en quête de la péniche, héritée de sa grand-mère Sylvia, répondant au joli nom de « Flowerburger ». Elle abrite un cabaret où il se produit, un restaurant où Henri , le cuisinier, met les fleurs au menu. Accès privé sur mot de passe. Un bien que son père, Camille, aimerait vendre car trop habité de souvenirs, ce qui génère un différend entre eux. Gaspard réussira-t-il à convaincre son père à renoncer à ce projet ? D’autant qu’il doit tenir la promesse faite à Sylvia.
Ce bateau est la « béquille magique », le refuge de Gaspard, le « loser en amour ». Quand il performe avec les Barberettes, il est galvanisé par son public à qui « il donne l’amour qu’il ne reçoit plus ».
Si « Littérature , musique, chat » est un triptyque essentiel au bon entretien de nos neurones » (1), pour Gaspard il manque « l’ingrédient magique », l’amour.
Une fois la décrue amorcée on voit la Seine charrier arbres, fauteuils, vélos, aspirateur, ballons, des tonnes de détritus et vomir une boue marronnasse.
Une pollution qui a de quoi indigner et alerter tous les écologistes.
Mais Gaspard est loin d’imaginer une toute autre apparition sur le quai.
Rêve-t-il ? Est-ce un double de La Lorelei ? Doit-il se méfier de sa voix à la mélodie envoûtante? Le voilà médusé par cette rencontre fortuite avec une créature si étrange, en plein Paris. Elle va faire basculer/révolutionner son quotidien. L’auteur nous conte sa sidération, son hébétude devant cette découverte qu’il ne sait pas nommer, mais qu’il décrit dans les moindres détails. Extraordinaire « belle au bain dormant », échouée sous le pont : « queue sertie de diamants bleus, cils argentés, yeux de saphir, une crinière d’or, des écailles qui diffractent la lumière ».
Gauche devant ce « poisson -fille » blessé qu’il craint de voir se casser, il se hasarde à, délicatement, la couvrir de sa veste. Un vrai maelstrom l’étreint , confronté à cette situation inédite. Une fois sa décision prise de la conduire aux urgences, il connaît la galère pour trouver un taxi. Quiproquo cocasse avec le chauffeur Hindou qui confond « sick et Sikh »! Ce passage aux urgences permet à l’auteur de faire un état des lieux : surcharge, attente excessive, contrainte administrative, un personnel proche du burn out.
L’auteur montre les coulisses des urgences, comment le personnel décompresse, leur tenue hospitalière quittée. Sauf que Milena est rappelée à son poste. On devine l’hommage indirect que le romancier rend au staff.
Un incident incompréhensible provoque la panique, le branle bas de combat dans le service hospitalier et la détresse de Milena qui ne réalise pas la gravité de l’état de santé de Victor, son compagnon.
On suit en alternance ce qui se trame autour de Victor et le retour de Gaspard à son appartement avec sa conquête qui ne passe pas inaperçue de ses voisins !Intriguée, Rossy les a épiés.
Gaspard très inquiet pour la survie de sa « poupée désarticulée », lui prépare le seul menu qu’il sait cuisiner. Apprivoisée, elle décline son nom : Lula.
Mais où la loger ? Dans la baignoire ? Comment la soigner ?
Leur conversation est limitée, Gaspard profère des bribes d’anglais. Le chat, qui voit son territoire squatté, sort les griffes face à cette « sardine géante » !
Alors que Gaspard cherche à lui assurer du confort, elle, qui se sent prisonnière n’a qu’une idée en tête : échapper à son geôlier.
L’auteur nous plonge dans les pensées des deux protagonistes.
La visite clandestine de Rossy sera à l’origine d’un accident désastreux.
Le compte à rebours est commencé pour Lula. Gaspard lui promet de la remettre à la mer après lui avoir fait connaître le Flowerburger. Il l’habille d’une robe en lamé qui fera sensation à l’arrivée sur la péniche !
Pendant ce temps Milena, mue par la vengeance, s’est lancée à leur poursuite. En possession de la relique de Gaspard, parviendra-t-elle à ses fins ?
Le suspense grandit quant à cette love story naissante entre le crooner terrien et la nymphe, « dompteuse de canards ». Tout s’accélère. Une complicité se tisse, ils enregistrent même un duo ! « Le moindre échange augmente l’addiction ».
« L’un devenait la drogue de l’autre ». La scène de leur ballet aquatique est chargée de sensualité et d’érotisme ( « Lula s’enroulait autour de lui, leurs lèvres entrèrent en collision », « Il déchiffrait la géographie de son corps.)
Gaspard, soucieux de celle dont il est en train de tomber amoureux, a un ultime plan avant la séparation de minuit. Deal conclu. Une visite nocturne de l’aquarium de la capitale. Mais partout où ils passent il y a grabuge et panique et des passants éberlués ! Retour à la case hôpital !
Nouvelle péripétie : évasion avec la complicité de Rossy.
L’épilogue est des plus rocambolesques avec course poursuite jusqu’à Étretat !
Le roman s’achève comme un conte de fée avec l’arrivée d’un colis au contenu précieux. Une lettre jointe explique la provenance du trésor.
L’écrivain pratique le name dropping, ainsi on voit fleurir le nom de Kylian M’Bappé, de la librairie Shakespeare and Co ( les livres sont le refuge de Gaspard pour tromper sa solitude). Il distille les noms de ses artistes préférés. Son panthéon comprend « Serge Gainsbourg, Nick Cave, Nancy Sinatra, Lana Del Rey, Patti Smith, Leonard Cohen..). En exergue, une citation de Jack Kerouac qui met à l’honneur « les gens fous d’envie de vivre ».
Il use d’un style très imagé : « un chignon en forme de donut », « ses cils-éventails donnaient un ballet flamenco » ou « Sa colère monta comme peuvent monter des blancs en neige. » Il distille d’autres jeux de mots : « dive/die ; Kitzbühel/kiss bull ».
Le musicien fait résonner une litanie de bruits les plus divers. Le cri d’une mouette, les miaulements de Johnny Cash, le chat et les aboiements d’un chien se mêlent aux bruissements des bracelets, à l’explosion d’un lampadaire, à une chanson de Mariah Carey, aux vocalises de la cantatrice, aux applaudissements, au mugissement du vent, au clapotis, au crissement de pneus, au coucou de l’horloge, au fracas d’une vitre.
Par- dessus domine la mélodie « de cristal » envoûtante, lancinante de la cantatrice, à laquelle Victor et d’autres ont succombé.
Au lecteur de résister pour connaître la destinée de la « femme diamant » et l’avenir du bateau.
Dans cette odyssée musicale et aquatique Mathias Malzieu imprime fantaisie, magie et poésie en créant un univers mi-onirique, mi -réel qui fait penser à celui de Tim Burton. Les situations burlesques qui mettent l’accent sur la maladresse chronique de Gaspard font sourire et convoquent le comique anglais Benny Hill. L’écrivain chanteur, à l’imagination débordante, signe un roman haletant et épique, riche en rebondissements, digne d’un Surprisier suprême (2).
Mathias Malzieu a réussi son pari de « rêveur de combat » : surprendre et émerveiller. Vivement le film !
(1) Citation extraite de L’appartement du dessous de Florence Herrlemann
(2) Surprisiers : « Ceux dont l’imagination est si puissante qu’elle peut changer le monde – du moins le leur, ce qui constitue un excellent début ».