Armel JOB, Le bon coupable, roman, 301p. ; Robert Laffont, Paris, 2013.

Le bon coupable, Armel Job

  • Armel JOB, Le bon coupable, roman, 301p. ; Robert Laffont, Paris, 2013.

« On est tous coupables, d’une façon ou d’une autre. Chacun doit se débrouiller avec ses propres fautes. »

Armel JOB est un véritable conteur. Son histoire, parfaitement crédible, nous dévoile des personnages de milieux plutôt sordides face à d’autres qui ont réussi dans la vie. Mais le comportement des uns et des autres n’est pas toujours à l’égal de leur bourse et de leur condition.

Nous sommes dans les années 60, au lendemain de la seconde guerre mondiale, où chacun a ressenti différemment les affres des déportations, de la cruauté humaine et de la désespérante solitude…

Même si on devine la fin, on découvre à quel point l’âme humaine et surtout le souci de la réussite peuvent amener à des extrémités. Le paraître et l’être ! Armel JOB nous dévoile ce qui se trouve en chacun de nous, le bien et le mal, et la difficulté qu’il y a de trancher.

Un accident de voiture. Une fille renversée et tuée. Beaucoup se sentent responsables : les parents qui s’étaient disputés, Carlo qui avait trop bu et qui s’est retrouvé avec sa jeep et son van dans un ruisseau un peu plus loin du lieu du drame, le procureur qui est passé par là à toute allure au volant de sa rutilante voiture de sport… Et si seulement, mais avec des si…

Qui est le coupable ? Lui seul le sait, même si celui qui, volage et pochetron, finit par douter de lui…

Armel JOB nous enchante chaque fois qu’il sort un livre et pose les questions essentielles et existentielles. Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Il pénètre à l’intérieur de chaque maison, nous décrit avec profondeur la psychologie de ses personnages, leurs rivalités, leurs émois, leurs questionnements…

La justice subit ici un sérieux coup de bambou. Est-ce qu’au nom de la loi, on peut tout se permettre ?

A lire absolument !

©Patrice BRENO

Oxygène ou les chemins de Mortmandie, André-Marcel ADAMEK

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  • Oxygène ou les chemins de Mortmandie, André-Marcel ADAMEK, éditions Weyrich, collection Plumes du Coq, 2011.

Les éditions Weyrich ont eu la merveilleuse idée de publier le premier roman d’André-Marcel ADAMEK, Oxygène, publié en 1970.

L’auteur part d’un petit rien : un point de départ banal : pour les nombreux détenus que renferme la prison de Mortmandie, une seule visite annuelle y est autorisée. Tous ceux qui souhaitent s’y rendre « se mettent en chemin. Ça dure parfois dix jours. C’est une manière de pèlerinage. » A partir de là, Adamek nous crée toute une histoire, une fable intemporelle plutôt noire, mais avec ses sursauts d’humour. Il ne juge pas, mais émet des constats : tout être humain, quel qu’il soit, a le droit d’exister, d’avoir son propre jugement. Il s’insurge aussi contre toute forme d’emprisonnement, quelle que soit la manière dont elle opère ou d’où qu’elle vienne. Les gens qu’il décrit sont simples, pourraient paraître pauvres d’esprit, mais ils font preuve de tant d’humanité, de réserve, d’entraide… que le lecteur lui-même s’y perd et doit décider qui il soutient : à lui donc de prendre position.

Nous suivons pas à pas quatre de ces personnages hauts en couleurs, dont le but premier est de rejoindre Mortmandie, mais – en réalité – chacun d’eux est à la recherche de lui-même, de son propre oxygène, comme s’il recherchait un eldorado sans trésor à peine palpable, un sens à sa vie en quelque sorte. Cette notion de voyage est essentielle dans l’œuvre de l’auteur ; il faut chercher ailleurs, il faut aller à l’essentiel… et ne pas s’encombrer de détails. Le chemin des pèlerins est long et n’est pas sans péril, car semé d’embûches : il faut contourner certains villages où ils ne sont pas les bienvenus, car, pour ces gens-là (les villageois), les prisonniers n’ont que ce qu’ils méritent et ceux qui vont les voir ne valent pas mieux. Voici la description qu’en fait l’auteur : « Ils règnent en apaches sur leurs horizons déserts et se battent aussi bien qu’ils s’ennuient. » Bienheureux les pauvres d’esprit, bienheureux ceux qui ont une quête, qu’ils la réalisent ou pas, peu importe…

Il suffit de peu de choses pour faire pencher la balance pour ou contre soi ! « Quand vous pensez que l’amour ou la haine n’est qu’une question de cellules ou de capsules rénales, que dire d’un jugement rendu par l’homme ? »

Adamek, né en 1946, décédé en 2011, a fondé plusieurs imprimeries et maisons d’édition en Belgique. Il a publié romans et poèmes, qui ont été traduits dans le monde entier.

Le prix Rossel, en 1974, a couronné un autre de ses romans : Le fusil à pétales. Parmi ses nombreux ouvrages qui ont émerveillé les lecteurs, je vous invite particulièrement à lire ou à relire : Un imbécile au soleil ; La couleur des abeilles ; La grande nuit

Il faut absolument connaître l’œuvre d’Adamek. Tous ses livres sont tout simplement fabuleux.

©Patrice BRENO

L’œil du léopard, Henning MANKELL

 

  • L’œil du léopard, Henning MANKELL, roman, Seuil, 343p. ; 21,90€, avril 2012.

Mutshatsha !

Hans Olofson grandit « dans une misérable maison en bois sur les bods du Ljusman » », en Suède. Son père alcoolique, abandonné par son épouse, rêve de voyages exotiques.

Les deux seuls vrais amis d’adolescence d’Hans, Sture et Janine, connaissent l’un comme l’autre des destins tragiques.

Hans veut fuir une existence morne pour se lancer dans l’aventure. Alors, il part « en Afrique avec le rêve de quelqu’un d’autre… de quelqu’un qui est mort ».

Mutshatsha, comme une rengaine qui ne cesse de le hanter jusqu’à ce qu’il parte, est un objectif qu’il lui faut atteindre pour vaincre ses peurs, pour se dépasser, pour quitter sa terre si froide et si glauque…

Il lui faut aller à Mushatsha, sur les traces d’un missionnaire disparu : « Chaque être humain commet des actions irréfléchies, tout le monde entreprend des voyages qui n’auraient pas dû voir le jour ».

L’Afrique, « un continent meurtri et blessé », où les Blancs sont essentiellement racistes, où les Noirs sont souvent si difficiles à cerner : « La pauvreté de ce continent, c’est la pauvreté et la vulnérabilité des Noirs. Leur mode de vie qui remonte aux temps immémoriaux a été détruit puis remplacé par des bâtisseurs d’empires fous… »

Hans restera en Zambie, un pays sans cesse en proie à la violence, de 1969 (il a 25 ans) à 1989, soit vingt ans. Il y reprendra une ferme d’exploitation d’œufs, où il dirigera deux cents ouvriers.

En quête d’identité, à la recherche de maturité, Hans cherche à fuir ses démons suédois pour en affronter de plus sournois et de plus cruels en Afrique noire, où même ceux qu’il prenait pour amis se muent en ennemis.

Les Blancs et les Noirs ont chacun leur vision du monde. Là où corruption et violence font partie du quotidien, notre héros – qui n’a pas toujours été un saint loin s’en faut – tente d’apporter un peu d’humanité et de justice autour de lui, du moins celles qu’il pense être requises.

Henning Mankell est un remarquable conteur, qui sait peindre à merveille les méandres de la psychologie humaine. A travers un personnage qui se cherche dans un pays à feu et à sang, il ne prend pas position. Il rapporte les faits, en observateur, sans jugement à l’emporte-pièce.

Hans Olofson, son héros, choisit une route ou le destin fait parfois ce choix pour lui, qu’il sache où il va, sans qu’il en comprenne vraiment le pourquoi ; il cherche à fuir sa solitude mais elle finit toujours par le rattraper quelque part…

L’auteur partage lui-même sa vie entre la Suède et le Mozambique. C’est dire s’il connait l’Afrique et ses mystères, ses contradictions, ses révoltes. Connu mondialement pour son héros récurrent, le commissaire Wallander, Henning Mankell frappe encore très fort avec ce roman passionnant du début à la fin.

A lire absolument !

◊ Patrice BRENO

Citoyen Park, Charly DELWART——-Rentrée Littéraire 2012

Citoyen Park, Charly DELWART, roman, Seuil, rentrée littéraire 2012, 486p.

Un pavé littéraire de presque 500 pages nous décrit l’ascension de Park Jung-wan conditionné pour créer un univers qui n’appartient qu’à lui. La rivalité entre le Kamtcha du Nord et le Kamtcha du Sud rappelle sans contestation possible celle qui oppose le régime ultra-totalitaire de Kim Jong-il (gouvernant héréditaire qui succède à son père ; son fils prendra la relève en 2011) et la démocratie de la Corée du Sud.

A travers ce roman, fictivement situé au Kamtcha du Nord, c’est toute l’histoire souvent trop méconnue de cette région du Nord-est asiatique, de 1941 à nos jours, qui transparaît. La dictature s’impose de plus en plus à la population qui va se retrouver à vivre en circuit fermé dans des conditions déplorables.

Le père de Jung-wan, Min-hun, est décrit comme un libérateur, un véritable héros, qui a sauvé son pays du joug japonais. « Min-hun, dès son plus jeune âge, est convaincu que les Kamchéens doivent regagner leur indépendance ». Pour atteindre cet objectif, aucune autre solution que la révolution : « La lutte était devenue impérative ». Il fallait mettre tout en œuvre : « S’il (Min-hun) n’y arrivait pas un jour, cela reviendrait à la génération suivante, à son fils, et à son fils à lui… jusqu’au jour où les envahisseurs seraient partis ».

Et Jung-wan, fils de Min-Hun, n’est pas aussi adulé que son père. Et pour cause. Pour lui, l’ennemi, c’est aussi tout ce qui s’oppose à sa conception du pays, à l’impérialisme américain, à la résistance, à toute forme d’opposition, qu’elle soit lointaine ou proche… Tout ce qui est contre doit disparaître ! Jung-wan confond rêve et réalité ; il se crée un rôle de défenseur absolu et n’en démord pas même si des doutes – mais vite balayés – surgissent dans son esprit. Il se considère en même temps comme un dieu vivant et fictif (son parcours en tant que réalisateur qui se veut l’égal des grands « hollywoodiens »), pour qui rien n’est trop beau, rien n’est trop cher, même si tout cela n’est qu’illusion, même si son peuple, que n’épargnent même pas les conditions climatiques dantesques, vit dans la misère la plus complète.

« … il a décidé que la réalité ne le regarde pas, qu’elle ne regarde pas non plus le reste du monde ». L’important n’est-il pas là : « Vingt-quatre millions d’individus l’applaudissant, qui lui font croire que cela leur fait plaisir à eux aussi car dans un jeu de dupes, si personne n’était dupe et que le jeu continuait, cela revenait au même que si tout le monde l’était ».

Jung-wan impose une dictature implacable (tout opposant ou tout risque d’opposition est systématiquement supprimé), imposée à toutes et à tous ; il n’hésite devant rien pour que son spectacle continue, prenant pour prétexte l’indépendance de son pays, la défense de la cause socialiste, la lutte contre la fourbe Amérique…

Chaque page de roman fort décrit comment un seul homme peut transformer par idéal un pays délivré d’un joug en une véritable prison. Nous sommes au XXIème siècle, c’est tout dire !

L’écriture de Charly Dewart est extrêmement puissante et porte à réfléchir. Chacune de ses phrases est construite selon un canevas bien précis et tend à accentuer ce malaise parce que nous savons pertinemment que la fiction ne dépasse pas toujours la réalité !

Charly Delwart a aussi publié deux autres romans au Seuil : Circuit en 2007 et L’homme de profil même de face en 2010

◊Patrice BRENO

Xavier Patier

Chaux vive, Xavier PATIER, La Table Ronde, 2012, en librairie le 22/8/2012, 190p. ; 17€ – 1992, Bordeaux. Pascal, seul et solitaire (« je n’adressais jamais la parole à personne »), vit « dans le dénuement intérieur » et extérieur le plus complet. Sa chambre, spartiate (ni eau, ni four, ni frigo…), lui sert de refuge. Aubin, quant à lui, vit la grande vie, en apparence, et a tout à portée de main ! Bien entouré, bien fortuné, marié et père de deux enfants. Pascal et Aubain sont tous deux étudiants en histoire et anthropologie, à l’Université.

Tout les oppose ! Mais la loi de la contradiction universelle fait qu’ils se rencontrent et ne parviennent plus ou très peu à se passer l’un de l’autre. En toute logique, ils n’auraient jamais dû se rencontrer. Mais est-ce vraiment si fortuit ?

Xavier PATIER nous livre là un roman philosophique où il pose l’air de rien les questions essentielles : qui sommes-nous ? d’où venons-nous ? où allons-nous ?

C’est aussi un véritable thriller où le lecteur se demande sans cesse comment c’est possible, jusqu’où Aubain va entraîner Pascal, comment ce dernier peut se laisser duper et posséder à ce point.

Le terrain est posé d’emblée : un être fragile, issu d’un milieu très pauvre, très (trop ?) croyant, face à un requin qui ne lâche jamais sa proie… jusqu’à l’avaler toute crue…

L’auteur nous révèle une écriture sans faille, incisive aussi ; il nous donne à dévorer un livre qu’on ne peut lâcher qu’une fois lu d’une traite et nous porte à garder en mémoire des véritables scènes d’anthologie : le week-end en montagne, la visite guidée dans les catacombes, la parade amoureuse, l’escapade vers la mer…

A lire absolument !

Xavier PATIER, un nom à retenir, n’en est pas à son coup d’essai puisqu’il a publié des essais, des nouvelles, du théâtre et plus de dix romans.

Patrice Breno