Rithy Panh, Christophe Bataille

L’élimination, Rithy PANH avec Christophe BATAILLE, Grasset  (333 pages – 19€) – Ce récit à deux voix offre un éclairage bouleversant sur l’extermination par les Khmers rouges « des bourgeois, des intellectuels, des propriétaires » cambodgiens, sous le régime de Pol Pot.

Rithy Panh part sur les traces des bourreaux qui lui ont volé son adolescence et ravi sa famille.

Habité par trois objectifs : « comprendre, expliquer, se souvenir », il a choisi  de laisser un témoignage visuel (ses films dont S21) et écrit sur ce génocide dont il réchappa miraculeusement.

Le récit, à la veine autobiographique, se divise en deux axes : ce que le narrateur a vécu, vu, entendu (un passé obsédant, lancinant comme une douleur) et ce qu’il a pu recueillir en exhumant des archives, des photos ou en interrogeant  des tortionnaires et Duch dans sa prison.

Tout a basculé le 17 avril 1975, date à laquelle les parents de Rithy Panh et bon nombre de fonctionnaires étaient devenus « des oppresseurs » à éliminer. Les voilà déplacés, ballottés, d’un lieu à un autre, séparés, affectés à des camps, contraints à un travail exténuant.

Le narrateur, âgé de treize ans, va connaître la punition, les privations, la maladie.

Il perdra tout contact avec sa famille, sera réduit à la condition animale. Il égrène ses souvenirs heureux au sein de sa famille, contrastant avec les plus effroyables durant ces « quatre années terribles » où les horreurs s’enchaînent, la terreur.

Rithy Panh rend un vibrant hommage à ses parents : sa mère admirable pour son abnégation, sa bonté, son courage et son père, un héros, devenu « une boussole », qui lui avait donné le goût de la lecture, de la connaissance, ainsi qu’au peintre Vann Nath.

A Duch, présenté comme un « homme éduqué », capable d’aimer et de procréer, chargé du centre S21, revient la responsabilité d’un million sept cent mille morts.

A l’auteur, rescapé du kamtech, qui ne cache pas les séquelles d’un tel enfer (insomnies, cauchemars, agoraphobie, angoisse),ni son chagrin incommensurable, on aurait envie de le conforter dans la pertinence de son travail avec la citation de Karen Blixen : « Tous les chagrins sont supportables si on en fait une histoire ».

Rithy Panh  rend compte des atrocités (familles décimées), des exactions (tortures,massacres, viols, prises de sang) au nom d’une idéologie. Scènes insoutenables, poignantes, traumatisantes, l’horreur au-delà de l’entendement, de l’indicible, susceptibles de heurter la sensibilité du lecteur.

L’auteur fait entendre sa colère, sa révolte, son indignation à l’encontre de ceux qui ont détourné la vérité. Comment accepter les mensonges de Duch ? Si ce n’est qu’en soulignant sa soumission à sa hiérarchie, celui-ci se défendant en affirmant qu’il n’était « qu’un rouage entre les décideurs et les exécutants ».Faute d’obtenir la vérité, Rithy « cherche la parole » en tentant de soutirer des aveux, des confessions afin de montrer que Duch n’est pas un monstre, « que l’homme n’est pas foncièrement mauvais ». Mais « sa vérité n’était pas celle qu’il attendait ».

L’auteur n’était-il pas bercé d’illusions en pensant qu’il pourrait amener Duch vers plus d’humanité ?

Dans cette description foudroyante du totalitarisme, l’auteur pointe une analogie avec le stalinisme, un modèle pour Duch et dénonce cet embrigadement qui transforme les hommes en esclaves, en automates. Le récit est ponctué de slogans terrifiants, comme celui-ci : « Seule la violence chasse une violence antérieure ». Cruauté, barbarie, purge, fosses, charniers sont des mots clés traduisant le drame épouvantable que la bouffée d’oxygène apportée par la poésie peine à adoucir.

De nombreux ouvrages de références (si l’on en juge par la copieuse bibliographie) ont irrigué la pensée du narrateur dont : Primo Levi, Hannah Arendt, Claude Lanzmann, Jean Hatzfeld.

Le parcours hallucinant du narrateur force notre admiration, par son courage dans sa lutte pour survivre, « rester vivant », puis pour s’adapter dans sa famille d’accueil française et reprendre des études. N’a-t-il pas puisé sa force de résilience dans sa volonté d’évacuer le passé ? N’a-t-il pas caressé l’espoir que « chaque témoignage est une pierre qui contribue à édifier un rempart contre la menace du retour à la barbarie ».

Rithy Panh, avec la collaboration de Christophe Bataille, livre un implacable réquisitoire contre le Kampuchea démocratique et accomplit un travail de mémoire indispensable, trente ans après la chute de Phnom Penh. La puissance de cet éprouvant ouvrage l’assure de résister à l’oubli.

Nadine Doyen

Mathieu Simonet

La Maternité, Mathieu SIMONET, Éditions du Seuil (204 pages ; 17€). Le titre trompeur  du roman de Mathieu Simonet doit son nom à l’établissement Jean-Ducrat, maternité reconvertie en centre de soins palliatifs où la mère du narrateur sera admise.

Mathieu Simonet remonte à la genèse de ce livre né de la volonté d’une mère encline aux confidences et d’un fils de témoigner sur « l’après-maladie ».

Le narrateur dévoile le passé familial, depuis ses grands parents jusqu’à ses parents, son enfance, nourrissant quelques craintes à livrer tant de secrets, non-dits et vérités.

Il date les périodes importantes : son exil à Londres, ses études de droit.

1993 : École de Formation du Barreau ; 1996 : prestation de serment.

Il n’hésite pas à soumettre à ses parents des questions d’ordre très intime.

Il focalise l’attention du lecteur sur Pascale, sa mère, nous révélant le choc à la découverte de son cancer, son accompagnement auprès de spécialistes. Il retrace les années à combattre la maladie, son évolution, les traitements que cela imposa, les contraintes, les périodes de rémission, les rechutes. Un parcours fait de hauts et de bas, d’espoir et de désespoir. Rires et pleurs ponctuent le récit.

Le portrait de la mère s’esquisse : addictive à l’alcool et au tabac. Une femme pleine de malice, habitée par un esprit de « vengeance ». Et de se moquer de son fils « chevalier servant », piètre chanteur. Elle est capable d’auto-dérision. Les voix de l’ex-mari, de Manou, des tantes, des bénévoles complètent le tableau.

Mathieu Simonet confronte le lecteur à la réalité avec la déferlante mortifère des soins hospitaliers. Il mêle les bulletins de santé qui dictent l’humeur du jour, les confessions. Il sait capter l’ambiance de ce centre de soins palliatifs, distille un vocabulaire  médical récurrent (perfusion, masque à oxygène, plaquettes, morphine, marqueurs). Il analyse avec lucidité la défaite du corps. Il sait faire partager les émotions, les angoisses des proches. Comment ne pas être noué de douleur ? Il laisse échapper ses moments de découragement devant son impuissance à soulager la malade, et sa révolte parfois quand le personnel tarde à répondre à l’urgence. La maladie et son cortège de douleurs instaurent de nouvelles relations avec les autres et à soi-même, comme  des réactions de rejet des médicaments.

Il pointe la maltraitance des patients, la pénurie du personnel et les difficultés des médecins, parfois, à interpréter des résultats qui s’avèrent contradictoires.

Mathieu Simonet explore la relation mère/fils qui fut parfois assez chaotique, tendue, mais qui retrouve une proximité singulière, comme une ultime réconciliation.

Cette mère devient l’objet de toutes ses attentions, ses pensées. « Le besoin de lui dire je t’aime » devient un moteur. Mais comment supporter les mots blessants, d’être repoussé alors qu’on veut draper de tendresse celle qui vous a porté ?

C’est d’un regard attendri qu’il suit les ultimes moments de grâce de sa mère avec Manuel, son dernier amour, le confident, qui a su recueillir la fierté d’une mère.

Le tragique compte à rebours amorcé génère un resserrement des liens, un besoin de rapprochement physique : caresses, baisers, chuchotements, mais aussi des sourires, des regards, des échanges « silencieux » quand le dialogue n’est plus possible.

Gestes préconisés pour continuer à communiquer. Pas d’échelle de Richter pour jauger la douleur intérieure. La souffrance du narrateur est à son acmé, il est comme « un zombie » et éprouve alors le besoin de se confier à un confrère. Il a pu aussi compter sur la soutien, la présence et le dévouement de ses tantes, pour ne pas sombrer, si son frère fut moins disponible et plus distant.

Mathieu Simonet a choisi de briser le tabou de la mort, et montre comment en l’apprivoisant, il a réussi à atteindre une relative sérénité. Pour comprendre ce mystère, il a entrepris, en parallèle, un vaste programme de consultations, auprès des « professionnels de la mort », les interrogeant, soulevant la question de l’euthanasie. Il entrelace son récit de leurs expériences, leurs réflexions, d’où cette idée de roman labyrinthique, de manuscrit « ressemblant à un jeu de piste ».

Mathieu Simonet semble avoir hérité de son père le goût pour l’écriture.

Ne relève-t-il pas un défi ? Lui prouver qu’il a le souffle pour écrire plus de cent pages !

Dans l’écriture , il a puisé des forces nécessaires pour accompagner de son mieux sa mère et pour faire face à la brutalité de l’absence d’un être cher, l’effondrement de sa voix. L’écriture, comme antidote face à ce sentiment de finitude. En donnant vie à leurs dernières conversations, il ressuscite celle avec qui il avait tissé un lien fusionnel profond, celle qui l’a encouragé à embrasser la carrière d’avocat.

Pour Mathieu Simonet, écrire c’est « un rapport addictif qui dépasse le plaisir ».

C’est aussi une bouffée d’oxygène, un rempart pour composer avec l’inéluctable.

La lecture a également participé à cette catharsis, l’auteur soulignant aussi l’impact de la bibliothérapie chez les malades. Les livres contiendraient des précieux ferments de guérison. La poésie aurait des vertus curatives, selon les travaux d’Isabelle Blondiaux.

Tout comme la croyance aux vertus thérapeutiques de l’eau de Lourdes ou la foi dans les rites bouddhistes. L’auteur ne dépose-t-il pas une fleur à heure régulière comme cela se pratique pour honorer les défunts ?

Les livres, comme les cimetières, ne sont-ils pas des lieux de mémoire et de quiétude ? Comment ne pas être remué par le témoignage de cet amour filial ?

Mathieu Simonet invite d’ailleurs les lecteurs à participer à son blog, toujours mû par une démarche interactive, originale. Partager pour alléger cette épreuve difficile à encaisser. Mais ne rend-t-elle pas plus fort ? A noter la liste impressionnante des personnes citées, en fin du livre, qui ont contribué à cet ouvrage et guidé l’auteur.

Comme Lydia Flem, Mathieu Simonet recourt à la littérature pour métamorphoser l’impudeur des corps, son épreuve personnelle en œuvre littéraire.

Face au deuil, il oppose un texte puissant, certes, éprouvant et poignant, tissé de souvenirs, réminiscences de bonheurs infimes, de rêves et de réalité suscitant l’empathie, le personnel y ayant rejoint l’universel mais qui tend vers la quiétude.

Il rend également hommage au milieu médical, aux bénévoles qui s’efforcent de soutenir les patients en fin de vie et leurs proches.

C’est l’esprit apaisé que l’auteur clôt cette sorte de journal confession, très touchant.

Un livre servi par une écriture sensible, qui émeut aux larmes mais réconforte.

Nadine Doyen

 

Isabelle Kauffmann

Grand huit, Isabelle Kauffmann, Le Passage (187 pages, 18€). Isabelle Kauffmann situe son récit en Alsace, le 8 avril 1924, date où le destin de Kitz bascule. Pourquoi s’embarrasser de ce bébé, qu’il nomme David, trouvé au bord d’une route ? L’auteure focalise notre attention sur ce duo : Kitz et David « son protégé », « l’enfant providence » qui l’a sauvé de son « rendez-vous avec la mort ». Elle souligne leur lien fusionnel naissant et leur dépendance. « Rien ne vaut l’arrivée d’un enfant pour dynamiser une entreprise », précise le narrateur, constatant la reprise de l’affaire familiale. Une lettre d’Odile (Me Kitz) en provenance de Zanzibar apporte un éclairage sur leur situation conjugale. La trahison d’un ami est dévoilée.

Un coup de théâtre va  mettre Kitz dans tous ses états : le rapt de David.

Voici Kitz et le lecteur plongés dans un double mystère : celui de la disparition et de la voix qui le harcèle et réclame son dû. Comment rembourser huit années volées ?

Face à une telle énigme, vu la rançon réclamée, Kitz n’hésite pas à exploiter les deux pistes à sa portée : celle des deux scientifiques et celle de la cartomancienne bulgare.

Comme pour des séances de psychanalyste, Kitz dévoile son passé, remonte le cours de ses souvenirs, confie des lettres à décrypter et les jouets de David.

Tout aussi étranges, ces appels de David, qui se veut confiants en l’avenir. N’est-ce-pas rassurant pour Kitz de constater que cette séparation n’entrave pas son esprit de créativité, inouï pour son âge ? David, ce génie précoce conservera-t-il des séquelles de cette carence affective?

Le récit oscille d’un personnage à l’autre. Des digressions nous révèlent la vie secrète des deux savants. En parallèle, à Zanzibar, son île refuge, Odile nous plonge dans son univers poétique (avec ses odes, des escales lénifiantes) et sensuel au contact du « frôlement lascif des vagues ». Son passé amoureux défile. On croise le fantôme d’Octave qu’elle a aimé intensément, mais cet émule de Rimbaud s’est évanoui. Sa proximité avec Jak devient ambiguë. Que signifie ce doux baiser déposé sur les lèvres « de l’homme enfant » pendant son sommeil ?

Le suspense est relancé avec la révélation de l’existence du jumeau Marcel.

La restitution de David est sans cesse remise en question ? Un enfer pour Kitz.

Sera-t-il capable de payer sa dette ?

Va-t-il retrouver « son garde-fou indéfectible » et ce bonheur filial d’antan ?

Isabelle Kauffmann excelle à créer des atmosphères.

Tout d’abord, celle d’un huis clos dans la bibliothèque « spacieuse » « surprenante oasis » et le laboratoire des chercheurs : ambiance déboussolante pour Kitz.

Toute aussi intimidant, le cadre où Me Gigov le soumet à ses incantations, ses rituels.

Kitz est comme envoûté par « l’illumination insolite » du salon et « la martenitsa ».

Les bouges où Claudia se perd ont quelque chose de louche.

Quant au final sur la fête foraine, l’étourdissement et l’éblouissement saisissent les protagonistes tout comme Gilpertz est happé par la foule dans la gare de Colmar.

Isabelle Kauffmann maitrise aussi l’art de la narration. Elle dévoile toujours les indices en différé, laissant un temps le lecteur dans l’expectative. Elle sait distiller la peur, l’angoisse. La tension est à son paroxysme quand la vie de David tient à un fil.

Son style est caractérisé par une pléthore d’énumérations (la ribambelle de nourrices) et de verbes, imprimant un rythme. Tout comme les arabesques et les sinuosités.

Les couleurs tranchent avec les intérieurs saturés de pénombre. Tous nos sens sont sollicités : odeurs de « praline, de beignets », parfum de pomme verte, mélange d’encaustique… ; « mille sons se superposent » (le souvenir d’un concert, « volutes de la mélodie hispanique », « vrombissement des machines » «ritournelle d’une boîte à musique »), saveurs des berlingots : « une myriade de tonalités ».

Si « la nature ne manque pas d’humour »,Isabelle Kauffmann sait en user quand elle montre le tout jeune père adoptif, un tantinet gauche pour le rhabillage du bébé.

Ne le compare-t-elle pas au boucher emballant avec délicatesse un rôti ?

L’auteure explore la fuite du temps : « un véritable trésor » certes pour la jeunesse, mais « qui nous glisse entre les doigts », « cruel, impitoyable », ne manquant pas de faire référence à Wells. Le temps réel et le temps ressenti sont irréconciliables.

Elle dissèque la difficulté du passage de l’enfance à l’âge adulte, incarnée par Jak dont le désir s’est cristallisé sur Odile, qu’il rêve d’épouser, occultant leur différence d’âges.

N’est-ce-pas le temps «  le coupable » pour Octave quand il confie dans sa lettre d’adieu à Odile : « Vous ne pouvez pas rajeunir et je ne peux pas vieillir » ?

Le lecteur peut en déduire le message suivant : à savoir qu’il est vain de se retourner sur son passé puisqu’on ne peut pas revenir en arrière. Par contre on peut évoluer, façonner le présent, savourer l’instant comme contempler « le ciel ou la mer ».

Isabelle Kauffmann signe un second roman dense, déstabilisant, complexe, traversé par de nombreuses théories scientifiques parfois déroutantes (celles d’Einstein, de Langevin, le paradoxe des jumeaux). Autour de Kitz évolue une multitude de personnages, dont l’auteure brosse des portraits (physiques et psychologiques) très fouillés et évocateurs. Par exemple, « cette voyante fantoche » aux « pommettes écarlates, sous les gros traits de khôl » fait penser à un modèle de Van Dongen. Octave arbore la pose de Rimbaud peint par Fantin-Latour. Odile incarne la liberté de Delacroix ou « la mia musa » pour Orazio.

La romancière nous offre des pages empreintes de poésie, d’émotion (à la lecture des lettres) et de mystère, vu la double vie de certains protagonistes (le cérémonial de Claudius se travestissant chaque soir).

Si « le temps raccourcit quand on s’amuse et s’allonge quand on s’ennuie », ce roman, qui enchaîne rebondissements et coups de théâtre, tient en haleine jusqu’au bout. Isabelle Kauffmann réussit à maintenir son lecteur dans les rets de son imagination débridée, et brille par sa façon de relancer le suspense.

Nadine Doyen

Pierre de Vilno

Elvire & Jeremy, Pierre de Vilno, roman – Improbable rencontre – Éditions Héloïse d’Ormesson (165 pages ; 16€).

Pierre de Vilno radiographie les rapports amoureux les plus complexes qui gouvernent les jeunes générations, ceux qui surfent sur la toile pour ferrer une conquête passagère et assouvir leur désir. Romance « online » qui se concrétise vite par le rapprochement des corps. « Un relais de perversions » que ces « conversations virtuelles ». Mais comment aimer sans connaître le grain de la peau de l’autre, son parfum (habit Rouge), le goût de ses baisers ?

L’auteur décrypte la naissance de l’amour et les pratiques amoureuses, fustigeant cette absence de désir, de sentiments pour les addicts du sexe qui se contentent d’« embrancher les bons câbles. Un soumis. Un domi », de jouir, sorte de « fast-love, d’amour Kleenex». Des yeux se matent, des corps s’abandonnent, s’entremêlent, s’enlacent ; des bouches se cherchent, se rejoignent, des mains se frôlent, se nouent, des sourires s’échangent, des êtres se séduisent. Où se croisent-ils ? Dans un bus « Le toucher est électrique. Son regard. Sucré. Décisif ». Lors d’un déménagement « Le garçon porte un débardeur sur des muscles hors proportions. La sueur ruisselle sur des tatouages mystérieux. Et sa petite voix qui dit : J’en ferai bien mon quatre heures ». Après un spectacle : « Elle cède à la tentation ». Dans une salle de sports : « Il a  admiré tour à tour la rondeur de ses fesses, ce bijou de corps, l’eldorado de beauté… ». Au Flore, Mathilde « s’avance sur un rythme d’élégante allégresse, décrochant son plus beau sourire avant que l’un ou l’autre puisse dégainer ». L’auteur tarde parfois à distiller l’identité de ceux qui cohabitent ou partagent souvent le huis clos d’une chambre, attisant notre curiosité. Qui sont-ils ? « Un parfait métissage de l’homosexualité française : black-blanc-beur », «  bi, hétéro, gay, lesbienne ». C’est sur les bancs de la fac qu’Elvire et Jeremy, les protagonistes qui donnent le titre au roman, vont s’aimanter. On plonge, en alternance dans leur quotidien, leur passé, jusqu’à leur rencontre improbable. Leurs affinités se dévoilent. Jeremy (jeune professeur) se remet d’une histoire compliquée. Il sort d’une séparation avec Chloé, celle-ci s’estimant avoir été trahie, blessée par Mathieu, le bel infirmier « Un Teddy bear prêt à recevoir des câlins », dont la nudité sous la blouse troubla Jeremy. Égaré dans « son maquis des sentiments », il se met à collectionner les conquêtes masculines « Désir subit et subi ». Son supérieur, Revel, la figure paternelle qui lui manquait, son confident, va lui remettre le pied à l’étrier afin qu’il soutienne sa thèse avec succès. Elvire, une de ses étudiantes, venant de rompre avec Daphnée, expérimente l’amour masculin et «  entraine Jeremy dans les effluves de l’élixir amoureux ». Vont-ils s’y brûler ?

Dans l’épilogue, Pierre de Vilno crée le suspense, l’attente. Quel est le contenu du monologue qu’Elvire adresse à Jeremy ? Il boit « ces mots qu’elle a mûris ». Quelle scène mélodramatique jouent-ils ? Le naufrage du bateau d’un gosse, repêché dans une explosion de joie, serait-il une métaphore de la destinée de ce couple ? Des êtres tourmentés par le dilemme : aimer ou fuir ?

Dans ce roman, l’auteur souligne la carence de communication entre les protagonistes, la peur de s’engager, de prendre une décision, les difficultés de certains individus à se positionner quant à leur orientation sexuelle. Il divulgue les rouages du plaisir égoïste pour ces êtres, désireux d’assouvir leurs pulsions. La notion de fidélité dans le couple est mise à mal. L’écriture de Pierre de Vilno épouse les vagues de la volupté, dépeint des moments intimistes, la nudité apportant sa touche d’érotisme. Les personnages virevoltent au gré de leur libido. En fond sonore, une suite pour violoncelle de Bach ou « l’enfer sonore » de night-clubs. Avec un tendre humour, il campe ses personnages dans quelques situations burlesques. Jalousie, solitude, culpabilité taraudent les êtres.

De nombreuses références littéraires (Kundera, Modiano, Gary, Montherlant) jalonnent le roman.

Il signe indirectement un plaidoyer en faveur de la tolérance concernant la sexualité, déplorant l’ostracisme de certaines familles, comme Christelle qui « n’a jamais accepté que son frère chéri se laisse embarquer par ces pédés », trouvant en Elvire quelqu’un de « précieux ». Ne faudrait-il pas avoir toujours en mémoire le titre de la chanson de Louis Chedid : « Il faut dire aux gens qu’on aime qu’on les aime » ? Et cesser de mettre « les gens dans des cases », car « il n’y a pas de dosage idéal pour que le cocktail fonctionne », Pierrre de Vilno rappelant qu’il suffit « d’un regard, la folie de l’un, de l’autre, des deux » pour déclencher l’étincelle, les pleurs aussi. Le mystère de cette alchimie reste une énigme, tout comme la versatilité des cœurs. Au lecteur de succomber.

Nadine Doyen

Eric Holder

Embrasez-moi, Éric HOLDER, Le dilettante (17€ ; 222 pages).

Éric Holder joue sur la séduction dès le titre. Ne va-t-on pas passer très vite du « embrasez-moi » à embrassez-moi ? Les pommes d’amour n’ont-elles pas la couleur rouge-baiser ? Ce trou de serrure n’est-il pas une invitation à épier ce qui se trame dans les alcôves ?

La préface, pour lecteurs avertis, préfigure la teneur de ces nouvelles, d’où un envoi à Maître Pierrat, collectionneur, éditant à la Musardine, dont il connaît la passion pour la littérature érotique.

Éric Holder ne cache pas son désir de s’acquitter de sa dette envers les auteurs qu’il découvrit sous le manteau, au pensionnat (Miller, Sade, Reyes) et qui l’initièrent à la géographie intime, féminine.

Il revisite ses souvenirs de jeunes ados comparant « la chose », exhume des anecdotes relatives aux premiers émois, aux relations initiatiques, réactive des confidences à travers « un voyage dans le delta et ses nombreuses ramifications ». Il ressuscite quelques jeunes femmes timorées, farouches ou intrépides, allumeuses, tentatrices, expérimentées dans l’effeuillage, renouant avec son talent de conteur d’histoires sulfureuses et campe des protagonistes experts dans l’art du baiser.

Il convoque la mémoire de Cathy, qui l’avait déniaisé, aux « lèvres d’un rose qu’aurait envié le jardinier, deux pétales sur lesquels un baiser aurait laissé une meurtrissure carmin ».

Éric Holder magnifie la beauté de ces femmes, leurs blandices, explorant leur nudité à la manière de Chardin, Watteau, Schiele ou de Toulouse-Lautrec. On croise Blandine « aux fesses hottentotes, proéminentes comme des ballons de basket » cédant à la fougue de Renato « un vigoureux amant », « s’offrant un festin de voluptés défendues » et sa mère : Jeanne, la cinquantaine, « mettant le feu aux broussailles ». Aurore « la belle gazelle » découvre les jeux érotiques, la confusion des corps à trois : « Elle ne sait plus à qui appartient cette main, cette bouche, cette peau ».

Pauline « aux seins semblables à des fruits exotiques » incarne « un temple de la sensualité, la framboise sur le gâteau du personnel ». La lingerie de Marie sans chemise (« des mega-soutiens-gorge, culottes maxi ») suffit à émoustiller son visiteur, tout comme «  sa langue au goût de cerise ou son lopin de poils noirs ou le moelleux des bras nus ».Farid « le moricaud charmeur » tomba dans les filets de Brigit « cette beauté supérieure, inaccessible, aux roploplos libres » dont « la peau provoquait la faim ». Il sublime les jambes « schuss le long des mollets galbés ».

Laetitia, « conseillère à la culture », se fait infirmière pour soulager Virgile, dont la danse de Saint-Guy est provoquée par des guêpes, en retour Virgile saura « la transporter, l’euphoriser, lui faire perdre les pédales ».Après avoir fait défiler toutes ces scènes torrides, l’auteur s’interroge sur la mémoire des lieux : L’amour, comme le crime, adhère-t-il aux murs ? ».

Éric Holder emploie un vocabulaire cru (« l’un tisonne, bamboute, l’autre gobe, lèche, on frétille »), des termes ambigus comme « buisson », une langue verte, appelant un chat un chat, comme à l’époque de Catulle. A la manière de Klimt, il offre un hymne au baiser « promesse de l’étreinte à venir » selon Belinda Cannone. Il explore les relations extraconjugales : marivaudage, libertinage.

L’auteur glisse une pointe d’humour : « Je déshabille Marie-France pour habiller Paul », de la drôlerie avec des scènes théâtrales : on frappe au paroxysme des ébats. Le suspense n’est pas exempt : Quel traumatisme a pu subir Farid pour paniquer à l’approche de la rue Petit-Saint-Jean ?

A la fin de cette nouvelle, Éric Holder affiche sa volonté de faire table rase des mauvais souvenirs et de « lustrer les bons comme de l’argenterie », manifestant sa gratitude au lecteur pour ce délestage.

Il signe un ouvrage qui laisse cours aux fantasmes de « son semblable, son frère, de son lecteur idéal qui n’a pas vingt ans », habité par le démon de midi. Il y décline l’art d’aimer sous toutes ses postures lascives, dans une exaltation des sens, dans le regard : « Le plaisir y faisait voguer les scintillements ». L’alchimie naît parfois d’une odeur, « d’un effluve, un profumo di donna ». Le sentiment amoureux, la morale sont relégués au second plan pour ces rencontres éphémères, parfois «  un coup au paradis unique », sources de frustrations et de désillusions. La galerie de portraits féminins cède vite la place à un ballet de corps électrisés, ondulant, ployant sous les caresses, les étreintes, les ventres incendiés s’épousant, mêlant désir et plaisir charnel, volupté et sensualité. Les épilogues savent surprendre. Les lieux de rencontre sont variés : dans un café, lors d’une réception dans une galerie (la peinture étant omniprésente) à Roissy ou dans un salon du livre.

Retenons que pour Éric Holder, celui de C., en Seine-et-Marne, est un raout mémorable.

Un recueil capiteux, mâtiné de tendresse.

Nadine Doyen