Rithy Panh, Christophe Bataille

L’élimination, Rithy PANH avec Christophe BATAILLE, Grasset  (333 pages – 19€) – Ce récit à deux voix offre un éclairage bouleversant sur l’extermination par les Khmers rouges « des bourgeois, des intellectuels, des propriétaires » cambodgiens, sous le régime de Pol Pot.

Rithy Panh part sur les traces des bourreaux qui lui ont volé son adolescence et ravi sa famille.

Habité par trois objectifs : « comprendre, expliquer, se souvenir », il a choisi  de laisser un témoignage visuel (ses films dont S21) et écrit sur ce génocide dont il réchappa miraculeusement.

Le récit, à la veine autobiographique, se divise en deux axes : ce que le narrateur a vécu, vu, entendu (un passé obsédant, lancinant comme une douleur) et ce qu’il a pu recueillir en exhumant des archives, des photos ou en interrogeant  des tortionnaires et Duch dans sa prison.

Tout a basculé le 17 avril 1975, date à laquelle les parents de Rithy Panh et bon nombre de fonctionnaires étaient devenus « des oppresseurs » à éliminer. Les voilà déplacés, ballottés, d’un lieu à un autre, séparés, affectés à des camps, contraints à un travail exténuant.

Le narrateur, âgé de treize ans, va connaître la punition, les privations, la maladie.

Il perdra tout contact avec sa famille, sera réduit à la condition animale. Il égrène ses souvenirs heureux au sein de sa famille, contrastant avec les plus effroyables durant ces « quatre années terribles » où les horreurs s’enchaînent, la terreur.

Rithy Panh rend un vibrant hommage à ses parents : sa mère admirable pour son abnégation, sa bonté, son courage et son père, un héros, devenu « une boussole », qui lui avait donné le goût de la lecture, de la connaissance, ainsi qu’au peintre Vann Nath.

A Duch, présenté comme un « homme éduqué », capable d’aimer et de procréer, chargé du centre S21, revient la responsabilité d’un million sept cent mille morts.

A l’auteur, rescapé du kamtech, qui ne cache pas les séquelles d’un tel enfer (insomnies, cauchemars, agoraphobie, angoisse),ni son chagrin incommensurable, on aurait envie de le conforter dans la pertinence de son travail avec la citation de Karen Blixen : « Tous les chagrins sont supportables si on en fait une histoire ».

Rithy Panh  rend compte des atrocités (familles décimées), des exactions (tortures,massacres, viols, prises de sang) au nom d’une idéologie. Scènes insoutenables, poignantes, traumatisantes, l’horreur au-delà de l’entendement, de l’indicible, susceptibles de heurter la sensibilité du lecteur.

L’auteur fait entendre sa colère, sa révolte, son indignation à l’encontre de ceux qui ont détourné la vérité. Comment accepter les mensonges de Duch ? Si ce n’est qu’en soulignant sa soumission à sa hiérarchie, celui-ci se défendant en affirmant qu’il n’était « qu’un rouage entre les décideurs et les exécutants ».Faute d’obtenir la vérité, Rithy « cherche la parole » en tentant de soutirer des aveux, des confessions afin de montrer que Duch n’est pas un monstre, « que l’homme n’est pas foncièrement mauvais ». Mais « sa vérité n’était pas celle qu’il attendait ».

L’auteur n’était-il pas bercé d’illusions en pensant qu’il pourrait amener Duch vers plus d’humanité ?

Dans cette description foudroyante du totalitarisme, l’auteur pointe une analogie avec le stalinisme, un modèle pour Duch et dénonce cet embrigadement qui transforme les hommes en esclaves, en automates. Le récit est ponctué de slogans terrifiants, comme celui-ci : « Seule la violence chasse une violence antérieure ». Cruauté, barbarie, purge, fosses, charniers sont des mots clés traduisant le drame épouvantable que la bouffée d’oxygène apportée par la poésie peine à adoucir.

De nombreux ouvrages de références (si l’on en juge par la copieuse bibliographie) ont irrigué la pensée du narrateur dont : Primo Levi, Hannah Arendt, Claude Lanzmann, Jean Hatzfeld.

Le parcours hallucinant du narrateur force notre admiration, par son courage dans sa lutte pour survivre, « rester vivant », puis pour s’adapter dans sa famille d’accueil française et reprendre des études. N’a-t-il pas puisé sa force de résilience dans sa volonté d’évacuer le passé ? N’a-t-il pas caressé l’espoir que « chaque témoignage est une pierre qui contribue à édifier un rempart contre la menace du retour à la barbarie ».

Rithy Panh, avec la collaboration de Christophe Bataille, livre un implacable réquisitoire contre le Kampuchea démocratique et accomplit un travail de mémoire indispensable, trente ans après la chute de Phnom Penh. La puissance de cet éprouvant ouvrage l’assure de résister à l’oubli.

Nadine Doyen