Salvador Dali, le sommeil et l’éveil

Chronique de Miloud Keddar

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Le sommeil c. 1937 Huile sur toile

Salvador Dali, le sommeil et l’éveil

Je voudrais vous parler dans cette chronique de la peinture « Le Sommeil » de Salvador Dali ; mais avant d’entrer dans le vif du sujet, un détour me semble utile et vous n’en douterez pas, j’en suis sûr. Dans son livre « Dali » aux Editions Gründ et avec la traduction française de Pascal Varejka, Fiorella Nicosa nous rapporte, en sous-titrant « Les objets invisibles », une de ses approches de la peinture et du personnage Dali : Salvador Dali, nous dit-elle, « se proclamait apolitique et étranger à l’histoire » mais il fut touché par « l’annonce de la mort violente de son ami de jeunesse, Garcia Lorca ». Dali déclarera que de Lorca « Ils essayèrent et essaient encore aujourd’hui (d’en) faire (…) un héros politique ». Garcia Lorca pour Dali n’était autre qu’un poète pur et il fut « la victime propitiatoire des questions personnelles » « et avant tout la proie innocente de la confusion omnipotente, convulsive et cosmique de la guerre civile espagnole ». Le ton est donné de la parole du critique (et du philosophe) qu’était Salvador Dali. Cette approche que je fais du peintre et du penseur, avec l’aide, en autres de Fiorella, prime dans toute recherche que l’on peut tenter sur l’œuvre peint de Dali. Fuyant la guerre civile, Dali allait rencontrer l’Art de la Renaissance. Il s’interrogea sur « la mort et la destruction » et s’en remit à « cet autre sphinx du devenir européen, la Renaissance ». Et de ces réflexions et de cette période allait naître chez Salvador Dali la méthode dite « paranoïa-critique » avec entre autres chefs-d’œuvre « Girafe en feu » (1936-1937), « Métamorphose de Narcisse » (1936-1937) et de même « Le Sommeil » (1937) ; cette dernière qui est centrale dans notre chronique ici et qui lui fut inspirée par le rocher dit « du sommeil » au cap Creus.

Après ce long détour, qui nous fut nécessaire, voilà que nous arrivons à la peinture « Le Sommeil » de Salvador Dali. Dali a dit que dans cette peinture il a voulu représenter, ou plus exactement donner la vision de la « monstruosité du sommeil comme une gigantesque tête pesante, avec un long corps fin maintenu en équilibre par les béquilles du réel ». Tout est dit de l’idée dalinienne. J’ajoute pour ma part que dans « Le Sommeil », Dali table sur le Sommeil et le Réveil. Dali est et reste, je le dis et sans trop me tromper, un peintre-philosophe. Il fut, nous ne l’ignorons plus, un peintre surréaliste (mais la Psychanalyse, base même du Surréalisme comme nous le savons, avant d’être une matière à part, fut une pensée philosophique). Dali en tant que penseur fut, j’ose l’affirmer ici, un philosophe de l’Eveil ! Le Réveil et l’Eveil que je dis de la pensée dalinienne nous sont de nos jours nécessaires, nous seront salutaires ! Le Monde comme il va est en crise et où la vie d’une personne ne représente que peu de chose. Dans notre siècle, il nous faut être des Bellérophon pour peut-être éliminer les chimères de certaines croyances qui ne mènent qu’au désastre. Dans mon recueil de poésie : « Man Oumi lal Ouma (de ma mère à la communauté) » dont la parution est prévue l’année va venir par l’éditeur La Porte, je termine le recueil en question par le poème court que voici : « Pays, Algérie/Pays/Tu sais/Même dans la main de l’ange/La guerre est un animal qui ne dort pas ». Ceci me ramène à mes deux peintures annoncées dans le titre de cette chronique. « Le sommeil » (2016) et « Pégase-Bellérophon » (2016). Ces peintures, comme l’ensemble des peintures que j’ai réalisées en 2016, sont sur un fond noir et les figures –dans le sujet traité- sont obtenues par un mélange de noir et de rouge avec plus de rouge que de noir et, dans certaines, la présence d’un rouge pur. La dernière peinture de l’année 2016 introduit le blanc (peinture titrée « Face ou Face et regardant dans la même direction » et qui présage de peintures avec plus de couleurs que nous autres peintres disant « des couleurs froides »). Parlons maintenant de mes deux peintures, de l’idée qui y préside, et du lien –ou de la comparaison- d’avec « Le Sommeil » de Salvador Dali.

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Ma peinture « Le sommeil » ? Celle dite « Pégase-Bellérophon » ? J’ai donné quelques indications utiles déjà, mais encore quelques propos : Par ces deux peintures, j’ai voulu dire le fait humain, une des multiples manifestations de l’Etre (le fond noir de la toile, les figures par le mélange du noir et du rouge ne sont pas ici pour évoquer « le néant qui mange les choses » d’Yves Bonnefoy ni le néant qui grandit dans « l’être et le néant » pour que ne subsiste que le Néant, mais pour dire le simple de l’être, le simple de la condition humaine. Je m’explique : Entre veille et sommeil est une des manifestations de la condition humaine. Mes deux peintures s’y attardent et à la peinture-philosophie de Dali je viens proposer une peinture d’une lecture plus poétique, et c’est là mon seul souci – je parle du simple de la Condition).

©Miloud Keddar


(Notes :

Salvador Dali, « Le Sommeil » ( 1937), Rotterdam, Museum Boymans-Van Beunigen.

Miloud KEDDAR, “Le sommeil” (2016), acrylique sur toile, 50 x 60 cm, Collection particulière,

Et « Pégase-Bellérophon » (2016), acrylique sur toile, 50 x 60 cm, Collection particulière.)

Gérard Garouste, la matière peinte comme pensée

Chronique de Miloud KEDDAR

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Gérard Garouste, la matière peinte comme pensée 


Ce dont je vais vous parler ici n’est qu’une théorie et ne peut être saisie que comme telle. Une théorie sur l’oeuvre de Gérard Garouste. Tout d’abord la peinture : « Les libraires aveugles » et, après, celle dite « Véronique ». (Sachons qu’il ne s’agit pas de n’importante quelle Véronique mais de « Sainte Véronique »). Ensuite pour ma thèse je tenterai de comparer « Véronique » de Garouste avec une de mes peinture : en l’occurrence  « Icon crisis Vera ».
Rentrons maintenant dans le vif du sujet, voulez-vous. La peinture « Les libraires aveugles » ? Une de mes interprétations parmi d’autres : « Les libraires aveugles », sont-ils les porteurs du Livre comme a pu le penser Bernard-Henri Lévy ? Le Livre, ou la Genèse, ce dernier, livre de contes, et que Barnett Newman a tenté d’en faire une lecture, et en peinture, s’il vous plait ? Non, à mon avis ces Libraires sont peut-être les porteurs d’un savoir que seuls eux savent aveugle. Les libraires tâtonnent et que précède un animal qui sait où il va et ce qu’il veut. L’animal ? Un âne, et comme le dit si bien Lévy, et qui est de l’ordre de l’ange et du juste. Chez le poète palestinien Mahmoud Darwich, l’âne sur le Mont regarde et se moque de ces hommes en bas, Juifs et Palestiniens, qui ne savent que se quereller ! Deux hommes dans « Les libraires aveugles ». Le premier a un bâton dans la main gauche qui le guide et qui l’aide, et de la droite il ne se saisit pas, mais touche (ou montre) entre autres livres « le commentaire augustinien du Psaume 56 ». Le second libraire, le bras droit sur l’épaule du premier (son bâton à lui !) et du bras gauche tient non un miroir où se reflète son image mais, je le décide ainsi, un livre avec sa photo sur la couverture ! (Je ne sais, j’avoue, par ailleurs, pourquoi chez Garouste, c’est toujours le bras –ou main- gauche qui a le don de nous guider ? La « gaucherie », le geste gauche où l’on peut voir le fou, mis à l’écart des autres, de la société des hommes ?).
Par ailleurs « Les libraires aveugles » ont des chaussures rouges, Garouste nous ayant habitué à la vêture rouge : le rouge qui dit le danger, l’hésitation, le pas incertain (et aveugle) et qui dans cette peinture vient s’ajouter au ciel difficilement déchiffrable. C’est pour cette raison et tous ces éléments que j’ose affirmer que les libraires sont vraiment aveugles et non qu’ils font semblant comme a à un certain moment pu le penser Bernard-Henri Lévy.
Passons à la peinture « Véronique » de Gérard Garouste et avec une encore de mes interprétations. Un homme que voilà assis, le corps d’une femme (ou plutôt que le bas du corps) avec le ventre enflé, une jambe levée haut et dans le miroir que tient l’homme le sexe de la femme, le sexe de la Sainte. (dans la parenthèse que j’ouvre maintenant et en pensant au seul bas du corps de la femme, j’ai à dire que dans la société des hommes, la femme n’a été que la « génitrice » de l’espèce ; du mâle qu’il soit un simple mortel ou un dieu. Pensant à Eve qui n’est nous dit-on que la compagne d’Adam, pensant à Marie qui n’est que la mère du Christ. J’ai déjà dit ailleurs que nous ne mettons pas la femme à droite de Dieu et  pour notre grand malheur, chez certains peuples encore aujourd’hui la femme est soumise aux dictats des hommes et pour plus grave encore on la veut même non douée de raison !). La « Véronique » de Garouste prête à cette attention, dans le miroir que tient l’homme c’est toute la condition de la femme d’hier et d’aujourd’hui qu’il nous est donnée à voir !
« Véronique » de Gérard Garouste et ma peinture « Icon crisis Vera », pourquoi vouloir leur trouver un lien ? Que représente « Icon crisis Vera », pourquoi l’ai-je peinte et sous quelle influence ? Je vous la décris brièvement, bien que vous pouvez la voir ici. J’ai toutefois à dire par les mots l’idée que j’ai voulu véhiculer. « Icon crisis Vera » a été des plus simples à exécuter, ne représentant que peu d’éléments, mais le chemin de l’idée fut des plus longs. La peinture est celle d’une « tête » et au-dessus de la tête et du cou qui représentent un corps allongé un « rond » plein. Un rond plein je dis pour écarter l’idée d’un simple cercle qui peut lui ne pas être plein. Il y a des cheveux plus ou moins longs, le menton prononcé comme pour marquer une bouche sans dents, la bouche d’une personne âgée. Et c’est parce que j’ai voulu représenter un mort ; les cheveux disant l’évènement récent. Le plus important peut-être est le titre lié à cette représentation. Par « Vera » je dis Véronique, et par « Vera » je dis aussi « véracité ». La peinture « Icon crisis Vera » ne représente ni un homme ni une femme en particulier et par-là j’ai tenté de mettre et l’homme et la femme sur le même pied d’égalité. Le titre donné m’est venue d’une part de « Vera Icon Series » de Joshua Borkovsky et d’autre part de « Crisis X » de Jean-Michel Basquiat. Et ne parle-t-on pas ici et là et toujours de la Crucifixion. Véronique nous a transmise le suaire et mon questionnement à moi est : Qui lèguera à l’Humanité le visage de Sainte Véronique ? Par « Icon crisis Vera » je rejoins Gérard Garouste, ou mieux, je tente de donner une autre dimension à celle de « Véronique ».
Choix de peintres !

 

©Miloud KEDDAR



Notes :

Gérard Garouste, « Les libraires aveugles », 2005, Huile sur toile, 270 x 320 cm, FNAC 06-044 Centre national des arts plastiques.

Gérard Garouste, « Véronique », 2005, Gouache sur papier, 120 x 180 cm, Collection privée, Bruxelles.

Miloud KEDDAR, « Icon crisis Vera », 2015, acrylique sur toile, 46 x 38 cm, Collection privée.

Zao Wou-Ki, l’évidence ?

Chronique de Miloud KEDDAR

Zao Wou-Ki, l’évidence ?

Sur trois peintures de Zao Wou-Ki


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Zao Wou-ki « Nuage », 1956, Huile sur toile, 1956, (130 x 97 cm), Collection particulière.

 

Je viens vous entretenir sur Zao Wou-Ki. Zao était peintre et dessinateur. De Zao, j’ai retenu trois peintures : « Nuage » (intitulé simplement ainsi) et « Poursuite » (1955-1957). Par la suite et à la fin je ferai un rapprochement entre « 12.12.62 » de Zao et la peinture « Sur la terre » de Mark Tobey. Cela me tient à cœur ! « Nuage » de Zao et le rapport que j’ai à faire avec « Nuage rouge » de Mondrian ? « Nuage » de Zao est en son centre figuré par un nuage rouge peint (ou n’est-ce là qu’un quelconque astre rouge ?) et « Nuage » est de même par des signes. Quelque chose comme de la calligraphie. Les signes peints ou calligraphiés sont-ce ceux d’une langue qui dit le nuage ou n’est-ce là que des formes de nuages qu’a voulu représenter Zao Wou-Ki ? (Ou des signes d’une langue propre au peintre ? Zao Wou-Ki était un ami de Jean-Paul Riopelle. Il lui a dédié une peinture : « Hommage à mon ami Jean-Paul Riopelle – Histoire de deux érables canadiens ». Et nous savons de Riopelle, du moins dans ses eaux-fortes, qu’il a utilisé les signes d’une langue qui lui était propre. On peut donc le penser aussi de Zao. Toutefois il faut toujours avoir à l’esprit que Zao Wou-Ki était d’origine chinoise et qu’il avait commencé la pratique de son art dans ce pays).

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Piet Mondrian, paysage avec nuage rouge 1905

Le rapport entre « Nuage » de Zao et le « Nuage rouge » de Mondrian ? Zao était plus baudelairien que Piet Mondrian. « Nuage » de Zao est plus proche de la réalité, nuage en perpétuelle évolution, toujours changeant, de forme, entre autre. Un nuage (ou les nuages) qu’un des « tu » de Baudelaire aime : J’aime les nuages les nuages les nuages, dit le « tu » qu’interroge Baudelaire.

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Zao Wou-ki « Poursuite », 1955 -1957, Huile sur toile, (195 x 97 cm), Collection particulière.

Maintenant « Poursuite ». « Poursuite » (1955-1957) de Zao et « Autoportrait » de Ofer Lellouche. Avant tout sachons que de Ofer Lellouche et de sa peinture, Bernard-Henry Lévy dans son livre « Les Aventures de la vérité » évoque le « Coup de dés mallarméen », un rapprochement avec « Mallarmé creusant le vers, l’insaisissable et feinte solidité des mots ». Nous savons Ofer Lellouche « peut-être grec avant que juif » mais notons que sa peinture et surtout « Autoportrait » disent le surgissement. Le surgissement est également celui de la peinture de Zao Wou-Ki. Dans « Poursuite » on s’attend à voir surgir Lellouche. Poursuite-se-poursuivant-surgissant pour les deux peintres. Car nous savons que Zao était un peintre de la lumière (il a intitulé une peinture : « Il ne fait jamais nuit » !). Et Zao est aussi un peintre du surgissement. Je dirais donc pour Ofer Lellouche comme pour Zao Wou-Ki que dans leurs peintures « le coup de dés abolit le hasard » !

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Above the Earth (1953) Mark Tobey

Vient maintenant le rapprochement entre « 12.12.62 » de Zao et « Sur la terre » de Mark Tobey que j’ai dit me tenir à cœur ! En écrivant le titre « 12.12.62 », j’ai l’impression d’avoir affaire à Roman Opalka. Mais si Opalka peignait par les chiffres le temps et donnait les titres par des chiffres, Zao, lui, titrait certaines de ses peintures par leur date d’exécution tout simplement. Mais venons-en à «Sur la terre » et « 12.12.62 ». Par quel biais pouvoir parler de ces deux peintures, par quel biais les lier ? La couleur ! Dans une chronique sur « Sur la terre » de Mark Tobey, j’ai évoqué le cristal et le verre. La lumière donc. Atmosphère lumineuse, cristal reflétant sa lumière, verre reflétant la lumière, telle est « Sur la terre » de Mark Tobey. L’on peut évoquer l’atmosphère terrestre également concernant cette peinture. Prenons maintenant « 12.12.62 ». Il nous faut tracer des lignes droites maintenant, enlever des fragments du verre (disons qu’ s’il s’agit du verre) et mettons de la couleur rouge-rose-oranger et voilà « 12.12.62 » proche de « Sur la terre ». Le rapprochement entre ces deux peintures est osé, je l’avoue, mais n’est-ce pas là matière de théorie sur l’Art ?

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LELLOUCHE Ofer (né en 1947), Autoportrait, détail, 1994-95, aquatinte et acrylique sur papier, 193×105 cm, Genève, Krugier & Cie Art contemporain.

(Pour terminer, une précision : Si j’avais à faire un travail d’Historien de l’Art, j’aurais choisi de vous entretenir par exemple sur les peintures « 21 avril 59 » et « 01.03.60 » de Zao Wou-Ki mais je fais un travail de Théoricien de l’Art. Toutefois je ne nie pas prendre mes sources aussi bien dans l’Histoire de l’Art que dans les critiques sur l’Art. Mais mon travail, comme je l’ai laissé entendre plus haut, ne se limite qu’à une théorie.)

©Miloud KEDDAR

 

 

 

La lumière et l’Alphabet Sur « Hector et Andromaque, 1924 » de Giorgio De Chirico

chronique de Miloud KEDDAR

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Hector et Andromaque, 1924, Galleria Nazionale d’Arte Moderna, Rome

La lumière et l’Alphabet
Sur « Hector et Andromaque, 1924 » de Giorgio De Chirico


 

Quelle vérité de l’un et de l’Un ? Quelle vérité cette lumière d’un ciel voûté sur nos ombres ?  Nous, ayant été n’étant plus et nos gestes suspendus, et, là, l’effacement de nos corps et seule l’œuvre de nos mains et de nos mots à demeurer sous la lumière. Cette lumière que ne reçoivent plus nos yeux et pourtant toujours lumière ! Par quel biais quel ordre avons-nous reçu et avons-nous perdu ?

Regardez, là, mes amis, nos ombres s’allongent, nous avons laissé nos fuites se faire, s’accentuer quand il fallait réunir et voilà nos gestes défaits. Hector revient et Andromaque a l’œil cave (le regard caverneux ?). Andromaque entre l’époux et le fils, entre le Père et le Fils, l’époux en carton en papier froissé et le fils précipité ? Andromaque, que veux-tu, nos arrières sont sans vie et nos vies sans relief. Cassandre le savait-elle, quand le ciel s’était assombri ? Hélène se retire, et toi, Andromaque, d’un regard ou d’acceptation ou de déchirure et de fatalité, Andromaque tu restes une mère et aux autres semblable…

Nos ombres s’allongent et la muse a un livre ouvert sur le rien de l’Alphabet. Platonicienne ? Je ne le crois pas ! La muse est la vie que le poète ne célèbre plus ou à laquelle il ne trouve plus grâce. Nous avons voulu, ou sans le vouloir, précipité la chute et avec nous les vivants ! Nous avons par nos gestes entraîné les autres et notre lieu de vie et de prière, la Terre, n’est plus que poussière et tapis de viscères, et nous, maintenant des gisants !

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Les Muses inquiètantes, 1922, Courtesy galleria, Bologne

Dans « Hector et Andromaque, 1924 (cat. 41) »*, les deux chevaux au fond se refusent et se cabrent, rejettent l’asservissement. Andromaque, prends exemple sur ces « chevaux de Troie », rejette et refuse le carton papier froissé ! De Cassandre sois proche ! Une nuée, à gauche où je regarde, se dessine qui n’est pas un donjon ou une tour mais de la lumière, car l’habit, que veux-tu Andromaque, ne cachera pas le visage et les yeux qui sont le dehors et le dedans. La muse n’est plus humaine ou si elle l’est encore, elle n’a pas sa tête – toute sa tête – sous l’orage qui décide, et l’ombre qui n’a plus nom et la lumière venant manquer.

Andromaque, muse, parle et sois souveraine, ouvre ton sein à la bouche assoiffée qui demain dira les louanges, dira l’Alphabet ! Ton sein est lumière, une lumière pour la bouche qui s’est longtemps tue et manquait de lait et bouche bâillonnée. Cassandre, le sais-tu, traverse l’Ici par le delà et l’en dessous et Hélène mène la Cité vers la toute grâce.

(La Muse* de Giorgio est une buse à l’aile blessée, une buse ou muse qui ne chante plus, une bise qui est comme le vautour qui hante le rêve et les jours du poète et du peintre !)

Andromaque, mère souveraine, si tu veux, ouvre l’oblongue et brise l’oblique, ça t’est permis et que vienne l’ordre à tes poursuivantes et qu’elles chantent ! Les pays sont redevables au lait, à la poitrine de nourriture et de paroles. Hector est mort, le fils est cloué, le ciel pardonne ! Andromaque, viens et prenons du risque et s’enlèvera le bâillon à nos bouches, aux femmes et à l’écriture.


*note : allusion est faite à la peinture « Les Muses inquiétantes ».
Repère :« Hector et Andromaque », 1924, Galleria nazionale d’Arte moderna, Rome.
« Les Muses inquiétantes », 1972, Courtesy galleria, Bologne.

©Miloud KEDDAR

« Le devenir de l’homme » Sur Cranach l’Ancien et Jean-Michel Basquiat

Chronique de Miloud KEDDAR

« Le devenir de l’homme »

Sur Cranach l’Ancien et Jean-Michel Basquiat



Lucas Cranach l’Ancien

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L’Adam et Eve ou le dernier repas de l’ange ? L’homme, Adam, l’Adam qui ne mange pas va à la guerre, dirais-je pour paraphraser Léo Ferré. L’arbre du côté d’Adam éclaire Adam dans « Adam et Eve » de Cranach l’Ancien. Eve est du côté sombre. Elle n’a, je vous dis, pas besoin de lumière extérieure, elle rayonne par elle-même. (Eve est belle d’une beauté féminine, Adam est beau d’une beauté masculine). Eve accepte de manger. Une pomme dans chaque main, la pomme dans sa main droite a couleur pain. Eve ne redoute pas la mort, elle se sait porteuse du devenir et quelle mort pour qui enfante ? Accepter la mort simplifie le geste. Adam ne mange pas, la pomme dans sa main gauche a couleur sang : refuse-t-il la mort, lui maintenant ange déchu et le sachant ? Questionne-t-il Eve : « Est-ce cela la vie, il semble demander, et son doigt est déterminé dans la presque hésitation qu’est la vie ? ». Par le geste d’Adam, Lucas Cranach l’Ancien accomplit l’acte philosophique. Par le geste assuré d’Eve, l’acte poétique. Cranach l’Ancien en peignant son « Adam et Eve » a-t-il pensé à la « Cène » ? On est en droit de se le demander. Faisons un détour, voulez-vous : il y a, j’ai relevé, une ressemblance frappante entre « l’Adam » de Cranach et le « Christ (jaune) » de Jackson Pollock dans « Crucifixion ». Ne retrouve-t-on pas le Christ dans Adam ? On peut dire que les deux peintres se sont posé la même question : « Est-ce le dernier repas de l’ange, Adam, Le Christ ? ». et nous, ne devons-nous pas, là ils nous invitent, accepter notre condition ?

Par son « Adam et Eve » Lucas Cranach l’Ancien (Lucas Müller) nous dira aujourd’hui ; « Adam, nous le voulons toujours dans la lumière. Eve du côté sombre ». La femme ? On l’oublie ou l’écarte ou la soumet, on la voue à des tâches secondaires. Nous ne mettrons pas la femme à droite de Dieu, hier comme aujourd’hui. Mais Eve est une eau dormante, elle marche malgré la tempête. Un jour, bon gré malgré, la femme trouvera la place qui lui revient, elle sera partie prenante dans le devenir des hommes, partie prenante dans le choix du devenir !

Jean-Michel Basquiat

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Basquiat, briser la coquille ? Regardons le Christ de Jean-Michel Basquiat, il n’est pas consommable (ceci est mon corps, ceci est mon sang !), le Christ de Basquiat est consumable. Le temps l’a lu, l’a travaillé soumis, usé. Le temps l’a mortifié « squelettisé ». Ce Christ est « Crisis X » et Crisis X est

ce qui ne se définit pas, donc « inconnu ». Il peut être personne et nous à la fois, puisque concernés. Et voici les Écritures. Elles sont nôtres sans l’être : indéfinissables, tout comme nous ! Et de toutes pièces inventées et à nous Basquiat les impose. Éveillant un manque de vérité quand cette dernière est notre réalité. Et Basquiat ? Il se sait Dieu-Diable qu’a vaincu la vie et qui pourtant œuvre pour la vie (la vie en son strict droit !). Le Crisis de Jean-Michel Basquiat ne semble-t-il pas vouloir nous dire : « Je meurs sur la croix pour donner sens à ma vie, je suis mortel. Faites comme moi et la vie aura tout son sens ». Le Crisis X nous dit peut-être aussi : « Donnez un crayon au peintre au poète et demandez-leur de parler de l’infini. Le peintre tracera l’infini en commençant par un point, le poète par un mot, une lettre. L’infini (l’Éternel), s’il a un début, n’est pas infini ! L’infini est chimère, simple pensum, idée théorique et saugrenue, l’Infini est Chimère ! ».

Reniant l’infini, Basquiat se dépense de tempêtes en brûlures. Reniant l’infini, il tente de revenir à la coquille créatrice (non dans son corps d’adulte mais « celui » de l’enfant). Il repousse le temps ou le rebrousse à contretemps. Il froisse l’échelle : l’aujourd’hui ne suit pas toujours l’hier ; il peut se lier à l’avant-hier. Et quel hier pour demain ? La coquille ! Elle n’est pas pour Basquiat une simple rêverie mais de la tempête qu’il faut briser par de la tempête. Et toute la vérité de ce « rebrousse-temps » est la recherche du liquide « séminale ». De quel trouble, je suis ? De quelle guerre, suis-je ? Et Basquiat va aller au liquide là où le liquide s’évanouisse dans l’abîme de tout liquide. Peut alors naître l’être, se solidifier, accomplir. L’Être de Basquiat est porteur d’une échelle. On habite un bâti pour se bâtir ! Jean-Michel Basquiat qui veut briser la coquille pour le liquide séminale savait-il que toute naissance est un « rejet » ? Accueille le corps mâle, le corps femelle le rejette puisque corps étranger, non compatible. L’union qui en résulte est une guerre. Le corps rejeté reste toutefois demandé (désiré) puisque la guerre doit continuer. Le marteau, l’enclume ! Cela aurait été aisé pour Basquiat l’idée de rejet, salvatrice pour qui brûle la vie et de la vie. La vie refuse la mort, non l’être, et Basquiat avait de l’être ; il était dans le devenir de l’être, Basquiat en notre devenir !

Notes :

Lucas Cranach l’Ancien, « Adam et Eve », 1508-1510 (Collection Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon)

Jean-Michel Basquiat, « Crisis X », 1982 (Succession Jan Krugier)

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