Christian VIGUIÉ – Damages* – (approche graphique de Olivier Orus), Rougerie, mai 2020, 13 euros, 80 pages.

Chronique de Marc Wetzel

Christian VIGUIÉ – Damages* – (approche graphique de Olivier Orus), Rougerie, mai 2020, 13 euros, 80 pages.

Appeler « Damages » un chant de deuil est franc et périlleux. Damer, c’est en effet battre et compacter – donc s’efforcer de combler et rétablir – mais c’est aussi tasser et enfoncer, risquant de ré-enfouir les disparus. Damages : des nivellements qui à la fois trépignent (une piété qui piétine) et préparent à rebâtir (qui rebattent tout un jeu de fondations). Progression et régression ainsi mêlées, comme l’avoue l’auteur, dans un avertissement parfait :

« Damer consiste à tasser la terre, l’aplanir, la convertir afin d’y dessiner la plupart du temps la veine des routes, pour y voir se dresser immeubles et maisons ou quelque chose d’autre.

C’est aussi, malgré nous, le fait de piétiner un même sol, allant à l’encontre de ce que nous voulions, nous qui aurions aimé surprendre un peu plus d’autrui et de nous-même.

« Damages » est ici et avant tout un chant de deuil, un presque murmure, la ligne brisée d’un horizon. Tout cela dû à une suite de décès dont ceux de mon père et de ma mère« 

Mais composer un chant de deuil, n’est-ce pas toujours vain comme ajouter des feuilles à un arbre mort (p.8) ? Ce très remarquable recueil (à la fois pudique et profond, sobre et troublé, isolé et fraternel) montre que non.

« J’ai fait mes adieux à mon père

Je lui ai dit qu’il pouvait revenir

dans son enfance

ou dans la mienne

surgir pareil à un parfum

ou s’accorder à la forme d’un nuage

Il pouvait revenir aujourd’hui ou demain

en poussant simplement la porte

en tenant dans ses mains

le jour

et l’entrouvrir de nouveau

comme une rose finie » (p.10)

Première leçon : la poésie apprivoise les revenants. Viguié dit à son père qu’il peut, qu’il doit sans crainte, qu’il doit sans crainte d’être craint, revenir. Il n’y a pas d’effraction à craindre de la part de ceux qui, en mourant (dit la page 20), ont par principe cassé leur clé. Avec cette précision qui ouvre à tout : un mort ne peut plus du tout devenir (il a passé le temps de se changer en un être de plus tard), mais il peut revenir à la parole et par elle.

Deuxième leçon : « Le monde se renverse à cause d’une mort » (p.16). Définitivement de l’autre côté du miroir, le regard disparu y inverse les directions, mais aussi, dans le temps, l’avant et l’après. Il recule avec le présent même où nous avançons.

Troisième leçon : le néant est comme transparent (le rien n’a rien à cacher). C’est que la matière d’une vie a explosé (pourriture ou cendres), mais il n’y a alors justement plus rien pour faire obstacle à ce qui fut. Viguié suggère, délicatement, qu’avec ce qui a cessé à jamais d’être, les contraintes de déchiffrement ont changé du tout au tout. La mort est cette « clé transparente » qui laisse apparaître, pour la parole (pour « l’enveloppe transparente des mots » p. 35), ce qui est devenu objet derrière elle. Exfiltré de tout devenir, le mort n’a plus que le temps mystérieux de son nom :

« Lorsque je passe sous l’acacia

que tu as planté

je m’étonne que ton nom

ne veuille plus tomber comme une feuille

ni s’élever avec la lenteur d’une fleur

Je m’étonne que ton nom

soit cette feuille et cette fleur

qui ne veulent ni chuter ni croître

Je me dis alors 

que ton nom est l’envers d’une fleur

l’envers d’une feuille

l’envers de croître et de chuter

Ainsi je me convaincs

que tu as planté deux arbres

un arbre planté dans le réel

et l’autre dans l’abîme

et que l’abîme est une ombre immobile

ou le premier feuillage de l’arbre réel » (p. 41)

Et ce temps mystérieux est ici sans Dieu. D’abord parce que la vérité, pour les survivants, est « une cruche cassée » (p.28) qu’on ne peut emplir d’aucune eau. Ensuite (p.37) parce qu’il est vain de penser à éterniser ou statufier une présence qui, dès la vie déjà, s’éclipsait et se dissolvait. Enfin, ce que les morts auront su vivre n’éclairera pour nous ces présents d’aujourd’hui (qu’ils ont à jamais quittés) qu’en nous et par nous, actualisés par nos seuls confiance et amour : le garde-à-vous intemporel d’une lointaine Communion des saints est un prestige vide :

« Pourquoi le jour

que nous n’avons su retenir

aurait un dieu

ou un corbeau sur son épaule ?

Pourquoi garderait-il les yeux ouverts

à notre place

nous qui ne savons garder

ni la forme d’un nuage

ni celle d’une pierre ?

À cause de cela

je préfère être un mystère sans importance

au milieu des mystères des choses

aussi insignifiant qu’une porte qui grince

ou qu’une pomme qui tombe

emportant avec elle

la couleur du soleil » (p. 37) 

La deuxième, plus courte, partie du recueil dit le deuil de la mère. C’est donc moins l’exemplarité d’une vie que la puissance de sa source qui est chantée ici. Et, logiquement, le départ de celle même qui nous fit surgir fait qu' »il y a un grand silence dans les choses qui ne savent plus apparaître » (p. 72). De même, cette vie qui s’est passée avant la nôtre pour la permettre en elle renvoie l’auteur à une très étrange mort « qui se passera après, quand il n’y aura plus ni oiseaux ni mémoire » (p.68), – la disparition, toujours, mais cette fois celle de plus personne ! Enfin, la mère est l’unique présence en amont, et le seul pardon suffisant, à la fois de nos incapacités rationnelles (comme se faire bon géomètre) et de nos irrationnelles (comme se montrer rebelle décisif), ce que dit un passage qui bouleverse :

« C’est ta mort

qui me réveille

car je ne sais pas dessiner un cercle

avec mes mains

pas plus que je ne peux dresser un mur

avec mes rêves » (p. 71)

Avec les proches disparus, dit l’auteur (p. 43), nous partageons l’espace subsistant (« le bruit du soleil », « la fenêtre brisée », « le lierre qui a vécu et rêvé » …) dans « le temps que nous n’aurons plus« . Mais qu’est-ce qui peut bien subsister, s’ils ont emporté jusqu’à la maison de vivre ? L’auteur juge ainsi, superbement, son recueil : 

« Un chant qui porte en lui une sévère et rêche contradiction : tenter de trouver un point d’équilibre entre ce qui a toujours été de l’ordre du prévisible et celui qui relève à tout jamais de l’inconcevable. Voilà pourquoi, sans doute, il est un chant, un étrange étonnement, puisque ceux qui sont partis et que nous continuons follement d’aimer, ont emmené avec eux le plancher et le plafond d’une incroyable maison, lieu où nous avions appris à marcher, à rêver, à combattre la fatalité du monde » 

                                              ————-

*de substantiels (pages 10 à 29) extraits de ce recueil avaient été proposés, en pré-publication, dans le n° 86 de Traversées. On s’y reportera (déc.2017). 

© Marc Wetzel

Anne ROTHSCHILD – Au pays des Osmanthus – Frontispice de Sylvie Wuarin – Éditions Le Taillis Pré, octobre 2020, 104 pages, 14 €

Une chronique de Marc Wetzel


  Anne ROTHSCHILD – Au pays des Osmanthus – Frontispice de Sylvie Wuarin – Éditions Le Taillis Pré, octobre 2020, 104 pages, 14 € 

« Dans mon enfance (Anne Rothschild, poétesse et plasticienne belgo-suisse, est née en 1943), mes parents ont vécu en Chine, sans que je puisse les accompagner. Depuis, j’aspirais à découvrir ce monde peuplant mon imaginaire. En 2018, le voyage s’est concrétisé, donnant lieu au récit de ce périple initiatique, né de la confrontation entre images du passé et Chine d’aujourd’hui« . Le petit texte de la 4eme de couverture dit fidèlement ce que cherchait (et nous fait trouver) ce recueil.

Plus précisément, montre la page 12, son père – diplomate belge – y a vécu de 1944 à 1950; sa mère ne l’avait rejoint qu’en 1948, « rapatriée malade au printemps 1949, lors de l’arrivée des communistes« . Alors confiée à ses grand-parents paternels bruxellois, la petite fille attend les cartes postales d’une mère malheureuse partout, et d’un père heureux ailleurs. Soixante-dix ans plus tard, la visite d’un sanctuaire fait revenir le temps de l’abandon :

« À travers un portail, un rayon de soleil illumine la face dorée d’une déesse. Guanyin, mère de la compassion, ouvre ses mille bras au dévot. Je reconnais en elle la statue en bois peint de la maison de mes parents. Enfant, je déposais à ses pieds mes chagrins. J’aimais ses longs doigts gracieux, ses paupières baissées sur un secret. Une colombe nichait dans sa chevelure. Sans doute venait-elle combler l’absence d’une mère toujours en fuite. La menace d’un père trop exigeant » (p. 50)

Ce contexte n’est pas anecdotique, pour trois raisons dont la poète travaille la profondeur. D’abord, nous dépendons du passé de nos proches (de nos parents d’abord, bien sûr), qui est le secret de leur perspective : nous ne pouvons pas aller directement là d’où eux-mêmes viennent, et puis leur aventure de vie nous est d’autant plus inconnue qu’elle s’est souvent modifiée (voire interrompue) pour permettre la nôtre. Même égoïstes, ils se sont suffisamment effacés devant notre venue pour nous masquer leur devenir spontané; nous nous faisons rarement (et laborieusement !) touristes de leur pays intérieur. Pour comprendre un peu leur patrie objective, il faut douloureusement aller là où ils nous ont fui. La nostalgie se mêle alors d’une générosité qui rend à l’autre la liberté même dont il s’est privé pour nous (ou celle, au moins, qu’il s’est culpabilisé de poursuivre). La gravité souriante du recueil s’en ressent.

Ensuite, ce pays de la vraie liberté du géniteur est la Chine. Pour notre très européenne poète, c’est le grand écart. Malgré l’admiration culturelle, c’est la vie des antipodes qu’elle rencontre. Elle a beau noter, émue, une étrange proximité des traditions chinoise et juive (p. 48-49), (« même respect du texte, même culte de la connaissance« , même longue histoire, même sens de la famille, même « rapport à l’argent dénué de culpabilité« , même souplesse diasporique, même intelligente patience devant la multitude sacrée de règles d’action et de vie), la vie chinoise réelle surprend l’auteure, qui s’en laisse honnêtement déstabiliser. On sent pointer des doutes centraux, comme : que deviendraient mes convictions fondamentales si ma conscience avait dû se forger ici, socialement et matériellement ? que deviendraient mes désirs – et ce qu’il me reste de vocation – si je devais habiter désormais ici jusqu’à la mort ? quelle objectivité exiger de soi quand le destin de ce peuple fait d’elle un luxe délicat, plus ambigu qu’on pensait, moins mérité d’office qu’on n’imaginait ? Des attitudes d’esprit qu’on blâmait à part soi (la passivité, la paresse d’esprit, l’hypocrisie) s’expliquent soudain autrement – comment discipliner tant d’impulsions sans large recours à l’abstention ? comment limiter ses illusions sur les dieux ou sur les voisins sans  se fermer d’autant à la comédie d’autrui ? ou  comment cacher sa méfiance sans la fondre dans une stricte étiquette expressive ?  Même la soumission à l’arbitraire (« Partout des contrôles d’identité, de sécurité. La présence de la police est continuelle, sur tous les fronts » p. 57) que signale l’auteure à ses hôtes d’un soir quand elle est assurée de pouvoir « parler sans contrainte« , s’éclaire autrement : un Pouvoir qui prend toute la responsabilité sur lui est-il pour autant irresponsable ? Comment juger de la folie des chefs si l’on doit d’abord sans cesse déminer la sienne propre ? Si « l’absence de spiritualité, qui règne même dans les temples où les prières semblent poursuivre un but purement matériel nous interroge« , l’athéisme superstitieux (qu’évoque Elie Faure à propos de l’âme chinoise) n’est-il pas la meilleure prévention du fanatisme religieux ?

Enfin, Anne Rothschild use de ce pèlerinage tardif pour mieux faire la part, en elle, de l’écrivain et de la plasticienne. Si elle admire ce qu’elle voit s’exécuter devant elle dans un atelier de calligraphie, ses notations restent incisives (ironie et bienveillance viennent ensemble quand un artiste content de lui signale, sans rire, que « le poème » (par lui calligraphié) « a été écrit par le ministre des Transports » (p. 45). Elle restitue, si l’on peut dire, autant dans l’espace que dans la langue, les formules d’autrui, comme celles de la guide Estelle (p. 64) : »Les Chinois mangent tout ce qui vole dans le ciel, sauf les avions. Tout ce qui nage dans la mer sauf les sous-marins. Et tout ce qui existe sur la terre, sauf la table …« . Mais c’est la propre attitude créatrice de l’auteure qui sait s’instruire d’elle-même dans ce qu’elle observe là-bas. L’impression du lecteur est qu’Anne Rothschild a l’humilité de ne jamais formuler plus que ce qu’elle en pourrait dessiner, mais aussi l’exigence de ne pas écrire moins que ce qu’elle devine : l’anecdote littéraire suit le flair figuratif, comme on voit ici (« Des dragons taillés d ans la pierre, véritable dentelle – le sculpteur était payé en fonction du poids des déchets … » p. 77), ou là – dans un entrecroisement plus malicieux et instructif encore (« Les portes en bois sculpté ornées de scènes mythologiques exquises. Elles ont été  sauvées du saccage des gardes rouges, grâce à l’idéogramme Mao, qu’un homme avait eu la clairvoyance de peindre sur les panneaux« ). 

Tout cela forme un ensemble fin et drôle, mais avant tout intègre et profond. L’auteure veut comprendre (elle sait que le droit d’ignorer ne s’excuserait que chez le pauvre et le déclassé, non chez elle) et, clairement, la régression n’est pas son fort (« Et si, comme l’ombre portée des montagnes, le passé n’était qu’un reflet insaisissable, un manteau de ciel dont il fallait se défaire pour tâter le pouls du présent ? » p. 27). Elle dit ce qui est (il pleut presque partout, les oiseaux ne chantent presque plus jamais, les routes sont presque toujours rugueuses …), résume (p. 40) les limites taoïstes de son exploration (« la voie est un gouffre sans fond« ), avoue l’incurable divergence entre la charge attelée d’une vie et la santé native des choses (« Mon souffle de plus en plus court. Le coeur s’emballe et cogne contre ma poitrine. J’étouffe. Le poids des ans m’écrase. L’air saturé d’humidité se mêle à ma transpiration. La terre dégage une odeur puissante de nature en rut  » p. 67). Mais elle espère à juste titre avoir utilement pensé, et contribuer ainsi à rendre mieux observable ce dont nous dépendons :

« Dans ce « voyage sans contrainte » dont parle le Tchouang Tseu, ai-je réussi à composer avec les images qui habitaient mon enfance ? À lâcher les amarres ?  À m’ouvrir au silence des signes indéchiffrables et au lointain de ce monde ? »    

© Marc Wetzel  

Hommage à Loïc COLLET, chroniqueur, prêtre et poète

      Hommage à Loïc COLLET, chroniqueur, prêtre et poète


Par Marc Wetzel

« Je viens encore devant toi avec mes brindilles d’écriture

Je ne suis que le locataire de la maison des mots

Tant que le bail n’est pas révolu, tu m’entendras »  (p. 14)

C’est sur cette strophe que je tombe en ouvrant le recueil de 2014 (« Le coeur raccommodé« ) de Loïc Collet, reçu hier matin. Je connais l’homme (nous nous sommes rencontrés une fois, il y a quelques années, lors d’un hommage au poète Vincent la Soudière, organisé par Sylvia Massias), et nous nous écrivons souvent; mais je découvre là, pour lui-même, le poète :

« C’est bien de dire la lumière,

d’ouvrir la fenêtre vers l’intérieur et le dehors,

d’enjamber la rambarde et de plonger

dans le sourire des heures »  (p. 5)

Cette strophe de la première page donne le ton, sobre et net, de tout ce recueil : au matin, qui est quoi qu’il en soit retour de la lumière, la saluer. Ouvrir ses fenêtres comme elles sont (se rabattant vers nous) pour justement nous avancer, nous éloigner de nous, gagner le dehors. Enjamber la rambarde, non physiquement pour en finir, mais perceptivement et affectivement pour rejoindre le monde qui commence là. « Plonger« , c’est comme bénir la tête la première, c’est écarter, mains jointes, ce qui nous retenait de vivre. Et aller « dans le sourire des heures » : c’est là voir le temps comme il passe, en écartant (et relevant) légèrement les commissures du présent, en témoignant pour nous d’un possible visage du sort, en marquant parfois la faveur d’une heure douce, apaisée, partageable, muette et brillante au milieu de tant d’autres âpres, tendues, confisquées, bavardes et ternes. En quatre courtes lignes, le poète  restitue donc ce que le monde peut guider et offrir de notre disponibilité même à lui.

« Un jour se lève pour rompre des lances

et se jeter en avant des ombres.

Il ferme la porte aux rêves.

Il verse dans la Présence,

entre les voiles du sommeil

et les courbatures du coeur »  (p. 21)

Disponibilité (la curiosité constante et non-heurtée à l’égard d’un meilleur possible) et confiance (l’assurance que ce qui nous dépasse n’est pas d’abord là pour nous égarer ou écraser) vont de pair dans un esprit vaillamment patient, qui laisse à ce qu’il cherche le temps de devenir visible, et comprend que sur un mur impeccable, trop plat et plan, fébrilement ré-enduit à chaque faille ou lézarde (« la paroi est si lisse que les graines tombent à terre et les lichens manquent d’eau« ), rien ne pousserait, la stérilité ne désarmerait plus :

« Mais le poète est patient et le mur n’est assuré

ni des fondations ni contre la fissure inopinée.

Le poète attend, il attend l’ouverture

comme d’un poing fermé, face à l’envie de voir.

Il ouvrira le poing, avec le coffre de mots.

Il nommera la graine coincée au plus profond

jusqu’à la rendre au sommeil quand elle aura parlé » (p. 31)

La vaillance spirituelle de cet homme (Loïc Collet est un prêtre-ouvrier largement octogénaire, qui a beaucoup voyagé pour aider, travaillé pour mériter la capacité d’espérance qu’il donne, aimé pour comprendre) est réaliste et ingénieuse : on dirait qu’il apprivoise et irrigue la source des choses pour en asperger les personnes, en humecter les âmes; il semble savoir attabler les éléments, même sauvages et discordants, à une sorte de tablée de conciliation; tout son art est de faire s’appuyer les choses contraires l’une sur l’autre pour qu’un « convoi » de vie passe sur le tablier de pont ainsi dressé. Toujours et partout, avec et en lui, l’espérance est suffisamment informée et affûtée pour permettre progrès (comme il le dit lui-même, la colombe, branche au bec, de retour à l’Arche, prend le temps d’observer tendrement ceux qu’elle prévient du regain de la Vie). Quelques courts extraits illustrent tous ces aspects :

« La colombe de l’arche est de retour 

avec la branche sauvée des eaux

la branche de la terre récif

la branche d’un trait de soleil

Elle est de retour dans nos rêves

Elle annonce un lieu pour les enraciner (…)

La boue se craquelle

le ciel se fissure de bleu

la colombe regarde de l’écoutille

les passagers s’ébrouer »  (p. 70)

Mais aussi :

« Je ne changerai pas le granite

contre les saphirs du ciel

Ici l’instant plénier

Ici l’image improbable

Ici la musique dans la cave

Ici la coutume disloquée

Je les jette comme des ponts

Les pierres s’appuient l’une à l’autre

Le convoi passe, en sûreté  »  (p. 69)

« Derrière les yeux il t’est donné de voir l’abîme

Retourné comme un gant vers le haut,

Comme un front déplissé de ses tourments,

Habillé, en paix, de ses rêves d’origine.

Ta main serre l’insaisissable,

Ouvre la porte à l’absent,

Fait signe au lointain et il vient

Comme un torrent caché dans quelques gouttes de mots »  (p. 59)

C’est un poète : il chante le pays que nous voulons ensemble, irrésistiblement. Le pays d’une vie plus large que nos besoins; d’une nature plus profonde que ses conflits; d’une pensée qui saurait ne cueillir que ce qu’elle étreint :

« Nous voulons un pays plus large que la faim

Plein de cris et d’éclats, de baisers sous le vent

Et de villages fiers où des vieillards chenus

Trépignent plus de vie que l’écume au tonneau (…)

Le glas n’est pas fini que la cloche reprend

Le chant des fiançailles et bientôt des semailles

Le reflux des orties et des guêpes brûlantes

Les mélopées du blé sous la meule de pierre.

Le couchant dormira dans ses rumeurs de paix

Dans les rumeurs de terre où les germes s’éveillent

Où l’enfant est plus vif que le corbeau vorace

Où la femme est plus forte que l’oiseau de malheur » (p. 37)

Religion (car, pour l’auteur, nous n’assumons véritablement le monde que dans l’attention à ce qui le dépasse) et poésie font ici utile, aisé (mais exigeant) ménage : le Fils prodigue qu’il s’agit de sortir accueillir, le coeur content, sur le parvis désert, c’est soi, c’est le pénitent hagard qui s’ignorait, et  dont un chant de vie élargie vient soudain, grâce au poète, révéler la honte perdue :

« Au travers du marécage tu jettes

Sur la boue un fagot pour sentier

Et ceux qui sont allégés d’eux-mêmes

Atteindront la falaise de pierre.

Tu nous accorderas des nuits oublieuses des chagrins.

Jusqu’à l’aube tu garderas la main sur le loquet

Pour ouvrir à celui qui est parti sans merci,

À celui qui n’a pu lire son voeu le plus secret » (p. 60)

C’est un homme, si j’ose résumer ce que j’en sens, qui a l’Incarnation psalmodieuse : il sait réellement gré au divin d’avoir pris forme humaine. Il veut comme payer de retour cette inscription (fatale et bienfaisante !) de l’Absolu dans notre chair la plus voisine. Il tente de rouvrir les coeurs sans grand avenir des autres en nous faisant d’abord voir en Dieu un tel lauréat de Présence :

« Quel homme, quelle femme, un jour peut-être,

recevront leur chair de ce plaisir de vivre

que tu as éveillé dans ton lot de matière ?

Qui gardera la trace de ton humaine transhumance

dans les quatre élements et la cinquième essence ?

Et qui te tiendra au coeur de l’existant

sinon tes amis, dans le temps, hors du temps,

évoquant du silence ton nom ébloui ? »  (p. 11) 

    On trouvera, pour compléter l’approche de cet auteur, (sur le site de La Cause Littéraire), une note de lecture consacrée à son dernier ouvrage (2019), co-écrit avec Yvonne Leray : https://www.lacauselitteraire.fr/la-bague-aux-3-amours-yvonne-leray-loic-collet-par-marc-wetzel

©Marc Wetzel

Serge NÚŇEZ TOLIN – L’exercice du silence – Le Cadran ligné (ouvrage publié avec le concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles), septembre 2020, 72 pages, 14 €

Une chronique de Marc Wetzel

Serge NÚŇEZ TOLIN – L’exercice du silence – Le Cadran ligné (ouvrage publié avec le concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles), septembre 2020, 72 pages, 14 €


« Une pierre, hors de l’acte de connaître et de nommer, dont la densité chasse le monde.

Caillou dont je m’empare, que j’abandonne quelques pas plus tard. Mes doigts en gardent l’empreinte. Un creux que la main conserve bien après que le caillou a été jeté.

Un creux qui peu à peu prend forme dans l’esprit. Ça redevient caillou.  Ça marque dans la pensée l’espace de tout ce qui y manque.

Un vide grandissant, une étendue sans limite. Le pas du marcheur commence l’arpentage. Vaste plaine perdue où en ramassant une pierre j’éprouve une joie ronde et sans mesure » (p. 20)

   J’ai rencontré deux ou trois fois Serge Núňez Tolin ; c’est un homme souple, chaleureux et vif. Son oeuvre est pourtant tout le contraire : elle est austère, abrupte et lente, et elle l’est vraiment. Mais je crois comprendre peut-être pourquoi. L’oeuvre est austère (elle est sévère, rigoureuse, comme se réduisant à sa propre rudesse, stricte comme si tout decorum était en panne) parce qu’elle est partout et toujours précise : on y mesure à chaque pas ce dont exactement on parle, on y est comme obsédé par le droit qu’a la parole d’occuper sa propre place. Elle est abrupte (de parcours raide, sans filet, où la lecture même risque toujours de se rompre quelque chose) parce qu’elle est authentique : tout ce qui y est présent semble aussitôt prendre ses propres responsabilités, assumer seul et intraitablement la moindre autorité à laquelle cela prétend. Aucune diversion, aucune délégation à un tiers quelconque (pas même un auteur majeur, une référence inattaquable) du soin de justifier ce qui est en cours : à peine, pour tout l’ouvrage, une citation liminaire de Michaux, et le nom de Morandi quelque part. L’oeuvre enfin est lente (elle a, comme dit mon médecin de famille, le pouls désespérément uni, pépère et fastidieux) parce qu’elle est infiniment précautionneuse, elle regarde à tout, espionne avec une rare vigilance, et aussitôt, tous les à-côtés – conditions, corrélations, conséquences – de ce qu’elle avance. Sa puissance méditative est un hôte exigeant et peu corruptible !

  Il ne s’agit pourtant pas ici de méditer pour méditer; ce n’est pas un simple exercice de silence, mais bien, comme le titre y prétend à la fois ingénument et périlleusement, l’exercice même du silence. On ne fera pas zazen ici, même si le corps, la respiration, la nudité du contexte, le retirement méthodique et une sorte de quiétude complexe et compulsive y ressemblent ou disposent. On n’est d’ailleurs même plus vraiment dans la poésie philosophique coutumière de l’auteur, parce que la philosophie discourt et raisonne, comme un combat réfléchi de la raison avec ses propres limites, alors qu’ici les mots ne font que décrire (jamais raconter ni déduire) ce qui leur échappe, ce qui se passe d’eux, ce qui les épuise, écrits par quelqu’un qu’on n’imagine pas du tout à sa table peaufiner les idées qu’il a, mais bien plutôt (qu’on pardonne ce clin d’oeil vaguement spinoziste) arpenter de long en large, devant nous et les choses, l’idée qu’il est !

« Funambule dans un infini fraternel où la chute est l’interminable fil que l’on suit : solitude du marcheur » (p. 26)

  Cet « exercice du silence » paraît assurer le lecteur d’au moins trois choses. D’abord  ce n’est pas le silence de Dieu, parce qu’ici il n’y a pas de Dieu : aucun Verbe infini n’est pris en compte, même pour s’abstenir et rester muet. L’auteur fait visiblement partie des athées par noblesse, par devoir (il ne conçoit tout simplement pas que la Totalité du réel ait un Souverain, et on ne perdra donc pas son temps ici à demander si l’éternité est méritable ou non !), et avec ceux-ci on n’ergoterait pas sans gêne. Ce n’est pas non plus, bien sûr, le silence de la Nature (au sens où le vide majoritaire en elle laisserait la plupart de ses bruits, incapables de se propager, là où ils sont !) : les vacarmes locaux perdus dans d’immenses déserts insonores ne sont pas ce qui est pris en compte ici, et le tonnerre, le ressac et les grondements sismiques seraient ici aussi silencieux qu’une pâquerette : il y a bien le silence des choses, mais leur mutisme naturel signifie seulement qu’elles n’ont pas, elles, besoin d’exprimer leur forme pour l’entretenir, que leur intimité est structure, mais non événement pour elle-même, et que le réel, qui produit les sons, « n’entend pas les mots » (p. 13). Enfin l’ambiguité du titre (son génitif objectif ou subjectif) est voulue, parce qu’elle est logique : tout « exercice » (même celui de la parole !) est à la fois ce qu’on met en oeuvre (la pratique d’entraînement) et ce pour quoi on l’effectue (l’accomplissement ainsi facilité) : l’exercice du silence consiste à bien apprendre à se taire pour réussir à mieux se taire ! Mais justement : pourquoi mieux se taire ? Comme dit Comte-Sponville, s’exercer, c’est « s’habituer au difficile pour qu’il le soit moins« ; mais pourquoi notre poète trouve-t-il à la fois difficile et crucial de mieux se taire ? Et, plus nettement : si, par exercices, on entend, comme à l’école, des devoirs à difficultés graduées, et, au conservatoire, des compositions destinées à l’apprentissage d’un instrument, quel est donc cet instrument de présence que notre intransigeant poète entend ainsi mieux, en lui par injonctions, en nous par interprétations, faire agir ?

  Je parle d’injonctions parce que Núňez Tolin a un formidable tic de formulation :  l’infinitif de courtoisie. Des dizaines de phrases commencent par des « formes nominales du verbe », comme disaient les grammairiens, où il se fait comme programme à lui-même d’exécuter telle ou telle posture sensori-motrice ou idéelle (« S’avancer vers ce qu’il y a« , « Saluer les choses, leur abandon de choses« , « Trouver des mots en ruinant la pensée« , « Créer pour se retirer« , « Laisser la vue devant un paysage où s’est porté tout l’air possible« , « Se tenir au bord de ce qui commence et de ce qui finit« , « Trouver en nous la force d’apparition du réel« , « Entendre la lenteur et lui faire pénétrer le regard » etc.). On est, grâce à l’écriture, comme à l’intérieur de consignes physiologiques, à la fois d’une extraordinaire ambition (« faire naître l’infini où nous sommes nés« , p. 54) et d’une minutieuse humilité, comme un géant blessé se disant que le mieux, ce serait encore de … ou se résolvant à réduire la voilure de juste présence à ceci ou cela … comme en ce passage bouleversant :

« Je me tiens là, nerveux, instable, brouillé avec l’objet le plus pauvre.

Pourtant, je ressens la profonde sympathie, l’humble révérence que dans la banalité de leur usage, les choses nous réservent et, dans l’intimité de ce contact : une invitation.

J’aimerais leur rendre cette politesse, rejoindre leur retrait, m’incliner jusqu’à elles : ouvrir les yeux dans leur horizon muet.

Une docilité, une acceptation qui m’immobilisent » (p. 45)

  Il ne s’agit donc pas de se débarrasser ou délester de la parole (d’ailleurs, écrit-il, « aucun mot n’en délivre » p. 61 !), mais, plus honnêtement, plus indéfiniment, plus dignement aussi, comme le disent diverses formules, « épuiser le langage par ses moyens mêmes« , « dégorger la chair » des mots pour alléger leur intrusion, « préférer » certes « les choses à leur nom« , mais pour ne conquérir qu' »au bout des mots, l’entièreté du silence« . Il s’agit de « construire » poétiquement « le silence« . Le lecteur jugera la rare intégrité de la tentative, et sa vertigineuse cohérence.

  Mais le secret d’une vie si purement écrivante, si constamment méditative, assumant jusqu’à la sorte d’autisme expérimental (malgré l’immense sociabilité de l’homme, et sa merveilleuse disponibilité psycho-pédagogique à autrui !) d’une lucidité paralysée par sa propre exigence de transparence (« J’étais obsédé par le débordement sur les mots de ce que je cherchais à dire. Immobilisé par la vue des choses dans la simultanéité de la vision et de quelque pauvre objet pris sous le regard » p. 52) , ce secret, donc, garde ici encore le silence sur lui-même, « noeud noué par personne » que l’advenue des aveux lentement desserre :

« J’avance vers ce point où fuit mon récit, conduit, par la langue dont je ne parviens pas à épuiser la fuite, vers le fond percé de ma propre histoire » (p. 65)

« Tout tourne en rond dans mon esprit autour d’un mot qui n’a jamais été complètement dit » (p. 67) 

« Parler sans trouver les mots, se taire sans atteindre le silence : hésitations du vide » (p. 40) 

La parole a un (indépassable) père, mais le Père des pères est silence. 

©Marc Wetzel

Pour célébrer un peu Sophie Renée BERNARD- par Marc Wetzel

Pour célébrer un peu
Sophie Renée BERNARD


Par Marc Wetzel

  Poétesse du Nord-Ouest de la France, enseignante de philosophie, que je ne connaissais pas, et qui m’envoie, par courriel, trois recueils parus : « Pélerinages de la chèvre » (Poèmes 2002-2015 – Christophe Chomant éditeur), « Ce qui nous recommence » (Poèmes 2014-2016, même éditeur)- et « Traduites de la nuit » (Editions des Vanneaux). Le – beau et représentatif – texte qui suit (que je commente librement par après) est tiré du deuxième d’entre eux (pages 26-28) :

                Plus tard les détresses,

plus tard

les déchirements

Quels

Ceux des boyaux malades

et les amis fatigués

cassés contre la cuvette

seuls au cœur du drame

Quel

On aura négligé la vérité

tant d’arts

et tant de droits,

tant de paresses justifiées

On ne se regarde pas

Plus tard les désespoirs

et la mer est une baignoire

et l’on dodeline

au gré des blancs couloirs

Plages de Dubaï

Plages d’Hammamet

et l’on s’aime

face contre le miroir

Plus tard,

plus tard l’effroi

d’être soi,

bordés à même le linge

Plus tard la vérité

Juvéniles l’on jette

des cailloux

sur la sérénité

d’un lac

Tant de droits,

tant de commodités,

délivrés de la peine

du vivre

Tant de vitrines

où s’adorer

Plus tard le divorce

du visage et de l’âme

Plus tard le halo

du silence,

la connaissance

qui est douleur

Plus tard la douleur

                de n’avoir pas aimé »

                                (Ce qui nous recommence, pages 26-28)

Sophie Renée Bernard chante la litanie des conditions

à remplir

par ce qui nous tient en vie ;

la diaspora des grâces

toujours chanceuses, un peu risquées, mal payées,

dont on hésite à jouir.

Elle chante le cirque des métabolismes,

celui des saintetés organiques,

où l’on va et vient entre arène et tribunes ;

elle chante la nostalgie d’une plénitude

trahie,

car délaissée.

Elle indique la loupe du juge de l’Éden

oubliée au milieu du cheptel

qui la piétine.

Il y a le jeune pâtre qui rêve, et l’ange qui vient dire :

Il n’y a rien d’autre, pour rompre les enfantillages.

Mais où sont les grandeurs ? répond l’enfant.

Une femme ici voudrait être la Nature,

qui désire être partout désirée,

mais n’est la veuve d’aucun Dieu,

car chez les morts – et tous les pèlerins le sont un jour –

la relique intouchable

est la vie.

Elle sait que le soir est défini, que le soir est exigu,

que l’on sirène dans les rues, on se bouscule

dans le détroit des âmes.

Elle cherche la clé de voûte du grand Effondrement.

Elle la trouve. C’est

un chant métallique / à l’heure de Pâques

Simplement elle ne veut plus remettre

le moment d’avoir pensé à temps

la dissipation de tous les droits.

Elle sait que les malades sur leurs matelas

ont le confort laid

et bas.

Mer qui s’acharne

et nous méconnaît. Mais toujours

il reste l’eau collée à la source obscure.

Mais elle aime, et chacun écoute le rivage

d’où l’autre négocie

son entrée en nous.

Elle aime, et deux suppliants tombent debout,

leurs paires de pieds se faisant face,

chaque front sur une épaule de l’autre.

Elle aime car le jardin déjà se ferme.

Sa douleur a le front d’obéir;

mais où débusquer ce qui permet tout ?

L’amour emporte tout de lui,

dès qu’il tourne à l’angle

de la voie parcourue.

Et elle demande : L’avez-vous aimé, l’avez-vous aimé assez,

l’être-là, le tout, le sol et la couche,

l’admiration des atomes ?

Elle dit : Un jour nous avons connu Dieu.

Elle voit en l’existence une prière sans fin et sans demande.

Elle dit : Vois comme on s’use d’aimer si peu ;

car si chacun jette dans son dos,

un jour, derrière sa propre épaule,

le Verbe qui l’a çonçu,

son chant aura fourni à la Vérité

les draps mêmes qu’elle écarte

pour apparaître.

Sophie a tâtonné, scrupuleuse, jusqu’à l’ultime guichet,

se guidant au brouhaha des tarifs,

dans le bruissement zippé du ciel des choses.

Son oeuvre dit qu’on ne traduit pas

ce qui nous recommence ; on

y chemine, en pélerin. 

                                            ————

       On lira avec profit, sur le site de La Cause Littéraire, l’éclairant entretien de Sophie Renée Bernard avec Mathieu Gosztola. http://www.lacauselitteraire.fr/entretien-avec-sophie-renee-bernard. Il est  disponible aussi sur Terre à Ciel.