Andriana ŠKUNCA – Le temps a basculé (anthologie 1969-2015)- traduit du croate par Martina Kramer, L’Ollave, octobre 2021, 102 pages, 15€  

Une chronique de Marc Wetzel

Andriana ŠKUNCA , Le temps a basculé (anthologie 1969-2015), traduit du croate par Martina Kramer, L’Ollave, octobre 2021, 102 pages, 15€ 


 

 L’image de couverture (notre poète est aussi photographe) lance tout : un escalier étroit, sans rampe, mêlé de ronces. Les degrés carrés sont blancs à la fois de soleil et de poussière. On ne monte donc plus ici vers un inconnu auquel il n’est, d’évidence, plus nécessaire d’arriver (pas plus que d’en revenir). Cette hauteur désaffectée impressionne, et alerte : quel « temps » aura donc ici, – comme dit le titre du recueil – « basculé » ? Un étagement de moments qu’on n’emprunte plus, une sorte de trône de temps abdiqué, une élévation devenue obsolète ? Comme l’affleurement d’une île trahit le continent immergé qui y grimpe, la photographe montre l’escabeau d’images, échos et reflets enfouis nous menant à sa parole.

  C’est en effet l’île de Pag, dans la mer adriatique, qu’elle arpente et contemple depuis toujours (elle est née en 1944), qui est le monde suffisant de son chant. Monde aride (du sel, des brebis, « une mer meurtrie par les vagues » (p.13), un vent « lisse » dans « le couloir étroit des jours ») rare et ancien, un peu plus verdoyant et viticole au Sud moins exposé, mais dont une extraordinaire grimace du sort a défiguré la vie : l’endroit est devenu, depuis quelques années, le paradis de fêtards tatoués, et « l’Ibiza croate » est envahie chaque été de dizaines de milliers de clubbers européens, venus comme fuir sur place l’angoissant ennui que leur inspire cette nature altière, sans fard, biais ni diversion, elle. Au contraire, affronter, à la loyale, la farouche et désolée insularité des lieux était, dès ses vingt-cinq ans, le pari (toujours tenu !) de la poète :

« J’écoute les pierres marmonner

sous la marche des brebis lentes

bêlement enroué du vent par-dessus le figuier » (p.15)

  Andriana Škunca n’est pas du tout romancière, et n’exprime donc jamais ce qu’elle fait (dire qu’elle entre ici, hésite là, pousse, tire, plie ou tend quoi que ce soit ailleurs n’est pas son monde). Le seul acte d’elle qu’elle décrit est écrire; pas du tout par goût du second degré ou du métadiscours, mais parce qu’elle est poète : écrire est pour elle noter, en essais continués, des mots sur la page et entre eux. L’écriture déplace les mots les uns par rapport aux autres et aux choses. Son travail d’ardente et hypothétique restitution de la vie des choses est là : noter des mots pouvant noter autrement les choses. Nous n’avons bien sûr pas accès à l’arrangement indigène, croate, original, des signes se courant les uns après les autres sur sa page vivante, mais même dans le français indirect que nous lisons, l’évidence physique est là : écrire a dû faire traverser à sa parole le silence d’une page à tracer. Une véritable tectonique des marques (qui les distend, les comprime, les rattrape les unes sous les autres) meut, même traduit, le discours. C’est comme ça : le réel ne produit pas les mots qui disent ce qu’il est, pas même ceux qui lui reconnaissent le don de se produire lui-même. L’architecture poétique du réel reste pour lui (qui pourtant englobe toute présence) une parfaite inconnue ! Il doit déléguer son pouvoir même de se chanter !

« Je suis effleurée par des pages d’une autre réalité. Au moment où j’écris, ce que je pense s’étire, se fissure et se transforme d’une manière nouvelle et inconnue.

 Les particules des lettres se déposent sur le papier.

On pourrait dire : les débris du réel sont divisibles par l’irréel. Objets attendris, murs creusés, sols perméables. D’en haut, les courants des vents aiguisent la vue.

L’air se disperse en écailles de lumière » (p.44)

  Le monde humain de la justice (et de l’injustice !) est étrangement absent ici : il n’y a ni échange interhumain à régler, ni distribution à assurer, ni contentieux à arbitrer ou faute à punir. Ce n’est pas du tout que la poète prétende être seule juge d’elle-même. C’est bien plutôt que les normes (de la conduite) sont comme rêvées directement de la nature. C’est elle seule qui fixera la « limite de sécurité » (p.85), le « point de confiance » (p.94), les loisirs et obligations de présence. L’auto-changement de la vie naturelle, très finement observé, sert de suffisante règle : comment les éléments se débrouillent d’eux-mêmes, départagent leurs prétentions, alternent leurs vagues, négocient leur taux d’occupation des sites et de lancement des rythmes. Unique et universelle chorégraphie de moyens du bord ! Par exemple :

« Sur la grève, les coquillages secs, les écailles de poisson, les reflets des voiles, tout est rincé. Le chatoiement du bleu de l’île est léger comme une vague. La robe nacrée de l’écume, échouée sur le rocher, ferme la coque de la pinne marine. Le verre du vent est brisé » (p.59)

« Lorsque la nuit arrive sur la colline par-dessus la ville, les arbres se divisent en gardiens aux visages divins et démons sombres qui s’arrachent à la bienveillance des promeneurs tardifs » (p.62)

« Les branches nouent des nids avec les vents d’automne. Elles tissent des brouillards » (p.66)

« La nuit s’évapore des verres, elle vide et comble les manquements » (p.67)

  La présence proprement humaine (y compris celle de la poète) est comme résiduelle, débris, reflet ou relent ironico-tragique d’une activité située ailleurs. Chez l’auteure même, seul le corps paraît dire « Je »; et, dans le monde, ce ne sont pas tant les choses que les éléments généraux (le vent, le sel, la rosée, la portance, la déclivité …) qui sont sources, moteurs et relais  de présence – leurs phases, transitions et influences sont les vrais gestes du réel. D’un côté, donc, l’humain, comme abonné aux effets secondaires, ou confié à procuration, fait logiquement triste figure : « L’image d’un saint recouvert de toiles d’araignée » (p.95), ou « À l’intérieur, les photographies s’observent » (p.59), alors que par contraste les pures forces de matière et lumière tiennent la barre, et assurent l’intendance :

« Un peu de sel sous les doigts, une trace de rosée. Tu n’es pas là, mais tu réponds quand même » (p.63) 

Même les reliefs en creux (comme celui d’un puits !) travaillent, déplacent les forces de passage, impriment comme d’inédits sillons sonores dans l’air lumineux:

« Le puits aspire toute chose fragile et brisée, déposée sur son seuil. Il absorbe le bourdonnement d’abeilles. Assourdit les cris d’oiseaux et le bêlement des brebis. Rapproche les résonances d’une mer invisible » (p.77) 

Un esprit rude, complexe et fin. Une ode paradoxale à l’adversité, comme chez Tarkovski (elle va comme se réjouir, pour la nature, de ses « gestes contre nous », p.22 !). Un infaillible discernement physico-physiologique, qui aurait pu faire d’Andriana Škunca une froide ou intraitable espionne du réel, mais qu’une bienveillance supérieure a portée au service de celui-ci. Une ange réaliste, presque butée – mais si spontanément ouverte à toutes les présences que le repli sur soi est ici cosmique. Son esprit ne semble être là que pour compléter la nature d’une animation d’appoint : elle se tient, pour le dire familièrement, comme une dévouée spécialiste d’effets spéciaux, au service exclusif d’Ėole, Pan, Pomone, Artémis, Poséidon ou Coré… Et des accents géniaux, comme dans cet étonnant autoportrait de l’usure, où la marche des vieux est celle même de la vieillesse qui marche en eux :

« Visages tirés sur les os fissurés, les vieux s’engagent vers leur marche silencieuse. Ils couvrent le chemin qui de plus en plus les découvre.

Les ombres les quittent doucement, ils retirent leurs antennes marquées. Détachées, elles s’allongent dans leur propre poussière.

Le temps égratigné par de vieux seuils presse. Il assèche les murs et ceux qui ne sont plus là.

Les pas raccourcissent entre les maisons vides. La mémoire détaille les pertes » (p.32)

©Marc Wetzel

 Cécile A. Holdban, Pierres et berceaux, Potentille, septembre 2021, 16 pages, 7€

Une chronique de Marc Wetzel

Cécile A. Holdban, Pierres et berceaux, Potentille, septembre 2021, 16 pages, 7€


« Aux nouveaux-nés, l’ombre apprend

à trancher le fil de leur incomplétude.

Les premiers jours d’une vie,

les branches poussent sans racine

les yeux perdent leurs paupières

la nuit saigne dans les bouquets.

Après, on oublie.

Des pierres sur la table

une nappe bleue, un livre fané

je plante des mots pour pousser,

mon jardin est vide.

Tout est calme, tout est paisible

comme les pierres, comme les pierres

suis-je seule à m’agiter

enfermée, vociférant

dans le corps irréel de ce poème ? » (p.11)

 Le titre (Pierres et berceaux) reprend celui du poème le plus étendu de ce très court recueil : il est et restera énigmatique, mais l’énigme est splendide. Si tout oppose les pierres et les berceaux (qui cajolerait et bercerait une pierre ? Qui lancerait ou même ramasserait un berceau ?),  – comme la pierre inerte qui sait déjà tout de son peu d’être, et le berceau d’une vie qui ignore devoir apprendre tout d’elle-même – les voilà pourtant proches : bercer, c’est brandir et secouer un être le plus lentement et insensiblement du monde, c’est comme engourdir et pétrifier un corps que son agitation blesse et tord. Une « voûte en berceau », n’est-ce pas l’arceau naturel d’un immense lit de pierre ? Et la berceuse, n’est-ce pas la chanson d’avant la parole, qui connaît la chair qu’elle apaise et ménage mieux que ne le peut celle-ci ? Et, plus tard, bercer d’illusions un esprit ne sera-t-il pas la pire façon de le réifier ? Bien lu, le titre fait déjà penser, et espérer un chant résolutoire. 

L’expression de Cécile Holdban est un lyrisme sobre et lucide, sans clin d’oeil ni diversion. Ici, pas d’allitération : trop monolingue. Pas de confidence : elle est toujours restrictive. Pas d’enthousiasme : il serait redondant (l’étrange et constante joie du monde ici à être choses et événements suffit). Aucun didactisme : trop confortable. Aucune explication : jamais opportune. Pas même d’image souveraine, de cliché décisif  : une photographie serait hypnotique, et il nous faut, au contraire, bouger toujours avec tout ce qui arrive. D’incessantes, curieuses et anxieuses résonances interdisent ici tout prélassement. 

Ici, on explore plutôt méthodiquement l’inconnu; on avance, tente, teste ou trouve quelque chose, et fait presque aussitôt le point. Des variations imaginatives sont lancées pour parcourir le possible, qui elles-mêmes sont à leur tour parcourues, pour accéder aux attitudes qu’elles sont. On veut par exemple voir ce que soi-même, changé en ce qu’on observe, on donnerait : en oiseau, en fleur, en maison, en feuille… Les résultats sont immédiats, qui font saisir les transpositions voulues : métamorphosée en oiseau (page 4), l’auteure, pour devenir aisément frugivore, ailée et pattue, se retrouve (puisque restée par ailleurs libre) « perchée sur la branche du rien ». En fleur (p.8), en « violette de février », le temps de vie imparti (quelques semaines ou mois) change évidemment tout : les anniversaires défilent tout autrement en sursis saisonnier, et l’ombre « enfle » monstrueusement  en ces buissonnements et ramifications miniatures. En « maison », l’auteure se sent afficher aussitôt complet (quoi de plus polyvalent et diversifié qu’une maison, dont chaque pièce a sa fonction, sa mémoire, sa croissance distinctive, son quant-à-soi ?) : c’est comme, de fond en comble – de cave en grenier – s’arpenter soi-même, jusqu’à trouver, dans la dernière pièce, l’enfant même qui (p.3) s’exerçait à tout cela :

« À présent,

c’est dans mes mains

que je construis les maisons

comme les forêts, elles grandissent, s’assombrissent

je les sème directement

dans les veines.

Elles s’agrippent

au souvenir granuleux d’âcres greniers

où jamais la poussière ne se pose,

aux tourterelles voletant dans les combles,

au reflet du chat se faufilant jusqu’aux tuiles,

jusqu’à l’enfant, minuscule, assise

derrière la porte de la dernière chambre

et qui regarde grandir ses paumes vides. »      

C’est une poétesse qui n’a pas de peine à aller à l’essentiel, parce qu’il vient comme spontanément à elle : l’extraordinaire image des « pierres sur la table » (quelle image plus forte du contraste nature/culture que ce très énigmatique dîner minéral, ou ce cairn domestique ?) résume l’acuité d’une imagination, qui semble  littéralement payer cash son endettement à l’égard de la nature. Chez cet esprit polyglotte, le seul effort de traduction concerne celle de la langue inarticulée des choses en un français parfait, qui recueille leur oscillation et berce (ou filtre et crible) leur montée en lui. Mais si l’oeil de la peintre est calme, si les mains sont entraînées à bâtir et modeler, si sa raison prête l’ordre qu’il faut à ses objets, la venue des choses à la parole, elle, demeure étrangement malaisée, menaçante, déportée. Rien n’y coule de source, tout semble seulement devoir briser un emmurement en suintant de fissures anciennes, anonymes, au sang sombre, témoins de torsions et tensions peu amènes ayant hissé l’âme sur son premier pavois :

« Les couloirs résonnent des voix des malades,

on entend l’écho des cathédrales qui tombent.

Le cerveau ressemble à une noix,

la noix est une barque, ou un labyrinthe.

Les paupières closes, tu reconstruis la ville, tu souffles sur la nuit,

tu cherches les passages secrets » (p.7)

 C’est une poésie qui s’adresse à nos commencements (continués). Comme on surveille spontanément son langage devant un nouveau-né, il faut autour de lui parler propre – car tout compte dans cette matrice extérieure en formation, rien ne peut parer aux mots entendus et le seul lait de l’esprit coule sans contrôle ni rival dans l’air des demeures – on se fait devoir de formuler avec parfaite justesse nos attention et fidélité à la vie des êtres et des choses (attention qui sait « coller » les propriétés pertinentes, et mémoire qui les range par l’âge de leur impact). Notre poète sait ainsi, pour nous, ouvrir, avec une sorte d’ardeur respectueuse, toute vie à sa sorte de patience en mouvement :

« Je plante mes mots dans la terre.

C’est le printemps.

Attendre. Vivre, vivre,

les arbres s’enivrent de leur propre patience

c’est ainsi qu’ils fleurissent » (p.12)    

Mais les arbres trouveront sur eux leurs bourgeons. Nous, c’est plus compliqué :  ne pouvant créer qu’hors de nous, nous devons, propres en et sur nous, tenir résolument le fil de la réalité que nous chantons :

« Repasse bien les plis de ta veste

noue bien ton foulard à ta vie » (p.9)

© Marc Wetzel

Éric Brogniet, Lumière du livre, suivi de Rose noire, Frontispice de Bernard Gilbert, Le Taillis Pré, juillet 2021, 168 p, 18€.

une chronique de Marc Wetzel

Éric BROGNIET – Lumière du livre, suivi de Rose noire* – Frontispice de Bernard Gilbert, Le Taillis Pré, juillet 2021, 168 pages, 18€


    Lumière du livre ? Le titre de ce recueil tient ce qu’il promet : une source de clarté, une « fenêtre » de sens, l’illumination de choses essentielles à la vie. Un livre ici – un volume de feuillets imprimés assemblés – offre sa triple lumière : celle d’un carnet, celle des marques, celle du lien. Et l’on peut même songer à la « lumière naturelle » d’un Descartes, où l’esprit ne compte que sur son propre travail (sans auxiliaire sacré, sans Révélation d’appoint !) pour éclairer la nature, et garde bon sens et lucidité dans son lyrisme même. Eric Brogniet a la mesure énergique, et la sagesse concise : l’homme qui ici chante pense net et droit.

« Vaincre ne suffit pas

Il faut pouvoir surmonter sa victoire

Afin de s’en libérer : c’est ce que dit

Le vent à la forêt enracinée » (p.50)

« Le plus haut des édifices

Ne vaut que par une pierre d’angle

Ce qui mûrit

Ne spécule pas sur l’avenir » (p.56)

« L’honneur réside dans l’inaction

Quand le monde est occupé

L’ermite se contente de peu

Un feu salutaire suffit à la nuit » (p.94)

 Mais c’est la pensée d’un poète, pour lequel l’intimité du devenir n’a pas de secrets, même s’il ne reste peut-être rien, in fine, de la découverte qu’il nous fait faire de celui-ci :

« Ce chuintement dans les herbes

Cette coulée dans les prêles

Trace d’une conscience : à la fin, la vie

Ne serait-elle que le souvenir d’un rêve ? » (p. 67)

 C’est aussi la pensée d’un poète qui sait réunir, en une strophe parfaite, plusieurs temps de la présence – le temps de l’instant, celui du jour, celui de l’année – qu’il synthétise au coeur d’une haie de houx :

« Haie emperlée, aube d’automne

Fumée et brouillard depuis le fleuve

Rien ne bouge, tout se tait

Dans les houx » (p.48)

C’est encore la pensée d’un poète, qui « ramasse » (avec ses framboises) les divers temps de leur cueillette, leur maturation, leur élégiaque conservation :

« Les grelots doux des tendres framboises

Dorment dans les caves où la lueur d’un falot

Éveille leur sang profond

Dans les sombres bocaux » (p.49)

Elle toujours, qui sait mêler extraordinairement les trois cours du travail (du sol, depuis le sol, dans le sol). On dirait à la fois le mantra d’un archiviste, et un ravaudeur de drapeau blanc  – les temps du rien, de l’attention et de la paix coïncident ici :

« Qu’entends-tu dans le lilas ?

La merle et la grive par les beaux soirs de mai

Quand le vieux jardinier qui dort sous la terre

Depuis longtemps est oublié » (p.68)

Une même vie peut alors mêler en elle les divers temps qui la fondent : ceux de l’étreinte, du sommeil et de la désillusion. En vingt mots, tout est dit d’amoureux se sachant mortels, de rêveurs se voulant ensemble, de désirants se devant la vérité : 

« Mêlez aux jours silencieux

Vos doux ébats, vous qui allez mourir

Le temps d’un songe

Qu’un rien pourrait trahir » (p.32)

Lire Éric Brogniet, c’est saisir l’occasion de prier par soi-même – et, si l’on peut se permettre d’appeler prière un chant si farouchement lucide (élégiaque, oui, mais versant Lumières : pas un gramme de superstition, de dogmatisme, et partout comme une farouche farandole de nuances !), alors voici une voix qu’on ne pourra soupçonner de prier pour ne rien dire ! Ses dénonciations (p. 90, 91, 92 …) des pactiseries et combines du monde numérico-financier (qui ne veille, lui, qu’à une chose : que ce qui lui échappe ne le dérange pas !) tranchent, et témoignent de nos traîtresses facilités, virtualisant tous nos combats, et différant tous nos efforts :

« La nuit du monde est assez vaste

Pour ces ombres jamais fatiguées

Des petits arrangements

Rentables avec l’ennemi » (p.93)

L’auteur, quoi qu’il en soit, n’en perd pas son goût d’être. La mélancolie (qui ne serait qu’une nostalgie fatiguée) n’est pas son fort. C’est que, dit-il sobrement, on naît de son enfance (p. 102)  – les plus fragiles de nos promesses sont infatigables; les plus prometteuses de nos fragilités sont souveraines ! -, et il n’y a nul besoin, hors de nous comme en nous, d’affranchir l’enfance, mais il s’agit de libérer ce qui se tenait devant son cheminement. Le coeur de l’être est son suffisant viatique :

« Un grand silence effleure une à une

Les pages du livre de la forêt

Alors seulement il se met à parler

Et raconte une histoire enchantée« 

                                                         ———-

  (*Certains extraits de Rose noire ont été publiés par la revue Traversées)

© Marc Wetzel

Jean Le Boël, Jusqu’au jour, Les écrits du Nord/Éditions Henry- Prix Mallarmé 2020- 84pages, 10€

Une chronique de Marc Wetzel


Jean LE BOËL, Jusqu’au jour, Les écrits du Nord/Éditions Henry – (Prix Mallarmé 2020), 84 pages, 10 €

« Un jour le malheur les saisit

il serre les bras autour d’eux

il s’ajuste à leur peau

il s’enferme dans leur poitrine

il faudrait partir

ou peut-être pleurer

au moins détourner le regard

mais il reste assis dans leur ventre

sans parler

sans bouger

et ils font corps avec cette pierre » (p.58)  

  Il y a quelque chose d’un peu menaçant dans la formule de titre « jusqu’au jour« … Le « jour » dont il parle n’est en effet ni le jour qu’il fait (un pan de Terre faisant face à ce qui l’éclaire), ni le jour qu’il est (une ronde sidérale de notre planète sur elle-même) – d’ailleurs la Terre ne compte ni ses tours, ni ses jours ! – mais le moment d’une vie humaine où tout change pour elle ou peut basculer. C’est un moment d’advenue du malheur. La joie était possible jusqu’au jour …

  Ce recueil n’a pourtant rien de tragique, il n’offre aucun mal sensationnel, il ne récite rien de fatal (« ça n’est décidément pas mon jour et ne pourra plus l’être »). La vie n’est pas fragile, mais les sursis de chacune le sont : les contradictions d’une existence la vaincront un jour ou l’autre. Mais Jean le Boël n’est d’abord ni sage, ni moraliste, ni même intellectuel, il est poète (son travail de parole est judicieux, digne et précis) : même quand il manie des idées, il chante. Le malheur rôde parce que, suggère-t-il, la beauté, comme équilibre éclatant, est toujours injuste (l’harmonie devrait être donnée à tout le monde, et elle n’est portée que par celles et ceux qui ont la chance de nous en donner le plaisir !); ou bien, la jeunesse, comme nécessairement mêlée à tous les autres âges qu’elle craint et qu’elle espère, est toujours impure; ou encore la folie ne peut se guider elle-même, car elle n’échappe au malheur qu’en laissant le réel lui échapper. Voici comment, respectivement, notre poète – sobre et incisif – exprime cela :

« injuste beauté

il suffit qu’elle soit (…)

et qu’elle rencontre

ce qui en nous l’épouse » (p.21)

« qu’avons-nous flétri de nos enfances

qu’elles nous poignent tant » (p. 20)

« folie des penseurs sur leur rocher

qui cherchent une voie

là où il n’y a pas de chemin » (p.33)

  Dans la toute-récente troisième édition de son (précieux) « Dictionnaire philosophique » (PUF), à l’article « Poésie », André Comte-Sponville, après l’avoir définie ainsi : »L’unité indissociable et presque toujours mystérieuse, dans un discours donné, de la musique, du sens et du vrai, d’où naît l’émotion » (p.994), ajoute ceci sur ce qu’il appelle l’essence multiforme de la poésie : »c’est une beauté qui ne ment pas, une émotion qui sonne juste, une vérité qui fait rêver, un aveu qui comble ou qui apaise » ajoutant malicieusement : « Le reste, même admirablement versifié, n’est que littérature« . Même si Jean le Boël a enseigné cette littérature, c’est donc, avant tout, un poète, comme on peut l’illustrer quatre fois :

Une beauté qui ne ment pas ?

« les fleurs de notre vie sèchent sous le soleil

qu’importe

elles renaîtront

autres et éternelles (…)

comment notre enfance vieillirait-elle » (p.47)

Une émotion qui sonne juste ?

« les bruyères se sont éteintes sur la tombe

fleurs qui se fanent au gris des caveaux

maintenant que vos os se mêlent

que reste-t-il en nous de vos chagrins

vos voix ne se chipotent plus

et nos enfances s’apaisent » (p.9)

Une vérité qui fait rêver ?

« quelle est

cette grande ombre penchée à nos côtés

celle qui nous veille

qui creuse ses galeries dans nos mémoires

qui ronge la falaise de nos corps

qui mange les quais de nos vies

celle qui nous laisse nus quand elle se découvre

celle qu’on ne retient pas, qu’on ne contient pas

qui revient

parce qu’on l’a toujours sue » (p.73)

Un aveu qui comble ou qui apaise ?

« nous voudrions passer sur cette terre

comme le nageur dans la rivière

sans rien troubler que le reflet des rives

et l’eau après lui se referme » (p.33)

 Le travail de sagesse et ses limites mêmes sont souvent pensés par la philosophie. Par exemple, dans le Dictionnaire de Comte-Sponville cité plus haut, la vérité de et sur l’échec est (à la fois rigoureusement et vigoureusement) formulée ainsi :

« ÉCHEC : L’écart entre le résultat qu’on visait et celui, moindre, qu’on obtient. C’est pourquoi l’histoire de toute vie, comme disait Sartre, est « l’histoire d’un échec »: le réel est plus fort que nous, qui nous résiste et nous emporte. On n’échappe à l’échec qu’en cessant de viser un résultat. Non parce qu’on cesserait d’agir, ce qui ne serait qu’un échec de plus, mais parce qu’on ne vise plus que l’action même. C’est ce qu’on appelle la sagesse, qui serait la seule vie réussie. On n’a une chance de l’atteindre, au moins par moments, qu’à condition de cesser de la poursuivre » (p.412).

  Ce qu’un philosophe sait ainsi dire et faire comprendre, il est plus rare qu’un poète y parvienne aussi fortement : savoir faire, dans une parole adulte, quelque chose de son enfance; savoir défaire, de cette parole adulte, quelque chose de sa maturité trahie ou dévoyée; savoir enfin qu’on ne peut tout cela que jusqu’au jour de ne plus savoir ni faire ni défaire. Avec des auteurs de la qualité de Jean le Boël, l’hospitalité poétique de la vie à l’égard de la pensée se fait aussi troublante et authentique que peut l’être la fidélité philosophique de la pensée à la vie. Ainsi notre poète sait (comme vient de faire le philosophe) exprimer, sur l’échec, inévitable et miséricordieux, quelque chose que même un rêve ne saurait mieux dire :

« nous ne cèderons rien

nous partirons avec chaque part de nous

que la vie emportera

quand la mort viendra

il n’y aura plus à prendre » (p.51)

                                                          ———

© Marc Wetzel

Georges DRANO – La Barrière de pluie – Editions la rumeur libre,  juin 2021, 104 pages, 16 € 

Une chronique de Marc Wetzel

Georges DRANO – La Barrière de pluie – Editions la rumeur libre,  juin 2021, 104 pages, 16 € 


« L’arrivée dans un village inconnu, un jour

de grande chaleur est une entrée dans un autre temps.

« Ici, c’est le monde du silence » dit ma compagne.

En effet malgré les cris et les rires des enfants

qui continuent à nous suivre, tout est voué

au calme et à la lenteur, au temps mesuré.

Les zébus couchés devant les portes

ignorent notre présence. Des femmes vont et viennent

d’une case à l’autre portant des seaux ou des bassines.

Assis sur des bancs des hommes attendent,

des poulets picorent et courent ici et là,

un souffle de vent soulève la poussière » (p.53)

    Ce sont de courts récits versifiés (de divers séjours humanitaires au Burkina-Faso au début des années deux mille). Et l’on sent tout de suite ici l’absence d’artifice, car un chemin de vraie découverte va souvent à la ligne, se déporte pour reprendre ses esprits. La course à l’imprévu a besoin de souffler (le respect intrigué est comme haletant). C’est aussi que le propos est modeste : pour n’être pas en avant, pour ne pas se retrouver devant ce qu’il rapporte, il se recule régulièrement – non pour se cacher ou trahir, mais pour, s’il le faut, se laisser interrompre. On voit ainsi le poète inviter le lecteur à s’interroger tous les huit à dix mots (et moi, qu’aurais-je alors – en lieu et place de cet humanitaire poète – dit, voulu ou senti ? etc). La scansion est pédagogue  – non pour se demander bêtement « me lit-on ? », comme le mauvais prof racle sa gorge en « m’écoute-t-on ? » – et vérifie que la disponibilité du lecteur ne s’use pas, ou ne s’exploserait pas le crâne sur un mur du vrai. Ces phrases coupées sont comme des vagues régulièrement ouvertes à la glisse du sens, attestant à chaque offre que le lecteur voit toujours bien comment lire.

« Sur une terre qui efface tout

et sombre très tôt dans la nuit

seuls les animaux semblent

se souvenir de l’existence du jour.

Nous occupons une modeste

maisonnette derrière les manguiers.

La nuit est chaude. Le sable est monté

jusqu’à la lune. Alors commence

le nocturne des animaux

avec les aboiements des chiens

qui, de l’un à l’autre, semblent mesurer

les distances, d’ici à là et là-bas,

de concession en concession

jusqu’au fin fond de la brousse

et encore plus loin. Ils n’en finissent pas

de se répondre, lorsque la vieille pompe

rouillée d’un âne entre en action

et remonte des paquets d’obscurité

derrière la paroi. (…)

Tous ces errants du jour en quête

de pitance et de point d’eau laissent

monter dans la nuit la plainte

de leurs existences. Enfin tout retombe

dans le silence, à peine si l’on entend

le piétinement hasardeux de quelques zébus

qui déambulent dans l’ombre d’un air absent.

Puis la nuit se ferme jusqu’au réveil

matinal ouvert par les cris des coqs

dont les appels viennent alléger

la pesée de notre sommeil. » (p.71)

  Les animaux diurnes n’espèrent rien : ils ne font que regretter le jour écoulé (parce que toujours mal écoulé), et se plaignent d’être à présent comme morts jusqu’à la venue du sommeil. Que demain puisse être meilleur ne les console pas, car demain ne leur est rien, et la misérable brousse est hors-providence. Ils s’endorment de désespoir (comme des suicidaires sans idée du néant), car les jours passés – qui leur sont tout ce qu’il y a à vivre – ont été invivables. Le porc, la pintade, l’âne, les chiens efflanqués sont si naturellement malheureux qu’ils n’attendent pas même d’un jour cesser d’être. Contrairement aux hommes, ils ne disposent pas même de ressources irrationnelles pour donner cohérence à leur dénuement.

« Toutes les formes, toutes les silhouettes

se ressemblent et nous avons l’impression d’être pris

dans un manège qui nous repasse les mêmes décors

ou de suivre un mur noir qui avance avec nous » (p.83) 

  Un jour, le poète et sa compagne tentent de revenir à pied, de nuit (toujours vite et tôt tombée) à la mission protestante qui les héberge. Au premier grand arbre à contourner, ils se perdent. Divers sauveurs (un motard, une petite famille débrouillarde, et même un âne de passage) se présenteront à temps, mais l’essentiel est dit et compris : les nasaras ( = les blancs, ou les chrétiens) se perdent – le moindre buisson leur fait labyrinthe – parce qu’ils ont justement perdu leur intuition : ils n’ont plus idée des lieux qui se dessinent, des moments qui s’amorcent. L’art de se laisser saisir par ce qui pourrait arriver (sentir, non pas l’imminent – ce qui est près de se produire – mais la propension de présence – ce qui se tient prêt à se produire) leur échappe. L’agenda naturel du devenir leur est illisible. Devant les « masques » venus faire (et défaire !) publiquement la causette, devant le gardien du logis qui dort trop profondément pour nous l’ouvrir, devant l’éleveur bénévole de phacochères – ces mal-aimés (sans chanson !) de la brousse -, devant des femmes ardentes à vivre dans leur lassitude même de survivre, devant le lecteur de sable qui sait comment la terre exauce (ou non !) les voeux d’une main posée sur elle … notre poète l’est pour apprendre à comprendre (et nous y aider). 

« … À la sortie

de Piéla nous sommes déposés

dans le temps silencieux en quittant

la grande piste à hauteur d’une petite mare

asséchée pour descendre dans la brousse.

À partir de là l’étendue nous appelle,

nous nous efforçons de suivre les traces

et les empreintes laissées par les passages

des vélos, des remorques et des troupeaux.

Sur le sol mouvant nous empruntons

les sillons d’une mémoire fugitive où le sable

d’un bas-fond tente parfois de retenir la voiture » (p.51)

   Georges Drano, 85 ans, – à l’oeuvre abondante, publiée surtout chez Rougerie – est un auteur actif (il a invité, à Frontignan, avec sa compagne Nicole Drano-Stamberg, elle-même poète remarquable, des centaines de poètes lors de rencontres justes et fécondes : j’y ai connu et entendu James Sacré, Serge Nunez Tolin, Pierre Oster, Jean-Claude Leroy, Pierre Dhainaut …) et profond : d’une constante et admirable justesse (sur les rapports de la nature et du travail, de la paix civile et de la guerre politique, des orientations personnelle et collective de vie, de l’humanité du vice et de la vertu d’humanité, des va-et-vient de parole et silence au coeur de toute fidélité, il est toujours d’expression sobre et décisive), son hospitalité athée à l’égard de l’inconnu (son art et son pouvoir de rencontre de ce qui ne venait pas à la nôtre !) s’étend spontanément à l’humain : il a souci de révéler à soi-même le meilleur de chacun, son chant grave (mais amusé !), noble et fin sachant se faire entendre de ce qui nous séparait de nous. 

                                           © Marc Wetzel